HISTOIRE DE DEUX DUCS ET D'UN PRINCE
La matinée avait été brillante. Jamais Saint- Roch, aux jours de ses plus grandes cérémonies, n'avait ouvert ses portes à une société plus aristocratique. Jamais les équipages n'avaient été plus nombreux et plus superbes. Jamais les toilettes n'avaient été plus luxueuses. Jamais l'église n'avait paru si petite. Jamais des sons plus purs, plus suaves, plus éloquents, n'avaient vibré sous la voûte de la maison de Dieu. Si on avait pu applaudir, si on avait pu jeter des fleurs et des couronnes à la cantatrice qui avait ravi de ses chants la foule émue, la Griselli eût disparu sous une profusion de roses, de jasmins, de marguerites et de violettes de Parme. Les femmes eussent arraché leurs anneaux d'or, leurs bracelets à pierres fines, leurs brillants, pour les jeter à ses pieds, tant leurs âmes,
détachées de la terre par la musique céleste, appartenaient à un monde éthéré et idéal.
Le chant de la Griselli avait cela de particulier, que non seulement il vous captivait et vous tenait sous le charme, mais encore qu'il vous transformait, vous enlevait des préoccupations misérables de la vie et vous emportait dans les régions immenses et les espaces infinis. Chez elle, c'était moins la difficulté vaincue et la voix assouplie par l'étude et la patience qui la faisaient la première cantatrice du monde, que la pureté du son et le sentiment qui le faisait vibrer. Elle n'étonnait pas, elle émouvait. A peine avait-elle commencé, qu'on suspendait son souffle, qu'on écoutait haletant, que les oreilles bourdonnaient, que le cœur battait, qu'on souriait, pleurait, pâlissait, sanglotait. «Cette femme vous empoigne ! » avait écrit d'elle, le lendemain de son début, un critique éminent, qui avait entendu Mme Alboni, la Pasta et la Cruvelli. C'était le mot, elle vous empoignait. Chez elle, l'art disparaissait, les notes se confondaient. Point de roulades affectées, de tours de force prodigieux. Elle n'aurait eu qu'à vouloir, car sa voix se prêtait admirablement à ces tournois insensés, à ces prouesses de la gorge, à cette course vertigineuse à travers toutes les gammes du rhythme musical. Mais elle dédaignait ces vains efforts d'une âme impuissante. Elle n'ignorait pas que la voix qui se fatigue lasse son
auditoire. Elle savait que lorsque Fart est la plus haute expression du génie, il n'emprunte ses effets qu'à la nature.
Heureux qui boit à ses grandes sources ! Celui-là seul est descendu dans les mystérieuses profondeurs de l'âme humaine, et s'est élevé sur les hauteurs où le génie étend ses ailes!...
Elle savait qu'il ne faut point surprendre, mais qu'il faut saisir. Elle parlait moins à l'oreille qu'à l'esprit, et à l'esprit moins qu'au cœur. C'est qu'elle avait vécu. Quand elle chantait quelque chose de gai, il semblait que toute sa vie n'eût été quJun éclat de rire. Elle avait des façons de dire qui déridaient les lèvres les plus froides. Les paroles se tordaient dans sa gorge comme un grelot railleur, et jetaient à tous les vents sa mélodie étrange et colorée. Ces lèvres, qui lançaient le rire, trouvaient soudain comme un millier d'échos qui le répercutaient. Quel défi profond jeté à la destinée humaine ! Ce n'était ni le sel attique des anciens, ni l'esprit gaulois de nos pères, mais l'humeur britannique, l'humour de Byron, de Musset, de tous ceux qui ont de l'esprit et qui ont vécu, de tous ceux qui ont vécu et qui ont souffert. Mais quand les sanglots grondaient dans sa poitrine, elle était bien plus belle encore. On eût juré que les larmes montaient à ses yeux, et que son front se couvrait de tous les nuages amassés depuis des siècles dans
le cœur des hommes. Sa voix avait une émotion réservée, contenue, mais tellement profonde, que la beauté du chant disparaissait devant l'interprétation, que l'interprétation elle-même s'évanouissait devant le sentiment.
Ce qu'elle avait produit d'effet dans cette matinée était inouï. Point de sermons qui eussent aussi profondément remué l'âme humaine. L'orgue ne rendait que des sons terrestres à côté de la voix divine de l'éminente cantatrice. Les voix travaillées et préparées des enfants et des femmes de la chapelle Sixtine eussent pâli devant la voix suave et pure de cette femme agenouillée, timide et tremblante, devant les tabernacles saints. Ce n'était pas un ange descendu du ciel et chantant ses louanges avec le calme et la béatitude de l'être qui plane dans les sphères du contentement idéal, c'était une femme, une femme de la terre, couchée sur les dalles froides, soulevant sa tête fatiguée du poids des années de misère et de doute, ouvrant les yeux à la lumière trop ardente de la foi, ouvrant son âme toute meurtrie, mais résignée, et qui, après avoir peint dans ses angoisses et son désespoir toutes les souffrances de l'âme torturée, verse à chacun le baume consolateur. Ce monde brillant, ces femmes qui avaient apporté là leurs préoccupations mesquines, leur puérilité mondaine, leur piété factice, se retirèrent émues, rêveuses, la conscience
inquiète, animées d'une ferveur et d'une piété tout autres, le cœur plein de regret, plein de pardon, plein de tendresse, plus aimantes pour l'humanité, plus ferventes dans la foi.
Dans les deux jours qui suivirent, la Griselli, ou du moins Eméreilda — car, pour nous, la brillante et éminente cantatrice est toujours la pauvre et triste enfant délaissée que nous avons suivie pas à pas dans la vie et que nous conduirons jusqu'à la tombe — avait reçu une profusion de lettres écrites sous l'impression provoquée par la cérémonie et de cartes de visite dont l'envoi avait été dicté par la plus vive sympathie.
Le soir de ce deuxième jour, cène furent ni une nouvelle lettre ni une carte de visite qui arrivèrent, mais une apparition à laquelle Eméreilda était loin de s'attendre. On annonçait la duchesse d'Abelfura. Ce nom ne rappela rien à l'esprit de la jeune fille, et, passant dans son salon, elle donna tout simplement l'ordre qu'on introduisît la visiteuse. Celle-ci entra. C'était une femme d'une grande beauté, mise avec un goût et une distinction irréprochables.
« Mademoiselle , dit- elle , acceptant le fauteuil qu'Eméreilda lui avait fait avancer, vous allez peutêtre trouver ma visite bien étrange, mais elle a été amenée par l'enthousiasme que vous avez fait naître en moi. »
Eméreilda s'inclina.
<( Oui, Mademoiselle, j'ai assisté à la messe que vous avez chantée à Saint-Roch. J'aurais pu vous écrire l'émotion que vous m'avez donnée, le sentiment d'admiration que vous avez provoqué en moi; j'ai pensé que ma lettre serait froide et peindrait peu les sentiments divers qui m'ont agitée et dont je désirais vous faire part. »
Eméreilda s'inclina une deuxième fois, et, chose surprenante pour une nature aussi enthousiaste, aussi sensible et aussi confiante que la sienne, elle resta presque froide devant un début aussi bienveillant pour elle.
Cette femme était jeune, elle était belle, presque aussi belle qu'elle; elle s'annonçait sous un titre pompeux, elle se présentait entourée de toutes les séductions mondaines, et, descendant des hauteurs aristocratiques qu'elle habitait, elle venait tendre la main à une artiste et lui dire : «Croyez à mon émotion, à mon admiration; si le sort m'a fait naître dans un monde différent du vôtre, il vous a distinguée par le génie. Toute duchesse que je suis, je viens moi-même frapper à votre porte, je viens vous dire : « Nos deux âmes sont sœurs, je vous ai comprise et je vous aime! »
Eh bien ! malgré cet assemblage de jeunesse, de beauté, de noblesse et de fortune, malgré cette démarche si désintéressée, malgré ces protestations de la plus ardente sympathie, Eméreilda resta
froide, et tous les efforts qu'elle fit pour répondre aux avances de la duchesse d'Abelfura ne montrèrent que plus l'embarras de son esprit et les réserves de son cœur.
« Madame la duchesse, dit-elle, veuillez croire combien je suis touchée de la preuve de sympathie que vous voulez bien me donner. Et vraiment, vous m'en voyez tout émue, car je songe que je n'ai rien fait pour mériter l'honneur que vous me prodiguez.
— Vous, la première cantatrice de notre époque!... J'ai beaucoup voyagé; plusieurs années j'ai suivi mon père dans ses excursions lointaines, j'ai assisté à bien des débuts, j'ai connu bien des cantatrices célèbres : j'avoue que je n'ai jamais rien entendu qui puisse vous être comparé.
— Madame, vous étiez probablement hier sous le coup d'une émotion particulière, et mon chant a répondu, sans que vous vous en doutiez peut-être vous-même, à cette émotion.
— Savez-vous, Mademoiselle, que j'étais aussi l'autre soir aux Italiens, que j'étais présente à vos succès. J'ai vu les couronnes pleuvoir sur votre tète, les fleurs rouler à vos pieds, j'ai assisté à la plus belle représentation qui se soit peut-être jamais donnée. De cet enthousiasme, de ce délire, je n'avais pas encore le soupçon. Si mon admiration avait tort, elle aurait tort avec celle de tout le pu-
blic, de ce public d'élite qui vous a couronnée et sacrée reine du théâtre. »
Eméreilda, plus embarrassée que confuse, baissa les yeux sous le regard fixe et pénétrant de la duchesse d'Abelfura. Elle n'entendait pas ses louanges, elle n'avait remarqué que son regard. Cette femme jeune et belle avait un œil noir à reflets d'acier, dont les rayons lumineux, sans éclat et sans chaleur, vous enveloppaient et vous magnétisaient. Les banalités qu'elle débitait, — banalités, car il était facile de voir qu'aucune de ses exclamations ne partait du cœur, mais que les lèvres seules s'en rendaient complices, — elle ne les lançait à bout portant sur la cantatrice que pour se faciliter les moyens de mieux la dévisager.
Il était évident que cette femme n'avait pénétré dans son intérieur que pour l'approcher, la connaître, lui parler, et que c'était un tout autre sentiment que l'admiration qui l'avait amenée.
« Mais quel sentiment, se demandait Eméreilda, quel motif peut faire agir cette femme, quel intérêt plutôt ?
— Mademoiselle, disait celle-ci, ce n'est pas, du reste, la première fois que nous nous rencontrons; pour ma part, je me rappelle très bien avoir déjà eu ce bonheur.
— Moi, je ne m'en souviens pas, Madame la duchesse, dit Eméreilda sèchement.
— C'était à Honfleur, à la côte de Notre-Damede-Grâce.
— A la chapelle, peut-être ?
— En effet.
— Je vous demande bien pardon, Madame la duchesse, mais vous m'avez mise sur la voie, et je me rappelle maintenant dans quelle circonstance j'ai eu l'honneur de vous voir.
— Vous voyez bien.
— Il n'est pas étonnant, Madame la duchesse, que j'aie eu tant de peine à me rappeler vos traits. Si humble que je sois aujourd'hui près de vous, j'étais alors bien peu de chose, une pauvre fille perdue dans la foule et que nul regard n'allait chercher.
— Vous vous trompez, Mademoiselle, et la meilleure preuve, c'est que je vous ai remarquée et que vos traits d'alors sont encore présents à ma mémoire.
— Cependant, Madame la duchesse, j'étais, à cette époque, si peu éloignée du reste, bien petite et bien humble ; ma pauvreté n'avait d'égale que mon obscurité.
— Vous ne vous doutiez peut-être pas que vous seriez un jour une grande cantatrice ?
— En effet, Madame la duchesse, dit-elle, j'étais loin de soupçonner un tel accroissement dans ma position.
— Que faisiez-vous alors?
— Mais j'étais, Madame, une simple ouvrière ; j'habitais Honfleur.
— Vous n'étiez pas malheureuse ?
— La Providence, Madame la duchesse, n'abandonne jamais les plus humbles de ses enfants. »
Il serait fastidieux de reproduire ici l'entretien complet qui eut lieu entre la duchesse d'Abelfura et Eméreilda. Cet entretien, qui dura une grande heure, roula presque entièrement sur le passé de la jeune fille, passé auquel nos lecteurs ont assisté.
Eméreilda, il est vrai, ne répondait que par monosyllabes et avec une réticence bien visible; mais la duchesse d'Abelfura déployait à son tour tant d'insistance et interrogeait avec tant d'habileté, qu'elle arrivait à faire parler la jeune fille et à savoir ce qu'elle désirait.
« Votre père est donc mort? disait-elle.
— Ma mère et moi nous l'avons supposé.
— Mais, Mademoiselle, on ne se contente pas de supposer ces sortes de choses, il faut qu'on en soit certain ; l'incertitude, ici, n'est pas permise.
— Nous n'avions aucun moyen de nous assurer du fait. Ma mère était mourante.
— Et vous ?
— Je n'étais qu'une enfant,
— Mais depuis ?
— Depuis, je n'ai pas toujours été heureuse, je n'habite Paris que depuis peu de temps.
— Alors vous n'avez jamais cherché ?... »
Ici, Eméreilda regarda la duchesse, et elle aussi essaya de lire dans les profondeurs de son regard.
« Mais quel intérêt cette femme peut-elle avoir à me questionner de la sorte? » se demanda-t-elle encore.
Elle résolut de répondre d'une manière évasive et de faire tous ses efforts pour donner un autre cours à la conversation. Aussi, à une question très directe de la duchesse d'Abelfura, qui interrogeait Eméreilda sur le milieu dans lequel elle vivait, celle-ci répondit par une autre question.
« Comment se fait-il, lui dit-elle, que vous m'ayez remarquée ?
— De quel jour parlez-vous, Mademoiselle?
— Mais du plus beau de votre vie.
— Du plus beau ?
— Sans doute, et c'est ce qui m'étonne, que dans un jour comme celui-là, vous, Madame la duchesse d'Abelfura, si superbement entourée, vous ayez remarqué une pauvre fille comme moi.
— C'est que, voyez-vous, Mademoiselle, il y a en vous quelque chose qui frappe, qui séduit, qui fascine, j'oserais dire. Les femmes ne doivent pas pouvoir vous regarder sans jalousie, et les hommes sans amour.
— Madame...
— Oh! permettez-moi de vous dire cela, Mademoiselle, je suis une vieille femme, moi, dit la duchesse en minaudant, j'ai un mari, j'ai le droit de tout dire. »
Et suspendant sa phrase, comme si elle eût attendu une réflexion de la jeune fille :
« Un mari, savez-vous ce que c'est? Non... je suis folle. Eh bien! je vais vous le dire : c'est un être détestable que la nature vous donne, ou plutôt la société, pour vous rendre malheureuse.
— Mais, Madame, votre mari doit vous aimer, vous êtes jeune, vous êtes belle...
— Je suis belle! que savez-vous de ma beauté? les hommes ne voient point avec les mêmes yeux que nous. Vous dites que mon mari doit m'aimer ; savez-vous où il est en ce moment?... dans quelque cabaret du boulevard, à la Maison d'Or, au café Anglais, à son cercle où dans quelque misérable taverne d'un monde interlope et infâme, au milieu d'hommes corrompus comme lui et de femmes licencieuses. C'est là qu'il dépense sa vie et qu'il m'oublie.
— Mariés depuis si peu de temps, et déjà si éloignés l'un de l'autre !
— Si peu de temps!... » •
Et la duchesse d' Abelfura se saisissant des mains d'Eméreilda, les pressa avec chaleur.
« Pauvre enfant ! dit-elle, comme elle ignore tout de la vie ! . . . Mais vous ne savez donc point que tous les hommes se ressemblent, qu'ils nous détestent, qu'ils nous méprisent, qu'ils ne viennent à nous que pour avoir le droit de nous haïr. Tous, tous sont ainsi, le duc d'Abelfura, les autres, Baggiani !
— Baggiani! dit Eméreilda, relevant la tête, étonnée, et interrogeant la duchesse du regard. Que me veut donc cette femme? Pourquoi prononce-t-elle ce nom? A-t-elle donc déjà lu au plus profond de mon cœur? »
L'entretien s'était longtemps continué encore, et Eméreilda avait eu beaucoup de peine à se maintenir devant la duchesse d'Abelfura. C'était une grande dame. Rien de terrible comme une grande dame : naissance, instruction, éducation, aplomb, science acquise dans le monde, finesse et ruse de la femme, distinction, habileté, elle a tout ; quand la nature lui a refusé le cœur, c'est un monstre. Pas d'hommes qui puissent rivaliser avec elle. Toute petite/ on l'a prêchée, on lui a dit : « Méfietoi du monde, et, pour que tu sois forte, apprends ceci, puis cela. Tu seras belle, il faut aussi que tu sois instruite, non seulement de cette instruction banale qui consiste à savoir dans quelle contrée est située telle ville et avec combien de lettres il faut écrire tel mot, mais de cette instruction large, étendue, qui te permettra d'entrer dans la lice tout
armée et te fera de taille à pouvoir lutter avec les plus fortes. Tu seras belle : il faut aussi que ton attitude impose, que ton regard soit d'aigle et de gazelle pour autour de toi dominer et séduire. Quand l'esprit ou la science te feront défaut, tu te tairas, et ton visage froid et fier, qui parfois voudra bien se dérider, donnera tort à ceux mêmes que tu ne comprendras pas. Si tu n'es qu'une poupée, tu seras bien confectionnée, et sur ressorts si flexibles, que l'on s'inclinera devant toi avant de t'avoir même entendue. »
La grande dame, c'est l'omnipotence. Si elle est vraiment grande dame, tout tremble devant elle ! C'est elle qui fait les succès, les réputations; c'est elle qui permet la gloire aux uns et condamne les autres à l'obscurité. C'est elle qui du néant fait jaillir la lumière et sait faire naître le ridicule. Le ridicule tombé des lèvres roses d'une grande dame tue net la victime. Si c'est un artiste, il ne s'en relèvera plus. Si c'est un écrivain, ses livres deviennent la proie du bouquiniste. Si c'est un homme du monde, il est exilé des salons. Jeune, il ne se mariera pas. Vieux, sa parole ne sera pas écoutée. Fat, s'il est jeune; radoteur, s'il est vieux. Les femmes seules entre elles s'attaquent et en reviennent. Toutes ont bec et ongles, et se défendent avec la même ardeur qu'elles ont mis de violence à se déchirer. Les hommes subissent l'attaque, et n'ont
de bouche que pour le silence, jusqu'au jour où la grande dame, descendue de son piédestal, donnera prise. Mais elle descend rarement du socle de pierre, la grande dame. Malheur à qui déplaît à ces reines du monde moderne ! Malheur aux hommes trop froids, trop indifférents! Malheur aux hommes trop polis, trop empressés! Souriez-leur et ne les regardez pas. Qu'elles sachent bien que vous les admirez, que vous pensez à elles, qu'elles occupent tout votre esprit, tout votre cœur ; mais que rien ne se lise sur votre visage, que rien ne se trahisse dans vos paroles. Elles sont trop femmes pour qu'on ne les remarque pas; elles sont trop grandes dames pour qu'on le leur fasse sentir.
Mais Eméreilda était femme, et n'avait point peur. Il y avait là une haine qu'elle devinait. Voilà tout. Alors même que la duchesse la complimentait le plus, elle se disait: « Cette femme me hait.» Femme, eMe avait reçu en naissant le don de sa race. Elle pressentait ce qu'on ne lui disait pas. Elle savait ce qu'on lui taisait. Puis, pourquoi ce nom de Baggiani jeté au milieu de l'entretien ?
Quand Eméreilda eut congédié la duchesse d'Abelfura, elle resta longtemps mélancolique et pensive.
Tout l'inquiétait. Depuis qu'elle était sur la terre, il semblait qu'elle était le jouet des événements et des courants humains. Chaque jour de sa vie avait
été marqué par une halte douloureuse ; elle était presque heureuse alors, et elle voyait tout noir autour d'elle.
Quand longtemps on a été accablé par le sort, on se résigne difficilement au bonheur. Qui a été mordu par la vipère ne croit plus à sa grâce et à ses caresses. Les épines, pour être plus cachées que les fleurs, ne piquent que davantage la main imprudente. On eût dit à Eméreilda : « Vous êtes jeune, belle, riche, adorée, admirée, enviée, » — qu'elle l'eût nié. Pour elle, ce n'était qu'une apparence de bonheur; les chagrins l'attendaient sur le seuil. Malheur à qui a été trop frappé... le doute prend la place de toutes les illusions. Sa richesse de la veille, elle la méprisait. Elle avait travaillé des jours entiers et de longues nuits pour gagner vingt sous, et on jetait des poignées d'or à ses pieds pour quelques sons qui s'échappaient sans effort de sa poitrine. Était-ce possible, croyable, vrai? Elle avait pâli sous d'obscurs travaux d'aiguille, et elle apparaissait aux lumières, au milieu d'une foule fiévreuse qui l'accueillait avec frénésie.
C'était de l'enthousiasme quand on l'apercevait; du délire quand elle élevait la voix. Pouvait-elle croire à cela? Elle avait vécu dans l'ombre, profondément délaissée et toujours humiliée. Derrière elle, on disait : « Quelle femme! quelle artiste! quelle beauté ! quel génie ! »
Bizarrerie du sort! Elle accusait le songe, elle assurait qu'elle rêvait, et qu'elle allait bientôt se réveiller dans sa petite mansarde du Havre, où il faisait froid, où elle avait faim ; dans ces rues pleines d'étrangers, de gens indifférents et de visages égoïstes.
Puis, était-elle vraiment heureuse? Ici, nous touchons à une des plus hautes périodes de la vie de cette femme étonnante. Ce n'est pas du roman que nous racontons, c'est l'histoire d'une femme de cœur. Ce n'est pas notre faute si cette femme est un type idéal ; si, dans la prospérité comme dans le malheur, elle est toujours restée la digne élève du prêtre honnête homme qui l'avait élevée...
A tous ceux qui s'approchaient d'elle, elle répondait : « Venez, vous tous qui avez faim, qui avez froid, qui avez soif d'une place moins humble, d'un petit coin au soleil de la célébrité ; venez, j'ai été comme vous, j'ai souffert aussi, nous sommes sœurs, je vous comprends et je vous aime. »
On racontait déjà d'elle des actes éclatants et des petites actions bien simples à faire pleurer les plus froids. Sur chacune de ses représentations, il y avait la part du pauvre, et ce n'était pas la moins large. Elle-même allait dans les quartiers ouvriers et portait son obole. Elle s'informait des vieillards infirmes, des mères malades, des femmes dans la peine, des enfants orphelins. Quand les directeurs,
qui couraient après sa renommée naissante, versaient dans ses mains des liasses de billets de banque, elle en éparpillait une partie pour les besogneux et les souffreteux. Personne n'osait lui dire: « Vous avez tort; » Baggiani se taisait, lui aussi, et souriait ou pleurait. C'étaient deux cœurs d'or, tous deux trop faits peut-être pour se comprendre. Un jour, elle avait entendu une jeune fille qui pleurait. Elle était ravissante, l'enfant, et ses larmes étaient si grosses, qu'on ne lui voyait plus les yeux, qu'elle avait très beaux. Eméreilda avait eu pitié de ces yeux-là. « La cause de ce chagrin? » avait-elle demandé. Il s'agissait d'un fiancé, que le sort faisait soldat, et que la loi appelait dans quelques jours sous les drapeaux. Eméreilda voulut voir le futur guerrier. Il était tout triste, tout peiné. Son cœur, qui avait parlé trop tôt, avait refoulé en lui toute ardeur belliqueuse. Il aimait la guerre dans les livres. L'odeur de la poudre l'enivrait à distance. Les rêves de l'épaulette n'avaient jamais troublé son sommeil. Il partait, parce qu'il le fallait, parce que, ouvrier, sa paie de chaque semaine, qui avait suffi à aider sa famille, n'avait pas été assez forte pour constituer la grosse somme nécessaire pour acheter un remplaçant. C'était toute une famille dans les larmes; mais que faire à cela'? Deux mille francs pour l'ouvrier, c'est le Pérou, — et le Pérou, quand ses ruisseaux charriaient des
paillettes d'or. Il n'y a plus de ruisseaux ainsi, maintenant. La rapacité les a mis à sec. Il fallait bien se résigner. On se résignait aussi, mais' la fiancée faisait peine à voir. Sept ans à attendre, c'était
la mort ou l'oubli. « Autant mourir tout de
suite, » disait-elle.
Eméreilda avait écouté ces plaintes et vu ces larmes. Elle avait appris que partout il y a des sanglots et des douleurs, et que l'ouvrier qui part soldat, faute d'une misérable somme, est plus à plaindre que le père de famille qui se lamente de n'avoir pas un million à donner à sa fille qu'il adore. Puis, Eméreilda, qui avait déjà vu bien des misères, sans compter la sienne, fut surtout touchée de celle-là. Ils s'aimaient. Il y avait donc des gens qui s'aimaient, qui se disaient: « Nous nous aimons ; » qui s'ouvraient leur cœur et s'épanchaient doucement; qui riaient et pleuraient ensemble; dont les secrètes pensées s'échangeaient et se répondaient comme un écho discret. Elle fit venir la jeune fille et la pria de venir l'entendre un soir qu'elle donnait une représentation. Puis, dans un entr'acte, alors que la foule en délire s'enivrait du bruit de ses applaudissements, elle la fit appeler dans sa loge, et, lui remettant un coffret ravissant, merveille de l'art et présent d'un dilettante enthousiaste, elle lui dit : « Gardez ce coffret en souvenir de moi, et, avec ce que vous trouverez dedans,
achetez la liberté de votre fiancé, et faites-en un mari. Vous ne saurez jamais tout le bonheur que je vous devrai de m'avoir donné l'occasion de vous rendre heureuse. »
Un autre soir, qu'elle rentrait chez elle, après un de ces immenses succès qui rendent folles et orgueilleuses les âmes vaniteuses, tristes et bons les cœurs élevés, elle entendit les sanglots sourds d'un enfant. Elle descendit de sa voiture, et alla à lui. C'était dans un quartier riche ; mais la soirée était avancée, la rue déserte. L'enfant était assis sur une borne, et regardait sans voir, en pleurant beaucoup.
« Qu'as-tu, petit? lui dit- elle de sa voix douce comme celle d'un ange.
— J'ai froid, dit-il, interdit à la vue de la belle dame. »
Elle le regarda.
« Froid? fit-elle, oh!... »
Elle sourit de miséricorde à la vue de tant de misère. Elle sourit, parce qu'elle pensa aux vêtements qu'elle pouvait donner, et qui allaient chasser le froid qui glaçait les membres de ce petit être.
C'était en hiver, le vent soufflait violent et dur. La neige avait tombé le matin et avait durci le pavé. Et pour tout vêtement, alors, le petit avait un pantalon rapiécé, et un haillon en forme de veste.
« Puis, j'ai un peu faim, ajouta-t-il en tremblant.
— Ah ! fit Eméreilda, comprimant les battements de son cœur. Depuis quand as-tu mangé?
— Il me restait du pain d'hier, mais j'ai eu déjà faim ce matin. »
Elle prit le petit par la main et l'attira à la lueur du réverbère. Elle vit alors bien mieux le petit être. Il était haut comme la main, et avec cela bonne figure. Il avait peut-être six ans, pas davantage. De grands yeux étonnés, un front haut avec des boucles de cheveux blonds qui tombaient pêle-mêle comme ils voulaient, et cachaient son joli visage tout doux et tout sympathique.
Elle eut une larme d'or qui brilla à ses cils et qu'elle chassa bien vite.
« Où demeures-tu?
— Mais... je n'ai pas de maison, Madame.
— Tu couches bien quelque part?
— Je vais vous dire, on m'a mis dehors.
— Et où coucheras-tu, ce soir ? »
L'enfant fut bien surpris. Il n'avait pas Songé où il coucherait.
Elle lui prit la tête; de sa main douce et blanche comme celle d'une fée, elle écarta les cheveux et voulut voir clair dans le visage de l'enfant.
« Ta maman?
— Mais elle est morte, Madame.
— Morte!... Ah !»
Et la Griselli, non, Eméreilda, sentit son cœur se
serrer. Elle savait ce que c'était qu'une mère morte. « Oui, Madame, morte, il y a deux mois. Le médecin a dit qu'elle s'était mal soignée; alors...
— Alors?...
— On l'a enterrée... là-bas, au bout de la rue; il y a un cimetière où on met beaucoup de monde. »
C'était un cœur solide qu'Eméreilda, elle ne trembla pas, et elle dit :
« Ton père ?
— Mon papa?
— Oui. »
L'enfant pleura bien fort.
Il y eut un silence, puis alors il dit :
« On l'a emmené, Madame, hier, des hommes
que je ne connais pas. Je crois qu'on l'a mis en
prison.
— En prison ?
— Oui, Madame, il paraît qu'il avait faim et que c'est défendu d'avoir faim. Il a peut-être fait du maj à quelqu'un, car il a dit en partant... »
L'enfant pleurait.
« Parle, mon ami.
— Il a dit : Bah! petiot, c'est fini, nous ne n ous reverrons plus. J'en ai pour cinq ans, et je serai mort avant. Ne reste pas là. Ils te prendraient aussi. Cours chez ta cousine Charlotte; elle est bonne fille, et, comme elle aimait ta mère, elle fera peut-être quelque chose pour toi.»
Alors, Madame, j'ai couru, j'avais peur des hommes ; mais ma cousine Charlotte m'a mis à la porte, parce qu'elle dit que mon père est un coquin.
— Et alors?
— Et alors, Madame, j'ai marché depuis hier, puis me voilà; mais je suis bien fatigué, et je m'ennuie beaucoup. »
Eméreilda n'avait pas attendu la fin des confidences de l'enfant. Elle avait fait approcher sa voiture, et dissimulant son émotion, lui avait dit : « Monte là- dedans.
— Je veux bien, » avait répondu le petit être, qui ne s'était pas fait prier. »
Eméreilda avait compris tout d'un coup le roman sombre que le hasard éclairait pour elle d'une lueur sourde. Ménage misérable, mère morte à la peine, mari débauché et déshérité, cour d'assises, galères, enfant abandonné, perdu, jusqu'à l'heure où la justice, dans son impitoyable protection, allait l'arracher de la rue pour l'élever à la dure école de l'enfant trouvé.
Son parti était pris. Elle se dit : « On m'a sauvée, moi, comme cela ; je sauverai ce petit être-là. » Elle le fit souper à côté d'elle, et l'enfant, émerveillé, ne sut comment remercier sa protectrice. Il s'endormit, il tombait de fatigue. Le lendemain, elle l'habillait, l'entourait de soins et prenait des informations. Quelques jours après, il était dans une bonne
pension. Eméreilda payait pour lui et s'engageait, non seulement à tous les frais qu'allait nécessiter une si nouvelle existence, mais à servir de tutrice... de mère à l'enfant que le hasard, si étrange, avait jeté sur ses pas.
Mais Eméreilda était-elle heureuse? avons-nous dit. — Non. Elle avait senti poindre dans son cœur un sentiment immense qui avait grandi, qui s'était développé. Ce sentiment, qu'elle avait si longtemps ignoré, avait pris avec le temps des proportions considérables. Elle l'avait combattu. Et plus elle l'avait combattu, plus elle avait lutté contre lui, plus il avait pris racine, plus il s'était implanté, plus il s'était rendu maître d'elle et l'avait dominée. Elle aimait. Entre Baggiani et elle, que se passait-il donc ? Baggiani venait régulièrement voir Eméreilda ; Eméreilda acceptait les visites de Baggiani. N'était-ce pas son protecteur? Au théâtre, ils paraissaient ensemble, et, dans la pensée, on les détachait peu l'un de l'autre. Le public les avait crus quelquefois mari et femme ; les artistes du théâtre les disaient amant et maîtresse. Quelquesuns, plus perspicaces, savaient et voyaient qu'aucune relation n'existait entre eux que celle d'une bonne camaraderie: Baggiani était un père, un frère et un ami pour Eméreilda ; rien de plus. Avec le temps, son rôle avait changé, du reste, et était devenu secondaire. Protecteur d'abord, en effet,
professeur ensuite, il était à l'heure présente un camarade.
Cependant il y avait eu un temps où son langage trahissait l'affection la plus tendre. On eût pu croire, affirmer qu'il était épris de son élève. Peu à peu il avait ouvert le cœur de la naïve jeune fille et y avait déposé le germe des passions de la terre. Elle n'y pensait pas, elle. André avait en vain cherché à faire battre ce cœur : rien n'avait vibré ni répondu à son appel. Mais Baggiani était artiste, il avait la parole persuasive. Eméreilda avait compris, senti; elle aimait. Mais, chose étrange... Baggiani était devenu plus froid et plus rare. Son langage avait changé. C'était toujours l'homme respectueux, bon, dévoué, zélé, prêt à tous les sacrificespour elle, ne demandant qu'à s'effacer pour la placer au premier rang; mais il paraissait contraint, gêné, embarrassé en sa présence. On eût dit qu'il souffrait, qu'il avait hâte de la fuir, qu'il ne l'aimait plus de la même affection, qui, malgré lui, s'était plusieurs fois trahie.
Et Eméreilda l'aimait à en mourir.
Ce qu'elle souffrit alors, vous seules le savez, femmes qui avez aimé l'ingrat qui vous a torturées et qui n'a pu vous comprendre. Vous deviez attendre. Attendre des jours, des mois, des années, des siècles... toujours... qu'il voie, qu'il parle, qu'il se déclare... et mourir avec les sanglots dans le cœur.
Et Baggïani se taisait. Pourquoi avait-il troublé ce cœur, si calme auparavant? Pourquoi l'avait-il déchiré ? Pourquoi le torturait-il à plaisir? Mystère insondable. Eméreilda était trop vertueuse et trop fière pour aller au devant d'une explication. Elle se contentait de souffrir en silence. Mais les jours se passaient pour elle terribles et implacables, et ses nuits, autrefois si douces et si tranquilles, devenaient des nuits d'insomnies, de larmes et de regrets.
Un soir il se fit annoncer chez elle. Sous prétexte d'un voyage, qu'Eméreilda avait su mensonger, il avait disparu depuis plusieurs jours. Elle se demanda si elle devait le recevoir. A quoi bon prolonger ses souffrances et laisser à cet homme le droit de remuer le couteau dans la plaie de son cœur? Moitié par reconnaissance, moitié par un sentiment plus violent et plus fort que sa volonté, elle céda.
« Qu'il entre! dit-elle.
— Mon Dieu ! s'écria-t-elle aussitôt qu'elle l'aperçut, qu'avez-vous ? Gomme vous êtes pâle ! . . .»
Il se défendit.
Puis, après avoir échangé quelques mots contenus, Baggiani parut prendre un parti :
« Eméreilda, dit-il, depuis quelques mois, toute ma conduite a dû vous sembler bien étrange ?
— Baggiani, répondit Eméreilda, je sais que vous
êtes le plus honnête des hommes. Or, tout ce que vous faites, toutes vos actions doivent être calculées et pesées pour le bien. Je n'ai pas le droit de m'initier dans votre vie, mais je suis certaine d'avance que vous n'avez jamais rien fait par caprice, mais tout avec le bon sens que vous puisez dans votre raison et dans votre cœur.
— Oh ! merci, Eméreilda ! » s'écria Baggiani. Et mettant un genou à terre devant la jeune fille : « Eméreilda »
Sa voix était tremblante, son front tout pâle. « Je vous aime!... » dit-il.
A son tour, Eméreilda pâlit.
« Vous m'aimez? dit-elle.
— A mourir pour vous !... et je vous demande de m'accorder. . . »
Elle pâlit.
« Prenez garde à ce que vous allez dire.
— Mais je sais ce que je vais dire, et n'ai rien h craindre que votre refus.
— Parlez donc, fit-elle d'une voix trop troublée pour être mesurée.
— Je vous demande de m'accorder votre main, Eméreilda.
— Mon ami!... »
Eméreilda, pour toute réponse, tombait dans les bras de Baggiani, et tous les deux versaient des larmes de joie.
« Est-ce bien vous que j'entends ? s'écria la jeune fille.
— Je ne vous suis donc pas indifférent, Eméreilda ?
— Pouvez-vous le demander ? Mais je vous aime, mon ami, je vous aime, fit-elle en relevant la tête et montrant son visage noyé de larmes, je ne crains pas de l'avouer, moi ! Il y a longtemps que j'ai fait le serment de ne jamais être à un autre que vous.
— Oh ! ne me rendez pas si heureux. » Durant un temps assez long ils s'abandonnèrent
à la joie. Mais un moment arriva où un nuage passa, et l'horizon s'assombrit.
« Qu'avez- vous encore? dit Eméreilda qui pâlit, vous voilà tout triste.
— Non, fit-il, faisant de vains efforts pour dissimuler sa tristesse et les noirs pressentiments qui l'agitaient. Eméreilda, vous avez accepté d'être ma femme ; il faut que vous connaissiez toute ma vie.
— A quoi bon? dit Eméreilda, ne sais-je pas qui vous êtes, puisque je connais votre cœur?
— Il y a quelquefois des mystères effrayants dans la vie d'un homme, et je vous dois toute la vérité. Mais vous ne connaissez rien de mon passé.
— Vous savez tout du mien. En est-il plus joli?
— Et s'il y avait dans ma vie une page toute de larmes et de sanglots ?
— Nous pleurerions ensemble.
— Et si c'était une page de sang ?
— Ensemble nous l'effacerions.
— Ne savez -vous pas qu'il y a des taches de sang qu'on n'efface pas? Le sang, plus on essaie de le laver et plus il reparaît. Ma vie si brillante, Eméreilda, a des lueurs douteuses et des ombres épaisses. Pour devenir ma femme, il faudra avec moi descendre dans ces ténèbres.
— Je vous y suivrai, Baggiani.
— Mais si l'antre est trop profond ?
— Nous F éclairerons de notre amour. »
Il y eut un instant de silence que Baggiani rompit le premier.
« Eméreilda, dit-il, ce soir je pars pour l'Italie, et dans quinze jours je saurai ce que je devrai espérer.
— Doutez-vous donc ?
— Oh! jamais de vous, Eméreilda, mais de la possibilité du bonheur. »
Le soir, Eméreilda, devenue la Griselli jouait, aux Italiens, et obtenait un de ces prodigieux succès auxquels le public l'avait habituée. Sur la scène, sa voix éloquente avait des accents vertigineux. C'était la grande cantatrice. Son jeu était aussi remarquable que son chant. C'était la grande comédienne. Mais, rentrée dans la coulisse, une fois dans sa loge, elle redevenait sombre, triste et mélancolique.
Et tout bas elle s'accusait : « Hier, se disait-elle, j'avais raison d'être triste, je ne l'a-vais pas revu depuis plusieurs jours. Il me fuyait, je croyais qu'il! ne m'aimait pas, qu'il ne m'avait jamais aimée- et qu'il n'avait jamais songé à moi. Mais, aujourdfhuij, c'est différent. Il m'aime, il me l'a dit5 il me l'ai juré ; il a fait plus, il m'en a donné la preuve la plus, palpable, il m'a offert d'être sa femme. Oui, se disait la pauvre fille, c'est vrai, tout cela, mais pourquoi est-il resté si sombre? S'il m'aime, il doit toujours ambitionner mon amour. Pourquoi est-il resté presque froid en entendant mon aveu? S'il m'aimait, il se serait réjoui, il aurait montré un bonheur inexprimable. »
Alors Eméreilda se rappela les moindres paroles de son fiancé et devint toute tremblante.
« Oui, dit-elle, il a parlé de mystères, de drame, de larmes, de sang. De sang... qu'a-t-il donc voulu dire? Oh! je ne doute pas de lui, c'est l'homme que je sais, que je connais ; mais a-t-il, lui aussi, dans son existence, eu de ces drames terribles qui brisent toute une carrière et qui toujours obscurcissent l'avenir ? »
Elle fut prise soudain d'une mortelle épouvante.
« Pourquoi ne l'ai-je pas interrogé? se dit-elle. Pourquoi l'ai-je laissé s'éloigner ainsi ? J'aurais dû lui dire : « Au nom de notre amour, parle, répondsmoi. Ne t'en va pas ainsi, je ne le veux pas, je te
le défends. Si tu m'aimes, ne me quitte pas "sans avoir juré à mes genoux de revenir bien vite ! » Mais, j'ai été froide, indifférente, étrange comme lui. »
On l'appela en scène. Elle y apparut toujours superbe, éloquente, dominant de sa voix mélodieuse l'auditoire enthousiaste. Mais quand elle rentra dans sa loge, elle était pâle, faible ; on crut qu'elle allait s'évanouir. « Jamais- elle ne pourra finir la représentation, dit-on. » Elle tranquillisa chacun par un geste et par une parole. « Allez, dit-elle, je réponds de tout. » Au même instaut on lui demanda, si elle pouvait recevoir Baggiani, qui se présentait,.
« Lui! s'écria-t-elle, qu'il entre l
*=*■ Vous n'avez pas dix minutes.
— Je serai prête, dites que je jouerai, qu'on ne retarde rien ; je suis forte. »
Baggiani entra. Il était en costume de voyage, vêtement de velours noir, besace passée en bandoulière.
« Je viens encore une fois vous faire mes adieux! dit-il.
— Tes adieux! » s'écria-t-elle, Et elle se jeta à son cou, lui prit la tête et l'embrassa,
Sa loge était ouverte, et les artistes, connaissant sa réserve habituelle, parurent étonnés de cet abandon soudain.
« Messieurs , dit-elle , je vous présente mon fiancé, mon mari ! N'est-ce pas, Baggiani ?
— Oui! » dit-il, pâle comme un marbre. Et alors elle l'entraîna au fond de la loge.
« Baggiani, dit-elle, je t'aime depuis le premier jour que je l'ai vu, et Dieu sait si jamais tu l'eusses appris, si tu n'avais pas parlé. — Aujourd'hui, ton aveu me donne le droit de t'ouvrir mon cœur tout entier, de ne rien te cacher, de crier tout haut mon amour — car il est pur, mon amour ! Je t'aime, parce que tu es beau, superbe, généreux, parce que tu as l'âme éloquente et sublime !...
— Parce que tu m'aimes, dit Baggiani, et que tu es pleine d'indulgence pour l'homme dont tu n'entrevois que les côtés brillants.
— Écoute, dit Eméreilda, tu vas partir, et moi, je vais disparaître pour n'appartenir qu'à la foule qui m'attend : jure-moi que tu vas revenir.
— Jeté le jure.
— Que tu m'aimes...
— Oh! Eméreilda, à mourir pour toi!
— Eh bien ! écoute : tu as parlé de mystère... je t'aime, moi aussi, et mon amour est absolu et dévoué. Quoi qu'il arrive... serais-tu... quoi?... un assassin...
— Tais-toi !
— Je suis ta femme devant Dieu !
— Tais-toi !
— Aurais-tu volé, pillé, tué... que sais-je'?... toi, le plus grand des hommes, je te fais le plus infâme
et le plus lâche, et je te crie : « Je t'aime, et je suis à toi... à toi toujours, Baggiani!... »
La sonnette du théâtre vibra.
« Adieu, Eméreilda ! » cria Baggiani, pâle sous son vêtement noir, et tendant ses bras à la cantatrice.
Elle s'y précipita et y resta suspendue plusieurs minutes. La toile se levait. Elle quitta les bras de Baggiani pour courir sur la scène, et jouer un autre rôle que celui qu'elle jouait pour la première fois de sa vie.
« Je compte les secondes ! lui cria-t-elle, presque déjà sur la scène.
— Et moi, dit Baggiani, d'une voix douloureuse et poignante, les destinées qu'il me faut briser avant d'arriver jusqu'à toi ! »