CHAPITRE XXIII
Je crois à propos de donner ici quelques détails sur la situation matérielle et le régime administratif de l'établissement pénal de Toulon.
Le bagne forme une île, et par conséquent se trouve détaché de la partie de l'arsenal qui tient à la terre ferme, et touche à la ville par l'endroit qui forme la principale entrée au sud. Il contient l'hôpital pour les forçats, qui occupe tout le haut du long bâtiment qui autrefois servait d'entrepôt pour les marchandises de la Compagnie des Indes; le bas est une des localités destinées aux forçats ; elle est voûtée et soutenue par deux rangs de colonnes : au bout, et extérieurement, est placée la chapelle.
Le bagne renferme en outre tous les bureaux de l'administration, un entrepôt particulier des vivres pour les forçats, succursale des magasins généraux; les petites forges et ateliers de serrurerie , de menuiserie, des chantiers de scieurs de long, et d'au-
très chantiers pour la construction des petites embarcations, telles quecanots, chaloupes canonnières, chalands, etc. ; l'ancien bassin, et le nouveau, non encore achevé à l'époque où je m'y trouvais , un magasin général pour la marine, destiné à servir de succursale à l'ancien, trop éloigné des bassins de radoub pour la facilité des transports de marchandises propres aux réparations; tous établissemens dépendant de l'arsenal , quoique situés dans l'île du bagne, où est aussi la caserne des gardes- chiourmes.
Voici comment cette île est circonscrite : A l'ouest s'étend la rade qui vient|baigner les brisans artificiels formés de quartiers de roches placés au pied des remparts de la mer (ceux-ci percés à distance par les larges embrasures de canons à fleur d'eau).
LsL mer communique avec le port militaire et le port marchand par deux ouvertures du rempart, dites la Chaîne neuve el la Chaîne vieille. Ces deux ports, distincts entre eux, sont néanmoins dans les mêmes eaux. A partir de l'un et de l'autre, la mer s'élargit des cotés nord et sud, et ces deux nappes d'eau , s' allongeant vers le milieu, viennent se réunir en laissant derrière elles, à l'ouest, le terrain qui forme l'île. La communication de l'arsenal, situé en terre ferme, avec le bagne, est établie au moyen d'un pont tournant sur bateaux placé à la jonction des deux nappes d'eau ; c'est aussi par cet endroit que s'opèrent les mouvemens que les vaisseaux font
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dans le port, car dans la partie où est situé le port marchand , se trouvent aussi la grande mature, le vaisseau-amiral qui commande le port et une l'anj^^ée de vaisseaux désarmés. Le tout est indépendant du port marchand, c'est-à-dire que les vaisseaux de l'État sont séparés des navires du commerce.
On ne saurait trop admirer les travaux qui ont été exécutés pour fournir de l'eau aux fontaines du bagne disséminées en divers endroits , car toutes les localités en possèdent nne maintenant dans leur intérieur. L'eau arrive de la terre ferme par des conduits sous-marins placés près du pont-tournant , à environ [\o pieds de profondeur, car un vaisseau de I20 canons, armé en guerre, peut sillonner le port en tout sens; or, un bâtiment pareil prenant de 3o à 35 pieds d'eau depuis sa quille, il faut que ces conduits soient à une profondeur telle, qu'ils ne puissent être rompus par la pression résultant du passage des bâtimens de haut bord. Cette belle entreprise a été conçue et exécutée par M. Reynaud , commissaire général des chiourmes. Une inscription gravée sur l'une des fontaines l'indique aux voyageurs, mais d'une manière qui témoigne de la modestie de ce fonctionnaire distingué; on y lit ces simples mots : sous l'administration du commissaire Reynaud. xxv avril mdcccxxv. M. Re\naiid a reçu pour cela la décoration de la légion d'honneur qu'il avait bien méritée.
Le bagne de terre se compose de six salles, dont la première, n" i, contient cinq cents hommes. Les
condamnés de cette localité sont ceux dont la peine est de cinq à six ans; elle comprend presque tous les forçats qui sont en demi-chaîne ou désaccouplés; elle renferme néanmoins aussi des couples, pour compléter son effectif.
La salle n° 2, dite salle d'épreuve, est destinée aux hommes qui, ayant fait la moitié de leur temps sans punition, sont reconnus bons sujets. Tous les forçats admis au bénéfice de cette localité sont sans chaîne et n'ont qu'un anneau en fer assez léger au bas de la jambe; cet anneau est à charnière et rivé par un boulon à l'extrémité opposée. D'après les réglemens, nul condamné n'a droit à y entrer s'il a encouru des punitions , et les récidivistes en aucun cas. Elle peut contenir de quatre cent quarante à quatre cent cinquante hommes.
La localité n° 3 est celle où sont placés les récidivistes et les indociles. Us sont tous en couples, et, s'ils commettent de nouvelles infractions , on leur met double chaîne (36 maillons au lieu de 18). Les condamnés de cette catégorie sont employés aux travaux dits la (jrosse fatigue.
Salle n° [\\ intermédiaire. — Condamnés de six à huit ans; tous en couples.
Salle n" 5; intermédiaire. — Condamnés de huit à dix ans; tous en couples.
Salle n" G; intermédiaire. — Condamnés de dix à quinze ans ; tous en couples.
Le bagne flottant n" i reçoit toutes les nouvelles chaînes de condamnés.
Le bagne flottant n° i est intermédiaire. Situé près du Morillon où sont les chantiers de bois de construction , les hommes qui en font partie sont à proximité des travaux, et tous en couples.
Bagne flottant n" 3; même destination que le précédent.
Saint-Mandrier; succursale du bagne, à deux lieues au fond de la rade , près du lazaret. Condamnés en chaîne brisée , et condamnés de la salle d'épreuve.
Les distinctions dans les habillemens des forçats, sont : I" pour la salle d'épreuve ; casaque, bonnet et pantalon bruns ; 2° pour les salles intermédiaires et bagnes flottans : casaque, pantalon, et bonnet rouges ; 3° pour la salle des récidivistes et indociles : casaque rouge avec manches brunes (l'indocile n'a qu'une manche brune seule), pantalon jaune et bonnet vert.
Un forçat ne peut avoir sur lui que la chemise , la casaque , le pantalon , le bonnet et les souliers ; il lui est interdit de rien porter de plus , ne fût-ce qu'une cravate au cou pour se préserver du froid , car elle serait confisquée et il encourrait une peine sévère.
Pour le couchage, il ne reçoit que la couverture; celui-là seul qui habite la salle d'épreuve jouit de la faveur de reposer sur un strapontin ou petit matelas, et encore faut-il qu'il l'établisse à ses frais ; mais nul n'est autorisé à se servir de traversin.
En ce qui concerne la nourriture, chaque homme
obtient par jour une ration de pain, un demi-litre de vin , un morceau de lard et des fèves pour la soupe. La salle d'épreuve seule a de la viande une fois par semaine, le dimanche.
J^' heure du coucher est celle de huit en hiver et de neuf en été; l'heure du lever, celle de six dans la première saison, et de quatre dans la seconde. Au coup de canon parti du vaisseau-amiral , tous les forçats doivent sauter en bas de leur lit , soit de la planche inclinée qui leur en tient lieu, et où ils couchent tout habillés, avec une longue barre de fer passée à l'anneau de leur jambe pour les y assujettir.
Le bagne de Toulon renferme en totalité trois mille condamnés environ, qui sont répartis entre des localités différentes.
Pour chefs d'une localité, il y a un adjudant, un sous-adjudiHit, lui sergent, un caporal et quelques gardes-chiourmes.
Un forçat est commis à la cuisson de la soupe des condamnés d'une localité ; il se nomme fourgonnier. INToyennaut une redevance qu'il paie, un hommelibre vend des comestibles solides aux forçats; on l'appelle marchand fricotier.
Les punitions en usage dans le bagne sont : la double chaîne, le cachot et la bastonnade. J'ai déjà parlé de la première, la seconde n'a pas besoin d'explications; quanta la troisième, voici en quoi elle consiste ;
Le patient est dépouillé de sa casaque et de sa
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chemise, et, ainsi nu, il est couché à plat ventre sur un banc de bois. Le chef de la localité lit à haute voix la condamnation émanée du commissaire, chef du service des chiourmes, et le bourreau, qui est un forçat, armé d'une corde goudronnée (et non d'un bâton , comme le nom l'indiquerait) de trois pieds environ de longueur ayant la grosseur d'un canon de fusil de munition pour le moins, exécute la sentence. C'est horrible à voir ! A chaque coup cinglé , on voit se gonfler la chair frémissante, et, après un certain nombre de coups , le sang ruisselle. On comprend, en effet, combien une corde ainsi apprêtée doit faire de mal; car, ni trop souple, ni trop raide , elle obéit à tous les mouvemens que la main du bourreau lui imprime , et pour peu que celui-ci ait d'animosité contre la victime , il peut facilement la tuer; pour cela il n'a qu'à se placer du côté droit du corps, et en avançant un peu la corde, le bout portera sur la région du cœur qui en sera mortellement atteinte. Plus d'une fois les forçats qui ont été soumis à ce genre de châtiment ont succombé à l'hôpital ; ceux qui en réchappent sont expulsés de leur localité et intégrés dans la salle des indociles.
On prescrit aux condamnés d'assister à ces exécutions, mais moi j'ai toujours cherché à m' affranchir d'une obligation si pénible pour un homme qui sen t et qui pense, et, durant mescinq années de captivité, je n'y ai assisté qu'une seule fois. Je dois dire à l'honneur de M. Peloux, adjudant delà salle n" i , qu'aussitôt après avoir lu la sentence, il se retirait pour
n'être pas témoin d'un pareil spectacle,, enfreignant ainsi, par l'effet de la bonté de son cœur, la partie du règlement qui veut que les chefs soient présens et ordonnent au bourreau defra'pperfort.
Puisque j'en suis sur le chapitre des punitions, il faut que je dise un mot de la peine de mort appliquée dans le bagne. Lorsqu'un forçat y a été condamné par la cour martiale , on dresse l'échafaud dans la principale cour, et tous les galériens sont placés tète nue et à genoux autour du fatal instrument; des canons chargés à mitraille sont braqués contre eux , et un artilleur se tient auprès, la mèche allumée à la main. Alors le patient arrive, accompagné de l'aumônier du bagne qui lui prodigue les consolations religieuses, et soutenu par deux exécuteurs, qui le plus souvent, sont obligés de le porter évanoui sur la plate-forme, tant la lâcheté s'allie avec la scélératesse ordinaire aux forçats ! Le supplice terminé, deux files de pénitens noirs de Toulon s'avancent pour recueillir ces tristes restes qu'ils enferment dans im cercueil et emportent ensuite en chantant des prières, après avoir lavé avec soin la place de l'exécution.
Je ne saurais rendre l'horreur que j'éprouvai pendant une de ces scènes sanglantes dont je fus le témoin obligé. Placé à six pas au plus de la guillotine, je vis la tète du supplicié rouler à mes pieds; je remarquai que les muscles de la face se crispaient, se contractaient fortement, comme sous l'impression d'ime vive souffrance, et que les yeux roulaient dans
leurs orbites. Tout n'est donc pas fini, me dis-je en moi-même, sous le rapport de la sensation, lorsque la tète est séparée du tronc, et la peine que nos modernes législateurs ont qualifiée de simple privation de la vie est plus douloureuse peut-être que l'ancienne pendaison. Aux médecins et aux érudits en physique à décider la chose,... s'ils le peuvent!