‹ Confession d'une jolie femmeChapitre 10 sur 18 · SEULE SUR LA TERRE · texte numérisé non relu

SEULE SUR LA TERRE

« Vous toutes qui avez une mère et une famille, jetez autour de vous un regard de compassion! s'écrie Eméreilda à un chapitre de sa confession. Et, en effet, dit-elle plus loin, tous mes malheurs n'ont découlé que de mon isolement. Si j'avais eu une mère, elle m'eût délivrée des importuns ; un père, sa présence seule eût éloigné les misérables qui ont abreuvé ma vie de dégoût, d'ennui et d'inquiétude. Quand je vois passer une fille appuyée sur le bras de son père ou marchant à côté de sa mère, je me dis : Qu'elle est heureuse, cette enfant ! et quel rayonnant avenir s'ouvre devant elle ! Toute jeune, comme déjà elle compte!... La mère, qui ne mesure pas ses bienfaits, pèse ses paroles avec elle. Le père la consulte, et cherche déjà à lui plaire.

Elle est toute jeune, et elle règne en vraie despote. Elle fait la loi, commande, et on obéit. C'est la petite maîtresse. On explique son caractère, on donne une excuse à ses emportements, et une raison à ses enthousiasmes. On dit : « Voilà comme elle sera! » Toutes les toilettes sont pour elle ; jamais elle ne sera assez belle. La mère n'apparaît en soirée que pour y conduire sa fille, le père ne va au bal que pour faire plaisir à celle-ci. C'est tout dans la maison, cette enfant. La mère est une femme instruite, et qui jouit d'une grande considération; le père est un homme important qu'on salue très bas, qu'on sollicite de loin, qu'on recherche avec sollicitude. A la maison, c'est bien différent : Madame est peu de chose, Monsieur n'existe pas... « Pourquoi, dit-il à la servante, l'œil plein de colère, avezvous fait cela? — C'est Mademoiselle. — Ah !... » Et le père s'apaise, il se tait ; il gronde, mais entre les lèvres ; il parle à sa fille, mais, devant les valets, il se tait... « Cette plante à laquelle je tiens tant, qui l'a cueillie? — Mademoiselle. » Que voulez-vous dire? Si c'était Madame, on se plaindrait; mais Mademoiselle, n'est-ce pas une reine au petit pied? Haute comme la main, frêle comme un arbrisseau, elle remplit la maison. Les domestiques trembleraient devant elle s'ils ne connaissaient ses faiblesses, ses caprices, et n'avaient trouvé le moyen de la prendre. C'est une séduction continue.

Tapageuse, colère, emportée parfois, c'est la bonté même. Elle rit et elle pleure à la fois. Le tout est de savoir glisser jusqu'à son cœur, et, une fois là, on est maître de la place. Le cœur pris, on en fait ce qu'on veut. Elle donne à tous les pauvres qui apparaissent à la grille du parc; elle court ellemême dans la chaumière porter aux malheureux des hardes pour l'hiver ; elle passe des journées à travailler pour une pauvre femme qui a quatre enfants et un mari malade. C'est la joie de la maison et la fée du pays. « Mais, dit le père, nous ne sommes pas riches, il faudrait te ralentir un peu. » Ah bien, oui! se ralentir... «Vous me supprimerez une robe cette année ; nous n'irons pas au bal de Mme la comtesse de B..., où vous deviez me conduire. » Elle a sa robe, elle va au bal de Mme la comtesse de B..., et le pauvre a ses hardes, les petits enfants du pain. Il n'est pas jusqu'à l'église où elle sait conduire le père philosophe ou indifférent. Il y a longtemps de cela. C'étaient les premiers temps de son mariage, sa femme était toute jeune; pour lui plaire, il a été quelquefois à la messe le dimanche. Mais les affaires sont venues impérieuses, puis le repos, les voyages, la maison de campagne. Sa femme y a été seule. Pour sa fille, il y retourne. Ce que sa femme n'a pu faire, sa fille le fait. La mère est malade, la gouvernante ennuyeuse, la femme de chambre occupée, c'est le

père qui, pour cette fois, accompagne sa fille. Et en chemin il aura soin d'écarter de ses lèvres toute pensée offensante pour la foi de celle-ci, chose dont il ne se gênait guère avec sa femme, et à l'église il sera parfait de convenance ; car, lui qui ne croit pas, il voit sa fille qui prie, et son cœur s'émeut. Elle prie pour lui, peut-être... Sainte illusion!... un père qui ne croit à rien de ce qu'enseigne l'Église, croit encore à la prière de sa fille. Fêtée, adorée, choyée jusqu'au jour où on va l'entourer, l'acclamer, et qu'une nuée de jeunes gens lui crient : « Qu'elle est belle et qu'elle est aimée! » la jeune fille trouve dans sa famille le bonheur suprême. Qui oserait résister à cette enfant ? Elle est si faible et si jolie... si volontaire... On l'aime... Sur quel mortel laissera-t-elle tomber son regard? Qui sera remarqué par elle? On veut lui plaire et on l'accable d'hommages ; mais on craint le ridicule, le sarcasme de ses lèvres, et on est discret. Mais les yeux parlent à défaut des lèvres. On voudrait tant lui dire ce qu'elle ne peut entendre et ce qu'elle ne saurait permettre ; elle est plus grande, plus protégée, plus puissante qu'un roi. C'est unejeune fille. Les grands de la terre la saluent, s'inclinent devant elle très bas ; les mères l'envient, les pères la jalousent; les autres jeunes filles, moins belles qu'elle, frissonnent à sa vue ; les jeunes gens lui font cortège et ne s'éloignent d'elle qu'avec regret.

C'est une jeune fille. Et toutes les femmes qui, somptueusement vêtues, la rencontrent sur leur passage, s'écartent du rayon lumineux que projette la jeune fille... Elle, c'est l'innocence, c'est la candeur, c'est la vertu. Les femmes disent, pour se venger : « Ça ne durera pas longtemps. Attendez quelques années, elle fera comme les autres. » Oui, elles disent cela; mais, comme les années ne sont pas franchies, que le pied n'a point trébuché, c'est la vertu. Et hommes et femmes saluent la jeune fille qui passe.

» Bénissez la Providence, ô vous toutes qui avez un père et une mère! C'est à qui vous fêtera et briguera vos sourires. C'est à qui vous entourera, vous aimera et vous recherchera... Un jour, un homme jeune se présentera et jettera à vos pieds un nom honorable consacré par le labeur et peutêtre par le talent. Vous le discuterez, ce nom, vous qui n'aimez que celui de votre père, et qui n'aurez encore rien fait sur la terre. Ce sera votre droit, et personne ne songera à vous blâmer.

» Cependant cet homme aura lutté peut-être, il aura souffert, il aura aimé et refoulé son amour, parce qu'il rêvera de donner une mère digne à ses enfants. Et vous, appelée triomphante et sans combat à la première place dans la société, on vous fêtera, on vous parera, on vous couronnera de joyaux et de dentelles, et, sans le savoir,

sans vous en douter, vous aurez condamné à l'isolement quelque pauvre fille qui vous valait bien ; vous l'aurez tuée, peut-être !...

» Le jour de votre mariage, alors que l'orgue chantera, que l'encens montera à la voûte de l'église, que le prêtre fera entendre à votre oreille des paroles de piété et de miséricorde...; alors que votre famille, vos amis se presseront pour vous fêter et vous acclamer...; alors que vous laisserez tomber votre main frémissante dans la main de l'homme qui liera éternellement sa vie à la vôtre, et que, n'ayant jamais connu que le bonheur, vous en rêverez la perpétuité, — plus loin, dans le coin le plus obscur de la maison de Dieu, derrière un pilier, il y aura une jeune fille bien pauvre, bien humble, qui pleurera tout bas et priera pour vous et votre joie!... Celle-là sera une abandonnée, une délaissée.. . elle aura peut-être aidé votre mari dans sa carrière épineuse ! A elle, peut-être, il devra ce qu'il est et d'avoir mérité d'être accepté par vous ! . . .

» Mais elle n'a ni père, ni mère, ni famille, elle. . elle a failli un jour que son cœur battait trop fort, ou que l'avenir se faisait sombre autour d'elle. Elle est répudiée. L'homme a tort sans doute ; mais qui soulève un coin du rideau de chaque existence sociale est effrayé des abîmes qu'il entrevoit, et nul n'est juge suprême que la conscience de qui pèche. Mais vous, femme, qui vous promènerez fière-

ment et librement au bras de cet homme qu'une autre aime et a vu fuir, vous qui recevrez les embrassements et les respects de cet homme qu'une autre a aimé dans l'ombre, sans espoir et sans but, ayez dans le cœur la pitié sublime du Sauveur pour toutes ces malheureuses que vous laissez derrière, et qui, vous enviant votre bonheur, ont le sentiment de leur infériorité relative et n'ont pas la force de vous en vouloir! Vous aimez l'homme qu'elles ont aimé, elles vous aiment déjà »

Eméreilda ne suivait pas aussi rapidement le cours de ces réflexions; elles lui vinrent plus tard, et on les retrouve tout entières dans la deuxième partie de son manuscrit, et tout imprégnées de l'amertume de sa mélancolie. Mais elle songeait déjà qu'elle était bien seule dans la vie, bien isolée, que tout comme une autre elle aurait aimé une famille, et que tout lui manquait à l'heure où elle avait le plus besoin d'un appui et d'un véritable ami. Elle regarda autour d'elle. Ceux qui l'entouraient lui étaient dévoués, mais ne pouvaient lui suffire. Ils ne la comprenaient pas. Elle songea à André ! Oui, celui-là l'aimait; mais elle, pouvait-elle l'aimer, pouvait-elle lui rendre le même amour et lier sa vie à la sienne? Si pauvre qu'elle fût, si humble que parût sa position, si sombre que pour elle s'annonçât l'avenir, sa nature frêle, délicate

et sensible pouvait-elle s'accorder de ce garçon, bon , brave, aimant, mais à l'éducation inculte et primitive?...

Eméreilda s'accusait d'ingratitude en pensant ainsi. Elle s'en voulait, se méprisait, mais ne parvenait pas à vaincre la répulsion de son cœur.

(( Il vaut mieux que moi! » se disait-elle.

Mais tous ses efforts n'arrivaient qu'à lui montrer, dans André, un ami, un frère... un époux, jamais ! Du moment que cette idée fut bien entrée dans son cœur, et qu'elle eut compris les intentions du pécheur, elle souffrit du refus qu'elle allait constamment lui opposer, mais résolut de lutter jusqu'à la mort, et pensa à quitter le toit hospitalier qui T'avait recueillie. Sa présence était un martyre pour le pauvre garçon. Chacune des paroles les plus innocentes qui tombaient de ses lèvres était une goutte d'huile qu'elle versait sur une plaie brûlante. Sans le vouloir, sans le savoir quelquefois, elle le blessait cruellement. S'agissait-il d'avenir... il songeait qu'il était écarté dans la pensée de celle qu'il aimait. Parlait-elle de sa reconnaissance... il sentait que ce mot ne signifierait jamais pour lui amour. Il conçut alors une horrible jalousie dans le moment même qu'Eméreilda nourrissait pour lui une profonde pitié.

Un soir, il lui fit une scène déplorable, dans laquelle il lui reprocha ses bienfaits et ceux de sa

famille. Eméreilda pleura et ne répondit rien. Toute la nuit, elle songea, et pardonna au malheureux qu'un amour insensé aveuglait, et qui, dans son ignorance et sa rusticité, n'avait aucun refuge contre son désespoir. Seulement, le lendemain, son parti était pris, et elle quittait la maison.

Dans cette prévision, elle avait amassé quelques sous dans ce dur travail d'aiguille auquel elle se livrait la nuit. Elle partit, sans prévenir, mais laissant une lettre à André dans laquelle elle lui expliquait la raison de sa conduite, et lui donnait rendez-vous à un an d'intervalle à la petite église de Notre-Dame-de-Grâce.

« Vous aurez eu le temps de m'oublier, disaitelle, et nous prierons ensemble pour le bonheur de ceux qui nous sont chers. »

Eméreilda n'avait jamais aimé encore ; elle ignorait qu'on n'oublie pas.

Elle quitta Honfleur et vint au Havre.

« Ici la ville est plus grande, se dit-elle, elle doit offrir plus de ressources; je trouverai plus facilement à gagner mon existence. »

La pauvre enfant avait compté sans sa beauté. Cette beauté, que tant de femmes lui ont enviée, fut pour elle une fatalité. Elle prenait dix-sept ans alors, et il eût été difficile de lui opposer une rivalité. Mise pauvrement, d'une attitude presque humble, baissant les yeux, s'ignorant, implorant par un

regard timide et embarrassé la bienveillance générale; quand elle passait dans la rue, on s.'arrêtait, on la regardait, et l'admiration se faisait jour.

ce Pourquoi me regarde-t-on ainsi, se disait l'innocente enfant, je suis donc bien ridicule? »

Elle s'étudiait davantage et rencontrait les mêmes regards.

«C'est mon accoutrement, disait-elle; on me trouve mal mise. Gomment faire?... »

Alors elle passait les nuits pour réparer de son vêtement les terribles déchirures. Elle arrivait à en dissimuler l'usure avec une habileté extraordinaire. Mais rien ne faisait, et on la regardait toujours. Quand elle entrait dans une maison pour solliciter de l'ouvrage, c'était bien autre chose. On l'interrogeait, et elle avait à répondre à des questions indiscrètes de la part des hommes, et à d'autres non moins dures de la part des femmes, parce qu'elles étaient plus envieuses. Elle ne comprenait pas, cependant, elle conclut qu'elle avait peu à espérer du côté des femmes, et beaucoup de celui des hommes; mais comme on mûrit vite dans la misère, elle comprit aussi que les hommes ne donnaient rien pour rien, et qu'elle aurait à compter avec les services qu'on lui rendrait. Elle ne se rebuta pas d'abord, mais il fallut bien, néanmoins, qu'elle cédât le pas. Mères de famille, que voulie^vous qu'elle fit?...

Elle s'isola dans sa misère et pleura. Point d'ouvrage ; et cependant elle ne demandait qu'à travailler, et à ce qu'on voudrait : en journée ou chez elle, comme ouvrière; à cachets, comme institutrice ou professeur de chant.

Le bon prêtre, ce digne homme, occupait les quelques rares loisirs que lui laissait son dur ministère en cultivant la musique. Il avait été jeune aussi, il était resté artiste. Pourquoi pas? Dieu ne veut pas qu'on l'adore avec des paroles amères et des plaintes éternelles, il aime aussi les chants qui partent de l'âme. La présence d'Eméreilda avait surtout ramené le vieillard à ses jeunes années, alors qu'il s'oubliait volontiers dans le commerce des muses et des arts. Il avait compris que s'il élevait une enfant appartenant, par sa naissance, au monde aristocratique, il élevait une jeune fille pauvre. Sa famille était riche, mais paraissait perdue pour elle. Elle aurait à lutter avec les besoins de l'existence. Ses mains blanches et fines n'étaient point faites pour les rudes travaux . Sa nature frêle et délicate se serait peu ployée aux exigences d'une vie de dur labeur. En soignant son instruction, il ne négligea pas ces mille riens qui ornent l'esprit d'une femme en remplissant son cœur. Pour Eméreilda, ce pouvait être une ressource. Si le sort ne la favorisait et ne la replaçait dans le monde où elle eût été apte à briller, elle avait au moins dans

les mains de quoi subvenir à ses plus impérieux besoins. Le sage vieillard avait bien pensé ; malheureusement, il avait compté sans la beauté d'Eméreilda. Que voulez-vous qu'on fasse d'une jeune fille si belle? Ouvrière, on lui riait au nez.

« Vous avez bien, ma mie, lui disait-on en riant, d'autres cordes à votre arc ?

— Vraiment non.

— Laissez cela à celles qui n'ont ni jeunesse, ni beauté, et qui ne peuvent faire autre chose. Pourquoi cumuler ? »

D'autres allaient jusqu'au conseil, et lui disaient : « Vous auriez bien tort de vous abîmer les

mains, que vous avez si jolies, dans ce labeur

inconcevable.

— Mais vivre?... »

On riait très fort.

« Vraiment, vous êtes bien embarrassée ?

— Je vous jure...

— Enfantillage. Quel âge donc avez- vous ?

— Dix-sept ans tout à l'heure.

— C'est l'affaire de six mois. »

Eméreilda était l'innocence même ; ces plaisanteries de mauvais goût glissaient sur elle sans l'atteindre. Il n'y avait qu'une chose qu'elle comprît parfaitement : c'est qu'elle n'avait rien à attendre de pareilles gens.

Puis, était-ce possible qu'on l'acceptât? Le

— ~237 — proverbe dit qu'il faut hurler avec les loups. Or, Eméreilda, à sa beauté, joignait un cachet de distinction qui était une attaque incessante aux manières communes de ceux qu'elle sollicitait.

Sa naïveté et sa candeur étaient une attaque discrète encore.

Pouvait-elle travailler dans un atelier, où les langues babillent sans raison et sans respect des convenances du langage et des moeurs ?

Nous savons bien qu'il est des exceptions, des ateliers bien dirigés et des ouvrières qui se respectent et ont dans le cœur plus de délicatesse que bien des grandes dames. Mais c'est l'exception, et, on l'a dit souvent, il ne faut pas prendre l'exception pour la règle.

Puis, Eméreilda n'était pas heureuse; elle avait frappé à de mauvaises portes.

Pouvait-on lui donner de l'ouvrage à emporter ? Qui répondrait d'elle? quelle garantie offrait-elle'?

Si jeune, qu'elle paraissait presque une enfant, elle était mal vêtue, et avouait demeurer dans un quartier des plus retirés et habiter une chambre garnie.

De bonne foi, qui donnerait de l'ouvrage à une jeune fille dans ces conditions?

Eméreilda vit bientôt qu'il fallait sérieusement y renoncer et se retourner d'un autre côté.

Alors ce fut bien pis quand elle voulut s'adresser

à un autre monde, un monde plus lier et plus exigeant que celui-là.

Travailler en journée, était-ce possible? Point de tenue convenable. Donner des leçons! qui aurait cru en elle ?

« Mais votre mère? disait-on.

— Morte.

— Votre père? »

Eméreilda se contentait alors de baisser la tête, et

rougissait quand les larmes montant de son cœur ne s'échappaient pas de ses yeux.

Puis, dans toutes les familles, il y a ou un mari encore jeune, ou un fiancé qu'on cu3tive, ou un frère sur lequel on veille, et il eût fallu avoir perdu la tête pour attirer dans sa maison une jeunesse si épanouie, une beauté si resplendissante.

Aussi, après plusieurs semaines de courses pénibles, de sollicitations ingrates, de luttes, de misères, d'illusions détruites et de déceptions sans nombre, Eméreilda, retirée à son cinquième étage, en fut réduite à se demander comment, n'ayant pas mangé depuis la veille, elle mangerait le lendemain.

Après avoir vu sa mère mourir de froid et de faim, après avoir vu sa vie traquée par des bandits, et n'ayant échappé à la mort que par miracle, il était dans la destinée de cette femme de passer par les plus dures épreuves que Dieu permet sur la

terre. Elle ne connaissait personne et s'était juré de ne point remettre les pieds à Honfleur et de ne point se rappeler au souvenir d'André.

Il l'aimait... et sa présence ne pouvait qu'éveiller des souvenirs douloureux dans le cœur du jeune homme.

Mais comment faire ?

Pardonnez-lui... Elle songea au suicide.

Une harpe, seul héritage qui lui restait du digne prêtre qui l'avait élevée, la sauva à l'heure suprême.

Elle avait emporté ce pauvre instrument qui lui parlait d'un passé qu'elle pleurait tous les jours. Elle se traîna jusqu'à lui, et pour elle, pour elle seule, elle joua un de ces vieux airs d'Ecosse que le prêtre lui avait appris et qu'il affectionnait particulièrement. Les souvenirs qui vinrent en foule l'assiéger lui rendirent un peu de calme, et, chose étrange, la rappelèrent au sentiment de l'existence.

Elle voulut vivre.

Vivre... mais comment? Point de pain, point de ressources... Alors elle songea à ces pauvres qui s'en vont par les rues, jetant au vent la chanson de leur pays, et qui gagnent à ce piteux métier de quoi nourrir quelquefois toute une famille.

« J'irai, » se dit-elle.

Elle s'arrêta.

— 2iO —

ce Moi?... » aujouta-t-elle aussitôt.

Et elle fit soudain comme un retour sur ellemême. Ignorant tout de sa naissance, elle sentait qu'elle n'était point née pour descendre ainsi dans les ruisseaux, et prostituer au grand air sa jeunesse, sa beauté et toutes les délicatesses de sa nature. Mais le point d'interrogation était là inexorable, inflexible : vivre!...

« Eh bien ! oui, dit-elle, j'irai ! . .. j'irai aujourd'hui même, ce soir ! . . . Qui me blâmera? Personne ne me connaît. Qui méjugera?... Dieu et les deux êtres qui me sont chers et qui ne sont plus, me donnerontils tort? Faut-il que je vole ou que je meure?... Non, il faut que je chante!... »

Et elle descendit dans la rue, sur la place publique, cette femme qui, sans le savoir, portait un grand nom, et que la Providence devait, quelques années plus tard, replacer dans le monde où elle était née.

Chancelante, la mort dans l'âme, la fièvre par tout le corps, elle se dirigea vers le lieu de la ville qu'elle soupçonna le plus fréquenté.

Il était alors huit heures du soir.

La journée avait été belle et la brise rafraîchissait l'atmosphère. Quelques nuages courant dans le ciel fuyaient vers l'est. C'était une des sorties du théâtre, et sa grande et belle place, qui fait face au bassin du commerce, était remplie de monde.

Les hommes fumaient et discutaient, les femmes causaient, et les enfants^ en grand nombre, couraient et se réunissaient.

Eméreilda se glissa dans la foule, et, prise d'un vertueux courage, disposa sa harpe et en pinça successivement les cordes.

Ce qu'elle souffrit alors, Dieu seul le sait et ellemême.

Elle l'a raconté dans les pages brûlantes de sa confession et a marqué d'un sinet noir cette heure mystérieuse de sa vie.

On passa d'abord indifférent devant les accords timides d'une enfant aussi mal vêtue que celles qui ordinairement font ces étranges métiers. Mais bientôt on la remarqua et on s'arrêta. Les accords qu'elle tirait de l'instrument n'avaient jamais résonné à ciel ouvert. C'était toute son âme qu'elle y mettait, la pauvre enfant, toute sa vie de misère qu'elle résumait dans un accord céleste. On eût dit que sa harpe pleurait. C'étaient des larmes et des sanglots qu'elle traduisait; ce qu'Eméreilda disait, elle ne s'en souvint plus elle-même, mais ce qu'elle se rappela, c'est qu'elle trouva le moyen de conter sa vie à la foule indifférente et de lui crier :

ce J'ai faim, et vous me laissez mourir !

» Je suis jeune et belle comme les plus belles de vos femmes, et vous me délaissez !

» J'ai dans le cœur toutes les tendresses infinies que Dieu verse à Ilots dans l'âme de ses créatures, et je n'ai point une goutte d'eau pour rafraîchir mon gosier altéré !

» Je suis seule au monde, et les vêtements qui me couvrent s'en vont par lambeaux, se détachant de mon corps, que ma pudeur ne saurait couvrir !

» Je vais mourir si vous ne venez à mon secours, vous tous qui êtes riches, vous tous qui menez la vie à grandes guides, qui brûlez l'existence, qui avez la fièvre de l'amour et du plaisir ! Hommes, jetez un regard sur moi, qui ne demande pas à briller auprès de vous aux soleils de vos fêtes et de vos bonheurs, mais qui ne tends la main que pour l'aumône légère qui me permettra d'ajouter une heure d'amertume de plus aux heures douloureuses de mon existence!... »

Mais on regardait et on ne donnait rien.

Ce n'était point égoïsme et lâcheté, mais étonnement. La foule ne comprenait pas.

Tant de jeunesse et tant de beauté en si grande détresse, cela lui paraissait impossible. Cette existence cachait-elle déjà une faute énorme ? Y avait-i] l'abandon d'une mère ou celui d'un amant?

« Voilà où mène l'inconduite! » avait déjà dit une femme à sa fille.

Mais Eméreilda, armée de tout son courage, et comme le soldat qui, aux heures de la bataille,

oublie toute crainte du péril, prenant de la force, de l'aplomb, de l'empire snr elle-même, releva la tête avec sérénité. Elle se sentit plus grande que toute cette foule qui l'entourait et se contentait de l'entendre. Elle était repue, cette foule ; mais elle, l'enfant, son estomac se rétrécissait dans le vide, et la douleur l'eût fait crier, si son âme, transfigurée, ne l'avait soudain comme dégagée des besoins terrestres et emportée dans les régions éthérées de la vie spirituelle.

Elle entendit cette femme, et elle eut un sourire sur ses lèvres livides.

Elle s'était résignée avec l'humiliation d'une chrétienne ; elle se redressa avec la fierté de la femme qui foule aux pieds le préjugé humain et domine ce qui l'entoure.

Elle se rappela une de ces douces et bonnes chansons que le prêtre, jadis, lui avait apprises, par une soirée d'hiver, au coin du feu, quand il neigeait au dehors, et que la nature tourmentée se couchait effrayée sous le souffle rapide des vents du nord Joyeuse et bonne chanson.

La foule était impassible, et son cœur, de bronze ou de fer, ne s'ouvrait pas aux accords de la harpe.

Eméreilda chanta.

Cette femme, qui, plus tard, devait chanter en d'autres lieux, et à son tour jeter des poignées d'or

aux pieds des artistes qui l'avaient émue... chanta dans la rue pour l'obole du pauvre.

Mais sa chanson n'était pas finie, que ses forces faiblissaient. Qu'on songe qu'elle avait faim, pour lui pardonner. Puis, n'affronte pas qui veut les regards d'une foule indifférente et idiote. Elle eut comme un frisson qui lui parcourut tout le corps, ses doigts se raidirent sur les cordes de l'instrument, sa voix s'éteignit dans sa gorge haletante... Elle eut comme un éblouissement devant les yeux, et chancela. C'en était fait d'elle et de sa recette, quand soudain une autre voix se fit entendre... là, à deux pas d'elle... la voix d'un homme, jeune, vaillant; on l'entendit sur toute la place. Eméreilda était tombée, un homme l'avait reçue dans ses bras; le même; puis, l'ayant enveloppée de son manteau, il l'avait assise à terre, le dos appuyé contre un arbre. Cet homme, vraiment étrange, s'était saisi de l'instrument abandonné, et, remplaçant la chanteuse, à son tour se faisait entendre et sollicitait la charité publique. Tout cela s'était fait en moins de temps qu'il en a fallu pour l'écrire.

Sans se rendre compte de ce qui arrivait, la foule était passée d'un sentiment à un autre, n'ayant le temps ni de s'interroger ni de se répondre. On écoutait. Cet homme avait une voix sonore et puissante ; c'était un ténor. Déjà plusieurs versions s'établissaient sur son compte. Divers bruits

couraient sur son individualité ; plusieurs personnes disaient le reconnaître. Il était beau, il était grand; mis avec distinction, mais sans recherche et sans préciosité, il avait les allures et les manières d'un homme du monde qui fait bon marché de l'usage et de la mode. Un col rabattu montrait à nu son cou musculeux ; une chevelure brune, rejetée derrière sa tête, flottait sur ses épaules; une barbe noire et floconneuse ombrageait l'ovale de son visage énergique, franc, ouvert, aux lignes mâles, adoucies par le reflet d'un regard doux comme celui d'une femme.

Cette fois, la place n'était pas assez grande pour contenir la foule qui l'envahissait.

« Quel est donc cet homme? disait-on.

— Parbleu ! fit la voix d'une personne qui survint, vous ne le reconnaissez pas, c'est Baggiani !

— Baggiani! fit-on, Baggiani, qui a fait tant de bruit à San-Felice, à San-Carlo et à la Scala, et qu'on doit entendre cet hiver aux Italiens ?

— Mais sans doute, Baggiani, qui arrive d'Angleterre, où il chantait depuis deux mois à Covent- Garden. »

Alors ce ne fut plus de l'étonnement, de la curiosité, mais de l'avidité, de l'enthousiasme, du délire ; on se précipita en avant, on voulut voir à tout prix, on monta sur les chaises, on grimpa sur les arbres, on cria : Bravo ! bravo ! et bientôt la foule

grossit encore outre mesure. Mais bientôt la voix cessa, et le ténor, son chapeau à la main, se présenta devant chacun.

Ce fut alors à qui donnerait le plus ; au milieu des pièces blanches, on vit luire des pièces d'or.

« Merci, disait simplement Baggiani, c'est pour elle, c'est pour l'enfant qui se meurt; je me souviendrai de la ville du Havre. »

Puis, sa recette faite, il fit approcher une voiture, y lit monter Eméreilda, pâle, émue, confuse, qui assistait à ce spectacle, sans se rendre compte de tout ce qui arrivait, mais comprenant qu'elle avait affaire à une âme généreuse qui se dévouait pour elle, et, refermant la portière, il lui demanda où elle demeurait.

« Mais, fit la jeune fille, je ne sais si je dois accepter tant de dévouement. Qui êtes-vous?

— Baggiani ! Baggiani ! criait-on dans la foule ; vive Baggiani !

— La foule vous répond, dit le chanteur, et me récompense bien au delà de ce que je peux faire pour vous. »

D'une voix faible et hésitante, Eméreilda donna l'adresse de sa demeure, et la voiture s'ébranla; mais elle n'était pas avancée de quelques pas qu'elle était arrêtée par la foule, qui voulait apercevoir l'illustre chanteur qui avait fait révolution à Rome, à Venise, à Naples, à Florence, tout dernièrement

en Angleterre, et qui n'attendait plus que le baptême de Paris.

« Il faut cependant avancer ! » se dit Baggiani, qui s'aperçut qu'Eméreilda était très souffrante.

Il l'interrogea avec discrétion.

« Oui, je souffre bien, répondit la jeune fille.

— Où souffrez-vous ?

— Là, » dit-elle, portant la main à sa poitrine. Une larme s'échappa des yeux de Baggiani. Il

comprit ce qu'il n'avait osé d'abord soupçonner.

« Vos souffrances vont finir, dit-il, je vous le jure; vous êtes riche. »

Elle eut un sourire.

« Pour combien de jours? » dit-elle.

Baggiani, qui, depuis un instant, était sous le coup du saisissement que lui produisait l'étrange beauté d'Eméreilda, fit un mouvement à cette réponse.

ce Quelle femme ai-je donc devant moi? se dit-il ; j'avais deviné que je n'avais point affaire à une chanteuse des rues; mais plus je la regarde, plus il me semble que j'ai rencontré une femme d'un monde supérieur. Mais... »

Une foule de questions se pressaient sur les lèvres de Baggiani, et le moment ne lui permettait pas d'en faire aucune.

« Et elle meurt de faim ! se dit l'homme de cœur ; comment faire? — descendre au milieu de cette

foule, ce n'est pas possible... Il faut que ce Cocher brûle le pavé ! »

Il crut voir une teinte de rose se nuancer sur la joue pâle de l'enfant.

« C'est l'émotion, se dit-il ; l'émotion qui tue peut aussi prolonger la vie. »

Il se pencha à la portière, donna l'ordre au cocher de ne point perdre une seconde, et, se rejetant au fond de la voiture, il jeta sur Eméreilda un regard protecteur.

« Étrange destinée que la mienne ! eût pu se dire celle-ci, si elle avait eu un sentiment bien net de tout ce qui lui arrivait. Abandonnée sur une route, Dieu m'avait envoyé un prêtre pour protecteur, aujourd'hui il m'envoie un comédien ! »

Mais si elle eût pu lire dans l'âme de ce comédien, elle y eût lu l'abnégation, le courage et tous les grands sentiments qui font battre le cœur des hommes d'élite; tant il est vrai que, prêtre ou comédien, l'homme n'est rien, et que les âmes nobles déploient leurs ailes dans toutes les sphères, et se confondent dans les immensités.

La voiture était partie au galop ; mais ceux qui n'avaient pas vu Baggiani voulaient le voir, et ceux qui l'avaient vu voulaient le revoir encore. La voiture, simple fiacre traîné par deux haridelles, était entourée par la foule persistante. Au détour d'une rue, ce fut bien pis : elle était attendue, et

soudain quelques bouquets de fleurs naturelles et des couronnes de feuillage jetées par des mains de femme plurent dans l'intérieur.

« Tout ceci, dit Baggiani, a été fait par un mouvement spontané, et jamais, je l'avoue, aucun triomphe ne m'a été plus sensible. »

Le cocher suspendait sa marche.

« Allez, allez ! cria-t-il, cette enfant a faim ; peu lui importent des fleurs et l'enthousiasme d'une foule qui, dix minutes auparavant, l'eût laissée mourir.

— Merci, merci ! dit-il à ceux qui lui jetaient des fleurs ; nous nous reverrons bientôt ! »

Et la voiture, partant au galop, laissa bientôt derrière elle la foule, qui ne pouvait plus suivre.

Baggiani prit sa tête dans ses mains, et devenant rêveur :

« La vie, dit-il, étrange mystère ! l'un meurt de besoin, l'autre est gorgé de richesses. Cette enfant qu'on dédaignait, et moi que l'on acclame. Des fleurs sur ma route, moi qu'on a chassé comme un assassin de ma patrie, et qui, pendant plusieurs années, ai erré proscrit, inconnu et misérable!...

» Des fleurs î... »

Et il eut un sourire plein d'amertume et d'ironie.

« Oui, aujourd'hui des bravos, des cris frénétiques, du délire, et demain des sifflets, la maladie, la mort »

On était arrivé. Il descendit de voiture et prit

dans ses bras Eméreilda pour la transporter chez elle.

« Mais... fit la jeune fille, qu'un sentiment de pudeur agita.

— Ratifiez les acclamations de la foule, dit-il d'une voix profondément triste, et laissez-moi venir à votre secours. Il me semble déjà que vous êtes ma fille... »

Une heure après, Eméreilda avait pris quelque nourriture et s'abandonnait au sommeil qui pesait sur ses paupières. Baggiani, après l'avoir accompagnée chez elle et s'être informé de ses besoins, avait donné des ordres et avait disparu. Le lendemain, quand Eméreilda se réveilla, elle se rappela la journée de la veille, et s'interrogea avec étonnement. Ce fut comme un monde nouveau qui s'offrit à elle. Longtemps elle se demanda si elle ne rêvait pas, si tout cela était possible, si tout cela était arrivé. Elle se leva, s'habilla en silence, et son étonnement grandit à la vue d'une pile d'argent qui s'élevait sur sa petite table. Il y avait au moins cinq cents francs. Jamais de sa vie elle ne s'était vu autant d'argent à elle. D'où cet argent pouvait-il venir? Elle s'interrogea encore, et peu à peu tout ce qui lui était arrivé la veille revint à sa mémoire; elle se rappela sa résolution, son courage, sa faiblesse, puis sa défaillance subite et l'apparition de l'homme qui l'avait si dignement

protégée. Elle eut un mouvement de reconnaissance, et le sentiment de piété qui dominait en elle l'ayant jetée à deux genoux devant le crucifix du vieux prêtre, souvenir qui ne l'avait jamais quittée, elle croisa les mains et pria. C'est dans cette attitude que Baggiani la surprit. A la vue du jeune homme, Eméreilda se leva et courut à lui. « Mon bienfaiteur ! dit-elle, oh ! merci !

— Comment vous trouvez-vous? dit le chanteur ému, et qui s'avança timidement.

— Grâce à vous, répondit-elle, je renais à la vie. Mais expliquez-moi, dit l'enfant, comment il se fait que vous soyez venu à moi, que vous ayez chanté à mes côtés, que vous ayez fait la quête pour moi '? Je ne comprends rien à cela, et plus je cherche à m1 expliquer tout ce qui est arrivé, et plus mon esprit se trouble et ma mémoire se confond.

— C'est cependant bien simple, dit Baggiani ; je suis au Havre depuis deux jours, je n'y connais absolument personne ; je passais sur la place, j'entendis votre voix et je m'approchai.

— La voix d'une pauvre fille bien tremblante.

— Une voix émue en effet, mais sympathique, et qui, travaillée, pourrait peut-être devenir une voix de soprano remarquable. y>

Elle sourit.

« Je ne sais, dit-elle, je n'ai jamais travaillé ma voix; j'ai appris un peu de musique, chez un vieux

prêtre qui m'a élevée et qui n'en savait peut-être pas bien long. Depuis, j'ai toujours aimé la musique et te chant ; mais ma position ne m'a jamais permis de m'y livrer avec ardeur.

— Vous êtes bien jeune, dit Baggiani. » Elle hocha la tête.

« Je suis assez vieille, dit-elle, pour avoir beaucoup souffert.

— Oui, dit le chanteur, regardant la jeune fille avec un intérêt croissant, je soupçonne que vous avez dû déjà passer par de terribles épreuves.

— Oui, fit-elle; mais racontez-moi jusqu'au bout comment vous êtes venu à mon secours.

— Je vous l'ai dit; c'est bien simple : votre voix me surprit; ce n'étaient point là les chants qu'on entend ordinairement dans les rues. Je me mêlai à la foule, je prêtai une plus grande attention, et je vous regardai : toute votre personne fut pour moi une énigme, comme elle l'est encore à présent. Je vous vis frêle, timide, maladive, si jeune et si belle, que je fus saisi d'une pitié profonde.

— Oh ! monsieur, que vous êtes bon !

— Tout autre à ma place eût éprouvé le même sentiment.

— Non; car il y avait là bien des gens qui m'écoutaient, et depuis longtemps déjà, et pas un sou n'était tombé à mes pieds.

— C'est ce qui m'indigna; je compris tout de

suite que vous n'étiez point faite pour implorer cette foule inhumaine. Ne l'accusons pas cependant, car elle a bien réparé ensuite envers vous son premier sentiment d'injustice. Les hommes sont bons ; mais il est nécessaire qu'un d'eux, plus exalté, plus sensible, peut-être plus hardi, les enflamme et les jette dans la route où ils n'osent ou ne pensent à se hasarder.

— C'est alors que, révolté de la froideur qui m'accueillait, vous êtes venu à moi?

— Non, j'attendais, j'espérais encore, et je me promettais seulement de donner l'exemple de l'aumône; mais je vous vis pâlir, les forces vous abandonnaient; alors, ce ne fut pas mon cœur que je consultai, mais ma nature aventureuse qui prit le dessus, et, me saisissant de votre harpe, je chantai pour vous.

— Merci! dit la jeune fille d'une voix émue.

— Ce fait m'était déjà arrivé une fois. Oh! ne vous récriez pas, c'était dans un pays horrible, à Liverpool : un vieillard chantait, et sa chanson suppliante ne parvenait ni à dérider un front, ni à ouvrir une bourse. Ah ! dame, c'étaient des Anglais ; ces gens-là ont pour principe d'aussi bien se nourrir qu'ils donnent peu. J'avoue qu'ils auraient bien à donner, les pauvres s'y rencontrent par milliers, et les enfants meurent au sein de leur mère sans qu'on y prenne garde. »

Eméreilda arrêta les paroles sur les lèvres de Baggiani.

« Taisez-vous, dit-elle, taisez-vous ! Ce que vous me racontez là, c'est mon histoire : ma mère, me portant dans ses bras, fut chassée de ville en ville et tomba expirante aux portes de Manchester. Ah ! moi aussi je ne puis entendre parler de l'Angleterre sans frémir; et cependant, il est de bonnes âmes partout', car Dieu a voulu que mon enfance s'y écoulât, et j'y ai rencontré une sainte protection.

— Eh bien! dit Baggiani, ce vieillard dont je vous parle en trouvait très peu autour de lui. Il me parut infirme et souffrant ; je fis pour lui ce que j'ai fait pour vous. La nature m'a doué d'une de ces voix sonores qui impressionnent les foules; je fis bonne recette pour le malheureux.

— Vous avez plus fait pour moi.

— Pas que je sache.

— Vous m'avez conduite jusque chez moi, et ce matin je vous revois vous informant d'une pauvre fille qui est bien peu de chose pour inspirer tant de sympathies.

— Vous vous trompez, » dit Baggiani, qui, n'osant pas questionner Eméreilda sur son passé et les détails de sa vie, prolongea peu l'entretien de cette journée.

Mais le lendemain il revint, puis le surlendemain, et bientôt, subissant comme une loi d'attrac-

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tion, il revint tous les jours et ne fut plus maître de se priver de cette visite. Eméreilda l'attendait, et elle-même était heureuse quand elle reconnaissait son pas dans l'escalier. Chaque fois cependant, elle lui disait :

« Ne venez pas demain.

— Alors vous me chassez ? »

Elle soupirait.

ce Vous savez bien que non. »

Ils s'étaient conté leur histoire; un soir, Eméreilda avait fait à Baggiani tout le récit de sa vie; elle était courte, cette existence, et déjà bien remplie. Elle n'avait rien oublié, elle n'avait omis personne de tous ceux qui l'avaient approchée. Elle avait raconté ce drame horrible de la mort de Catherine, son enlèvement, sa séquestration dans la Cité de Londres, et le dénouement de cette histoire tragique dans les eaux noires et profondes de la Tamise. Puis, elle avait parlé d'André, de ce jeune pêcheur qui l'avait arrachée aux flots qui allaient l'engloutir.

c< Et vous avez vécu plusieurs années près de lui? dit Baggiani.

— Oui.

— Et il vous aime?

— Il me l'a dit.

— Et vous?

— Moi, j'éprouve pour lui une vive affection,

jamais je n'oublierai la vie qu'il m'a rendue au péril de la sienne ; je lui suis dévouée jusqu'à la mort. Oui! moi aussi, je l'aime bien sincèrement.

— Vous ne l'aimez pas, dit Baggiani.

— Ne viens-je pas, au contraire, de vous assurer de mes sentiments pour lui?

— Ce n'est pas là ce qui s'appelle aimer, dit Baggiani, et si vous l'aimez véritablement comme vous le dites, pourquoi l'avez-vous fui?

— Je ne l'ai point fui, je l'ai quitté, je le reverrai.

— Mais vous n'avez plus voulu vivre auprès de lui?

— Non. Il souffrait de ma présence.

— Mais cette souffrance que vous accusez, n'aviez-vous pas le pouvoir de la faire cesser ? »

La jeune fille se leva :

« Vous m'en demandez trop, dit-elle. André m'a dit qu'il m'aimait, et a parlé de m'épouser ; et comme c'est mon frère, je ne veux pas de lui pour mon mari. »

Et Baggiani, en comprenant plus au langage de la jeune fille qu'il ne voulait le faire paraître, s'en allait chaque fois plus ému et plus profondément attristé qu'il n'y était entré quelques heures auparavant.

Lui aussi, il avait raconté sa vie à Eméreilda; mais pas sa vie tout entière, quelques échappées

seulement d'une existence aventureuse. Il avait trente ans alors, et derrière lui s'échelonnait un passé de douze années, tout rempli d'incidents étranges, et éclairé comme d'une lueur de poésie mystérieuse. Eméreilda admirait son jeune protecteur, et celui-ci aimait déjà sa jeune protégée. Mais jamais un mot n'avait trahi l'amour naissant de Baggiani, jamais une parole indiscrète n'était tombée de ses lèvres ; il avait compris toute la délicatesse de cette âme vierge, ballottée par les tempêtes humaines, mais restée pure encore, toute belle dans sa candeur et dans sa simplicité.

Puis, cet homme n'avait point de but encore; il ne savait ce qu'il voulait et ce qu'il pouvait pour cette enfant ; il craignait, par un mot imprudent, d'éveiller la tendresse de son cœur. Il fallait qu'il pût se séparer d'elle sans laisser de regrets et sans faire verser de larmes. Il aimait sans rien espérer de son amour, le combattant, le raisonnant surtout, et espérant le vaincre à force de bon sens. Aussi, quand il approchait d'Eméreilda, on eût dit plutôt un père qui vient voir sa fille, qu'un amoureux qui vient voir la femme qu'il convoite.

« Eméreilda, lui dit-il un soir, il faut vous faire belle pour demain. »

Elle avait acheté quelques effets avec le produit de sa quête, et faisait durer le reste en s'occupant à quelques travaux d'aiguille, qu'elle était enfin

parvenue à trouver, sans se douter qu'elle les devait à celui qui l'aimait. Pour elle, être belle, c'était mettre la petite robe d'indienne achetée nouvellement, et le petit bonnet de linge qu'elle s'était arrangé elle-même.

«Pourquoi faire? dit-elle.

— Pour aller au théâtre.

— Au théâtre? mais je n y ai jamais été, je ne sais comment cela est, je ne veux pas y aller; qu'est-ce que l'on dirait de moi ?

— Qui cela ? personne ne vous connaît. » Elle baissa la tête.

« C'est vrai, dit-elle avec tristesse.

— Vous irez au théâtre, vous apprendrez comment cela est; personne ne songera à vous en blâmer, et vous n'y commettrez aucun mal.

— Mais... expliquez-moi...

— Je vous ai dit que j'étais comédien, n'est-ce pas? artiste, chanteur, c'est tout comme. Eh bien! je donne demain soir une représentation à la ville du Havre, qui m'a si bien acclamé quand elle a appris mon nom. Vous ne pouvez donc, Eméreilda, vous soustraire à cette soirée, puisque c'est vous la première à qui on la devra. »

Et comme la jeune fille ne paraissait pas convaincue, il ajouta : <a Les places ont été fixées à une somme modique, pour indiquer mon sentiment de reconnaissance envers la foule qui m'a

acclamé. Néanmoins, il y aura encore un bénéfice, et ce bénéfice est destiné aux pauvres.

— J'irai ! » dit Eméreilda.

Le lendemain, une caisse fut apportée à la jeune tille, qui, l'ouvrant, fut tout étonnée d'y trouver une toilette complète. A cette caisse était jointe une lettre du chanteur, qui la suppliait d'accepter cette toilette, et de s'en parer pour la représentation du soir. Eméreilda hésita, puis enfin consentit. Quand, le soir, elle apparut dans la salle du théâtre, ce fut un murmure d'approbation qui courut sur toutes les lèvres. Étonnée, elle ne comprit pas. C'était son premier soir de triomphe.

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