‹ Confession d'un MalheureuxChapitre 52 sur 65 · CHAPITRE XXYIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXYIII

Les trois à quatre mois qui restaient à courir jusqu'au moment de ma libération me parurent à-la-fois longs et courts; longs, en ce que l'attente d'un bonheur qui vous est promis vous rend impatient du délai qui en retarde la réalisation ; courts, en ce que la joie intérieure qu'on éprouve est comme un baume réparateur qui adoucit toutes les peines souffertes. Ces deux impressions, si contraires, dominaient en moi avec une force àpeu-près égale, et cependant le temps marchait toujours.

Vers la fin de décembre iBSy, le commissaire des chiourmes me fit appeler dans son bureau, et n.c demanda si je pouvais justifier de ressources pécuniaires suffisantes pour me mettre à même de partir sans une feuille de route, par étapes, avec indemnité. Jelui répondis que je pouvais me passer des secours du gouvernement, ayant quelque argent en réserve ; mais je me gardai bien de montrer le billet

que Césarine m'avait donné. Il me dit alors qu'il s'en rapportait à moi sur ce point, bien qu'il eût pour habitude de faire prouver aux condamnés la vérité de déclarations semblables à la mienne, par laremise entre ses mains des sommes qu'ils disaient posséder. 11 m'interrogea ensuite, comme c'était son devoir, sur le lieu que je désirais choisir pour ma résidence, et je désignai Oullins, près Lyon, afin de pouvoir plus facilement me rendre de là dans cette ville don le séjour est interdit aux libérés. « En ce cas, Romand, me dit-ilj vous partirez avec un passeport, qui vous sera délivré par ordre ministériel : je vous souhaite bon voyage et, ajouta-t-il avec un sourire bienveillant, point de retour. »

Enfin le soleil du lo janvier i838 se leva, jour de bonheur, jour de délivrance pour moi !... A pareille époque, cinq années expirées, mon pourvoi en cassation était rejeté pour être, à peu d'intervalle, suivi du rejet de mon poin^voi en grâce, et le bagne s'ouvrait déjà pour me recevoir; aujourd'hui mon expiation était accomplie, et j'échappais à oe purgitoire terrestre, pire que l'autre, puisqu'on en sort souillé bien plutôt que purifié.

A dix heures du matin je me rendis, en compgnie d'un agent des chiourmes, à la mairie de Toulon ; deux autres forçats, se trouvant être libérés en même temps, s'y transportèrent aussu Les forma litér. d'usage terminées, le chef du bureau dit à ces derniers «qu'il fallait incontinent év^icucr la ville; » puis, se tournant vers moi, il me déclara « que je

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pouvais y rester quelques jours. » Je ne sus conunent m'expliquer la préférence dont j'étais l'objet, et que je n'avais aucunement sollicitée, mais qui, au surplus, me fut agréable et devint ponr moi une nouvelle preuve à l'appui de cet(e vérité, qu'on gagne toujours à se bien comporter partout, même dans un lieu de punition. Néanmoinsje fus peu jaloux, comme on peut croire, de mettre à profit la fiiculté qui m'était accordée, et l'on devine sans peine dans quelle autre ville j'avais hâte de me rendre. Aussi ne demeurai-je à Toulon que le temps nécessaire pour m'aclieter des vétemens et du linge de corps , et pris-je imiuédiatement une voiture pour Marseille, d'où je devais partir directement pour Lyon.

Je voyageai toute la nuit et arrivai dans la capitale de la Provence qu'il n'était pas jour encore. Ne sachant où me gîter à cette heure indue, je fis de longues promenades dans la ville, déserte en ce moment, et rien ne saurait rendre le bien-être que j'éprouvai de me sentir enfin libre, maître de moi et de mes actions; il me semblait que j'avais subitement changé de nature et que je recommençais une nouvelle vie, beaucoup meilleure que la première. Oui, s'il faut relever de maladie pour connaître au juste le prix de la santé, c'est après une longue réclusion que la liberté parait à l'homme un trésor inestimable.

Vers les six heures du matin, je vis s'ouvrir un petit café à coté du bureau des diligences. J'y entrai et me fis servir luie tasse de café à l'eau qui ,

tout médiocre qu'il était, me parut délicieux; ensuite j'étendis mes pieds vers un poêle qui se trouvait là, et dont la douce chaleur me plongea dans un assoupissement plein de charmes. Mon réveil fut une nouvelle jouissance pour moi en me montrant à mes propres yeux dégagé de chaînes, de surveillons, et surtout d'ignobles compagnons. C'est ainsi que les plus simples agrémens de la vie deviennent des plaisirs considérables pour celui qui en a été long-temps privé.

Le moment du départ de la diligence étant venu, je pris la place que j'y avais retenue dans l'intérieur. Au premier pas des chevaux, mon cœur battit avec plus de force.. Je marchais vers la félicité. Deux jours après j'étais rendu à Lyon.

Dès que j'eus mis du linge blanc , changé de chaussure et revêtu l'habit neuf acheté à Toulon , je me dirigeai vers le domicile de ma chère Césarine, rue Vaubecour, n" ...En approchant de cet endroit, un tremblement involontaire s'empara de tout mon corps, et, après avoir porté la main à mon front, je m'arrêtai court. Était-ce l'excès de la joie qui troublait mes sens? Était-ce un pressentiment de ce qui allait m'arriver?...

Revenu de cette impression vraiment extraordinaire, je continue ma course et parviens à la maison dont il s'agit. Je me présente à la loge du portier, mais, suivant l'usage de Lyon, où le peu de maisons qui sont ])ourvues de portiers ne les ont que pour la décoration, ceux-ci étant toujours ab-

sens , personne ne se trouve là pour me répondre.

Je monte au second étage et sonne. Une domestique d'un certain âge vient m'ouvrir : — «Madame P... est-elle chez elle? j> dis-je. — « Comment ! si elle

est chez elle, monsieur? », répond cette fille en

balbutiant. — «Oui, je désire savoir si madame veuve CésarineP... est dans son domicile, car j'aurais à lui parler, v — « Hélas! monsieur, vous ne savez donc pas?» — « Quoi donc! m' écrié-je avec effroi, lui seraitil arrivé quelque malheur? J'ignore tout, car j'étais absent...» — « Oh! ce n'est pas pour elle qu'a été le malheur, répond la domestique en pleurant, car elle était si bonne , si bienfaisante qu'elle a dû déjà recevoir la récompense qu'elle méritait, mais c'est pour moi et pour tous ceux qui l'ont connue!... » — « Grand Dieu ! Césarine est morte !... Bïa bonne Césarine! mon excellente amie! elle n'est plus!.... Qu'ai-je besoin de vivre désormais?... »

A ces mots, que je prononce avec l'accent du désespoir et en me couvrant le visage de mes mains, la domestique, visiblement émue, me prie d'entrer pour me reposer un instant. J^en avais grand besoin, en effet, car mesjambes flageollaient et mes genoux se dérobaient sous moi; d'un peu plus je tombais par terre. 3e pénètre donc dans l'intérieur de l'appartement et me jette sur la preptiière chaise venue, où je reste pendant près d'un quart d'heure immobile, le regard fixe,, et plongé dans les plus sombres méditations. Je ne pleurais pas, ma douleur était trop forte pour cela, mais une sueur glacée inondait

mon visage et produisait quelque chose d'appiochant des larmes.

La domestique, qui se tenait debout devant moi, me considérait tristement, sans proférer elle-même une parole; puis, rompant la première le silence : « INIonsieur, dit-elle, vous me paraissez aussi affligé que je le suis moi-même de la mort de mon excellente maîtresse et, sans avoir l'honneur de vous connaître^ je juge par là qu^; vous êtes un bien brave monsieur. Vous deviez peut-être vous marier avec elle ?» — « Vous l'avez dit, mademoiselle, et j'ai tout perdu en la perdant! » — « J'avais donc raison de penser que madame ne pouvait aimer que quelqu'un de digne d'elle, qu'un homme comme il faut^ et non pas, ainsi qu'on en faisait courir le bruit , un rien du tout, un mauvais sujet, un galérien!... »

Je bondis sur ma chaise : — «.Quoi! m'écriai-je, hors de moi, on faisait courir ce bruit ? et sait-on qui l'avait répandu le premier?» — « Oh! oui, monsieur, c'était le père de madame, un homme bien dur , bien impérieux , et qui avait déjà contraint sa fille à un mariage qui iie lui plaisait pas. Il voulait encore, le temps de son veuvage fini, la marier à quelqu'un qui n'était gu^;.. [/kis de son goût, mais toutes les fois qu'il lui parlait de cela, elle répondait d'un ton fernio : Je suis ma maîtresse main.' tenant .f et, si je me remarie^ ce ne sera plus d'après la rolonlé des aut?'cs, mais d'après la mienne seule. Il y avait souvent des scènes à ce sujet et, sans chercher à écouter aux portes, j'entendais tou-

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jours une partie <le ce qui se disait, car on parlait assez haut. Ainsi, il y a quatre mois environ, madame fit un voyage en Provence. A son retour, M. B.... vint tout en colère trouver sa fille, et lui demanda ce qu'elle était allée faire là-bas ; si elle n'avait pas par hasard couru après ce va-nu-pieds qu'elle aimait, disait-on, et que la justice avait logé où il méritait de l'être? Madame répondit vivement qu'elle était allée où bon lui semblait, et que personne au monde, pas même son père, n'avait le droit de lui demander compte de sa conduite. Elle montra toujours beaucoup de caractère, mais elle prenait trop sur elle, et je m'apercevais bien que sa santé souffrait de ces querelles journalières. Enfin, au milieu de tout cela, une fièvre lente s'empara de cette pauvre dame, et la fit dépérir à vue d'oeil. Le médecin ne pouvait rien comprendre à cette maladie, et il finit par dire qu'elle devait être occasionnée par des peines morales. Alors, M. B.... accourut éperdu auprès de sa fille, et lui dit qu'il ne la contiarierait plus en rien, qu'il trouverait bon tout ce qui lui plairait.... »

« — Il était bien temps, en vérité! » interrompis-je avec un sourire amer.

« — C'était effectivement trop tard, monsieur, et le mal avait fait de tels progrès, qu'il n'y avait })lus que Dieu qui put y porter remède. Je le priais donc tous les jours avec ferveiu' de rendre la santé à ma bonne maîtresse, à la mère des pauvres; mais cela n'entrait pas dans ses desseins, car j'eus bientôt la

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douleur de la voir expirer dans mes bras, après qu'elle eut rempli tous ses devoirs religieux avec une ferveur vraiment exemplaire; c'est elle-même qui avait envoyé chercher le prêtre. »

« — -Je ne m'étonne pas, dis-je avec une sorte d'exaltation, qu'elle soit morte en chrétien le, elle avait de trop beaux sentimens, une âme trop élevée pour ne pas finir ainsi!... Mais où sa chère dépouille repose-t-elle? »

« — Au cimetière de Loyasse, dans l'allée qui tend du côté de Champvert; c'est la neuvième tombe à droite. »

« — Il suffit , repris-je en me levant ; je vous remercie , mademoiselle, des renseignemens que vous venez de me donner; ils m'ont fait bien du mal, mais ils me sont précieux cependant. Puisse le ciel récompenser votre affection et votre dévoùment pour une femme qui méritait d'être aussi heureuse qu'elle a été infortunée! Quant à moi, j'ai toujours été le plus à plaindre des hommes, et mes tourmens ne sont pas près de finir.... Adieu! »

Je sortis aussitôt, mais la fidèle domestique, comme pour honorer encore celle qu'elle avait servie, dans la personne de quelqu'un qui lui avait été cher, m'accompagna jusqu'au bas de l'escalier. Chemin faisant, elle me raconta quelques nouvelles particularités, soit sur la maladie de Césarine , soit sur ce qui s'était passé après sa mort. Ainsi, j'appris que, dès (pj'olle eut rendu le dcniier soupir , son frère. et son beau-frère s'étaient saisis de tous ses papiers, et

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les avaient emportés avec eux. Qu'étaient ces papiers? C'est ce qu'on ignore, mais madame P.. . avait beaucoup écrit depuis qu'elle avait senti les premières atteintes de son mal. Je pensai bien qu'elle avait pu songer à moi dans ses dernières dispositions, mais le moyen de vérifier le fait , et comment m'auraient accueilli, moi, forçat bbéré en surveillance, les héritiers naturels de madame P...? Ils m'auraient repoussé avec mépris , bien décidés à garder pour eux , sans scrupule aucun, tout ce que la défunte m'aurait légué. Certaines gens ont des consciences si élastiques! et, d'après ce qui avait eu lieu, il n'était pas bien certain encore que ces héritiers en eussent une quelconque. La prudence me conseillait donc de m' abstenir d'une démarche évidemment inutile, et qui eût pu m' attirer de graves désagrémens. D'ailleurs, tout pauvre que j'étais, je tenais à l'amitié de Césarine bien plus qu'à sa fortune, et un seul mot de souvenir tombé de sa main chérie en ma faveur, eût été le plus grand des bonheurs pour moi ; mais cette consolation-là même me fut refusée.

Que me restait-il donc à faire? Rien, qu'à me résigner à mon sort, et à aller répandre quelques larmes sur la cendre d'une femme qui m'avait aimé jusqu'à braver pour moi son père et l'opinion publique.

A cette pieuse intention , je gravis le coteau de Fourvièreset atteignisbientôtle cimetière de Loyasse. Là, après avoir cherché quelques instans d'après les indications que m'avait données la domestique, je

découvris la tombe de Césarine. Noni le lane^ase humain n'a pas d'expression assez tbrte pour peindre ce qu'on éprouve lorsque , peu de temps après avoir quitté pleine de vie et de santé une personne qu'on aime, on arrive devant une Iroide pierre qui vous dit : C'est là qu'elle est!... A cet aspect, l'âme se trouble, le cœur se brise, et Ton se demande si l'existence n'est pas une illusion plutôt qu'une réalité ; si Dieu n'a pas voulu faire de nous des jouets infortunés de sa colère et de son ironie, nous inspirer des désirs ardens pour les éteindre bientôt après, et des affections profondes pour en vouer promptement Tobjet à l'empire destructeur de la mort? Mais de ces idées et de ces suppositions on ne tarde pns, quand on a la foi, à revenir au seul grand principe qui forme la base fondamentale du christianisme, à savoir que nous ne sommes ici-bas qu'en passant, destmés à souffrir sans cesse et à mériter par notre soumission aux volontés de la Providence les récompenses éternelles.

Tels sont aussi les sentimens qui m'animèrent en présence du triste monument que j'avais à mes pieds et qui consistait en une simple pierre plate horizontalement posée et surmontée d'ime petite croix en fer. M'y laissant tomber à deux genoux, je prononçai d'une voix altérée par la douleur ces simples paroles ; « () ma Césarine! repose en paix; tu as atteint le port, tandis que ton malheureux ami est encore battu par la tempête sur la mer trompeuse de la vie, sans savoir où il abordera. Ce refuge lointain

que tu avais rêvé pour nous deux, cette paisible retraite où je m'élançais déjà avec toi sur les ailes de l'Espérance, nous ne devions pas l'obtenir sur la terre, et c'est au Ciel qu'était le véritable rendezvous. Tu y as été fidèle la première, mais je te rejoindrai bientôt! Au revoir donc, Césarine!... »

En prononçant ces mots, je suspendis à la croix de fer une couronne d'immortelles que j'avais apportée avec moi ; puis après, je me retirai de la funèbre enceinte l'âme un peu moins oppressée que lorsque j'y étais venu.

De là je me rendis à la chapelle de Fourvières, qui se trouvait justement sur le chemin que j'avais à suivre pour rentrer dans Lyon, et y entendis une messe à l'intention de la chère trépassée. Ce fut là le dernier acte extérieur par lequel je manifestai mes regrets sur la perte irréparable que j'avais faite ; mais mon cœur se chargea en secret d'acquitter la dette de la reconnaissance, et il n'a pas failli à son devoir sur ce point !

Dans la journée même, je me transportai à Ouilins, où je me présentai devant le maire pour faire viser mon passeport à la destination de Montréal, que je déclarai choisir pour le lieu définitif de ma résidence. Mon village' natal allait donc me reprendre pour toujours, mais déchu, mais honni, mais tenant encore au bagne que je venais de quitter par ce bout de chaîne, si humiliant et si incommode, appelé la surveillance de la haute police.

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