POURQUOI DIEU 1/ AVAIT-IL FAITE SI BELLE
C'était longtemps après, longtemps!... La vie est si courte, que nous comptons les années pour des siècles, afin de prolonger notre illusion.
Il pouvait être alors sept heures du soir. Le jour baissait. Le soleil dardait ses derniers rayons. La mer déroulait au loin son immense nappe d'eau aux anneaux argentés.
C'était à quelques minutes de Honfleur.
Le port, agité tout le jour, avait retrouvé son calme. Les quais, presque déserts, s'allumaient discrètement. C'était la campagne aux portes de la ville; la campagne agreste, avec la mer pour horizon. Une jeune fille était assise sur un banc de pierre, faisant face à une petite maison bâtie en briques, basse d'étage, couverte de chaume, habile
tation humble devant servir d'abri à de pauvres gens. La maison était fermée; aucune lumière ne filtrait ses rayons à travers les interstices de la porte et des croisées. La jeune fille cousait. Mais, tout en travaillant, elle regardait devant elle, et son regard, empreint d'une douce mélancolie, se noyait dans l'immensité chargée de brumes.
Ravissante enfant.
On eût dit une de ces angéliques figures ravies au pinceau de Lawrence, et descendue d'un cadre d'or pour mieux briller entre deux panneaux de chêne. Ses yeux avaient la douceur d'une vierge de Raphaël, et ses lèvres le coloris d'une femme de Rubens. Était-ce bien une jeune fille, ou encore vraiment une enfant?
C'est que, voyez-vous, elle était dans cet âge où l'on ne sait plus ce que l'on doit croire et affirmer ; cet âge où la grâce enfantine a déjà quelque chose de l'adolescence.
Si on rencontre cette enfant pour la première fois, on ne la tutoiera pas; on la saluera avec respect, on s'inclinera devant elle. Et, cependant, tout bas on se dit : « Pourquoi tant de respect? c'est une enfant.» Age qu'on ne peut définir... où se termine l'enfance, où commence la jeunesse.
Hier, elle était encore avec un jouet, une poupée; oui, mais ce matin elle a traversé la rue, et j'ai cru lui voir un port de reine. Elle avait l'atti-
tude d'une jeune fille, elle s'en allait rêveuse et pensive comme déjà s'interrogeant en silence. A quoi pensait cette enfant?
Celle-là était bien ainsi, de la taille d'une femme et d'une apparence enfantine. Souriante et mélancolique. Toute frêle, toute timide, et déjà le front avec des ombres soucieuses. On voyait qu'elle avait déjà souffert, qu'elle avait pleuré souvent. Et son beau visage, éclairé par les dernières lueurs du soleil couchant, respirait, avec l'abandon delà jeunesse, toute la franchise et toute la candeur d'une âme vierge. Elle était vêtue comme une ouvrière, comme une fille de pêcheur ; mais il y avait en elle une distinction si innée, dans son attitude une dignité si grande, dans tous ses mouvements une délicatesse si charmante, qu'on ne remarquait qu'elle et qu'on eût dit une grande dame naissante sous son vêtement de toile. Par dessus sa petite robe d'indienne, elle avait un caraco de laiue douce d'une nuance claire ; puis sur le cou un léger fichu de soie. Ce fichu, ce n'était rien, il valait sans doute peu d'argent; mais il relevait la toilette, il parait adorablement ce cou blanc comme l'albâtre avec des teintes rosées. Ses cheveux, fuyant sur le front, étaient emprisonnés, derrière la tête, par un petit filet rehaussé par un ruban bleu de ciel. Ces cheveux-là, dorés comme les vagues de la mer aux rayons d'un soleil couchant, tenaient une place
immense dans les mailles du filet. La tête ployait sous le fardeau. Le ravissant diadème ! et comme elles sont fières, ces femmes, de cette beauté suprême, partage de quelques-unes, que les autres envient, et que d'autres encore payent en deniers comptants!... Et on eût dit qu'elle ignorait qu'elle était belle, cette étrange enfant aux dents d'émail, aux yeux profonds et limpides comme l'eau dormante d'un lac aux reflets bleuâtres, aux cheveux d'or comme l'épi respecté par la faucille et qui se couche debout sous le premier souffle d'automne.
Mais la soirée se faisait fraîche. Elle se leva lentement, jeta un regard chagrin autour d'elle comme si elle eût regretté de quitter la place où elle était si bien, et rentra dans la maison. La porte fat refermée; elle se trouva seule dans l'intérieur. Elle alluma la lampe, la posa sur la table, s'assit et reprit son travail. Mais elle songeait, il faut croire, à toute autre chose, car souvent l'ouvrage grossier qu'elle faisait lui tombait des mains, et son front chargé d'ombres se relevait avec fatigue.
Elle se leva et se promena un peu dans la chambre. C'était une petite pièce carrée, sans autre luxe qu'une excessive propreté. La cheminée était au fond, haute, large, et sur le support de laquelle étaient rangées des poteries de nuances foncées et éblouissantes. Un bahut, une armoire, une table grossière de forme, mais solidement campée, qua-
tre chaises de paille et deux escabeaux de bois complétaient le^mobilier. A la muraille étaient appendus des instruments de pèche, de chasse et de labourage, — panoplie qui avait son caractère et valait bien celle d'un fils de famille ou d'un pilier d'estaminet : des armes qui se rouillent ou des emblèmes de tabagie. Ici, il était facile de voir qu'on était dans la cabane d'un pêcheur qui occupait ses loisirs par la chasse, et se livrait encore aux travaux de la terre. Le pêcheur des côtes normandes est toujours un peu cultivateur.
Huit heures sonnaient à un coucou dissimulé derrière le bahut.
* La jeune fille prêta l'oreille et alla à la fenêtre.
« En retard, dit-elle ; pauvres gens, quelles fatigues, quelle vie!... »
Elle revint à la petite table, mais l'aiguille resta inactive.
Sa tête se pencha attristée, et elle rêva tout éveillée. Des vers mélancoliques comme son âme lui vinrent en mémoire, et ses lèvres les murmurèrent.
Elle finissait la dernière strophe, que la porte s'ouvrit, et que deux personnes entrèrent : un vieillard et un jeune homme, deux pêcheurs. Puis derrière en venait une troisième , une enfant , une jeune fille encore fraîche, jolie, un peu rude de forme, portant une hotte sur son dos. C'était
Jeanne, la fille du vieillard, la sœur d'André, pêcheuse de crevettes à la marée basse.
La place de la mère au foyer était vide. , La vieille Gertrude était morte, au dernier hiver, d'un refroidissement gagné en barque par une vilaine nuit où il y avait eu une tempête effroyable en mer. On était resté quarante-huit heures loin des côtes. Elle avait eu faim, soif, froid... un malaise était venu; le lendemain elle s'était mise au lit, puis avait rendu l'âme sans plainte.
A son lit, rangé à genoux, on priait. Elle avait dit : « Le bon Dieu rappelle les siens au jour qu'il lui convient. Voilà André, un homme, il prendra soin de mon vieux et de l'enfant. Pas de pleurs ni de sanglots. Ces choses-là ne sont pas bien, Dieu est le maître, et il veut qu'après avoir dormi en mer on sommeille en terre. Toi, vieux, tu finiras de vivre tranquille et élevant la Jeanne, qui a encore beaucoup à faire pour être méritante. Toi, André, tu seconderas le père et protégeras ta sœur. » Puis elle ajouta : « Et l'autre... la petite que le bon Dieu a envoyée ici pour égayer un peu la vieille maison, qui était triste et sombre. »
Elle dormit quatre heures ; et quand, au milieu de la nuit, elle sentit que le froid prenait aux pieds, et que le sang s'arrêtait dans ses veines, elle dit : « Eh ! là-bas, vous autres, dites la prière des morts ; que je l'entende bien, hein ? c'est la fin. Toi, André,
qui as bonne voix, prie pour l'âme d'une vieille qui a passé sur la terre sans faire mal et qui a travaillé dur sans reproche, hein!... Puis, quand ce sera fait, du courage, enfants, un pèlerinage à Notre- Dame-de-Grâce qui a protégé sept fois notre barque en mer, et trois cierges à la chapelle à droite. Vous direz à la mère Marcel : C'est pour l'âme de Gertrude. Elle priera avec vous, puis M. le vicaire dira la messe basse, et ce sera tout pour ici... »
On fit tout ce qu'avait dit la mourante, et on la pleura ; puis, comme il n'y avait pas d'héritage à partager, de notaire à aller chercher, d'huissier à faire intervenir, la douleur resta longtemps, toujours, mais ce fut douleur muette, calme, au fond du cœur. Le soir, aux veillées, on parlait de la vieille Gertrude. C'était une sainte, et le dimanche, à la messe, on allait à Notre-Dame-des-Flots de préférence, et chaque fois on payait un cierge qui brûlait solitaire, et André et Jeanne, à côté du vieux pêcheur, priaient pour l'âme de la pauvre femme morte en hiver dernier.
« La mer tue nos femmes et nos enfants ! » disait le vieux Magloire, d'un ton boudeur, et pensant à son aîné mort mousse à bord.
« Elle tue ceux qu'elle fait vivre, » répondait André plus conciliant, parce qu'il était plus jeune.
« Eh bien ! dit Magloire en entrant, comment va la Eméreilda? Journée longue à la maison.
— Beau temps, dit la jeune fille, le soleil est un gai compagnon.
— Oui, mais cette nuit, départ avancé, et pêche mauvaise.
— Peut-être.
— La mer est exigeante. Elle ne livre ses trésors que lorsqu'elle a tourmenté l'esprit. Alors que la barque oscille au gré des flots irrités, le poisson paraît à la surface, autant il fait, il se cache, et les filets se relèvent vides.
— Le vieux pêcheur est oiseau de mauvais augure, dit André en riant. La nuit sera bonne, j'en réponds. J'ai senti un vent d'ouest qui va agiter les flots et pousser le poisson à la rive. »
Eméreilda, puisque c'est elle que nous retrouvons, s'était levée, avait enlevé son ouvrage et avait mis le couvert. Jeanne l'avait aidée après l'avoir embrassée. Quant à André, il avait dit seulement :
« Bonjour, Eméreilda.
— Bonjour, André, » avait répondu la jeune fille. Et le souper bientôt servi, on s'était assis à la
table. B.epas rustique, froid, avec un peu de viande, de poisson et de fromage. A terre, il y avait un immense pot de grès contenant du cidre.
A la dernière bouchée, Magloire, exténué de fatigue, s'endormit dans son fauteuil. Eméreilda le réveilla, et doucement, avec autorité cependant, l'envoya au lit. Il baisa l'enfant au front et s'en alla.
Jeanne bientôt fit comme lui, et gagna la chambre haute où elle couchait. A quatre heures, le lendemain, la hotte au dos et le filet sur l'épaule, elle partait pour pêcher la crevette. Pêche curieuse, féconde et peu productive.
Eméreilda resta seule ; André était sorti un instant auparavant. Elle se remit à travailler, et cette fois avec ardeur. Seule dans cette maison de labeur, elle n'était pas astreinte aux travaux pénibles, aux rudes fatigues ; elle n'allait ni brunir son front aux ardeurs vives du soleil, ni exposer ses mains restées blanches et délicates au hâle de la mer. La nuit, elle la passait dans sa chambre, dans son lit. La mer, avec ses caprices impérieux et ses colères menaçantes, n'était pas faite pour elle. Elle n'en connaissait que les horizons brillants et les caresses joyeuses. C'était bien le moins qu'elle se rendît utile dans la mesure de ses forces ; qu'elle fît quelque chose pour ceux qui faisaient tout pour elle. Elle payait sa vie, l'enfant ; elle la payait en soins, en travaux d'aiguille de toutes sortes, puis en gaieté et en sourires, puis en bonté et en tendresse.
La porte s'ouvrit : c'était André qui rentrait.
C'était un rude gars qu'André Magloire, — un rude gars, comme aimait l'appeler sa mère. Des pêcheurs de Honfleur c'était le premier... le plus solide à l'ouvrage et le plus dur. De taille moyenne, mais bien planté, il avait une tête fière et belle qui
faisait jaser plus d'une jeunefille deHonlleur jusqu'à Harfleur. Dans les exercices du corps, il était encore le premier. Au tir, il était le plus adroit. Il nageait comme un poisson ; il montait à cheval sans selle, et partait au galop en pleine route sans se soucier du reste. On le désignait généralement sous le nom du beau Magloire, mais seulement tout bas, parce qu'il se fâchait tout rouge quand ce surnom de beau résonnait à son oreille. Cela le taquinait. Quand c'était un homme, il vidait l'affaire avec le poing. Si c'était une femme, il se sauvait et n'osait plus de deux jours regarder une fille en face.
Les femmes... il disait qu'elles l'effrayaient.
Quand on lui parlait de se marier, il riait au nez des gens, et demandait si par hasard on ne se moquait pas de lui. Lui, — chose étrange, — il se trouvait laid, mal-appris, bon à rien, qu'à pêcher du poisson et à faire peur aux douaniers.
Son oeil était bleu cependant, et doux comme celui d'une femme. Presque imberbe, ce qui le désolait, il avait de grands cheveux noirs qui retombaient sur ses épaules sans prétention et qui s'en allaient à tous les vents. Il n'y prenait garde. On l'aimait beaucoup dans le pays, quoiqu'il fût sauvage et un peu bourru. Il allait à l'église le dimanche; puis, après la messe, il mettait dans le tronc des pauvres. Il faisait volontiers le coup de poing; c'était beaucoup plus en l'honneur de quelqu'un
que pour lui. Il défendait les faibles, les petits et les opprimés. Les méchants disaient que c'était par esprit de contradiction. Il est vrai qu'on ne pouvait dire du mal de personne devant lui, sans qu'il se prît de colère contre les médisants. Dans l'eau, où il était roi, il avait arraché à la mort des femmes, des enfants et même des camarades, mais il n'aimait pas qu'on lui parlât de cela. Un jour, il avait ramené à une mère trois petits enfants qui étaient en train de se noyer, et s'était sauvé par la fenêtre, parce que la mère, dans sa reconnaissance, avait fermé la porte pour être tout à lui et le remercier. A la maison, il était sombre, taciturne, et parlait peu.
Si Eméreilda n'eût pas connu son cœur, elle eût pu croire qu'il la haïssait. C'était rare qu'il causât avec elle. Et quand celle-ci lui disait :
« André, vous ne dites rien? »
Il répondait d'un ton bourru :
« Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise! »
Un jour, il l'avait fait pleurer. Ce jour-là, seulement, il lui avait parlé avec douceur et avait tout fait pour sécher ses pleurs.
Les larmes d'un enfant, ce sont les perles de rosée que la brume dépose sur les corolles des fleurs. Un rayon de soleil... un sourire, et la fleur et l'enfant s'épanouissent joyeux.
Ce soir-là, qu'il venait de rentrer, il parut sombre
à Eméreilda. « Pourquoi? se dit-elle, — il était souriant avant le dîner? »
Elle voulut lier conversation ; mais il répondit par monosyllabes, en homme à qui l'entretien pèse et qui a besoin d'isolement et de solitude.
« Décidément, il ne m'aime pas, se dit la jeune fille ; depuis quelques jours, il est tout drôle avec moi. »
Elle songea : c'était bien son droit. « Que suis-je pour lui, moi ? Une pauvre fille élevée par charité dans sa maison et pour laquelle il travaille, comme s'il n'avait pas assez de charges et de mal. Qu'est-ce que j'ai jamais fait pour lui, moi? Lui, il m'a sauvé la vie, il m'a donné abri. Et quelle bonté, quel dévouement! quand, malade, mourante, perdue, morte, — car on me croyait morte, — il me soigna, me veilla, me sauva une seconde fois.
Je le vois encore, dans cette nuit de fièvre et de délire où j'ai tant souffert, agenouillé à mon chevet, la tête dans ses mains, et pleurant de désespoir. Pauvre jeune homme ! . . . Peut-être, depuis, lui ai-je déplu. Peut-être — qui sait? le cœur est bon et l'esprit fait défaut quelquefois ; — j'ai pu le froisser, le blesser sans le vouloir. Il me croit fière, parce que la nature m'a faite délicate et sensible. Il a peut-être l'idée que je le dédaigne, que je le méprise, lui, le meilleur des hommes, qui a tant pleuré sa mère, qui veille avec tant de sollicitude
sur tout le monde ici!... Oh! s'il en était ainsi, il faudrait le détromper bien vite. »
Elle s'approcha du pêcheur, et lui souriant doucement :
« Avez-vous quelque chose qui vous chagrine, ce soir? lui dit-elle avec un timbre de voix si pur qu'on eût dit une musique céleste.
— Non, dit-il, sans relever la tête.
— Vous me paraissez soucieux? A quoi songezvous donc?
— C'est vous qui me demandez cela, Eméreilda!
— Sans doute. »
Il releva alors la tête, la regarda, et se retournant d'un autre côté :
« Je n'ai rien, dit-il.
— Quel homme étrange vous faites, dit la jeune fille, un peu piquée et refroidie, malgré sa bonne volonté.
— Ah ! vous me trouvez étrange !
— Je vous interroge avec sollicitude, et c'est à peine si vous me répondez.
— Je ne peux vous répondre.
— Alors, c'est que vous n'avez pas confiance en moi. »
Il se leva, bondit sur ses pieds, ouvrit les lèvres comme s'il allait enfin se décharger le cœur; puis, sa physionomie changeant d'expression, il s'assit de nouveau et ne prononça pas un mot. Eméreilda
imita son silence. Il dura plusieurs minutes. On n'entendait dans la pièce que le mouvement du balancier du coucou, et le sifflement du vent qui faisait claquer la porte mal jointe. Eméreilda, paraissant plongée dans son ouvrage, leva la tête et montra ses beaux yeux noyés de larmes. André avait mis sa chaise de côté et se disposait à s'éloigner.
« Vous partez! dit-elle, où allez-vous?
— Au cabaret.
— Vous?
— Oui, moi ; pourquoi n'irais-je pas au cabaret comme les autres ?
— Mais vous allez me laisser seule.
— Eh bien ! après ? tenez-vous donc à ma société? Je suis si aimable, n'est-ce pas? Vous m'aimez tant?
— André, c'est mal ce que vous dites là.
— Eh bien ! je ne le dirai plus, mais je m'en vais.
— Restez, je vous en prie.
— Vous m'en priez... vous... mais vous ne savez donc pas que je vais parler tout à l'heure si vous me forcez à rester... et si je parle, tant pis pour vous!
— Oh! parlez! s'écria Eméreilda croisant ses petites mains toutes mignonnes devant le pêcheur, parlez, dites-moi tout ce que vous avez sur le cœur.
Vous savez bien que je suis votre sœur et que je vous aime. »
Il s'assit :
« Eh bien ! soit ! dit-il ; c'est vous qui l'aurez voulu... écoutez-moi. »
Eméreilda se rapprocha du pêcheur :
« Parlez, mon ami, dit-elle ; j'aime tant à vous entendre! »
Elle avait l'air si doux, en disant cela, que le jeune homme fut ému. Le nuage sombre qui estompait son front s'éclaira d'une vive lueur. Lui aussi, il se rapprocha, et la tête dans ses mains :
« Pourquoi tant insister ? fit-il ; savez-vous si ce que j'ai à vous dire n'est pas de nature à vous déplaire?
— Venant de vous, vous le savez bien, cela n'est pas possible. »
Il hocha la tête.
« Il y a des moments, dit-il, où je me demande si je ne deviens pas fou, ou si votre bonté pour moi n'est pas affectée. »
Eméreilda eut un mouvement d'humeur.
«Oh! quel méchant cœur vous avez! s'écriat-elle.
— Oui, le méchant cœur, fit-il avec mélancolie, le méchant cœur qui ne sait pas s'ouvrir, se déclarer, s'avouer et surtout se faire comprendre.
— André, dit Eméreilda, j'étais une enfant, toute
petite, toute frêle, sans armes contre les méchants, sans forces pour me défendre; un prêtre m'avait ramassée sur une route où j'allais mourir de faim et de froid comme ma mère. Ce prêtre m'avait élevée pieusement. Des misérables m'avaient enlevée et complotaient ma mort. Le prêtre me sauva encore et m'arracha de leurs bras. Mais le hibou n'abandonne pas ainsi sa proie. L'oiseau des ténèbres plane éternellement pour le mal. Ils nous poursuivirent, nous atteignirent; une lutte s'engagea, et nous fûmes vaincus. Un des misérables, Blawill, périt; mais le prêtre, que j'appelais mon ami, était blessé à mort, et il restait deux bourreaux. L'un était blessé grièvement, Bouvard; mais l'autre, le dernier et le plus fort, était debout et allait m'emporter dans ses bras ensanglantés.
— A quoi bon cette histoire? dit André. - — Si, laissez-moi vous la raconter.
— Ne la sais -je pas?
— Gela me fait du bien de me la rappeler. Puis cela répond à une pensée inquiète de mon cœur, ajouta Eméreilda, qui reprit : La Providence à côté du persécuteur place le protecteur. Elle vous jeta sur mes pas. Grâce à vous, je fus sauvée. La mort qui me menaçait fut écartée, et votre présence seule mit en fuite les deux misérables dont la vue m'était plus horrible et plus épouvantable que la mort même.
— J'ai fait tout ce qu'un autre eût fait à ma place.
— Je bénis le sauveur, de quelque côté qu'il vienne.
— Oh ! je sais que vous n'avez pas l'âme ingrate et que vous m'avez voué beaucoup de reconnaissance, dit André avec une certaine amertume.
— On dirait que cela vous fait de la peine? »
Le pêcheur leva ses yeux clairs et expressifs sur Eméreilda :
« Oui, dit-il, cela me fait de la peine.
— Quel homme étrange vous faites
— Oui, n'est-ce pas? je suis un homme bien étrange, bien sombre, bien sauvage, bien rustique ; vous m'êtes reconnaissante et cela ne me suffit pas. Que me faut-il donc à moi, pauvre chien à qui vous jetez une part d'amitié? Je suis bien difficile de ne pas être fier de cela, bien ingrat à mon tour.
— Oh! c'est trop fort! s'écria Eméreilda.
— Je ne parlerai plus, dit André.
— Voyons, ami, fit la jeune fille qui recommença une tentative près du pêcheur, voyons, soyez doux, bon; si vous saviez comme je vous aime ! »
Il eut un éclair dans les yeux, qui s'éteignit aussitôt clans les nuages sombres de nouveau amoncelés sur son front.
« Rappelez-vous, dit Eméreilda, comme vous étiez bon alors pour moi; comme, après avoir ris-
que votre vie pour conserver la mienne, vous m'avez soignée, vous avez veillé sur moi.
— J'ai fait mon devoir.
— Ce n'est pas tout. Vous m'avez amenée dans votre maison, moi et le digne prêtre qui m'avait servi de père.
— Pauvre vieillard ! dit André, ému à ce souvenir.
— Il était blessé, condamné, et vous avez, vous et votre famille, adouci ses derniers moments par votre sollicitude et votre bonté.
— J'ai fait mon devoir! reprit le pêcheur, redevenu bourru.
— Grâce à vous, l'homme de Dieu est mort dans un lit et enterré en terre sainte. »
Le pêcheur pleurait.
« Eméreilda, dit-il, ne me rappelez pas ce souvenir douloureux. Remis de ses blessures, l'abbé Vaucroy a été pour nous aussi un père et un ami. Les années qu'il a passées près de nous ont été des années bénies par Dieu. C'est lui qui a élevé ma sœur, lui qui a consolé mes vieux parents, lui qui est cause que je suis un bon sujet et que, comme tant d'autres, je n'ai point pris goût au cabaret et contracté de mauvaises habitudes. Ça allait mal, on s'entendait peu, et, j'ose le dire, on ne s'aimait pas, parce que personne ne se comprenait. Il a été le trait d'union entre nous tous. Par sa parole sainte, il
a reconstitué la famille, prêché la douceur au père, l'obéissance au fils Lui aussi, il a été notre sauveur.
— Merci pour lui, mon bon André, ditEméreilda prenant dans ses mains blanches les mains rudes du jeune pêcheur et les pressant avec tendresse.
— Sa mort, continua ce dernier, a été un deuil public. On s'était habitué à l'aimer partout clans ce pays. Cet homme vieux, infirme, sans souffle, car jamais il ne s'était remis complètement de ses blessures,, et il en souffrait toujours, était devenu l'hôte indispensable de tous les foyers, de tous les cœurs.
— Sa mort fut belle, dit Eméreilda.
— Oui, dit André, enterré comme il l'a voulu, et comme le dernier des pauvres.
— Ami a désiré reposer dans la terre où il avait vécu les plus longues années de sa vie, où s'était passé le plus attristant des drames et où dormait du profond sommeil du juste sa sœur bien-aimée, la compagne de sa vie. André, vous avez été là, comme toujours, l'homme dévoué et ardent. Les derniers désirs, — et ce n'étaient que des désirs et non des volontés, — de mon bon ami ont été, grâce à vous, respectés. Lepauvre vieillard repose auprès de sa sœur, aux portes de Manchester, près de la petite maison où il a vécu, où il m'a élevée et où repose aussi ma mère.
— Oui, dit André ému, et je vois encore cette pauvre et triste cérémonie.
— Pas de riches derrière le corps du prêtre, mais tous les besoigneux de la contrée accourus à la nouvelle fatale. Malgré sa longue absence, on s'était rappelé de lui au dernier moment. A son nom seul, on s'était souvenu de ce prêtre humble et bon qui avait fait le bien , donnant sa vie et son pain aux plus pauvres que lui.
— Je vois encore Toby, dit André, l'homme dévoué, fidèle, et qui, en mémoire du prêtre, vous a juré, comme moi, dévouement absolu.
— Merci, dit Eméreilda les larmes aux yeux.
— Je vous vois surtout, vous, marchant seule en tête du lugubre cortège, la tête courbée vers la terre qui allait ensevelir les dépouilles de celui qui avait remplacé votre père. »
Ils se prirent la main et causèrent longtemps ainsi, parlant du passé, peu du présent et pas de l'avenir. Mais le lendemain ils se retrouvèrent ensemble, et André évita de renouveler l'entretien. Plusieurs jours s'écoulèrent, et chaque fois il fit la même chose. Eméreilda se plaignit amèrement.
Dans cette longue soirée où ils avaient causé si doucement, Eméreilda croyait avoir complètement vaincu la sauvagerie du pêcheur. Loin de là, cette sauvagerie, en quelque sorte, redoublait. Il fuyait Eméreilda, lui qui autrefois la recherchait et l'approchait avec joie. Il disparaissait des soirées entières pour ne pas permettre à Eméreilda de lui
adresser la parole. Quand celle-ci lui parlait, il détournait la tête pour ne pas répondre. Lui si bon toujours, on se plaignait maintenant de son humeur mauvaise. Pour un rien il s'emportait. On eût dit qu'il n'avait plus l'âme bonne et qu'il détestait tout le monde; aussi tout le monde se plaignait de lui. Eméreilda avait plus d'une fois expérimenté son affection sur le pêcheur ; elle résolut de faire une nouvelle tentative.
<r Qu'a-t-il? il souffre; c'est à moi, sa sœur aînée, de le consoler, de savoir son secret, de lui rendre la foi s'il la perd, de lui chanter l'espérance s'il oublie qu'elle est là toujours et qu'elle veille au chevet du plus déshérité et du plus malheureux. »
Mais cet entretien qu'elle désirait, il fallait surtout qu'une occasion le lui offrit, car André continuait à la fuir avec une persistance inouïe. Tous les jours elle l'espérait, et tous les jours, comme s'il la redoutait, il trouvait le moyen de l'éviter.
Un matin, le hasard les plaça en face l'un de l'autre. Ce fut bien le hasard, car ni l'un ni l'autre n'avait rien fait cette fois ni pour se rencontrer ni pour se fuir. Eméreilda était triste, et dans sa tristesse, elle avait songé à Dieu, le grand consolateur des âmes. Elle avait jeté sur sa tête un petit capuchon de laine, et, seule, elle était partie. Longtemps elle .avait longé la mer, puis, absorbée par la mélodie puissante du flot qui meurt, elle s'était
éloignée. Mais point du côté de la chaumière... non... du côté de l'église où Ton prie et où l'on pleure. Bientôt elle gravissait la côte de Notre- Dame-de-Grâce. Quand elle fut tout en haut, elle s'assit et plongea un regard au dessous d'elle.
Au dessous d'elle, c'était la mer, une immense nappe d'eau se prolongeant à l'infini ; puis, dans le lointain, comme un large ruisseau d'eau transparente au reflet bleuâtre : c'était la Seine se glissant au milieu de l'abîme.
Rien de plus beau, de plus saisissant, de plus ravissant que cette côte de Grâce éclairée par un soleil matinal. Il y avait sur la mer comme un léger voile de brume, qui, peu à peu, se dispersant au vent, s'amoncelait en nuages floconneux qui fuyaient vers le Nord.
Eméreilda s'arrêta pensive à la vue d'une si riche et si plantureuse nature. Puis, comme émue par un sentiment qui naissait en elle et dont elle ne se rendait pas compte, elle se dirigea vers la petite église de Notre-Dame-de-Grâce. Église ou chapelle, nous ne savons.
Il y avait peu de monde alors ; elle s'agenouilla sur les dalles, elle pria.
Rien d'étrange comme cette petite maison du bon Dieu bâtie au haut d'une côte et dominant la mer. Elle présente ses flancs aux vents furieux. Elle montre de loin, au marin en mer, son petit
clocher et sa croix bénie. Àppendus aux murailles, sont une quantité de tableaux représentant de périlleuses traversées. La mer est grosse, la lame en sanglots et moutonneuse. Le navire, ballotté par les vagues, est à moitié enfoui dans les flots. Les mâts sont brisés, les voiles déchirées, les marins éperdus. C'en est fait. Mais une prière prononcée à temps, un vœu exprimé à Notre-Dame-de-Grâce, a protégé les naufragés. L'équipage a été sauvé. Aussi le capitaine a-t-il fait peindre son navire dans la situation menaçante où il s'est trouvé, afin de perpétuer le souvenir du miracle qui l'a sauvé et de payer sa dette de reconnaissance à Notre- Dame-de-Grâce. Le nombre est grand des équipages sauvés par cette sainte. A côté des toiles peintes, ce sont des objets en quantité qui garnissent les murailles, des cœurs, des croix, des médailles, des ex voto, des ecce homo, des reliques précieuses, des bénitiers en coquillages, des basreliefs grotesques à couleurs tranchantes, des galets sur lesquels un peintre inhabile a promené un pinceau ridicule, des bouquets de fleurs artificielles et des couronnes à profusion. Était-ce par amour du contraste; était-ce une énigme? .. Mais pour qui entre là avec une âme pieuse, exaltée par la prière et rendue rêveuse par la pensée, le grotesque disparaît. On ne voit plus les vierges de plâtre et les anges bouffis à qui la nature avait donné une
bonne constitution et à qui le temps, qui ne respecte lien, a cassé un bras, une jambe ou un nez. On ne rit plus en face d'un naufrage raconté en phrases sonores par une plume convaincue, qui, peignant le désespoir de tout l'équipage, s'étale complaisamment sur les périls courus et renvoie à l'image qui montre dans le lointain, sur une mer d'indigo, un monsieur à tricorne debout sur une carcasse éventrée et qui lève les mains devant Notre- Dame-de- Grâce. C'est le capitaine de l'équipage. Notre-Dame ne se fait pas trop prier, c'est une sainte bien élevée, et bientôt, dans un nuage d'une blancheur un peu surannée, elle apparaît toute de bleu et de rouge vêtue, couronne en tête et la bienveillance sur le visage; elle commande, et le navire remonte à la surface des flots. On ne voit plus rien de tout cela quand l'âme est mélancolique ; on croit que c'est arrivé, on le jurerait, et on tombe à genoux devant Notre-Dame-de-Grâce, et on lui dit : « Sainte patronne des naufragés, sois-la des déshérités, et toi qui si souvent as sauvé du péril le marin menacé, sauve-moi de tempêtes plus terribles, celles de la vie humaine. Je suis aussi un naufragé, j'ai tout jeté à la mer, je n'ai plus de confiance qu'en toi. Fais un nouveau miracle et conduis-moi au port de toute éternité avec la foi, l'espérance et le suprême amour qui attache à la vie et fait qu'on ne redoute plus la mort. »
Eméreilda s'était agenouillée à l'ombre d'un pilier et continuait sa prière. Elle ne savait pourquoi; elle était suprêmement triste. Triste comme la mort. Pourquoi?... Elle n'avait ni père, ni mère, ni frère, ni sœur, ni famille. Était-ce donc cela? Non, c'est qu'elle avait seize ans et que son cœur commençait à naître. Elle n'aimait pas, mais la prescience de l'amour lui était révélée ! Elle éprouvait cette délicieuse et fatale ivresse de l'âme qui brise sa coquille et déploie ses ailes... Un amour! Oh! elle n'y songeait guère... Une mère, une sœur, une amie, elle l'eût serrée dans ses bras avec ardeur, avec joie, avec enthousiasme. Le cœur s'ouvre, il lui faut une pâture. C'est un besoin, un ordre supérieur de la nature, un décret d'en haut; le corps subit un énervement, l'âme s'égare dans les infinis et aspire à sa nourriture spirituelle. De quel ciel terrestre tombera la goutterd'eau qui rafraîchira l'âme vide et désespérée? Eméreilda se sentait seule dans la vie. Elle jetait autour d'elle un regard inquiet. Sur quel bras s'appuyer? dans quel cœur déverser le trop plein du sien ? Qui l'aimait ? Qui aimait-elle ? Personne, — on ne la connaissait pas. Puis, elle ignorait encore qu'elle était si belle. Elle ignorait que les malheurs de sa jeunesse, elle les devait en partie à sa beauté.
Beauté fatale!... Malheur à qui dépassera ce qui l'entoure... Malheur au génie dans l'homme!
malheur à la beauté trop grande dans la femme !
Plongée dans ses réflexions, Eméreilda ne s'aperçut pas que la petite église se remplissait de monde. Quand elle releva la tête, elle n'était plus seule; il y avait autour d'elle des hommes, des femmes, des enfants, tout cela bien vêtu, le visage réjoui, l'air sémillant, heureux. Que se passait-il donc? Mon Dieu, c'était bien simple... un mariage.
Elle voulut sortir de l'église, elle ne put se faire jour à travers la foule, et fut obligée de rester. Les voitures arrivaient au dehors. Elles suivaient la file; les habitants des environs accouraient pour assister à la cérémonie. Les pauvres prenaient place au seuil de l'église.
C'était un mariage de riches.
Les mariés descendirent de voiture, franchirent la grande porte, traversèrent la nef et gagnèrent l'abside. Une foule nombreuse les suivait et se rangea derrière eux.
Le marié était un jeune homme...
La mariée, une toute jeune fille...
On eût dit une enfant sous son voile blanc et la tête penchée et recueillie.
Moins belle qu'Eméreilda, bien moins belle, car, quand Eméreilda passait, on se retournait pour la voir encore, et longtemps on îa suivait des yeux, comme on poursuit dans un rêve une illusion aimée.
Mais, moins belle, elle était jolie aussi ; puis elle était heureuse, cette toute jeune femme, et le bonheur est un rayon de soleil qui donne de l'éclat aux yeux et anime tout le visage.
Elle s'agenouilla, et la cérémonie commença.
De loin, perdue dans la foule, Eméreilda y assista. Elle vit cette reine que le monde regardait, enviait, admirait. Elle l'admira aussi, et, comme elle était tout innocente, elle la trouva plus belle qu'elle.
Puis, comme elle avait l'air bon, elle pria pour elle et pour lui, pour tous deux, puis elle eut des larmes dans le cœur sans savoir qu'elle pleurait.
Elle aperçut le jeune homme sur le bras duquel la jeune fille allait s'appuyer.
Elle le vit à genoux aussi, lui, pâle, ému, le front courbé et passant au doigt de sa fiancée, de sa jeune femme, l'anneau d'or, signe des fiançailles éternelles. Elle comprit le mystère, et un grand trouble la saisit.
Ils étaient l'un près de l'autre, tous deux humbles, inclinés devant le prêtre, comme saisis d'effroi, d'épouvante, et le cœur battant dans leur poitrine trop étroite. Eméreilda se souleva sur la pointe des pieds pour mieux voir.
Elle prenait sa part de joie et d'émotion. Jamais spectacle ne l'avait autant intéressée et impres sionnée.
Soudain ; elle pâlit et eut sur les lèvres comme un froid mortel qui la glaça jusqu'au cœur. Derrière un pilier, elle venait d'apercevoir André, le pêcheur, qui, de loin, la regardait et suivait tous ses mouvements.
Elle comprit...
((Il m'aime! se dit-elle... Oh! moi aussi, mais pas comme cela. »
Cependant, la cérémonie continuait. L'orgue bientôt se fit entendre et mêla sa voix puissante aux paroles sacrées du prêtre. L'union était consacrée. On ouvrit les portes et l'on sortit de l'église, mais la foule respectueuse se rangea silencieusement sur le chemin des deux époux. Ils parurent, et on les salua du regard et du sourire. Tous deux étaient jeunes, beaux; tous deux paraissaient être heureux de s'appartenir. Mariage d'amour... d'inclination au moins, peut-être seulement de raison. Mais ceux qui les voyaient si souriants, si rayonnants, ne pouvaient soupçonner le calcul dans l'union de deux êtres si bien faits l'un pour l'autre. Puis ce mariage à Notre-Dame-de-Grâce, sur cette côte élevée qu'on gravit en pèlerinage, dominant la mer immense qui bat ses flancs et étend au loin ses horizons aux reflets multiples, a bien autrement de poésie que dans une église plantée au milieu des villes. Si prés de Dieu, les riches et les
pauvres se coudoient. Les distances s'oublient aisément. Dans la foule qui obstruait les portes, il y avait des parents, des amis et des serviteurs appartenant aux deux familles.
« C'est M. le comte, disait-on ; comme il a l'air satisfait ! C'est une belle journée pour lui.
— C'est mademoiselle, soufflaient d'autres voix; comme elle est bien en mariée!
— Sa robe lui va à ravir !
— Comme elle paraît émue !
— Je le crois bien. On ne se marie pas tous les jours.
— Du diable, si je devenais veuf, si je recommen-
is! disait un Honfleurais un peu trop cassé,
effet, pour qu'on songeât sérieusement à le
îentir. Moi, j'ai des femmes par dessus la tête!
- Celle-ci est charmante.
— C'est Mlle de Vermoud, pardieu !
— Oui, mais, à l'heure qu'il est, c'est Mme la duesse d'Abelfura.
— Savez-vous si elle apporte une grosse dot? demanda quelqu'un.
— Dame ! il est question de six cent mille francs, mais ce n'est pas la peine d'en parler.
— Qu'est-ce que c'est que six cent mille francs pour les d'Abelfura?
— Ils sont donc bien riches ?
— Il y a deux frères : le premier a une quinzaine
de millions, et le second, celui qui se marie aujourd'hui, a plus de vingt millions.
— Ce que c'est ! moi qui n'ai que quinze cents francs de rentes !
— Bah ! ce d'Alhelfura, avec tous ses millions, est peut-être plus malheureux que vous.
— Cette plaisanterie ! »
Dans d'autres groupes, il y avait des femmes qui avaient connu aussi particulièrement Mlle de Vermoud, devenue duchesse d'Aloelfura. On disait d'elle mille choses, on racontait un millier d'histoire. D'abord, son père se nommait tout simplement M. Vermoud. Cette particule était empruntée depuis quelques années pour donner plus de sonorité à un nom entaché de bourgeoisie. Ensuite, ce M. Vermoud, devenu si fier à mesure que sa fortune s'augmentait, n'était pas précisément l'homme le] meilleur de la contrée. Il était dur pour le pauvre monde et avare que c'était plaisir de l'approcher pour le mettre à l'épreuve. On citait de lui des faits inouïs qui révélaient l'avarice la plus sordide. Où avait-il commencé sa fortune? On ne savait trop. Toujours est-il que ce n'était autre chose qu'un fabricant de drap des environs de Lisieux qui avait fait fortune en rapinant sur tout et en exploitant toute une population d'ouvriers. Somme toute, on le voit, il était peu aimé.
Pourquoi le duc d'Abelfura entrait-il clans cette
famille? C'était un mystère pour tout le monde. Mlle de Vermoud avait une jolie dot, mais les d'Âbelfura étaient, sans contredit, les plus riches du pays. Ce n'était donc pas la fortune. Était-ce la jeunesse et la beauté de la fille de l'ancien fabricant qui avaient séduit le jeune d'Abelfura? On le disait, on l'affirmait, et le fait était croyable.
« Il est certain qu'elle est jolie! » dit une femme.
Il fallait vraiment qu'elle le fût pour qu'une femme l'affirmât.
ce Oui, dit une autre, et elle a l'air bien heureux.
— Oui, fit- ou; mais trouvez- vous que le bonheur adoucisse l'expression de sa physionomie?
— Je la trouve belle.
— Sans doute; mais ne voyez-vous pas qu'elle a les lèvres pincées, les yeux comme égarés, le front bas et plissé, ce qui est un signe certain de froideur et d'égoïsme?
— - Je n'en sais pas si long que cela, moi.
— Je vous dis, moi, que Mme la duchesse d'Abelfura n'est pas une bonne femme, et je n'augure rien de bon de ce mariage-là. »
Mais les mariés sortaient de l'église, et les cloches, s'ébranlant, sonnaient à toute volée. Alors les pauvres les entouraient, et Mme la duchesse d'Abelfura vidait sa bourse dans la main des pauvres gens. On la remerciait avec effusion, et quelques mendiants allaient jusqu'à lui baiser la main.
« Assez , bonnes gens ! » dit-elle un instant et d'une voix sèche; mais bientôt, rappelant sur ses lèvres un gracieux sourire, son visage s'éclaira. Cette femme était maîtresse d'elle-même ; mais, comme l'avait remarqué un inconnu, il était présumable que chez elle la beauté morale ne répondait pas à la beauté physique.
Mais soudain son visage subit une nouvelle transformation. Elle venait d'apercevoir Eméreilda, qui, se dissimulant dans la foule, se trouvait bien petite et bien humble devant une réunion de si beau monde.
La grande dame fit cependant un pas vers la jeune fille pauvre. Arrivée devant cette dernière, elle ne sut que dire. C'était une rivale qu'elle rencontrait sur sa route... Mais elle se souvint qu'elle était duchesse d'Abelmra, et n'eut qu'un sentiment de commisération dans le cœur :
« Mademoiselle, dit-elle, je donne aux pauvres aujourd'hui ; permettez -moi de me montrer gracieuse envers vous. »
Et, tirant une petite bourse de soie garnie de perles :
« Prenez ceci ! » dit-elle.
Eméreilda prit la bourse machinalement et la laissa tomber à terre.
« Je ne demande pas l'aumône, madame, balbutia-t-elle.
— Ètes-vous donc riche? dit la duchesse.
— Je travaille, madame. »
Le duc était à côté de sa femme. Il comprit la maladresse de celle-ci, et, ramassant la bourse, il la jeta dans le groupe des mendiants.
« Madame s'est trompée et vous fait des excuses,» dit-il, s'inclinant devant Eméreilda et entraînant la duchesse.
Les valets attendaient à la portière de la voiture; le duc fit monter la duchesse, et, montant derrière elle, il parla à l'oreille d'un valet.
« Vous entendez, dit-il, suivez cette jeune fille, et sachez où elle demeure. »
Bientôt nous retrouverons le duc et la duchesse d'Abelfura. Revenons à Eméreilda, qui, toute tremblante et interdite, était rentrée dans l'église ; toute tremblante, car c'était elle que le duc avait désignée, et elle n'avait pas été sans le remarquer. Mais, en ce moment, elle aperçut André qui venait à elle, et, le voyant très pâle, Eméreilda ne pensa plus qu'à lui.
« Qu'avez-vous, mon ami? lui dit-elle; vous est-il arrivé quelque chose ?
— Peut-être.
— Ne puis-je donc vous questionner? dit-elle, impatientée du laconisme de ses paroles.
— Vous avez parlé à ce monsieur ?
— Quel monsieur?
— Je vous ai vue.
— Ce n'est pas; il m'a regardée, je ne sais pourquoi, mais c'est tout.
— Pourquoi étiez-vous ici ce matin ?
— Pour prier Dieu.
— Et vous aviez choisi un tel jour pour le recueillement ?
— Je ne vous comprends pas ainsi. »
Elle ne mentait pas, Eméreilda; mais, comme elle n'avait pas encore aimé, elle ignorait ce que c'était que la jalousie.
André n'avait remarqué qu'une chose : c'est que ce monsieur, comme il l'appelait, ce duc, ce grand du monde, avait regardé Eméreilda.
« Eméreilda, dit-il d'une voix sombre, vous me demandiez l'autre fois mon secret, la raison de mon silence, de ma tristesse, de ma sauvagerie, et je ne vous ai pas répondu. Eh bien ! je vais vous le dire, mon secret, aujourd'hui que je vois qu'il me faut renoncer à vous et que vous me méprisez.
— Moi, vous mépriser !
— Oui, vous n'aimez que les beaux messieurs, les riches, les grands du monde, et votre cœur ne peut s'humaniser pour un pauvre diable comme moi.
— Vous êtes fou ! dit Eméreilda.
— Eh bien! oui, je suis fou ; vous avez raison, je suis fou, car je vous aime !
— Nous nous aimons, André. »
Il eut un sourire froid et poignant.
« Nous nous aimons, nous ! dit-il ; vous me détestez !
— Oh!
— Vous me détesterez demain, et moi, je vous aimais !
— Mais je vous aime, André! s'écria Eméreilda, sous le coup d'une violente émotion.
— Vous m'aimez, vous?
— N'avez- vous pas été tout pour moi?
— Oh ! toujours cette reconnaissance.
— Que vous faut-il de plus ?
— De l'amour.
— De l'amour? »
Elle répéta le mot. Pour la première fois il sonnait à son oreille.
« Oui, dit André, et si vous en avez un peu pour moi, venez à cet autel, agenouillons-nous tous deux, et, la main dans la main, faisons le serment de nous aimer toujours.
— Oh! oui, volontiers! » s'écria-t-elle, faisant un pas vers l'autel.
Il l'arrêta :
« Attendez ! dit-il... de nous aimer toujours et de n'être jamais à d'autres ! »
Elle avait peine à comprendre.
« De nous lier à jamais pour la vie !
— Mais...
— Vous serez ma femme, comme cette femme, tout à l'heure, a fait le serment d'être toute la vie à cet homme. »
Eméreilda pâlit affreusement et fit un pas en arrière.
« Oh! dit-elle, vous ne m'aviez jamais parlé ainsi, André ! »