‹ Confession d'un MalheureuxChapitre 47 sur 65 · CHAPITRE XXY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXY

La morale, je dirai presque la religion des forçais est que tout est permis à l'homme pour satisfaire ses passions et jouir le plus possible d'une courte vie qui n'a pour suite réelle que le néant. Aussi, les chàtimens dont ils ont été frappés ne sont-ils à leurs yeux que des injustices, des voies de fait de la société par lesquelles celle-ci les a empêchés d'user de leur droit naturel; s'ils ont volé, assassiné, pris desfdles ou femmes de force , ce ne sont pas des crimes qu'ils ont commis, mais bien des actes légitimes auxquels ils se sont livrés pour contenter leurs pcnchans et répondre ainsi à leur destination. La conséquence logique de ce système est qu'ils doivent persévérer dans leurs premiers erremens , fermer leur âme au repentir qui s'efforcerait d'y entrer, et se promettre pour l'avenir, alors qu'ils auront recouvré lein- liberté, de tenir une conduite semblable à celle qui a motivé leur intégration au bagne; c'est

ce qui explique le chiffre élevé des récidives qui ont lieu tous les ans de la part des hommes sortant de là. Et ces doctrines abominables, ils en sont tellement imbus qu'ils regardent comme des fourbes , des hypocrites ceux d'entre eux, en bien petit nombre il est vrai, qui ne les professent pas franchement; ils supposent qu'un motif caché les porte à dissimuler leur véritable pensée à ce sujet, tel, par exemple, que le désir d'obtenir leur grâce ou quelque autre faveur; ils se défient d'eux et les désignent sous le nom de goippeurs qui, en argot du lieu, est le dernier terme du mépris... Je le demande, les forçats sont-ils encore des hommes?

Pour démontrer que ces idées ne sont pas chez eux à l'état de théorie seulement, je vais, entre les mille et un faits qui sont venus à ma connaissance pendant mon séjour dans cette demeure de réprobation, en citer quelques-uns, prisà-peu-près au hasard.

Une escouade de forçats avait été conduite dans la campagne pour exécuter certains travaux. Mal surveillés, ils s'étaient répandus cà et là, commettant toutes sortes de maraudages et de déprédations; toutà-coup ils aperçoivent un charretier conduisant deux tonneaux de vin. L'occasion était trop belle pour qu'ils la laissassent écliapper. Aussi se meltent-ils immédiatement en devoir d'en profiter de leur mieux. Les uns entourent le voiturier, tandis que d'autres défoncent les pièces et boivent le vin. Le pauvre homme veut défendre son chargement; il se met à crier au secours, mais il est bâillonné, frappé, puis

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enfin assassiné à coups de couteaux. La Cour martiale fut saisie de cette affaire ; mais j'ignore ce qui en résulta; je suis même porté a croire que les coupables échappèrent faute de preuves, car, ainsi que je l'ai déjà dit, la surveillance était à-peu-près nulle.

On avait amarré dans le canal du magasin général une tartane chargée de barriques d'huile. Un certain nombre de forçats méditèrent de s'emparer de cette marchandise , et ils mirent leur projet à exécution en usant de violence envers les quelques hommes de l'équipage restés à bord. Personne cependant ne périt, mais par un effet de la protection du ciel plutôt que de la volonté des auteurs de cet audacieux attentat; car ils n'y allaient pas de main morte.

D'autres forçats arrachèrent un jour et s'approprièrent plusieurs feuilles de cuivre du doublage d'un bâtiment , en réparation dans le bassin du radoub. Les objets provenant du vol furent vendus à d'autres condamnés , qui les revendirent eux-mêmes à des ouvriers de la ville employés dans le port. Et ceci me conduit à remarquer combien l'atmosphère des bagnes est pestilentielle , puisqu'elle corrompt même les hommes libres que leurs occupations mettent en rapport avec ces établissemens. Les ouvriers dont je viens de parler , par exemple , sont à-peuprès au niveau des forçats pour les habitudes et pour les moeurs; aussi recherchent-ils avidement leur société et se plaisent-ils, en buvant avec eux, à leur faire raconter leurs criminels antécédens. Les nouveau-venus sont ceux qu'ils fréquentent de préfé-

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rence, afin d'avoir la primeur de ces honteuses histoires.

Quant aux vols simples, il n'y a pas de jour qu'il ne s'en commette vingt, trente et même plus dans rétendue de la rade. La plupart sont sans doute de peu d'importance, mais ils n'en témoignent pas moins d'un esprit de rapine profondément enraciné dans les forçats.

Quel est ce galérien qui paraît jouir d'une grande somme de liberté dans le port; qui circule en tout sens et à chaque heure du jour où bon lui semble; qui n'est assujetti par l'administration à aucun poste fixe ; auquel nul agent des chiourmes n'oppose de consigne, qui semble enfin un visiteur bénévole inspectant philosophiquement le bagne pour son instruction particulière? C'est le voleur des diamans de mademoiselle Mars, c'est !e fameux Mulon , dont la figure porte à-la-fois l'empreinte de la ruse, de la cu[)idité et de l'audace. 11 possède quelque aisance par le trafic qu'il fait d'objets gravés en cocos et d'ouvrages en paille coloriée. Rogue et hautain envers ses pareils, il se laisse à peine approcher par eux et ne souffre pas qu'aucun le tutoie ou mcmc lui parle familièrement. Il est vrai que ce roi du bagne daigne s'humaniser envers ceux qui lui apportent le produit de leurs vols, ou hù facilitent les moyens d'en commettre. Je n'ai pas besoin de dire qu'une grande intimité règne entre lui et la plupart des chefs du bagne ; un intérêt commini est le mobile et le ciment de cette coupable union.

Quel est cet autre qui semble se faire gloire de la livrée d'infamie dont il est couvert , et qui se pose dans sa casaque rouge à manches brunes comme un petit-maître du boulevard des Italiens dans son frac élégant ? C'est Varlomont, un des hommes les plus dangereux qu'ait jamais reçus dans son sein l'établissement de Toulon. Voyez-le marcher la tète droite, l'œil superbe, les lèvres entrouvertes et souriantes; il est content de lui-même, et il a raison de l'être, car, indépendamment de ses hauts faits à la Mandrin lorsqu'il était dans le monde, il se distingue chaque jour par des actes d'une révoltante immoralité auxquels il joint, par passe-temps, quelques tours d'escroquerie transcendante.

Chez les forçats, la passion de l'argent, ou pour mieux dire celle des jouissances matérielles qu'il procure est si forte, qu'elleleur fait quelquefois surmonter la pusillanimité, la couardise qui les domine ordinairement. En voici une preuve assez concluante :

En i835, le choléra sévissant à Toulon avec une grande intensité, la ville vint à manquer de manœuvres pour transporter les morts au cimetière et pour les inhumer. Alors la municipalité fit demander des forçais de bonne volonté pour remplir ce dangereux office; la proposition leur en fut faite par leurs chefs, mais tous refusèrent unanimement. Quelques jours après, le bruit se répandit dans les salles de la chiourme que, vu le désordre qui régnait partout en ce moment, il était aisé de dépouiller impunément les morts qu'on portait aux lieux de sépulture de

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Targent et des bijoux qu ils avaient sur eux. Aussitôt tous les forçats demandèrent avec instance à se cliai'ger de l'emploi qui les avait effrayés d'abord. Plusieurs d'entre eux furent acceptés, et ils ne faillirent point aux abominables desseins qu'ils avaient conçus; car presque toutes les familles où la mort avait rendu leur présence nécessaire, eurent à se plaindre de soustractions commises à leur préjudice. On apprit aussi plus tard que des femmes mourantes avaient été indignement outragées par ces misérables !

Rien n'égale l'obscénité qui règne dans les conversations des forçats. Les débauches ordinaires ne leur paraissent pas dignes d'être racontées par eux ; il leur faut en cette matière quelque chose d'extraordinaire, de monstrueux pour les mettre en verve et aiguiser chez eux cette pointe d'infernale gaîté qui leur est propre. En vérité, si les animaux avaient la parole, je crois qu'ils se respecteraient davantage entre eux dans leur langage que ne le font les habitans du bagne.

Leurs mœurs, comme on le pense bien, répondent à leurs discours, et la nature frémit des relations qui se noiuînt, se dissolvent et se reforment chaque joiu' dans un pareil lieu, placé sous la direction innnédiate du gouvernement et compris dans les attributions d'un des ministres du roi!... Le croira-t-on? j'ai vu un père mettre à prix la jeunesse et les grâces féminines de son fils, adolescent de dix-huit ans, condanmé avec lui poiu" parlicij)ation à un assassinat; j'ai entendu un oncle enseigner à son neveu des

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choses mais je m'arrête; car en voulant flétrir le

vice, j8 risquerais d'en étendre la contagion.

Un soir, après les travaux, quelques forçats devisaient entre eux sur leurs faits et gestes respectifs depuis qu'ils habitaient le bagne. Le doyen de la troupe, homme d'une cinquantaine d'années, prit à son tour la parole : « Vous vous plaignez, vous au- « très, dit-il;, que les marins font des rapports contre « nous et ne nous voient pas d'un bon œil; il faut '( cependant avouer qu'ils ont quelques raisons pour « cela. A ce propos, je vais vous raconter une petite « aventure où j'ai figuré et qui vous le prouvera. « J'étais une fois avec mon escouade à travailler à « bord d'un bâtiment amarré dans le port; quand « nous eûmes fait notre ouvrage, les marins nous a donnèrent de la soupe, du pain et du vin. Mais, « loin d'être reconnaissans de leur générosité, car ils « ne nous devaient rien, nous songeâmes à leur faire « du tort. Tandis qu'une partie de nous mangeaient, « d'autres faisaient le guet, et d'autres encore des- « cendaient dans l'entrepont pour voler; nous nous « relevions tour-à-tour. Par ce moyen , nous avons « pris tout ce qu'il y avait à prendre, bourses, monte très, tabatières, pipes, et jusqu'à des mouchoirs, « et cela dans la poche même des marins ayant leurs « vêtemens sur eux; tant nous opérions habile- « ment! Vous voyez donc bien que ces gens-là ne « doivent pas nous aimer beaucoup. Au fait, ajouta- « t-il, puisque nous avions reçu d'eux des vivres, « nous agissions mal de les voler. »

ce — Que dis-tu là, vieille bête? reprit un jeune « forçat présent à la conversation ; est-ce donc* parce « qu'ils t'avaient donné à manger que tu devais les « épargner? — Tuas volé les marins, c'est bien, tu « as fais ton devoir; qu'as-tu besoin de t'en repen- K tir?.,.. Notre métier à nous, c'est de voler quand « nous en trouvons l'occasion, c'est sûr, ca! «

Et toutl'auditoired'applaudir à cettebelle maxime, débitée d'un ton doctoral par le plus jeune, mais non le moins expérimenté de la troupe, car il était là pour un crime de vol compliqué d'escalade, d'effraction, et de tentative d'incendie. Alors le narrateur, se voyant comme accablé sous le poids de la réprobation générale pour le bon mouvement qu'il avait eu, par instinct sans doute plus que par réflexion, se mordit les lèvres sans rien répondre, et quitta brusquement ceux de ses compagnons qu'il avait ainsi scandalisés.

Voici un autre colloque dont je fus témoin auriculaire , et qui a cela do particulier, qu'il eut lieu entre plusieurs forçats devant prochainement quitter le bagne par suite de grâces à eux accordées par Sa Majesté , et motivées sur Vainendement moral qui s* était fait remarquer en eux :

« Dis donc, sais-tu que M. Fleury (i), qui vient d'être troussé par le choléra, a laissé soixante mille francs, espèces sonnantes, à sa veuve?

— Soixante mille francs! c'est bien beau. Ne pour-

( I ) CIlirurgicn-major do l'hôpital de la marrine.

rait-on pas s'introduire chez cette dame sous prétexte de la courtiser, et puis la nettoyer proprement.

— Comme vous raisonnez , vous autres! répond un troisième forçat; moi, je ne prendrais pas tant de détours, ^arce que je pourrais me faire soupçonner. J'irais tout bonnement la surprendre chez elle une belle et bonne nuit , et je la forcerais bien de me livrer le magot.

— Imbécille ! interrompt un quatrième , et si elle criait au secours, tu serais pincé.

— Si elle criait! bah! n'a-t-on pas un moyen de l'en empêcher? On lui bouche la gueule avec un bâillon, et puis on lui fait voir le feu par les pieds jusqu'à ce qu'elle ait lâché son boursicot, ou bien,

au pis-aller (faisant un geste qui signifie un bras

frappant du poignard), et puis après on fait l'affaire. »

On peut juger par cet échantillon jusqu'à quel point étaientamendés les forçats surlesquelsla miséricorde royale venait de s'étendre. Dressez donc maintenant vos tableaux des grâces, administrateurs habiles, habiles surtout à connaître les mœurs véritables des condamnés et à pénétrer les motifs secrets qui les font agir!

Une autre fois, étant à l'atelier des tailleurs, j'entendis une causerie à demi-voix qui me fit frémir. Plusieurs forçats se racontaient qu'étant employés comme servans à l'hôpital de la marine, ils avaient empoisonné des marins malades qu''ils savaient avoir de l'argent avec eux. L'un disait : « J'en ai expédié deux de cette manière, et j'ai eu 80 fr. de bénéfice*

— Et moi , trois, répondait un second, et j'ai eu i4o fr. — Pour uioi, reprenait un autre , je n'ai pas trop compté, mais je sais que j'ai mis de coté, par ce moyen,, une somme assez ronde dont je me ferai honneur plus tard.... » J'avais d'abord envje de dénoncer ces effroyables scélérats , mais je m'en abstins, parce que je pensai que les preuves de ces crimes, déjà anciens, seraient difficilement acquises contre eux, et qu'ainsi je m'exposerais sans fruit à leurs vengeances.

En voilà assez là-dessus, car à quoi serviraient de plus amples détails, sinon à porter le dégoût dans l'âme du lecteur, comme la vue de tant de turpitudes et de scélératesses en a souvent comblé la mienne ? Il résulte d'ailleurs suffisamment de ce que j'ai dit que l'accumulation des condamnés dans un même local, avec communication entre eux, est on ne peut plus contiaire à leur moralisation , à leur retour au bien, et qu'il est grand temps que le gouvernement prenne des mesures pour faire cesser un tel état de choses. Le système cellulaire doit être le remède aux maux que je signale, et je m'étonne qu'il ne soit pas encore établi d'un bout de la France à l'autre (i). En vain

(1) II le sera prochainement, du moins à en juger par la distribulion intérieure qu'on donne à tous les édifices de réclusion (jui se construisent maintenant en France, car pour la loi réglementaire de ce nouveau système d'emprisonnement, elle n'est pas encore rendue. Soumise d'abord à la cliambre des députés, elle y avait été adoptée avec d'assez graves iii(»(li(icalions faites par voie d'amondiMncnt au projet primitif, et le gouvernement, avant do la porter à la cliambro des

certains philanthropes, qui n'ont pas ainsi que moi, le triste avantage d'avoir étudié les bagnes à fond, s'élèvent-ils contre ce nouveau régime comme étant trop rigoureux et pouvant même donner lieu à des cas d'aliénation mentale; leur sensibilité est exagérée, suivant moi, et leurs craintes sans fondement (E). Mais, en admettant même que ce mode d'emprisonnement put être fatal à quelques criminels, est-il défendu à la société d'avoir recours à des moyens un peu énergiques pour se préserver de la gangrène morale qui la menace? Le grand médecin Hippocrate a dit : « Ce qui ne peut se guérir par les remèdes, il faut y appliquer le fer ; ce qui ne peut se guérir par le fer, il faut y appliquer le feu ; ce qui ne peut se guérir par le feu est réputé incurable. »

Si le régime cellulaire est le feu, qu'on en essaie au moins avant de désespérer de l'amendement des coupables.

pairs, a senti qu'il convenait do modifier le Code pénal pour le mettre en rapport avec cette importante innovation. Une commission a été nommée à cet effet par M. le garde des sceaux Martin (du Nord), dont les bonnes intentions ne sont pas douteuses. Espérons (pie, sous le rapport du régime pénitentiaire comme de tout le reste, la France ne voudra pas rester en arrière de la civilisation moderne.

{Note de l'éditeur.)

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