CHAPITRE XXII
La fatigcie de la route et tout ce qui avait suivi notre arrivée à Toulon avaient tellement hrisé mes forces, que j'étais comme anéanti et ne pouvais plus résister au besoin de sommeil qui s'était emparé de moi. L'heure du coucher arriva enfin , et je me laissai tomber machinalement sur le lit d'une nouvelle espèce qui me fut assigné ainsi qu'à mes compagnons, mais peu m'importait que ma couche fût dure ou molle; j'aurais, je crois , dormi sur des cailloux.
Mon assoupissement fut profond et dura les trois quarts de la nuit. Vers les deux heures du matin, je m'éveillai, et, en promenant mes regards autour de moi , à la lueur vacillante d'un réverbère suspendu au-dessus de ma tète, de quel douloureux étonne-
ment ne fus-je pas saisi! A moitié enveloppés
dans de grossières couvertures , dormaient sur le plancher de la frégate plusieurs centaines d'individus portant au pied un anneau auquel était attachée une chaîne. Un grand silence régnait dans cet endroit et n'était de temps en temps interrompu que par le bruit plus ou moins prononcé de la respiration des dormeurs. Il y avait là vraiment quelque chose d'é-
i86 coNFESSiorî d'u^v malheureux.
t range, de mystérieux. Je voulus me dresser sur mon séant, mais le mouvement que je fis imprima à ma chaîne un ébranlement qui parut réveiller cinq à six de mes voisins les plus rapprochés; cependant^ après quelques gesticulations , pour ainsi dire automatiques, ils reprirent leur position naturelle et continuèrent leur somme. Tout cela me frappa d'une espèce de stupeur. Jemedisais : — Est-ce la réalité, ou n'estce qu'un rêve ? En quel lieu me trouvé-je , et que signifie ce formidable appareil qui m'environne , ces fers, ces cadenas, ces grilles multipliées, pour garder des hommes endormis? A quoi bon ces soldats armés jusqu'aux dents et silencieux comme tout le reste? Ai-je été transporté par un mauvais génie dans une de ces demeures souterraines dont ma nourrice se plaisait autrefois à m' effrayer , et où restaient, durant des siècles , sous la surveillance d'implacables géants, les infortunés voyageurs qui s'étaient laissé surprendre la nuit dans la forêt?
Telles sont les idées , les imaginations qui roulèrent d'abord dans ma tète, à la vue du spectacle extraordinaire qui s'offrait à mes regards. Ce n'est pas pourtant que je fusse inaccoutumé à la vue des prisons et de ce qui les accompagne, tant s'en fallait; mais elles ne m'étaient pas encore apparu sous un aspect aussi terrible; et puis, je me trouvais dans cet état intermédiaire entre la veille et le sommeil, où les objets allèctent des formes plus ou moins fantasti(ju(s. Mais bientôt la triste vérité se révéla à moi tout entière, et je m'écriai avec désespoir : — Me voilà
donc au bagne! au bagne, moi qui, au seul récit d'un crime ou même d'une mauvaise action, éprouvais autant d'horreur que de dégoût! moi, pour qui la vertu avait de si puissans attraits, que je voulais rëmbrasser au plus fort même des passions qui m'entraînaient dans le vice! Oui, me voilà au bagne, justeciel!... c'en est donc fait! Plus de chances d'échapper à l'infamie, car t-lle est là qui me presse ,
qui m'étreint, qui s'est incorporée à mon être!
Je ne suis plus un citoyen, plus même un homme , je suis une chose, et une chose des plus viles encore, de celles que la société repousse du pied dans les cloaques légaux où s'amasse et croupit tout ce qui est souillé, tout ce qui est infâme!... Je suis le n" 25,964! je suis un forçat!... Quelle chute j'ai faite, et comme j'ai glissé vite sur la pente du mal!... O mon Dieu ! pardonnez-moi d'avoir violé vos saints préceptes, et si les hommes ont été inexorables pour moi , qu'au moins votre infinie bonté vienne à mon aide et me soutienne dans la cruelle épreuve qui m'est imposée!
Je me mis alorsà prier avecferveur, et quand j'eus fini, je me sentis un peu soulagé.
Bientôt après des émotions d'une autre nature vinrent m'assaillir. Je me rappelai la vie si paisible que je menais à Montréal durant mes jeunes années, les caresses que je recevais de mes parens , de ma mère surtout , et à ce dernier souvenir des larmes d'attendrissement roulèrent autour de mes paupières. Hélas ! pensai-je, qui me rendra ces heures
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délicieuses de l'enfance si proniptement évanouies pour tous les hommes, mais dont la fuite laisse un regret bien plus vif encore dans le cœur de celui qui a déserté la bonne voie pour se précipiter dans le grand chemin de la perdition et du crime?..,. Bords enchanteurs de la rivière d'Ange, si bien nommée pour la pureté de ses eaux et le calme qu'on goûte sous ses vertes saulées , vous ne verrez jilus le promeneur au front méditatif qui tous les matins venait vous fouler d'un pas silencieux et rêver à un avenir bien différent de celui qui, hélas ! lui est échu en partage. Grottes suspendues aux flancs de l'Anteyssard , vous ne recevrez plus dans vos profondes cavités l'audacieux explorateur qui risquait sa vie pour tâcher de surprendre quelques-uns de ses secrets à la nature. Et toi, mon bon curé Moulin, tu n'apercevras plus parmi les auditeurs empressés d'entendre sortir de la bouche la parole du. salut celui qui s'en montrait plus avide que les autres et qui pourtant a eu le malheur de mettre tes enseignemens en oubli. Toi, mon père, vous tous enfin, mes parens et mes amis, vous ne presserez plus dans vos bras l'infortuné Romand, car on nevit pas long-temps dans les lieux qu'il habite, ou, si l'on en revient, c'est pour traîner loin des siens unevie misérable et flétrie sous l'œil toujours ouvert de la police, pour voir les populations fuir à votre approcha comme à celle d'un lépreux, et les enfans se serrer d'eflroi les uns contre les autres en ré])étant tout bas: « C'est un (jalerien! n
Au milieu de ces méditations et de ces retours sur
VIE DE J.-C. IIOMASJ). iSq
le passé qui, malgré leur tristesse, ne laissaient pas d'avoir quelque charme pour moi, la nuit acheva son cours et le jour commença à poindre. Quatre heures sonnèrent à Fhorloge du bagne. Un coup de canon partit ; c'était celui de la diane. Alors, tout s'agita autour de moi , et un vacarme effroyable succéda au silence qui , si peu d'instans auparavant , avait régné dans cette enceinte. On n'entendit plus que le fracas des chaînes qui se choquaient les unes contre les autres, le son aigre et saccadé des crosses de carabine retombant sur le plancher, et la voix éraillée des argousins qui criaient de toute la force de leurs poumons : Debout ! debout ! Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, et déjà l'infernale troupe était sur pied, vive, effervescente, prête à vomir de nouveau des flots de paroles licencieuses, d'injures, de blasphèmes. Le crime, désarmé quelques heures par les exigences de la nature, avait repris possession de lui-même et il en témoignait son plaisir à sa manière.
Lés nouveaux forçats furent retenus sur la Néréide jusqu'à l'expiration de la quarantaine qui leur était imposée comme s'ils fussent venus des pays d'outremer, ce qui me parut assez peu rationnel; mais telle est la règle. Au surplus, celte quarantaine ne dura qu'une douzaine de jours seulement, après quoi nous fûmes conduits aux travaux du port. Ou organisa des escouades de dix hommes ; jefusadjoint à une de celles qui avaient pour tâche l'arrangement des bois dans l'arsenal.
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Un jour le commissaire des chiourmes vint nous passer en revue sur le pont de la frégate. Il annonça qu'il recevrait les réclamations qu'on pourrait avoir à lui adresser. Des condamnés demandèrent à être placés dans les forges de l'arsenal, d'autres dans les ateliers de charpenterie et de menuiserie, quelques-uns dans les bureaux de l'administration en qualité d'écrivains ; moi, je priai qu'on voulût bien m'occuper comme tailleur d'habits. Le commissaire entra plus longuement en conversation avec moi qu'il n'avait fait avec tous les autres, et me dit qu'il y avait trois ateliers où je pouvais être employé, celui des équipages de ligne pour la marine, celui des gardes-chiourmes et enfin celui où l'on confectionne les vêtemens des forçats. Il prit mon nom en m'annonçant que la première occasion qui se présenterait de satisfaire à mon désir, il la saisirait avec empressement.
A notre arrivée, nous avions été mis en demichaîne, c'est-à-dire que chacun de nous était resté libre en portant au bas la jambe un fort anneau rivé, auquel était attachée une chaîne de neuf maillons qu'on relevait jusqu'à la ceinture ; mais avant de nous envoyer aux travaux, on nous mit à la chaîne entière, en d'autres termes on noiis accoupla. Ce changement de position fut très pénible pour moi, non j>as tant à cause de la gène physique qu'il m'imposait, que parce qu'on m'avait donné pour compngîion un misérable souillé de crimes, sans éducation, sans intelligence, grossier dans ses propos et
vu: DE J.-C. ROMAND. IQI
dans ses manières, une véritable brute enfin. Ajoutez à cela qu'il était d'une paresse invincible, ce qui faisait souvent rejaillir sur moi les reproches qu'il avait seul mérités. Je suppliai en grâce qu'on voulût bien m' accoupler à un autre forçat, et je déduisis les motifs de ma demande. On me répondit qu'on prendrait des informations auprès des chefs du chantier où j'étais employé et qu'alors on jugerait s'il y avait lieu d'accéder à ma prière. Dès le lendemain je fus désaccouplé et restai trois à quatre jours sans compagnon. Oh ! quelle félicité ce fut pour moi ! malheureusement elle dura trop peu, et je ne tardai pas à recevoir un autre acolyte, moins rebutant que le premier, à coup sûr, mais qui toujours ne valait pas grand'chose, comme il est facile de le supposer.
Je terminerai ce chapitre par une observation que j'ai souvent faite sur les différentes phases morales par où passent la plupart des criminels. D'abord, n'étant qu'en simple prévention, ils se contiennent, veillent sur eux-mêmes et affectent une certaine timidité hypocrite qui a pour but de faire mitiger les peines auxquelles ils se sentent exposés. Une fois condamnés, ils se mettent beaucoup plus à leur aise et commencent à laisser percer leur naturel ; néanmoins, comme il y a encore le pourvoi en cassation et le recours en grâce dont ils espèrent quelque chose, ils ont soin de se rendre intéressans par un feint repentir et une prétendue résolution de mieux vivre. Dès que ces deux dernières planches de salut leur échappent, jetant au loin le masque trompeur
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dont ils s'étaient couverts , ils prennent plaisir à étaler toutes leurs turpitudes et à se poser en parfaits scélérats qu'ils sont. Mais la période la plus caractéristique, celle où ces esprits de ténèbres trouvent leurs délices dans l'infamie et dépouillent un vain reste de pudeur, c'est lorsqu'ils mettent le pied au bagne ; qui ne les a pas vus là ne les connaît pas. Le bagne est donc bien mauvais, puisqu'il semble constituer l'élément naturel de ces êtres pervers !