CHAPITRE XXYII
Ce que j'appréciais le plus du séjour de la salle d'épreuve, c'était , moins l'avantage d'une meilleure nourriture et d'un meilleur coucher, que la faculté de m'y livrer de temps en temps à la lecture, qui est un délassement nécessaire, un véritable besoin pour moi. Le caporal Manciony , avec lequel je m'étais lié assez intimement, me faisait venir du dehors de bons ouvrages qui, en formant mon esprit, le transportaient dans des régions plus pures que celle où se trouvait mon corps. Un jour pourtant, il me procura un livre analogue à ma situation , mais bien intéressant du reste; c'était un vieux registre des chiourmes, tout vermoulu et dont le commencement remontait à près de deux siècles. Je le parcourus avec une vive curiosité, et, à la vue de cette longue suite de noms appartenant à des coupables éteints depuis longues années, je ne pus me défendre de cette réflexion : Le monde a donc ton-
jours été le même ! toujours il y a eu des forfaits à punir, des atteintes aux lois à réprimer! Fléaux du siècle où ils ont vécu, les hommes dont je tiens ici les noms semblent avoir légué la somme de perversité qu'ils possédaient à d'autres générations de médians qui n'ont point répudié ce funeste héritage, comme sans doute des générations à naître accepteront celui que les galériens d'aujourd'hui vont leur transmettre. Oh! oui, le mal règne sur la terre, et la chute de l'homme est ime grande vérité.
En tournant les feuillets de ce triste répertoire, j'y remarquai plusieurs témoignages de l'extrême sévérité des lois anciennes. Ainsi, bien des individus aviiient consumé une partie de leur existence au ba- ^ne, en réparation du crime d'avoir tué un lapin dans les bois ou péché un poisson dans l'étang de tel ou tel seigneur ; mais ce qui me révolta le plus, ce fut de lire que, par un arrêt en date de i665, un nommé Antoine Jamot, de la province de la Marche, avait été condamné a servir a perpétuité de for-
SART sur les galères DE SA MAJESTÉ, AUX TRAVAULX
DE l'État, pour avoir passé en contrebande dixhuit QUARToz DE sel!... Aujourd'liui, du moins, ceux qtii peuplent les bagnes y sont à plus juste titre; ils l'ont mérité deux fois à-peu-près.
L'atelier où je travaillais de mon état de tailleur était placé au rez-de-chaussée et avait une croisée garnie d'un entablement assez large faisant saillie sur une cour. J'imaginai de fonder là lui petit jardin au moyen d'une caisse longue que j'y plaçai et
que j'emplis de terre. Je semai ensuite de petites graines produisant des plantes éphémères qui, à l'inverse des plantes vivaces, ne demandent qu'un sol léger et peu profond, tel qu'était le mien.
Pendant cinq jours régulièrement, à trois heures précises après midi, au moment où le soleil de Provence venait darder ses rayons de feu sur la cour de l'atelier, j'eus un sujet de récréation de nature à occuper l'esprit d'un philosophe, et c'est mou petit jardin qui en fut le théâtre. Il s'agit d'un combat de fourmis de familles différentes, rouges et noires. Entre les pierres mal jointes de la fenêtre, et à certaine distance l'un de l'autre, se voyaient deux trous commimiquant dans l'épaisseur du mur et dont les orifices, garnis de fourrais, indiquaient les passages ordinaires de ces insectes pour approvisionner leur grenier respectif. Chaque famille, en sortant du lieu qui conduisait à son habitation, se répandait çà et là dans mon jardin pour ramasser sa subsistance et quelques miettes de pain que je leur jetais. Les fourmis de races différentes, en se rencontrant dans leur route, se livraient quelques légères escarmouches; toutefois je ne les vis pas encore en venir à une bataille rangée. Dans certains momens de loisir, il m'était arrivé de prendre deux ou trois fourmis d'une famille et de les précipiter dans l'habitation de l'autre famille, pour observer ce que cette dernière en ferait. Un instant après, je voyais arriver un convoi de fourmis traînant après elles les victimes de ma cruelle curiosité, et les déposant mortes sur le
sol à l'entrée de l'orifice. Mais j'étais réservé à la contemplation d'un spectacle plus grand et plus terrible. Un jour, et précisément à cette heure fatale de trois après midi, comme j'étais accoudé sur la croisée, je ne fus pas peu surpris de voir un mouvement inaccoutumé régner aux deux entrées des demeures de mes fourmis; les orifices se couvrir d'un nombre infini de ces insectes; ensuite les deux familles se diriger droit l'une contre l'autre, les deux trous ne pas cesser de livrer passage à de nouvelles fourmis, et celles-ci marcher dans le sens des premières, et ainsi de suite. Les deux familles ne se mêlèrent, c'est-à dire le combat ne s'engagea que lorsque tous les membres d'une famille furent réunis; et les premières fourmis, arrivées en face de l'ennemi, s'arrêtèrent, comme par l'effet d'un commandement^ pour attendie que les dernières fussent aussi présentes. Quand elles eurent toutes fini de déboucher par leurs trous, alors la bataille commença. Il était curieux d'observer avec quelle action ces combattans d'une nouvelle espèce s'acquittaient de leur devoir. Ici, l'on voyait deux et même trois fourmis rouges succomber sous l'effort d'une grosse fourmi noire, et là, en revanche, une demi-douzaine de fourmis rouges accrochées à une grosse fourmi noire qu'elles parvenaient à mettre à mort. En somme, le champ de bataillc, toujours bien garni sans éclaircie, j'entends sans cjue les fourmis s'isolassent entre elles ou désertass(ait leur poste, offrait l'image de l'acharnement et de l'esprit de destruction. La mêlée dura
près fl'ime heure, après quoi les survivons des guerriers reprirent le chemin de leur demeure. Je vis sur la place un nombre infini de morts et de mourans, car tous les blessés n'avaient pas encore entièrement passé de vie à trépas. Cinq jours durant, comme je l'ai dit, ces combats recommencèrent à heure fixe. Il paraît qu'un grave sujet de mésintelligence divisait les deux nations, quelque traité perfidement rompu peut-être, ou quelque envahissement de territoire en pleine paix, je ne sais au juste. Quoi qu'il en soit, les guerriers des deux camps déployèrent un courage admirable et firent preuve d'une héroïque constance. Au sixième jour pourtant, l'attaque et la défense perdirent de leur intensité, plus, à ce qu'il me sembla, par suite des pertes éprouvées dans les deux armées, que d'un accommodement intervenu entre les parties belligérantes; puis enfin tout cessa, et moi je me dis à l'aspect de ce Waterloo de fourmis : La guerre est partout î
Je finissais à peine de me livrer à cet amusement, que l'on vint m'aiinoncer une visite. Une visite au bagne! C'est quelque chose d'assez extraordinaire, et celle-ci surtout se présentait avec des circonstances qui la rendaient plus étrange encore. On me dit, en effet, qu'un jeune monsieur bien couvert désirait me voiren particulier, ayant des choses importantes à nie communiquer. Etonné et ne sachant ce que ce })ouvait être, je priai à toutes fins le caporal Manciony de voidoir bien me prêter sa chambre pour recevoir la personne en question. Il accéda sans peine à ma
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demande , ei aussitùt on introduisit auprès de moi un jeune liomme à la taille svelte et aux manières élégantes, mais en même temps à la contenance un peu embarrassée. Je le fis asseoir et m'assis moimême vis-à-vis de lui. « Nous sommes seuls, me ditil , mais personne ne peut-il nous entendre ?» Je lui répondis que quatre murs épais nous séparant de tout local habité, aucune des paroles que nous prononcerions ne pourrait franchir cette enceinte. Alors, prenant un ton j )1 us affectueux : « — Me reconnaissez-vous, dit-il, et votre cœur n'a-t-il pas deviné mon sexe sous ce déguisement , sans lequel il m'eût été impossible de pénétrer ici? ... Je suis Césarine... »
Ce mot était à peine prononcé , que déjàj'étreignais dans mes bras la fennne admirable à qui son amour pour moi avait fait franchir les distances et braver les difficidtés pour rendre visite au pauvre condamné qu'elle avait jadis rendu l'objet de son choix!... Non, jamais je n'éprouvai un transport pareil à celui qui m'agitait en ce moment : je ne me connaissais plus, je ne m'apparieuais plus, j'étais fou! Je tombai aux genoux de Césarine, et, prenant ses mains que je couvris de baisers : « Excellente amie, lui dis-je, vous ne m'avez donc pas oublié au milieu de mes fautes et de mes malheurs ? Que dis-je? Vous avez sans cesse veillé sur moi conmie un de ces esprits célestes auxquels est confiée la garde de tout homme ici-bas , ou plutôt connue la Providence elle-même!... Sovez bénie
pour votre affection si pure et si constante à mon égard, et cpie le ciel vous en récompense ! »
« — Romand, me répondit-elle, la preuve de tendresse que je vous donne m'a peu coûté, parce que je vous aime réellement. Les qualités solides que j'ai remarquées en vous ont fait sur moi une impression profonde et que n'ont pu effacer ni vos fautes ni les condamnations qui en ont été la suite. Mais jugez combien j'ai dû souffrir lorsque j'ai vu que l'homme sur lequel j'avais concentré toutes mes affections et pour qui j'avais manqué à mes devoirs d'épouse, s'obstinait à courir à sa perte, malgré tous les conseils que je pouvais lui donner!.... Oui, mon ami , vous m'avez rendue bien malheureuse, mais je vous le pardonne, car vous avez été plus à plaindre encore que moi ; mais , si vous m'aimez autant que je vous aime, promettez-moi d'être plus sage à l'avenir. »
« — Oh! je vous le jure, ma bonne Césarine! Une cruelle expérience m'a détrompé de mes chimères politiques , seule cause de tous les maux qui ont fondu sur moi; sans elles, j'aurais mené une vie honnête et douce dans la condition où le ciel m'avait fait naître, j'aurais joui de l'estime de mes concitoyens et de ce calme de la conscience que rien au monde ne remplace : tandis qu'aujourd'hui que suis-je , juste ciel? Un homme flétri, déshonoré, un forçat enfin!... «
« — Vous ne l'êtes pas pour moi, cela doit vous suffire, et tel je vous voyais avant l'arrêt qui vous
24o CONFESSION d'uN MALHEUREUX.
a frappé, tel je vous vois encore maintenant sous celte odieuse livrée qui vous couvre, parce que je sais que , si la tête a failli chez vous , le cœur au moins est resté bon, lame pure.... Écoutez-moi donc, Romand : je suis veuve depuis près d'une année ( ]e tressaillis à ce mot), et me vois à la tète d'une assez jolie fortune qui peut suffire à l'existence de deux personnes ayant de l'ordre et de l'économie ; je viens vous offrir de la partager avec vous. Dans quelques mois vous serez hors d'ici ; si vous le voulez, nous réunirons alors nos destinées et parviendrons peut-être à retrouver ce bonheur qui semblait nous fuir tous deux sur la terre. Il me restera pourtant toujours un regret, c'est que notre liaison ne puisse devenir un lien légitime et sacré. »
— « Elle peut le devenir, Césanne, m'écriai-je aussitôt dans un transport inexprimable, elle peut le devenir!.... Ma femme n'existe plus, j'ai reçu la nouvelle positive de sa mort. Je serai donc ton mari, Césarine, je ne me séparerai plus de toi, quel bonheur!... »
— « Ce bonheur est égal pour moi, mon cher Romand , et puisqu'il a plu au ciel de briser les liens qui nous tenaient respectivement enchaînés, marions-nous; mais, si tu veux m'en croire, ne restons pas en France où la liberté que tu vas recouvrer serait restreinte par les lois, où le secret de ton fover domestique serait mis à nu par une police ombiai;('use; fuyons à l'étranger, loin, bien loin d'ici, dans une retraite ignorée du monde, dans quel-
quelle déserte même où nous nous suffirons désormais l'un à l'autre... Les hommes sont méchans, mon ami , et les plus vicieux d'entre eux se montrent particulièrement inexorables envers celui ou celle qui a eu le malheur de faillir, comme si toute créature humaine n'avait pas besoin d'indulgence et de pitié!... Oh! oui, il y a des choses bien tristes dans cette société où nous vivons.... Par exemple, n'avaiton pas forcé mon inclination pour l'acte le plus important de la vie? Ne m'avait-on pas mariée à un homme que je n'aimais pas, pour lequel j'éprouvais même une invincible répulsion? Mes parens avaient voulu par cette union me créer ce qu'ils appelaient une position dans le monde, parce que celui qu'ils avaient en vue possédait une fortune supérieure à la mienne. Voilà ce qui explique, sans la justifier, la chute que j'ai faite et dont tu as été le complice.... 3'ai donc aussi besoin de me relever à mes propres yeux, de me régénérer moralement, et je le ferai bien plus sûrement loin des lieux qui ont été témoins de ma faiblesse. Dans ce pays lointain que je rêve, nous n'aurons ni l'un ni l'autre à rougir de notre passé, et les enfans que Dieu nous donnera sans doute n'apporteront avec eux aucune tache originelle ; nous les élèverons de manière à en faire d'honnêtes gens et de bons chrétiens , et ils deviendront la consolation de nos vieux jours — Fuyons donc, mon ami, expatrions-nous... Mais le voudras-tu.? » « — Si je le voudrai! répondis-je en m'élançant à son cou ; o mon adorable amie ! tes désirs, tes pro-
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jets pourraient-ils n'être pas les miens?... Ordonne, et je te suivrai au bout de l'univers... Tu es mon espoir, tu es ma vie, tu es mon tout!... »
L'émotion nous oppressait tellement l'un et l'autre que nous demeurâmes quelques minutes sans parler. Enfin Césarine fit un mouvement en arrière, et portant la main à la poche de son gilet, elle en tira un billet de banque de 5oo fr. qu'elle me remit : « — Tiens, prends cela, ajouta-t-elle, et cache-le bien ; ce sera pour fournir à tes premiers besoins et à tes frais de route jusqu'à Lyon, lorsque tu viendras m'y rejoindre... Adieu, mon ami, dans trois mois nous nous reverrons pour ne plus nous quitter qu'à la mort. » Là-dessus, nous nous embrassâmes avec effusion, et elle sortit.
On se figure aisément, sans que je le dise, de quel ravissement m'avait rempli cette visite inespérée. Ce fut alors que j'éprouvai combien l'amour vrai élève le cœur de l'homme, combien il l'épure, combien il le fortifie contre les coups du sort. Je me trouvais déjà tout autre qu'un instant auparavant, je renaissais au sentiment delà dignité personnelle, presque aboli en moi par les hontes du bagne, et je me disais qu'il fallait bien que je ne fusse pas sans quelque valeur encore, puisqu'une telle femme m'avait donné une aussi grande marque d'attachement. Celte casaque du forçat qui avait si long-temps pesé d'un poids énorme sur mon épaule humiliée, je la portais sans peine et avec légèreté ; car, que me faisait-elle désormais ? que me faisait tout le reste? Un bien inestimable allait devenir mon partage ; Césarine, la
VIE DE J.-C. ROMAAD. a/jS
bonne, l'incomparable Césarine !... La liberté, que j'avais tant désirée jusqu'alors, ne venait plus qu'en seconde ligne dans mon esprit.
Un mot maintenant sur la personne en question. C'était une femme de vingt-six à vingt-sept ans, assez grande, brune, et d'une physionomie expressive, avec des yeux noirs ombragés de longs cils. Sans être précisément jolie, elle plaisait beaucoup. Fille d'un marchand de Lyon, elle avait été élevée dans un des bons pensionnats de cette ville, puis mariée à un architecte ou entrepreneur en bâtimens, qu'elle n'avait jamais pu prendre en affection. J'avais fait sa connaissance dans une maison tierce, et m'en étais sérieusement épris. Quant à elle, inutile de dire si elle m'aimait ; on a vu de quoi elle était capable pour moi!