‹ Confession d'un MalheureuxChapitre 48 sur 65 · CHAPITRE XXYI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXYI

Je veillais si exactement sur ma conduite, qu'elle ne pouvait donner prise à aucun reproche contre moi, encore moins m' exposer aux punitions en usaije dans le bagne (F). Aussi, lorsque arrival'époque où la moitié de ma peine était subie, fus-je, sans difficulté comme sans protection , admis à la salle des Éprouvés ; le règlement parlait pour moi.

Dès-lors, j'eus davantage de loisir et ne fus plus soumis au supplice de l'accouplement , dont j'avais tant souffert, moralement surtout; mes occupations étaient moins pénibles, moins assujettissantes que par le passé. Je jouissais donc du changement qui s'était opéré dans ma situation, et j'en rendais grâces au Dieu de bonté qui m'avait soutenu dans mes rudes traverses; mais, comme il faut qu'ici-bas le bien ne soit jamais sans mélange, le chef de cette localité nouvelle était un homme dur, exigeant, vicieux à l'excès, et devant lequel chacun avait à trembler. Combien je regret-

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tais mon ancien chef, l'adjudant Peloux, dont la bienveillance pour moi s'était manifestée en mainte circonstance, et qui avait adouci, autant qu'il avait dépendu de lui, la rigueur de mon sort! Celui-là possédait des qualités essentielles; il était juste , humain , et capable de bons procédés envers tout condamné qui s'en montrait digne par sa conduite. Le souvenir de cet honnête homme, si peu à sa place dans un bagne, restera gravé en traits ineffaçables dans mon cœur. Je saisis cette occasion pour payer un égal tribut de reconnaissance à M. Gueyrard, autre adjudant, des attentions duquel j'eus beaucoup à me louer aussi, et qui n'avait pas moins de qualités que M. Peloux, son ami. C'étaient deux anciens et francs marins qui formaient disparate dans le lieu infâme qu'ils habitaient.

Je m'appliquai à pénétrer les mœurs et la disposition d'esprit des hôtes de cette salle privilégiée dont je faisais partie moi-même, et j'eus la douleur de me convaincre que là, pas plus qu'ailleurs, ne régnaient le repentir et l'amendement. Je crus même y remarquer plus de vices que dans les autres localités, plus d'excès de boissons, plus de querelles, plus de relations monstrueuses, et cela s'explique par la facilité qu'y ont les forçats de communiquer entre eux, chacun étant libre de sa personne, avec un léger anneau seulement au bas de la jambe. En outre, les exercices religieux n'y sont presque pas suivis, parce que tel qui les fréquentait auparavant pour faire croire à sa conversion, cesse de s'imposer une pratique gênante,

VIE DE J.-C. ROMAND. HlS

désormais sans but à ses yeux A. quoi <loiic

sert la salle d'épreuve ? A faire des hypocrites, et voilà tout.

L'adjudant de celte localité, dont j'ai déjà dit un mot, jurait, maugréait, tempêtait tout le long de la journée , et frappait les forçats à tort et à travers. Il n'y avait pour ceux-ci qu'un moyen de le calmer, c'était de lui faire des cadeaux; il appelait cela arranger l'affaire. J'arrangeai donc la mienne comme les autres, mais du moins, contrairement à ce quise pratiquait, l'argent avec lequel j'apaisai cette béte farouche, était bien à moi, l'ayant gagné par mon travail comme tailleur.

Un jour, le premier adjudant ayant à se rendre à Saint-Mandrier pour y procéder à des mutations de forçats, prit le canot du contrôleur, M. de Soye (i), et me choisit pour l'un des rameurs. Nous sortîmes du port par la Chaîne-Neuve; on faisait force de rames. L'adjudant était à la barre, et six forçats aux avirons; la mer était calme et le canot avançait rapidement; il pouvait être deux heures après midi.

(1 ) Puisque ce nom s'offre à ma plume, je me plais à dire que celui qui le perle est un homme lout-à-fait honorable. Déjà employé supérieur à répoque où je subissais ma peine , il est devenu depuis commissaire en chef des chiourmes. Sou humanité envers moi se signala une fois d'une manière trop belle pour que je n'en fasse pas mention ici : comme je conduisais son canot, au moment où je voulus sauter sur le point de débarquement, le pied me glissa et je tombai à moitié dans la mer; M. de Soye fut assez bon pour venir lui-môme à mon secours et me tirer de là, ce que n'eut fait sans doute aucun autre chef inférieur en grade.

2a6 CONFESSION d'dN malheureux.

Tout-à-coiip , et au moment où nous doublions la tour à jjont-levis , située à la pointe avancée entre la grande et la petite rade, une assez forte obscurité succéda à l'éclatante lumière qui jusqu'alors avait rayonné sur nous d'un ciel pur et sans nuages. Ce brusque changement me frappa, et, par un mouvement machinal , je portai à mon front la main qui tenait la rame ; la force d'impulsion s'en trouvant diminuée, l'aviron glissa et fut emporté par la rapidité du sillage; il s'engagea dans les autres avirons, qui en furent embarrassés, et le bout resté en dedans du toUet heurta contre ma poitrine et me renversa en arrière. « Tonnerre de D... ! s'écria l'adjudant, que faites-vous donc. Romand? avez-vous

envie de nous faire chavirer ? Prenez garde à

vous! «A ces mots, fortement accentués, je revins à moi comme d'un songe, m'élançai sur la rame qui allait disparaître et, à l'aide de mes camarades, rétablis bientôt l'équilibre dans le canot, menacé de submersion. Qu'est-ce donc qui avait pu me remuer si fort à la vue de l'obscurcissement subit qui s'était manifesté? Était-il assez profond pour m'empècher de distinguer les objets et pour amener de ma part l'accident qui faillit avoir lieu ? Non sans doute, mais c'est que l'éclipsé de soleil dont j'étais témoin (car c'en était une) m'avait rappelé que quinze années auparavant, assis sur la vieille tour de Provins, plein de jeunesse, de santé et d'espérance, durant une autre éclipse du même astre, je m'étais abandonné à des rêveries politi([ues et sociales aussi vaines que

dangereuses, et qui avaient en quelque sorte décidé de mon avenir! Or, l'avenir de ce temps-là était devenu le présent pour moi, et ce présent , qu'était-il , grand Dieu? La séquestration du commerce de mes semblables, la perte de mes droits de citoyen, ma relégation dans un séjour d'infomie!... Jamais, certes, désillusionnement ne fut plus complet. Aussi ne s'étonnera-t-on pas de ce qui m' arriva dans la circonstance, non plus que de l'horreur presque superstitieuse que j'ai conservée pour les éclipses.

Quelque temps après ma réception à la salle des Eprouvés, un condamné pour les événemens des 5 et 6 juin à Paris, y fut admis; c'était le nommé Louisette, l'un des principaux acteurs de ce drame sanglant de deux jours. Il était naturel que des rapports s'établissent entre nous, et nous causions fréquemment ensemble ; mais, je dois le dire, égaré comme moi par la politique, le malheur l'avait beaucoup moins corrigé. Il se livrait à ses utopies républicaines avec le même entraînement, la même confiance que par le passé, et il chercha, mais inutilement, à rallumer en moi ce qu'il appelait le feu sacré prêt à s'éteindre.

Comme il avait conservé des rapports avec la capitale, je le priai de faire prendre des renseignemens sur le sort actuel de ma femme dont je n'avais plus entendu parler depuis ma séparation volontaire d'avec elle, et de me communiquer ceux qu'il })ourrait recevoir. Cest, ajoutai-je, tout ce que je désire connaître de Paris.

aaS CONFESSION d'un MALHEITRFUX.

Huit ou dix jours après, il me remit une lettre à mon adresse, émanant du secrétaire de la mairie du troisième arrondissement, laquelle lettre faisait partie d'un gros paquet qui venait de lui parvenir. Je l'ouvris et vis avec douleur que ma femme était morte; je dis avec douleur, car, quelques fautes quait commises une personne à laquelle on a été uni , on ne laisse pas de déplorer sa perte. Je répandis quelques larmes et réfléchis un instant sur la brièveté de cette vie dont on use ordinairement si mal.

Louisette avait en même temps reçu divers journaux et pamphlets politiques écrits dans le sens de ses opinions. Il me les montra et appela surtout mon attention sur un article du journal la Tribune où il était question de lui et de moi; cet article dont je pris copie était ainsi conçu :

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