‹ Confession d'une jolie femmeChapitre 11 sur 18 · LA GRANDE CANTATRICE · texte numérisé non relu

LA GRANDE CANTATRICE

C'était la première fois qu'Eméreilda assistait à une représentation théâtrale. Elle n'avait jamais su ce que c'était qu'un théâtre. Le monde, pour elle, n'avait jamais soulevé un seul coin de son voile. Elle ignorait qu'il y a des hommes qui peuvent faire de l'esprit sans en avoir, et jouer la passion sans la ressentir. Elle n'avait pas idée de la société qu'une représentation extraordinaire peut réunir. Les pompes de la scène, l'orchestre, les flots de lumière, les toilettes brillantes, l'enivrement de la foule, elle ne connaissait rien de tout cela. Comme d'un long songe elle devait se réveiller soudain, et ouvrir les yeux pour la première fois.

D'abord elle fut éblouie. Une loge s'était ouverte pour elle, pour elle seule ; une loge discrète, qui permettait qu'elle restât dans l'ombre en lui don-

nant la facilité de voir d'un seul coup d'ceil toute la salle. Elle fut longtemps sans rien comprendre à un luxe déployé avec tant de prodigalité, à tant de richesses amassées, à tant de beauté et de jeunesse groupées sous un même lustre. Elle ignorait que le monde fût si beau, et elle, la plus belle entre les belles, elle se trouva tout humble et toute petite. Elle en voulut à Baggianide l'avoir jetée, elle, brin d'herbe, dans ce parterre de fleurs. Avec sa toilette si simple, elle crut qu'elle faisait tache au milieu de toutes ces femmes brillantes. Elle s'effaça le plus qu'elle put dans le fond de sa loge. Elle ne hasarda plus qu'un coup d'ceil furtif du côté des premières. Elle se crut.transportée dans immonde féerique; elle était, somme toute, à une première représentation du théâtre du Havre.

Il faut dire que cette représentation devait être unique à ce théâtre. De mémoire d'homme, elle ne s'était jamais vue; elle ne devait jamais se revoir. Elle était au bénéfice des assistants et au bénéfice des pauvres. C'était Baggiani qui la donnait.

Qui a traversé ce siècle, et n'a pas connu Baggiani? Qui s'est arrêté à Milan, à Venise, à Naples, à Florence, à Vienne, à Londres, à Saint-Pétersbourg, à Paris, et n'a pas entendu Baggiani ? Mario lui-même, le grand Mario, s'est incliné devant Bag. gianiî Mais les générations se succèdent vite, et Baggiani n'a fait que passer. N'en sera-t-il pas de

— 2Gâ — la Patti comme de la Malibran, de la Cruvelli, de l'Alboni et de tant d'autres? Que durent les fleurs? Les plus belles, celles qui ont le parfum le plus délicieux, sont celles-là qui meurent le plus vite. Quelques mois encore, et Baggiani était le roi de la scène. Comme Talma, il devenait l'ami d'une tête couronnée. On lui élevait des palais, on lui dressait des statues; de son nom célèbre on baptisait une rue ou une place publique. Aussi illustre compositeur qu'il était ténor prodigieux, on eût couvert d'or une de ses partitions, et payé d'une fortune une de ces soirées splendides dont il était si avare.

Hélas! la destinée est là, terrible pour chaque homme, inexorable pour quelques-uns. Elle poursuivit Baggiani.

Mais, le soir où nous le retrouvons, il était dans une des belles heures de sa vie. Enthousiasme, enivrement, succès. Plus que tout cela... il chantait pour les pauvres ! les pauvres, qui eurent très souvent la plus grande part de ses triomphes! . . . Puis Eméreilda était là, qui allait le voir, qui allait l'entendre. C'était à en devenir fou de joie... et. il ne l'aimait pas cependant. Il ne l'aimait pas, ou plutôt il ne le lui avait jamais dit. Mais son cœur battait et se gonflait dans sa poitrine à la pensée d'Eméreilda; sa vue lui brûlait les yeux; il avait dans l'âme cette mortelle langueur qui énerve le plus

fort. — Éloignez des lèvres de l'homme la coupe, où la femme a trempé ses lèvres... Cette coupe est empoisonnée.

Quand la toile se leva et qu'Eméreilda assista à la première scène de l'ouvrage qui se jouait, elle resta interdite, suffoquée. Ces hommes vêtus de costumes historiques, qui marchaient, causaient et se démenaient dans un monde factice avec la même facilité que dans la vie réelle, l'éblouirent sans l'étonner. Elle devina l'art dramatique dans une seconde, et comprit instantanément tout ce qu'on pouvait tirer d'une situation. Mais quand Baggiani parut en scène, ce fut bien autre chose. Elle se refusa complètement à le reconnaître. Baggiani, dont nous saurons bientôt la vie entière, était beau à la ville, mais d'une beauté mûrie par l'étude et un peu fatiguée par les années. Ses cheveux, qui retombaient à profusion derrière la tête, se faisaient rares au sommet. Quelques rides sillonnaient son front olympien. Son œil brillait et étincelait par moments, mais au repos avait quelque chose de doux et de mélancolique qui disait à l'observateur les soucis de l'homme et les luttes de l'artiste.

Cet homme, quoique jeune encore , avait dû souffrir. Gela se voyait, cela se lisait, cela était écrit. La parole était parfois saccadée, signe infaillible des tourments de la pensée. Multiple dans ses

aperçus, brillant dans la forme, profond dans ses réflexions, cet homme avait des instants de lassitude inconcevable qui soudain venaient faire opposition à sa verve facile, à son érudition étrange et à l'originalité de ses sorties. Le monde eût dit de lui, en effet : « C'est un original ! » Les imbéciles : « C'est un malade! » C'était un homme qui avait vu, vécu, et qui sentait double.

Sur la scène, Baggiani apparut tout autre. Primo tenorc, comme Nicolini, Tapio, Freschini; plus fort que ne le seront jamais lesArnoldi,les Grazziani et les Sterbini, il sembla transformé, transfiguré h Eméreilda.Le programme lui disait le nom de Baggiani ! Lui-même lui avait cité les rôles dans lesquels il se montrerait! ce n'était pas lui!... Mal secondé par les artistes de la ville, Baggiani ne pouvait mener une pièce entière; aussi avait-il choisi un répertoire des plus variés. Dans une seule soirée, le public navrais allait entendre : Linda ai Chamoiini, la barcarolle du Ballo in Maschera, et des morceaux choisis dans II Marito e V Amante, de Bicci ; Simon Boccanegro et Forza del Destino , de Verdi ; II Cainpanello, de Donizetti ; Zelmire et Vinganno felice, de Bossini, etLéonore, deMercadante. ' Cette voix, ce n'était pas la sienne. Cette attitude, ce port de roi, ce brio ! quoi ! c'était là cet homme presque humble, presque timide auprès d'une pauvre fdle comme Eméreilda ! Sur la scène, sa taille '

était plus haute, sa tète plus belle. Il parlait en niaitre, il avait de la majesté jusque dans le regard. On ne pouvait le regarder sans frissonner. Quand il chanta, et que sa voix sonore et puissante résonna sous la voûte du théâtre ; quand, émue et interdite, la foule applaudit avec délire; quand, suspendue haletante aux lèvres du ténor, un murmure confus courut dans les galeries, du parterre aux premières loges et des loges à l'amphithéâtre; quand, enthousiastes, les spectateurs se levèrent, les hommes criant: Bravo! et les femmes jetant des bouquets sur la scène; quand Eméreilda assista à ce spectacle, étrange et nouveau pour elle, elle comprit le prestige de la scène, et Baggiani soudain grandit dans son esprit.

Le soir, elle revint seule chez elle; puis quand, le lendemain, on frappa discrètement à sa porte, elle ne bougea pas et se demanda si elle allait ouvrir. C'était lui... son pas, sa manière de frapper ; lui, le Baggiani qu'elle connaissait. Était-ce aussi le triomphateur de la veille?... Il parut et entra. A sa vue, Eméreilda tomba à ses genoux et n'osa plus le regarder en face.

« Savais-je que vous étiez un si grand artiste î » dit-elle.

Il sourit.

« Ne suis-je pas le même homme qu'hier, qu'avan t-hier"? » dit-il.

Elle leva les yeux.

« Oui, dit-elle, c'est bien vous, vous comme je vous connais, comme je vous aime... mais... hier au soir... je ne vous reconnaissais pas.

— Vous déplaisais-je ainsi?

— Non, mais vous m'effrayiez, vous m'épouvantiez... Oh! vous étiez beau, mais trop beau pour que j'osasse vous parler.

— C'est la preuve, dit Baggiani , qui s'assit en face d'Eméreilda, qu'il avait relevée, que sur la scène, l'homme disparaît. On n'existe plus de la vie réelle, mais de celle du monde fictif avec lequel on s'identifie, comme s'il était plus vrai que le réel! Plus de soucis alors!... A-t-on perdu son père, sa mère, sa femme, son enfant. . on oublie tout, on ignore tout. L'homme tout entier se dépouille. Il revêt la peau d'un autre personnage. Il devient tout autre. S'il est timide dans la vie, sur la scène il est plein de hardiesse, plein d'audace, plein de témérité. Il bégaie : sur la scène, sa prononciation se réforme, il a des accents convaincus. Il est gauche dans son attitude : sur la scène, il a le port hautain. Il ne craint plus rien, il défie tout, il parle devant un empereur comme devant un machiniste. Voilà ce qui fait la force de l'artiste et constitue sa puissante organisation. »

Eméreilda écoutait, émerveillée.

« Alors, dit-elle, vous croyez que moi, qui suis

si timide, si embarrassée devant le monde, j'oserais...?

— Au théâtre...? oui.

— Je ne crois pas, dit-elle.

— Eméreilda, dit Baggiani devenu songeur, j'ai eu tort de vous parler ainsi; ne pensez plus à ce que je vous ai dit.

— Pensons-y, au contraire. Ce sujet m'intéresse. Alors vous croyez, comme cela, qu'il suffit de paraître sur la scène pour ne plus se ressembler... et de timide devenir hardi, de faible devenir fort, d'irrésolu devenir convaincu ?

— Entendons-nous, dit Baggiani, qui sourit : quand on est véritablement artiste.

— Et qu'est-ce qu'il faut pour être artiste ?

— D'abord, avoir le goût de l'art dramatique; ensuite, de la voix, si on veut être artiste lyrique. Puis, de la tenue, de la distinction, ce quelque chose qui ne s'acquiert pas... Puis, enfin, de longues études préparatoires.

— Est-ce bien tout ?

— Non, il faut encore une autre chose indispensable, et c'est ce que nous appelons le feu sacré.

— Le feu sacré?... Expliquez-moi ce que vous entendez par là.

— C'est difficile ! » dit Baggiani, qui riait de la naïveté et de la candeur de la jeune fille.

On eût dit qu'elle entrait dans la vie. Cette can-

deur l'avait toujours charmé, elle ne l'avait jamais ravi davantage.

« Le feu sacré, dit-il, c'est l'amour de son art, le sentiment inné de ce qui est beau, grand, immense ; le désintéressement profond de toutes choses matérielles; une foi puissante dans ses moyens et dans le but que l'on poursuit; c'est le songe qui se * ait réalité ; c'est la recherche constante de l'idéal et la persévérance dans le travail de la pensée.

—r Je comprends, dit Eméreilda... Oh! il me semble que je pourrai aussi être artiste!

— Eméreilda, dit Baggiani devenu sérieux, éloignez de vous cette idée.

— Pourquoi? dit Eméreilda; je suis jeune et je suis pauvre, vous le savez, mon ami, puisque je vous dois peut-être de vivre encore. Eh bien ! si je devenais une artiste, je trouverais des moyens d'existence que ne me donneront jamais les travaux obscurs de l'ouvrière.

— Mais vous n'êtes pas seulement une ouvrière, vous pouvez être professeur. Vous pouvez être. que sais-je, moi? tout ce qu'il vous plaira.

— Mais pourquoi ne voudriez-vous pas que je fusse artiste? Je ne sais pas si je me trompe, mais il me semble qu'il ne doit y avoir rien de beau comme cela! Il me semble que ce doit être là la véritable existence : vivre deux fois, se doubler, se multiplier, appartenir à la vie réelle et à la vie

Jictive ; être l'être de la vie calme, ordinaire, et l'entre des passions humaines; tenir la foule haletante suspendue à ses lèvres; exalter la vertu par des accents convaincus.

— Oui, oui) cela est vrai, ditBaggiani; mais vous ne comptez pour rien les souffrances et les tortures île l'artiste. Savez-vous que chaque heure qu'il vole à la vie réelle et qu'il donne à cette vie fictive dont nous parlons, il l'a payée double de sa vie propre? Croyez-vous que l'homme vienne impunément devant deux mille personnes transformer sa nature, multiplier ses moyens, devenir un autre homme, pour toutes les scènes de l'histoire, toutes les passions humaines? Non, Eméreilda, croyez-moi, on n'est un grand artiste que lorsque l'on peut dans un seul homme réunir tous les éléments qui font vivre une société; on n'acquiert ces moyens que par une longue étude, un labeur persévérant, et en abandonnant à l'art que l'on aime et que l'on fait progresser une partie de soi-même.

— N'y pensons plus alors, dit Eméreilda.

— Y aviez- vous donc déjà pensé ?

— Peut-être. »

Baggiani regarda la jeune fille à la dérobée et se dit : « Oui, elle est bien belle, elle aurait de grands succès; mais quel dommage! »

« Je dois vous avouer, Baggiani,dit la jeune lille, s'épanchant tout entière dans le cœur de son pro-

tecteur, que votre soirée d'hier m'a en quelque sorte comme transformée. J'étais jeune, candide, naïve, je ne savais rien; soudain j'ai vu, j'ai entendu, j'ai compris, j'ai senti, j'ai deviné. Dans une heure j'ai Vécu plus peut-être que dans toute mon existence. Étonnée d'abord, peu à peu je vous ai suivi sans trop vous comprendre, puis je me suis ensuite identifiée avec votre rôle; j'ai compris les déchirements d'un cœur, ses tendresses, ses sanglots, ses larmes; j'ai vécu de votre vie, Baggiani. »

L'artiste écoutait la jeune fille sans l'interrompre; et en voyant son beau visage s'éclairer, son front resplendir, il éprouvait comme un délicieux plaisir à l'entendre et à prolonger cet entretien, qu'il eût voulu écarter.

« Tenez, continua Eméreilda, dans cette scène étrange où vous jouez le rôle d'un fils prodigue qui a déshonoré le nom de son père, il me semblait que j'avais dans l'âme tous les remords qui vous assiégeaient. Je vous vois encore pâle, les cheveux en désordre, le visage bouleversé, la tête dans vos mains, assis au fond de ce cachot qui doit être votre dernière demeure. Votre père a voulu vous voir pour la dernière fois. Il a voulu vous murmurer un suprême adieu, et, comme châtiment du déshonneur que vous avez jeté sur son nom, se poignarder sous vos propres yeux. « Tu vas mou-

rir, vous dit-il, tu vas porter sur l'échafaud une tète déshonorée; moi, ton père, je ne veux pas assister à ce supplice infâme. Ta tête, entends-tu, je ne veux pas la voir tomber; il faut que le jour où tu expieras ta faute, tu sois seul au milieu de la société qui te renie ! » Et le vieillard, s'éloignant, se poignarde, et son cadavre roule à vos pieds.

— La scène est très belle, dit Baggiani, et elle a été parfaitement rendue.

— Oui, dit Eméreilda; mais l'homme qui m'occupait, l'homme que je voyais, c'était vous; vous, sombre, le désespoir dans les yeux, les sanglots dans le cœur, cessant d'intercéder près de ce vieillard, abandonnant la prière, vous résignant, hélas ! sur ce banc de pierre, entre les murailles de ce cachot, donnant le spectacle du remords le plus cuisant, de la douleur arrivée à son paroxysme î . . .

— Vous avez raison, Eméreilda, le drame moral, le drame humain, n'est pas dans ce vieillard qui se tue, mais dans ce jeune homme qui pleure. Vous avez compris. Pour la première fois que vous abordez le théâtre, vous en avez senti toutes les beautés.

— Et cependant je ne puis rien être, moi.

— Non! rien, croyez-moi.

— Encore une fois, n'y pensons plus. »

Mais tous les jours Eméreilda y pensait davan-

tage; cette soirée l'avait séduite, cette représentation l'avait enivrée.

« Je n'ai rien à gagner, se disait-elle, maisqu'ai-je donc à perdre? Que suis-je, moi? une enfant abandonnée, une orpheline. Quel est donc celui qui viendra me demander compte de ma conduite? J'ai bien descendu dans la rue, je puis bien monter sur les planches. Fais-je tort à quelqu'un? Ai-je un nom à déshonorer, si toutefois l'art a jamais porté atteinte à la considération ? »

Et ces réflexions, tous les jours elle les faisait, et d'autres venaient s'y ajouter encore qui donnaient plus de poids à son violent désir. Puis une autre question parlait encore en elle, secondaire il est vrai, mais cependant péremptoire. Elle n'avait aucun moyen d'existence. La somme d'argent apportée par l'entremise de Baggiani allait bientôt s'épuiser, et elle n'était point femme à en recevoir venant d'une source inconnue à elle, fût-ce de la main d'un ami. Elle le sentait bien, le travail de l'aiguille était insuffisant. Pour ce qui était de faire autre chose, de donner des leçons ou d'être acceptée dans une famille, il ne fallait pas qu'elle y pensât. La destinée lui avait réservé une existence étrange, l'avait placée dans des conditions qui ne lui permettaient pas de. franchir certains seuils. Sa vertu, qui aurait dû être à l'abri de tout soupçon, personne ne voudrait y croire. Elle était trop belle.

elle était trop pauvre, trop naïve, trop confiante, trop sûre d'elle-même, et trop pure, pour songer seulement à se mettre à l'abri du soupçon. Elle passa plusieurs nuits sans dormir, elle réfléchit longtemps, elle eut la fièvre plusieurs semaines, puis un jour, ne pouvant plus résister à cette idée qui l'obsédait, elle tomba aux pieds de Baggiani, et lui prenant les mains :

g Mon ami, dit-elle, vous qui avez été si bon pour moi, qui vous êtes montré si généreux pour une pauvre fille, mettez le comble à vos bontés en me servant dans mes projets.

— Vos projets, dit Baggiani, qui crut comprendre, quels sont-ils donc ?

— Je veux être artiste, dit Eméreilda d'une voix émue, n'osant plus lever les yeux sur son protecteur.

— Artiste, vous ! s'écria Baggiani, je ne le veux pas, moi!

— Pourquoi'? dit-elle, étonnée d'une telle résistance.

— Pourquoi?... Parce que je vous aime, et que je suis déjà jaloux de vous! »

C'était en plein hiver, au mois de janvier; on eût dit que Paris inaugurait une saison de fêtes et de plaisirs. Les théâtres regorgeaient de monde. Les magasins achalandés du boulevard et de toutes les

grandes artères avaient peine à répondre aux commandes et aux sollicitations de la foule immense qui se pressait à leurs portes. Tous ceux qui ont habité Paris à cette époque de l'année savent quelle animation règne dans tous les quartiers populeux et surtout dans les centres aristocratiques. Une quantité de baraques construites sur la longue ligne des boulevards interceptaient une circulation dont le flot bouillonnant grossissait toujours. Peu importaient le froid, la pluie, le vent, la neige; les boutiques resplendissaient, et la foule d'étrangers débarqués à Paris, se mêlant à la population indigène, apparaissait partout où il y avait quelque chose à voir, à entendre, à acheter ou à admirer. C'était un dimanche. Si les toilettes brillantes avaient rivalisé la veille aux Italiens, à l'Opéra, et dans les salons d'un monde opulent; si on avait joué la comédie jusqu'à onze heures; si on s'était groupé autour de l'orchestre de Musard, de Strauss jusqu'à minuit; si on avait dansé jusqu'au matin ; si la journée de la veille avait été une journée de fatigue, et la nuit qui l'avait suivie une série d'heures de plaisir,.-^ la foule, ce matin-là, se bousculait aux portes des églises.

Voilà Paris'....

A dix heures, Saint-Roch avait une foule immense qui se pressait dans la nef et dans les galeries latérales. Les femmes étaient en majorité. Les

toilettes, pour être de nuances moins claires et d'une coupe plus sévère que celles qu'on voyait la veille aux Italiens, n'étaient pas moins brillantes. C'était un frou-frou de soie, de cachemire et de velours. Les longs châles carrés balayaient les dalles. Les diamants jetaient dans l'ombre des reflets opaques. Quelques femmes véritablement pieuses s'agenouillaient dans les coins noirs et se recueillaient; mais le plus grand nombre songeaient à l'effet que produiraient leurs toilettes, et surtout à se placer le plus commodément possible, non pour mieux entendre, mais pour être mieux vues. La cérémonie n'était pas commencée, l'heure du silence et de la prière n'était point sonnée. C'était comme un bourdonnement, un léger chuchotement qui courait sur toutes les lèvres, un murmure confus qui s'échappait des groupes et menaçait de se prolonger si quelque retard était apporté dans l'ordre habituel des choses. Le prêtre officia.

L'église était pleine, on eût refusé du monde si quelqu'un eût pu se présenter; mais devant une impossibilité prouvée par plusieurs démarches infructueuses, une quantité innombrable de fidèles en furent réduits à entendre l'office divin sous le porche et sur les marches de l'église. C'était un dimanche ordinaire, cependant; quelle était donc la raison de cette agglomération ? D'où venait donc que Saint-Roch attirait ce matin-là, dans son enceinte,

une si grande quantité de personnages considérables et de noms aristocratiques? Les équipages renvoyés de la rue Saint-Honoré, dont ils obstruaient la circulation, suivaient la file dans la rue Saint-Roch, et disparaissaient dans une ligne interminable, se perdant dans les rues adjacentes.

C'est que la Griselli allait chanter.

Or, la Griselli était une cantatrice d'un grand mérite, qui ne s'était encore montrée qu'une fois, et qui du premier coup avait provoqué l'enthousiasme du public et avait gagné la célébrité. Elle ne s'était fait entendre ni en Russie, ni en Allemagne, ni en Angleterre; elle avait débuté un soir aux Italiens comme prima donna, et, obscure la veille, le lendemain elle était célèbre. D'où venaitelle? on l'ignorait. On racontait sur son compte des histoires étranges et invraisemblables dont personne n'eût pu donner la clef, ni révéler le mystère. Mais toujours est-il qu'elle avait une voix comme peut-être jamais on n'en avait entendu, et qu'elle était apparue, le soir de cette première représentation, d'une beauté si resplendissante, que les hommes s'étaient regardés étonnés, et que les femmes, émerveillées elles-mêmes, lui avaient jeté des fleurs.

C'était un début.

Quelques jours après, la Griselli recevait des demandes d'engagements sur tous les théâtres de

l'Europe. Lettres accompagnées des promesses les plus brillantes et des offres les plus séduisantes. Il faut dire que, dès le lendemain, avaient plu chez elle de l'or, des cartes sur porcelaine sur lesquelles se lisaient des noms considérables, des fleurs, des poésies signées de noms retentissants, des journaux à profusion, relatant la grande soirée qui la sacrait souveraine, des bijoux précieux, des dons de toute sorte. Il faut quinze ans pour faire un homme de lettres, vingt ans pour faire un homme de science, des siècles pour faire avancer de quelques pas une idée généreuse : il faut une soirée pour faire une cantatrice célèbre, à laquelle on donnera un palais pour demeure et qu'on paiera du traitement d'un maréchal de France ou d'un ministre. La Griselli avait gardé les fleurs, les poésies, les journaux; elle avait renvoyé For et les bijoux, et, se renfermant chez elle, elle avait refusé de recevoir personne. Après un tel éclat de Jumière, un tel triomphe, un tel bruit autour de son nom et de sa personnalité, elle avait éprouvé le besoin d'un grand isolement et d'une calme solitude.

« Dire, avait pensé cette femme, qu'il y a à peine un an j'étais seule, manquant de pain, souffrant les tortures de la faim, cherchant un abri que partout on me refusait, mendiant du travail et n'obtenant que des injures, ne demandant qu'à vivre et dépérissant sous les outrages! Sic est nmndus!..jr

Et quand, encore sous l'impression de l'étrange soirée de la veille, elle aperçut la preuve du bruit qu'elle avait provoqué, et qu'elle put à l'aise constater toute sa gloire naissante, elle se demanda quelle mystérieuse destinée était la sienne et ce qu'il fallait penser de Dieu et des hommes.

Quelques jours après, un homme se présentait à son domicile et sollicitait d'elle une entrevue.

« Je ne reçois encore personne, fit-elle répondre.

— Cet homme insiste, lui fut-il dit.

— Son nom?

— A cette demande, cet homme a répondu qu'il était un trop petit personnage pour se permettre de prononcer son nom.

— Un petit personnage ! se dit la Griselli ; moi aussi, hier, j'étais un bien petit personnage, il m'a fallu un seul jour pour grandir; à quoi tiennent les choses!... Faites entrer cet homme.

— André! » s'écria-t-elle en apercevant le petit pêcheur de Honfleur, et se précipitant dans ses bras.

C'était bien lui, lui qu'elle n'avait pas revu depuis son départ de Honfleur, qu'elle n'avait jamais rencontré. Un an après sa disparition, elle avait été un matin s'agenouiller devant l'autel de la petite église de Notre-Dame-de- Grâce. C'était pour elle une promesse sacrée, une obligation, un pèle-

rinage. André avait reçu sa parole qu'elle viendrait là, un jour, l'attendre et l'écouter. Et toute cette journée elle la passa seule. André ne vint pas ! Avait-il oublié ce rendez-vous pris à une année de distance? Avait-il été empêché ou avait-il craint de rappeler par ce rapprochement des souvenirs trop cuisants? Aimait-il trop encore ou n'aimait-il plus? Elle l'avait attendu tout le jour ; — car la Griselli , on l'a deviné au premier mot, n'était autre qu'Eméreilda. Alors elle n'était point encore la cantatrice que nous connaissons, car la soirée qui l'avait faite ce qu'elle était devenue n'avait pas encore existé. Elle se préparait seulement. Mais on peut dire qu'elle avait alors grand espoir de changer sa position et qu'elle était déjà sur la route de la gloire et de la fortune qui l'attendaient. Gomme on l'a vu, elle s'était jetée aux pieds de Baggiani et l'avait supplié de l'aider dans la réalisation de son rêve. Baggiani avait d'abord énergiquement refusé. La jeune fille ne s'était pas rebutée et avait supplié encore ; son désir devenait une idée fixe, elle n'était point femme pour rien, et Baggiani s'aperçut qu'il avait à lutter contre plus fort que lui. Il lui raconta une partie de sa vie, dans l'espoir encore de la dissuader. Ce fut peine perdue. La carrière artistique de Baggiani avait été terrible et orageuse. Quoique de courte durée, elle renfermait des éléments de douleur et de dé-

sespoir. Baggiani ne disait pas tout; on sentait bien qu'il dissimulait encore une partie de la vérité. Mais, dans ce qu'il racontait, il était visible que le théâtre lui avait déjà. apporté plus de tribulations que de gloire, plus d'amères déceptions que de triomphes.

Eméreilda ne se rebuta pas et travailla sans relâche. En quelques mois elle eut fait des progrès immenses dans la musique, qu'elle avait toujours travaillée, et dans le chant, qu'elle affectionnait. Voix étrange et superbe, elle s'était quelquefois surprise à prendre plaisir à s'entendre. Ses chants avaient eu le don de l'intéresser elle-même et souvent de l'émotionner. Sans se douter qu'elle eût dans le gosier les éléments d'une fortune princière, elle croyait de bonne foi qu'elle avait la voix juste, pure et belle, et qu'on pouvait éprouver quelque joie en lui prêtant attention. La pauvre enfant ne se trompait pas et s'ignorait encore. La fille de Garcia, le magnifique ténor, l'illustre fille de Garcia, la Malibran, eût envié la voix d'Eméreilda.

Mais pour l'assouplir, la préparer pour le théâtre, il fallait une grande étude et un travail assidu. Eméreilda voulait arriver; elle avait un but sérieux à sa vie : elle voyait le moment où elle allait vivre à l'abri du besoin, où elle n'allait plus être exposée ni aux tortures de la faim, ni aux déceptions de la misère ; elle poursuivit ce but à outrance, ne se

préoccupant ni des difficultés, ni des obstacles. îî faut avouer que ce qui la touchait le plus, que ce qui parlait le plus à soii cœur, ce n'était pés encore ce sentiment de bien-être qu'elle entrevoyait," cette misère qu'elle allait repousser, cette richesse qu'elle allait peut-être acquérir; mais un autre sentiment dont elle n'était point maîtresse, qu'elle s'avouait à peine, tant il était né en quelque sorte malgré elle, ce sentiment de l'art qui l'emportait. Et plus elle entrait dans cette voie, plus elle devenait l'esclave de ce sentiment étrange et puissant qui l'appelait à jouer les passions humaines et à faire revivre sur la scène les grandes figures de l'histoire. Quand Baggiani s'aperçut que, malgré le roman de sa vie et les obstacles insurmontables qu'il lui avait montrés pour elle, Eméreilda persistait clans son idée et paraissait chaque jour désirer la poursuivre davantage, il ne résista plus à la jeune fille ; il se dévoua à elle, pour la l'aire arriver plus vite à son but. Eméreilda prit des leçons tous les jours, assista à de nombreux cours ; elle travailla en quelque sorte à toute heure de sa Ane. Tel en avait été le résultat.

On voit que, malgré ses rêves, elle n'avait point oublié son sauveur et son deuxième protecteur. Mais lui ne vint pas, et, toute triste et découragée, Eméreilda quitta Honfleur et retourna au Havre, qu'elle habitait encore à cette époque. Du

Havre, elle écrivit plusieurs fois, et ses lettres restèrent sans réponse. Elle se résigna enfin, et, quittant le Havre et venant habiter Paris, le petit pêcheur, il faut l'avouer, joua un rôle moindre dans sa vie.

Bientôt son début fut annoncé aux Italiens ; les répétitions commencèrent. On ne l'appelait plus Eméreilda, mais la Griselli, nom qu'elle prenait pour le théâtre. Sa vie fut tellement occupée, qu'elle ne songea plus à André. Dans cette nouvelle route qui s'ouvrait devant elle et dont Baggiani lui avait montré les aspérités, elle commença à éprouver les premières tortures. Elle perdait déjà, puisqu'elle oubliait. L'amour pour son art la détachait de ceux qu'elle avait le plus aimés. Elle péchait par l'ingratitude, elle devait pécher demain par l'indifférence. Mais Eméreilda avait une grande âme, et une nature trempée comme la sienne ne glisse pas longtemps sur une telle pente. L'heure du réveil pour elle ne devait pas tarder à sonner; elle n'était point de ces femmes qui oublient toute leur vie et qui, au moment où il n'est plus temps, seulement se souviennent, se repentent et pleurent. Si Eméreilda ne s'appartenait plus, elle devait bientôt se retrouver, et les spectacles qu'elle avait sous les yeux n'étaient point faits pour lui faire oublier les douloureuses mais calmes et pures années de son passé. Le vice l'enveloppait, elle qui n'avait respiré

que dans une atmosphère de vertu. Mais ces femmes, s'embellissant pour la scène, et s'embellissant plus encore pour celui qui payait leur luxe et les désordres de leur conduite, ne lui inspiraient qu'une profonde pitié. Elle qui n'avait ni père ni mère, qui avait vécu sans famille et qui était restée pure et digne du nom qu'elle portait et qu'elle ignorait, dans les coulisses du théâtre elle voyait des mères pousser elles-mêmes leurs filles dans le sentier de l'inconduite, et assister en personne aux désordres d'une jeunesse orageuse et dépravée. Mais toutes ces infamies ne pouvaient rien sur son cœur. Puis, que de besoins sans cesse renaissants dans cette existence qui promet des millions à toutes et qui n'enrichit qu'une seule ! Toutes ces femmes croient tenir la fortune, elles l'espèrent pour le lendemain, pour le soir même, et tombent malheureuses et épuisées avant d'avoir atteint le tiers de la route. Il faut être belle cependant, il faut plaire , et si on n'a pas le moyen de payer la parure qui vous fera resplendir ce soir à l'éclat des lumières, il faut se la procurer quand même, il la faut à tout prix, et la marchande de toilette est là, l'usurière du théâtre, qui offre pour cinquante mille francs ce qui en vaut dix, et qui s'attachera à votre vie comme la chenille s'attache à la branche d'arbuste qu'elle ronge, et qu'elle finira par coucher à terre. -

Ëméreilda voyait tout cela de près, et souffrait déjà de ces contrastes de fortune et de misère, de gloire et d'obscurité. Aussi ne devait-elle pas tarder longtemps à revenir complètement au sentiment d'innocence et de candeur qui avait toujours animé sa vie. Quelle fut donc sa joie en apercevant André, qu'elle n'avait pas vu depuis si longtemps, sur lequel elle ne comptait plus, auquel, il faut bien l'avouer, elle ne trouvait même plus le temps de songer ! Le pêcheur était pâle et paraissait profondément triste.

« Que c'est bien à toi, ami, dit Ëméreilda, qui ne parut pas remarquer sa tristesse, d'être venu à moi.

— Alors vous me pardonnerez d'avoir osé me présenter devant vous? dit-il, d'une voix émue.

— Te pardonner, toi! es-tu fou? N'es-tu donc plus André, mon ami, mon frère?

— Votre frère, dit-il, en hochant la tête; il y a bien longtemps déjà que vous m'avez donné ce titre.

— Raison de plus pour qu'il soit bien à toi, ditelle en riant.

— Et depuis, dit le pêcheur, vous avez dû, Ëméreilda, bien souvent oublier que vous aviez un frère.

— Gela ne s'oublie jamais, mon ami, dit-elle.

— Je croyais bien que vous ne pensiez plus à moi.

— Et qui te faisait supposer cela ?

— La haute position que vous occupez.

— La position que j'occupe, dit Eméreilda, ne m'a changée en rien, et n'étouffera jamais en moi les souvenirs du passé.

— Merci, dit le pêcheur, qui lui prit les mains et les serra avec effusion.

— Tu devrais bien le savoir, toi qui m'as connue si bien, dit Eméreilda au pêcheur avec un tendre reproche.

— Moi, vous connaître ! fit-il, jamais î

— Comment, tu ne me connaissais pas ?

— Je vous ai connue enfant, toute petite; vous étiez bonne, aussi bonne que belle et toute charmante; puis vous devîntes jeune fille, et vous fûtes alors pour moi une énigme.

— Que veux-tu dire ?

— Je ne vous compris plus.

— Et qu'avais-je donc de si incompréhensible?

— Je ne sais quoi; mais quand je vous parlais, vous ne me répondiez plus comme je l'aurais voulu. Vous aviez des mouvements de tête particuliers, des façons de dire les choses qui me confondaient. Je devins sombre, fou, sauvage, jusqu'au jour où... »

Le pêcheur s'arrêta :

((Eh bien! dit Eméreilda, tu ne poursuis pas mon portrait ?

— Le mien, vous voulez dire.

— Soit.

— Je ne veux pas rappeler certain jour où j'ai été maladroit avec vous.

— Maladroit ?

— Oui. Parce que je m'étais un jour jeté dans l'eau pour vous disputer aux flots qui vous entraînaient, parce que j'avais fait pour vous ce que je ferais pour le premier venu, parce que je vous avais sous la main et que je vous trouvais jolie, j'ai cru qu'il suffisait de vous dire : « Aimez-moi comme je vous aime, et nous serons mari et femme... »

— Vous avez raison, André, dit Eméreilda devenue pensive, ne rappelez point cela.

— Je sais, dit André, que j'ai été fou, stupide, et qu'une belle personne comme vous ne pouvait jamais devenir la femme d'un homme de rien comme moi.

— Taisez-vous, je vous prie ; il est inutile, ajoutât-elle avec un sourire mélancolique, de vous dire de grosses sottises. Vous ne pouviez pas être mon mari, parce que vous êtes mon frère, André. Je veux rester toute ma vie votre sœur; si vous veniez à manquer à votre famille, c'est moi qui vous remplacerais près d'elle, et si vous me le permettez, et vous me le permettrez parce que je le veux, je vbù3 aiderai dans la rude tâche que vous avez entreprise.

— De l'argent! fit-il avec mépris.

— Non, point d'argent entre nous, une aide mutuelle ; ne sommes-nous point frère et sœur?

— Oui ! dit le pêcheur, comme avec une arrièrepensée, et un sourire amer sur les lèvres, frère et sœur; mais lui?...

— Qui, lui? De qui parlez-vous ainsi?

— Baggiani !

— Baggiani ! s'écria Eméreilda, pale, émue, et mettant un doigt sur la bouche du pêcheur : ne prononce jamais ce nom !»

Cet entretien n'avait pas eu de suite immédiate. Eméreilda l'avait fait cesser. C'était sa vie intime qu'André voulait connaître. C'était un coin du rideau d'une comédie mystérieuse qu'il soulevait. Elle n'avait pas voulu répondre, n'ayant jamais osé l'interrompre. C'était une âme toute vierge qui ignorait le premier mot de l'histoire du cœur humain. Quand André lui avait avoué son amour, elle ne l'avait pas compris. Enfin le jeune homme avait insisté, Eméreilda avait pensé à l'affection commune que la sympathie ou la reconnaissance entretient dans le cœur de l'homme. L'amour?... cela n'existait pas pour elle. L'abbé Vaucroy jamais ne lui avait expliqué ce sentiment immense qui s'empare d'un être, et le double en développant le trop plein de sa vie dans une autre nature. Enfin il avait parlé un langage expressif. La scène de la

petite église de la côte de Grâce lui avait tout révélé. Elle avait vu un mariage, et André- lui avait dit : « Nous aussi, à genoux devant l'autel, nous pouvons nous aimer. » En lui apprenant ce qu'elle ignorait, André lui avait montré la situation de son cœur. En connaissant l'amour, elle avait en même temps senti que si jamais elle ressentait ce sentiment, elle n'avait pas encore rencontré celui qui le provoquerait/Mais, après André, était venu Baggiani. Ici, tout d'abord, la reconnaissance avait lié la jeune fille au protecteur. Une liaison pure s'était nouée. Elle était pauvre, abandonnée, isolée, elle n'avait pu refuser l'appui moral d'un ami qui lui était apparu, et l'avait sauvée de la honte, de la misère, peut-être delà mort, Peut-être de la mort, car elle était bien désespérée ce jour-là, et bien faible. Elle touchait, qui sait? à la dernière heure de confiance dans la Providence. Puis, après cet acte éclatant d'une bonté suprême, toujours Baggiani s'était soutenu. Il avait toujours été de même pour elle. Tous les jours, ce grand caractère s'était dévoilé, cet homme loyal s'était montré dans toute la plénitude de son dévouement. Il l'avait abritée de la misère, et la mettait dans la route de la gloire et des richesses. Après avoir été son sauveur, il était devenu son protecteur, et depuis il s'était constitué son professeur. Douée de dons naturels; si puissants, il était impossible que, sous l'impul-

sion et les leçons d'un génie si habile, Eméreilda ne devînt une grande artiste. Elle avait travaillé nuit et jour, elle avait poursuivi son but avec ardeur, et on a vu comme elle avait réussi. Mais le génie, étendant ses ailes dans son esprit et élargissant les parois de son cerveau, avait allumé dans son cœur une flamme nouvelle qui, brûlant indifféremment, devait bientôt s'alimenter à un brasier nouveau. Aussi, quand André revint une fois encore se jeter aux genoux d'Eméreilda, celle-ci lui dit :

« Relevez-vous, André; si vous voulez que je vous accepte auprès de moi, plus de protestation jamais. .

— Suprême ironie ! dit le pécheur. Sans cesse vous me parlez de votre reconnaissance, de mes bienfaits, et vous ne permettez pas à celui que vous dites aimer un seul mot d'amour!

— L'amour! dit Eméreilda, dont le regard s'alluma d'un feu sombre; et croyez-vous donc que cela se commande, qu'on peut à volonté aimer qui se présente ?

—C'est dur, ce que vous me dites là, Eméreilda.

— Eh bien ! dit celle-ci, il y a assez longtemps que vous ne me comprenez pas pour que j'essaie une seconde de me faire entendre de vous : vous serez mon frère, mon ami. Je vous dois tout, je vous paierai de ma vie, si vous le voulez, mais jamais par ce que vous demandez de moi!

~ Oui, je sais, dit André, en hochant la tète, vous en aimez un autre?

— Oh ! je ne sais si j'aime ; mais si tu m'aimais, toi, dit la jeune fille, prenant les deux mains du pêcheur et les réunissant dans les siennes, je pourrais te parler à l'aise, t'ouvrir mon cœur tout entier, te dire ce qu'il ressent, ce qui le fait battre, et tu me dirais, toi, si c'est de l'amour !

— Oh ! vous n'avez pas besoin de parler, Eméreilda, vous en avez trop dit déjà, pour que je ne sache pas que vous aimez. Eh bien ! moi aussi j'aime, et c'est vous! vous, que je ne pourrai jamais oublier ! »

Elle eut un éclair dans les yeux.

« Eh bien ! soit, dit-elle, ne m'oublie pas ; après tout, cela ne me fait pas honte d'être aimée de toi. Aujourd'hui, que j'ai hasardé le premier pas dans une vie orageuse, je pressens que ma destinée me réserve de grandes catastrophes ; j'ai besoin d'un ami sûr, dévoué... veux-tu être le mien ?

— Oh! oui... oui!... s'écria André.

— Prends garde ! dit Eméreilda d'une voix pleine d'émotion, il ne s'agit pas de ces amitiés banales comme le monde en consacre tous les jours, mais d'une de ces amitiés sombres, farouches, qui tuent ou qui sauvent, qui rongent ou qui meurent !

— Je vous ai comprise, Eméreilda; je jure d'être pour vous l'homme que vous désirez.

— Écoute : ma vie sera pleine de périls, je prévois d'immenses douleurs, j'aime et je ne sais si je serai aimée ; j'appartiens désormais à une carrière dont j'aime les aspérités et dont je redoute les orages. Je n'ai ni père, ni mère, ni frère, personne dans le sein duquel j'aie à me réfugier aux heures de tempêtes.

— Merci, merci, Eméreilda, de me parler ainsi !

— Veux-tu être cet homme ? Veux-tu être mon asile inviolable? le port où, quand l'orage grondera, je saurai pouvoir aborder sans crainte, sûre de ta discrétion, sûre de ton accueil, sûre de ton dévouement?

— Je vous le jure, Eméreilda; comptez sur moi !

— Écoute : ma mère est morte, je le sais ; mon père est-il mort, existe-il? je l'ignore. Eh bien! je veux le savoir, je veux enfin avoir la clef de l'énigme de mon existence étrange... Je me souviens maintenant que le prêtre me parlait d'une façon mystérieuse ; lui aussi semblait croire à l'existence d'un homme dont j'aurais le droit de porter le nom. Je me souviens que, dans les longues veillées d'hiver, alors que nous étions tous deux assis au coin de la vieille cheminée, il me parlait tendrement, semblant en quelque sorte se rappeler le passé à lui-même, et ses lèvres alors murmuraient d'étranges paroles qui me sont restées. Il citait de grands noms, comme si un de ces noms m'eût

appartenu; il parlait de grandes fortunes, et c'est à peine si nous avions, le soir, de quoi partager le pain des pauvres gens. Plusieurs lois, il fit de Ion- , gués excursions, disparut plusieurs semaines, et chaque foisj quand il partait, il était tout joyeux, comme plein d'espoir, et quand il revenait, c'était triste et abattu qu'il paraissait devant moi. « Pauvre enfant, me dit-il un jour, faudra- t-il donc renoncer au rêve des dernières années de ma vie'? Toi que j'ai tant aimée, me faudra-t-il mourir en telaissant pauvre et déshéritée? ne parviendrai-je donc jamais au but que je me suis proposé ? Par un sort implacable, es-tu condamnée à vivre loin des joies qui t'étaient réservées, loin du bien-être qui t'est dû, sans connaître jamais le secret d'une naissance que Dieu avait dû fêter et que les hommes ont profanée?... » Depuis, je me suis rappelé toutes ces paroles, je les ai combinées, et je suisarrivée à me convaincre qu'il y avait un mystère dans ma vie, que ce n'était pas le hasard seul qui m'avait fait naître malheureuse, mais que des circonstances terribles avaient présidé à mes malheurs, et que je me devais d'en rechercher les causes.

— Je vous servirai, dit André, je vous aiderai dans vos recherches, et je vous jure de vous être dévoué jusqu'à la mort.

— Merci, dit Eméreilda, pressant les mains du

pécheur, je sens que j'aurai besoin de ton dévouement, qu'il me sera utile, nécessaire; une femme . seule a besoin d'un homme dévoué sur lequel elle puisse s'appuyer en toute sécurité.

— Je serai cet homme, dit André. Un mot seulement. Comment se fait-il que vous veniez à moi quand...? »

II s'arrêta, et la jeune fille hésita.

« Parce que, dit-elle, l'homme que l'on aime ne vous appartient pas, on lui appartient.

— Et moi, dit André, mettant un genou devant la belle jeune fille, je fais le serment de me dévouer à vous corps et àme; à quelque heure de ma vie , par un mot, par un signe, je serai à vos pieds. »

Il y avait quelques jours déjà écoulés depuis cet entretien, et, comme on le voit, un pacte étrange était signé entre les deux jeunes gens. Il semblait qu'Eméreilda, qui sortait à peine des orages de son enfance, pressentit les tempêtes de sa jeunesse. Il semblait qu'elle ne croyait pas au rayonnant soleil de sa seizième année, et qu'autour d'elle, elle voyait l'horizon s'assombrir et un point noir grossir dans le lointain. Elle était heureuse cependant. Depuis l'heure où, chancelante et mourante, . la Providence avait jeté Baggiani sur ses pas, le malheur paraissait l'avoir abandonnée. Le sort cessait de la poursuivre. Elle avait voulu gagner sa vie par elle-même, et l'ouvrage était venu, et les

ressources avaient abondé dans la mansarde de la pauvrette.

La fièvre des arts l'avait saisie, et à peine après quelques études préparatoires, la nature lui avait révélé qu'elle était née artiste. Les quelques leçons données par Baggiani avaient été pour elle la semence fertile qui tombe dans le terrain préparé. Le sillon s'était creusé sans effort. Ce n'était plus Eméreilda, c'était la Griselli, c'est à dire l'étoile du jour, la femme auprès de laquelle on allait accourir, la grande cantatrice, la muse d'une époque. Il avait fallu quitter la mansarde, abandonner la ville du Havre et venir à Paris, le centre des arts, la seule ville où l'artiste est consacré par une série de succès, la seule où, inconnu la veille, on est illustre le lendemain.

Quant à Baggiani, il devenait de plus en plus étrange et mystérieux. Il entourait Eméreilda d'attentions et de respect ; il était pour elle plus qu'un ami, plus qu'un frère,... il était un père. S'effaçant lui-même devant le talent naissant de la nouvelle cantatrice, s'isolant dans l'ombre que projetait sa nouvelle gloire, on eût dit qu'il redoutait de paraître à côté d'elle, comme s'il eût craint de l'éclipser et surtout de paraître la protéger. Plusieurs fois Eméreilda s'était plainte de cette conduite mystérieuse :

« On dirait que vous me fuyez! lui avait-elle dit/

*~Moiî... quelle idée!

— Je ne me trompe pas, dit Eméreilda, vous me fuyez bien certainement. %

— Je vous jure, Eméreilda, que c'est une idée à vous. Ne sommes-nous pas souvent ensemble ?

— Ici, oui, mais pas ailleurs.

— Je crains de vous compromettre.

— Me compromettre, moi î N'êtes-vous pas mon protecteur avoué ? N'est-ce pas vous qui m'avez ouvert la carrière du théâtre? Ne suis-je pas votre élève ?

— Sans doute, mais il ne faut pas que le monde le sache trop. Cela pourrait vous nuire...

— Près de qui ?

— Oh ! vous devenez, Eméreilda, dit Baggiani en riant, d'une curiosité et d'une indiscrétion... »

Eméreilda, elle, ne riait pas. Triste et devenue tout à coup songeuse, elle s'éloigna de quelques pas et parut s'abandonner à d'amères réflexions. Tous les deux se turent un instant, et le silence se prolongea quelques minutes. Puis Baggiani, ne pouvant pas se contenir plus longtemps, vint à Eméreilda, et, mettant un genou devant elle et lui prenant les mains, qu'il porta religieusement à ses lèvres :

« Eméreilda, dit-il, je vous en supplie, dites-moi ce que vous avez sur le cœur. »

Elle se leva, et le [regardant profondément dans les yeux :

« L'avenir vous paraît donc bien sombre, ditelle, que vous craignez de me compromettre? »

Baggiani pâlit, il baissa les yeux et abandonna les mains de la jeune fille, qu'il tenait dans les siennes.

« Je vous ai compris, dit celle-ci, retenant un sanglot qui l'étouffait, et contractant son visage pour en dissimuler l'émotion; allons donc chacun de notre côté. »

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