‹ Confession d'un MalheureuxChapitre 46 sur 65 · CHAPITRE XXIY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIY

Je n'ignore pas que le rôie de censeur convient peu à ma position , et si je l'adopte au sujet de l'administration des bagnes, c'est que la force de la vérité m'y oblige , et que le désir d'être utile guide ma plume. Tout autre sentiment est loin de mon cœur, je le déclare hautement.

Cette administration (du moins en ce qui concerne le bague de Toulon où j'ai résidé) me paraît essentiellement défectueuse. En effet, les cliefs de l'établissement, à deux ou trois honorables exceptions près, ne comprennent pas la mission dont ils sont investis : punir est tout pour eux, amender n'est rien , et pourvu qu'ils aient bien châtié les hommes coupables qui ont été remis entre leurs mains , peu leur importe que ceux-ci demeurent les mêmes sous le rapport moral; c'est sur le corps, sur la vile matière seule qu'ils entendent opérer; l'àme n'est pas le moins du monde l'objet de leur attention. Que di-

rait-on cependant d'un écuyer à qui l'on aurait confié un cheval vicieux pour le dresser , et qui , au lieu de s'appliquer à corriger ses mauvaises habitudes, lui aurait seulement infligé chaque jour un certain nombre de coups de fouet, sans lui montrer ce qu'il doit faire? Évidemment, il aurait manqué à son devoir, et le propriétaire de l'animal serait en droit de se plaindre de lui, pour l'avoir inutilement induit en dépense. La société n'aurait-elle pas à reprocher quelque chose de semblable aux fonctionnaires préposés par le gouvernement à la garde des hommes qu'elle a momentanément repoussés de son sein pour leurs méfaits? N'aurait-elle pas à s'enquérir des causes pour lesquelles ces derniers y rentrent plus tard, non-seulement tels, mais encore plus médians qu'ils n'en étaient sortis?

Mais, m'objectera-t-on , cette mission , dont vous parlez , de travailler à rectifier les penchans des criminels , a-t-elle été réellement donnée par le gouvernementaux administrateurs des bagnes, etpouvezvous , avec justice , leur imputer à faute de ne point faire ce qui n'était pas écrit dans leur mandat? A cela je répondrai, d'abord , que tout homme qui a une certaine portée dans l'esprit et dont le cœur est droit, se voyant placé à la tête d'un établissement quelconque de répression , doit s'efforcer d'inspirer l'horreur du crime et l'amour de la vertu à ceux sur lesquels il a autorité, et, pour le faire, il n'a pas besoin de mandat spécial; la religion ou même la seule loi naturelle lui suffit. Mais si l'État n'a pas

jusqu'à présent fait entrer la moralisation des condamnés comme élément essentiel dans le régime des bagnes , par la raison qu'une si grande agglomération de criminels n'en serait pas susceptible , il reconnaît implicitement parla que ce genre d'institution pèche par sa base. Il faut donc qu'il se hâte de porter le fer jusqu'au fond de la plaie, il faut qu'il abolisse enfin ces odieux repaires où le vice décuple sa puissance par le contact et la fermentation. Oui, je ne crains pas de le dire , si le mal venait à se perdre sur la terre, l'ennemi du genre humain retrouverait au bagne un levain assez puissant pour en inonder de nouveau le monde.

Des directeurs de cet établissement descendrai-je aux employés subalternes ? C'est bien là que ma critique pourra s'exercer à l'aise et sans crainte de dépasser la vérité. Rien déplus hideux, en effet, que le personnel des gardes-chiourmes et autres agens de surveillance ( i ).

Citons quelques faits à l'appui de cette assertion.

(1) Si je ne parle ici que de ceux qui sont chargés de la garde des forçats, ce n'est pas que j'entende exempter du blâme que je déverse sur eux les autres fonctionnaires inférieurs du bagne ; l'injustice et la partialité semblent former le fond de leur caractère. Voici un trait ù la charge du chirurgien de l'hôpital : Un vieillard malade se présente à lui pour être reçu et soigné, mais le chirurgien le refuse , et j'ai appris que le malheureux était mort quelques jours après. En même temps un forçat jeune et vigoureux, qui devait être libre avant la fin de la semaine, réclame son admission à l'hôpital et l'obtient sans peine ; c'est qu'il est un des forçats les plus intrigans du bagne. I! voulait se reposer, un peu et blanchir son teint hâlé par le soleil , « afin, disait-il, de n'être pas si laid en rentrant dans le monde. »

■lo6 CONFESSION d' UN MALHEUREUX.

Un homme libre, établi marchand de comestibles dans le bagne, s'apercevait que souvent il lui manquait de l'argentdans le tiroir d'une table où il enfermait le produit journalier de son commerce : il jugea que ces soustractions devaient s'effectuer en introduisant la main dans une ouverture que la vétusté du meuble laissait entre le tiroir et le dessus de la table. Désireux d'attraper son voleur, il plaça un piège à ressort dans ce même tiroir^ qui fermait à clef. La nuit même une main fut prise : à qui appartenaitelle? à un garde-chiourme, qui (le croira-t-on?) n'encourut pas la moindre punition pour cela.

Un crime horrible avait été commis dans la ville de Toulon : une femme de mœurs équivoques avait été trouvée assassinée dans son lit ; toutes les recherches pour découvrir le coupable étaient demeurées infructueuses , lorsque, sur quelques indices accusateurs , la justice eut Tidée de demander compte à un garde-chiourme qu'on savait avoir entretenu des relations intimes avec cette femme , île l'emploi de son temps pendant la nuit du meurtre. L'information prouva qu'il en était l'auteur; il fut condamné à mort et exécuté sur l'une des places de Toulon.

Je sais fort bien qu'il serait injuste de conclure du particulier au général, surtout pour des actes aussi graves, mais il n'en est pas moins vrai que la plupart de ces hommes sont profondément corrompus et capables des plus mauvaises actions (i). Il serait

(1) Les habitans do Toulon ont une opinion telle des ^[îirdes-cliioiirmes, que, lorsqu'un do ces deniicrs accompagne, en vertu d'aulori-

difficile^ au reste, qu'il en fût autrement, puisque une vie commune avec les forçats doit, tôt ou tard , avoir pour résultat d'assimiler les uns aux autres.

Qu'on ne pense pas, en effet, que les gardeschiourmes cherchent à se tenir à distance des condamnés ; au contraire , dès qu'ils y trouvent leur profit, ils s'en rapprochent le plus possible et fraternisent avec eux comme de bons camarades. Un forçat est-il parvenu à se procurer du vin, avec de l'argent ordinairement volé , il a soin d'inviter le surveillant de sa localité à le boire avec lui , et les voilà tous deux qui trinquent ensemble jusqu'à l'ivresse, inclusivement. C'est par suite d'une débauche de ce genre , faite dans l'atelier des petites forges de l'arsenal, que le garde de la localité quitta un jour son poste, et alla s'étendre à l'écart pour dormir. Cependant , deux condamnés forgerons se prennent de querelle , et en viennent aux mains; l'un d'eux crève un œil à l'autre avec un poinçon en fer. Ce malheur ne serait point arrivé, si les deux bataillards eussent été séparés au premier instant de la lutte.

Le surveillant d'une autre localité , mu par le désir de se rendre agréable à ses hôtes et sans doute aussi par celui de se délasser de ses fatigues en bonne compagnie, y avait apporté des liqueurs spiritueuses et des cartes à jouer. On boit et on joue

sation supérieure, un forçat dans la ville pour le mettre à même de faire de menues emplettes, les marchands exigent que le garde reste à la porte de leur magasin ; on devine pourquoi.

UOS CONFESSION d'uN MALHEUREUX.

en effet, si bien et si long-temps , que les tètes s'exaltent jusqu au délire, jusqu'à la fureur; une rixe encore, que dis-je? un véritable combat à mort s'engage, les couteaux sont tirés , se croisent , et deux forçats tombent percés de coups et baignant dans leur sang : l'un d'eux succomba à ses blessures. Sur qui doit également peser la responsabilité de cette catastrophe qui fut suivie d'une exécution capitale?

Les forçats avec lesquels les gardes-chiourmes ont le plus d'intimité, sont ceux qui, par leur emploi , peuvent leur devenir utiles, et parmi ceux-ci les préposés à la cuisson des alimens occupent le premier rang. C'est surtout à la salle d'épreuve qui, comme je l'ai dit , obtient la viande une fois la semaine, que se forment le plus de liaisons de ce genre. Garde, rondier , caporal , sergent et cuisinier n'ont qu'un cœur et qu'une Ame , et , par suite de ce tendre accord , la marmite des forçats privilégiés s'appauvrit des meilleurs morceaux qu'elle contenait.

Quelquefois , chez les gardes-chiourmes et leurs supérieurs même, la brutalité s'unit à l'indélicatesse; en voici un exemple : Dans le but de se rendre favorable le chef de sa localité, un forçat nouvellement arrivé vint lui apporter en cachette un gigot de

mouton qu'il avait dérobé je ne sais où : aB de

« cochon , lui dit-il en lui appliquant un vigoureux «soufflet, crois-tu que je sois un animal, pour « manger de la chair crue? Ya-t'en faire cuire ton a gigot , et alors je le recevrai. » Le forçat court à la peyrolle ou cuisine et en revient une heure et demie

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après avec la viande cuite à point, dont le digne chef se repaît avec sensualité.

L'adjudant d'une autre localité commande à un forçat, employé comme cordonnier, une paire do bottes : « Mais je n'ai pas de cuir , reprend celuici . — Arrange-toi comme tu voudras; il ne manque pas 'de cuir dans l'arsenal , ^ est la seule réponse qu'il obtient du chef. On prévoit ce qui arriva : les bottes furent livrées, mais aux dépens de l'Etat; il est vrai de dire que l'adjudant avait fourni les tiges.

Dénoncé un jour par les forçats de la salle d'épreuve pour s'être approprié une partie des comestibles et des boissons qui leur étaient destinés , un sous-adjudant fut soumis à une perquisition dans sa chambre particulière , où l'on trouva effectivement une forte pesée de viande et plusieurs rations de vin. Pour toute punition , il fut transféré dans une localité différente.

Non-seulement les gardes-chiourmes n'ont aucun sentiment religieux personne), mais encore ils clierehent à tourner en ridicule ceux qui en donnent des marques ostensibles. Ainsi, lorsqu'on appelle les forçats pour assister aux offices divins célébrés par M. l'aimiônier, il n'est pas rare d'entendre les premiers s'écrier d'un ton goguenard : « Allons, en avant les mangeurs de messes! »

Je pourrais multiplier ces citations à l'infini, et, peindre encore les gardiens du bagne, tantôt retirant des gains illicites de commissions faites par eux pour des forçats, tantôt conduisant ceux-ci ^ moyennant

IlO CONFESSION D UN MALHEUREUX.

salaire, dans des maisons de prostitution de la ville ; tantôt donnant les mains à des actes de débauche d'une nature plus infâme encore; mais il faut me borner et laisser quelque chose à faire à l'imagination du lecteur. Aussi bien ai-je hâte d'arriver aux forçats eux-mêmes et de prouver parla que, du sommet à la base, tout est vicieux dans l'organisation des bagnes.

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