‹ Confession d'une jolie femmeChapitre 13 sur 18 · LA FEMME AU THÉÂTRE · texte numérisé non relu

LA FEMME AU THÉÂTRE

La Griselli était donc rentrée en scène. Et pendant qu'elle chantait, que la foule haletante était suspendue à ses lèvres, que des mains enthousiastes préparaient des bouquets pour les jeter à ses pieds, elle ne voyait personne, ne s'entendait pas elle-même; elle pensait... non à son rôle, mais à lui. Pourquoi ne jouait-il pas avec elle ce soir-là?... Quels succès ils eussent remportés tous deux. Dans ce duo d'amour qu'elle chantait avec un inconnu, avec un indifférent, comme elle eût été meilleure, comme elle eût atteint au sublime de l'art avec Baggiani!... Baggiani... cet homme était devenu +out pour elle. Elle l'aimait depuis longtemps, sans ' ' avoué jamais, longtemps sans l'avouer à elle-

l'avon . ^e masque était levé, elle avait parlé?

même; mais, . ^ amour.

ejle avait, crié sQi* .

Il avait parlé, lui aussi, et l'immense amour était partagé. Qu'avait-elle à craindre désormais?... elle aimait. Les questions d'art, si importantes pour elle, étaient reléguées au second plan. Quant aux questions de gloire, de fortune, de position, elle n'y songeait guère... elle aimait. On l'applaudissait, on l'eût sifflée... elle aimait. Le monde entier eût croulé à ses pieds... de l'auréole qui la couronnait, on l'eût dépouillée... sa gloire naissante se fût obscurcie... sa fortune brillante se fût éclipsée... elle aimait ! . . .

« Sublime amour, écrit-elle à la trentième page du deuxième volume de sa confession : sublime amour que j'ai ignoré pendant tant d'années, tu m'as ressuscitée. Dieu m'a accordé tous les biens, et dans une longue misère et le cruel abandon de ma jeunesse, tu as veillé sur moi. Tu as donné à mon enfance une mère que j'ai peu connue, mais dont le souvenir a brillé comme une lueur divine dans ma vie tourmentée ; tu m'as donné un ami, un saint prêtre qui a étendu sur mes jeunes années une main protectrice et a versé dans mon cœur des trésors de résignation et de dévouement. Et enfin, à l'heure où la nature se transforme et où le cœur s'éveille, tu fais briller à mes yeux le bonheur éternel ! ... »

Il semble qu'on ait tout épuisé sur l'amour et que le philosophe n'ait plus rien à dire. C'est une

erreur grande. L'amour est comme l'arbuste que l'automne dépouille de ses feuilles et qui à chaque printemps renaît plus grand, plus fort et plus beau. Le sujet est inépuisable. Mais s'il est puissant chez l'homme, il est plus divin chez la femme. L'homme peut aimer plusieurs fois dans sa vie ; la femme n'aimera qu'une fois.

Aimer plusieurs fois l'homme... oui; et c'est en cela que la femme est supérieure.

Et cependant cette parole de l'antiquité a retenti : Sub viri potestate eris et ipse domindbitur lui. « Tu seras sous la puissance de l'homme, et il sera ton maître absolu. » — « Honorez les femmes, dit Schiller, elles sèment des roses célestes sur le cours de notre vie ; elles forment les nœuds fortunés de l'amour, et, sous le voile pudique des grâces, elles nourrissent d'une main sacrée la fleur immortelle des nobles sentiments. »

« Les hommes ne connaissent pas les femmes sous un autre nom que sous celui du beau sexe, dit Bernardin de Saint-Pierre ; mais, s'il est seulement beau pour ceux qui n'ont que des yeux, il est encore, pour ceux qui ont un cœur, le sexe générateur qui porte l'homme neuf mois dans ses flancs au péril de sa vie, et le sexe nourricier qui l'allaite et le soigne dans l'enfance. Il est le sexe pieux qui le porte aux autels lorsqu'il vient de naître ; il est le sexe pacifique qui ne verse point le sang de ses

semblables ; le sexe consolateur qui prend soin des malades, et qui les touche sans les blesser. » Et Lamartine : « Il y a une femme à l'origine de toutes les grandes choses. » Et Balzac : « La femme est l'être le plus parfait entre les créatures ; elle est une création transitoire entre l'homme et l'ange. » Et Chateaubriand : « Sans la femme, l'homme serait rude, grossier, solitaire; il ignorerait la grâce, qui n'est que le sourire de l'amour. La femme suspend autour de lui les fleurs de la vie comme ces lianes des forêts qui décorent le tronc des chênes de leurs guirlandes parfumées. » Oui, affirmons-le avec Sainte-Foix : le cœur de la femme est un abîme d'amour. Il sait à la fois et s'élever vers ce qui est plus haut que lui, pour l'admirer et le vénérer, et se pencher vers ce qui est plus près de lui, pour l'aimer et le chérir ; s'incliner vers ce qui est plus bas, pour l'appuyer et le soutenir. La femme a un sourire pour toutes les joies, une larme pour toutes les douleurs, une consolation pour toutes les misères, une excuse pour toutes les fautes, une prière pour toutes les infortunes, un encouragement pour toutes les espérances. Et si Eméreilda souffrait, comme souffrent tous ceux qui attendent, et dont l'espoir n'est pas sans être mélangé d'une certaine amertume, elle était heureuse, elle pensait à Baggiani ; elle se disait : « Il m'aime, bientôt nous serons réunis. » Le soir de son départ, elle

s'endormit presque calme ; le lendemain, elle se leva presque souriante. Elle lui avait demandé : « M'écrirez-vous? » Il avait dit oui; elle attendit. Elle n'eut pas à attendre longtemps, car, ce jourmême, elle reçut une missive signée Baggiani.

Gomme elle était aimée!... C'était la passion la plus infinie qui avait dicté ces lignes, c'était le sentiment le plus pur qui y avait présidé. Son langage, pour être passionné comme celui de l'homme qui n'est plus maître ni de sa volonté, ni de ses désirs, conservait toujours cette réserve de laquelle l'homme bien né n'a jamais le droit de se départir, la femme à laquelle il s'adresse fût-elle la sienne. Plus la femme est entourée de respect, plus, du reste, elle doit croire à l'amour qu'elle inspire. On n'encense que ce que l'on aime.

Cette première lettre fut pour Eméreilda l'occasion d'une véritable joie. Le lendemain, ce fut le tour d'une deuxième, puis d'une troisième, et enfin d'une quatrième. Autant de jours, autant de lettres. C'est que tous les jours, toutes les heures, toutes les secondes de la vie sont à celle que l'on aime. Le soleil se lève, — le soleil se couche... « II est l'heure où elle se promène, l'heure où elle lit... quoi? ma lettre d'hier, peut-être. Que fait-elle en ce moment ? » Cruelle et douce préoccupation d'un cœur qui s'est donné à un autre cœur. Toute la vie, on la passe à voir son image,

on a des entretiens singuliers et particuliers avec l'être mystérieux.

Eméreilda n'occupait pas autrement son temps. Qu'eût-elle fait, si elle n'eût pas pensé à lui... toujours?

Elle était dans une période de représentations. Le* même succès l'accompagnait. Elle jouait un rôle où elle aimait; nous vous demandons si elle le comprenait. Sa voix avait pris de l'ampleur, de l'étendue ; et elle était si pure, cette voix, qu'on n'eût pas dit que c'était une voix humaine qui lançait des accords terrestres, mais une âme endormie qui s'éveillait à la lumière des anges et préludait dans un concert céleste. Et tous les soirs, avant et après sa représentation, ou bien encore enfermée dans sa loge, elle lisait. « Eméreilda, lui écrivait Baggiani, je ferme les yeux sur mon bonheur, tant je crains de mes mains profanes briser le vase sacré qui contient notre avenir à tous deux. » — « Ne suis-je pas ce que vous autres vous appelez une femme romanesque?» lui avait-elle dit un soir. Et il lui répondit : « Femme romanesque, dites-vous : femmes romanesques, alors, toutes celles qui s'élèvent par le mérite et par le cœur au dessus du vulgaire ! » Nous sommes loin de Wichnou, qui, dans ses immortelles inspirations, rabaissait la femme et en faisait un être secondaire : « Il n'y a pas d'autre Dieu sur la terre pour une femme que son mari ; elle pra-

tique la sainteté en lui montrant, en toute chose, une parfaite obéissance. Que son mari soit lépreux, hideux, ivrogne, débauché, joueur, aveugle, sourd, muet, infâme, paresseux, perpétuellement vagabond dans les joies du corps et dans les mœurs, une femme, persuadée qu'il est son Dieu, doit lui garder toujours son affection et lui offrir sa vie en sacrifice... En présence de son mari, elle doit toujours avoir les yeux fixés sur lui pour attendre son commandement, et, lorsqu'il l'appelle, accourir... Si la colère lui monte au visage, s'il la menace, s'il l'injurie, s'il la frappe injustement, elle courbera la tête, elle lui saisira les mains, les baisera avec ardeur et lui demandera pardon. »

« La femme ne doit jamais avoir de volonté, disent les lois de Manou ; elle doit toujours considérer son mari comme un Dieu, quand ce serait le plus infâme des hommes. »

Monstruosité, femme romanesque, dites-vous tant mieux! aujourd'hui nous n'écouterions plus Démosthènes s'il s'écriait : Habemus uxores porro ad legitimos liberos procreandos et fidelem custodiam rei domesticœ habendam. Nous avons des femmes pour engendrer des enfants légitimes et pour avoir soin des affaires domestiques. »

Non, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, la société ferme la bouche et le cœur de la femme; on l'instruit à feindre et à dissimuler son âme; on

laisse, autant qu'on peut, son intelligence oisive.

Oh! quand la femme recevra une éducation franche et libérale, quand on n'étiolera plus sa nature pour rire ensuite et triompher de sa faiblesse, quand on élargira son intelligence sous la seule garantie de son cœur, on saura pourquoi jusqu'à ce jour le monde a été si malheureux.

Et vous, femmes qui vous élevez et planez dans les hautes sphères du cœur et de l'intelligence, on vous appelle femmes romanesques, comme si vous étiez plus folles que les autres parce que vous avez senti davantage et que vous avez compris ce dont tant de femmes n'ont pas même le soupçon !

Il y avait quinze jours environ que Baggiani était absent. Eméreilda vivait seule, absolument seule. Sa chère solitude, elle l'aimait par dessus tout, car elle la peuplait de l'être aimé. Mais il y avait forcément un endroit où elle ne pouvait autour d'elle faire la solitude. C'était au théâtre. Entourée, adulée, elle était assiégée. Souvent, par bonté d'âme, elle était obligée de répondre, et de payer de sa personne. C'était un machiniste qui avait eu le bras écrasé par une chute, et qui priait pour sa femme et ses trois enfants. C'était un camarade de théâtre devenu vieux et qui rappelait ses services à l'art, et parlait de ses besoins présents. C'était un pauvre artiste qui mourait de faim dans la coulisse, quand Eméreilda, à l'heure qu'il était, pas-

sait sa vie à chasser la fortune, et à lui crier : « Va-t'en ! je ne veux pas de toi ! » Bizarreries des choses... et destinées humaines !... Eméreilda assurait du pain aux enfants de l'ouvrier, s'engageait à veiller sur les jours du vieux vétéran de Fart dramatique, et soulageait de sa bourse l'artiste malheureux en s'engageant à le protéger de son crédit.

Mais il n'y avait pas que des solliciteurs, il y avait aussi des admirateurs. Ceux-là, Eméreilda eût bien voulu les voir au diable. Il y en avait un surtout, entre autres, qui la poursuivait d'une façon discrète, et néanmoins encore assez accusée pour qu'il lui déplût sincèrement. Mais Eméreilda était femme, peu habituée à l'existence du monde; elle avait dans le cœur toutes les ingénuités d'une enfant, et dans l'esprit toutes les délicatesses d'une femme qui a vécu toute sa vie loin de la corruption. Elle ne savait répondre par un mot froid, piquant, décisif. Elle avait des trésors d'indulgence, qu'elle mettait au service du premier venu. On en abusait naturellement, et il arrivait que le temps qu'elle passait au théâtre, alors qu'elle ne jouait pas, était un véritable supplice. Le soir où nous l'accompagnons aux Italiens, l'adorateur était à sa porte et l'attendait. Eméreilda, qui ne songeait pas à lui, eut un mouvement de dépit en l'apercevant. Il vit ce mouvement et s'approcha :

« Si vous étiez à ma place, dit-il, vous ne feriez pas deux lieues pour vous voir deux secondes ?

— Sans doute, répondit-elle; » et, gagnant sa loge, où elle se renferma, elle le laissa dans les coulisses.

Étrange chose que les coulisses d'un théâtre! C'est une étude que l'on a déjà faite, mais qu'on devrait faire encore; car on ne l'a jamais esquissée qu'à la hâte, et d'une façon incomplète. Pour nous, contentons-nous de résumer en quelques lignes les impressions écrites par Eméreilda elle-même dans un chapitre de sa confession : ce Les coulisses, ditelle, c'est un lieu étrange, baroque, et d'une profonde mélancolie. On y entre la première fois avec toutes les illusions que font naître l'amour de l'art et le sentiment des grandes et belles choses ; on en sort violemment déçu dans tout ce qu'on a rêvé et ce qu'on a aimé. Tout pour la scène; là, la dure réalité. Puis, généralement, vilaines gens que ceux qui fréquentent les coulisses. A part un certain nombre, que leur métier condamne à toutes les choses désolantes de la vie, les employés, les auteurs dramatiques, les journalistes, les romanciers, il se mêle une société hétérogène de gens du monde et de flibustiers. Les uns, sous des prétextes plus ou moins fallacieux, se faufilent dans les coulisses pour chercher des intrigues. Ils aiment les femmes de théâtre. Gela les pose. Ils en font parade. A une jeune fille douce, aimante, dévouée,

ils préfèrent toujours une femme qui les trompe et les bafoue, si cette femme est une célébrité qui s'affirme. Peu importent le degré du talent, le genre... une femme célèbre, voilà tout, — dont on parle, dont il soit question dans les journaux. Quand elle passe, on dit : « Tiens, c'est X!... » et quand, le soir d'une première représentation, elle parait au fond d'une loge, les hommes se haussent sur la pointe des pieds et disent : « As-tu vu la petite G...? Elle est avec chose. — C'est son amant? — Oh? tu sais, ce soir. — Heureux coquin!... » Les autres sont pis encore. Ils recherchent aussi les femmes de théâtre, ceux-là, — non pour les montrer, mais pour les exploiter. Ce sont les parasites des artistes. Ils s'attachent à ces pauvres filles, leur promettent leur crédit, et leur nom, et leur fortune ; et, à l'abri de certaines positions qu'ils ont acquises on ne sait comment, s'en font des marchepieds pour grimper plus haut.

Le nom que la Griselli avait conquis la mettait au dessus de l'hameçon de cette classe d'individus. C'était une étoile, et on ne décroche pas les étoiles, on les admire. Mais cette admiration, cette position exceptionnelle qui la mettait en vue, créaient justement autour d'elle un mouvement perpétuel d'individus de la première condition : des admirateurs, — des adorateurs. Tous les matins sa camériste lui montait un paquet de lettres parfumées, écrites

dans un style ou insolent ou prétentieux, auxquelles elle n'avait jamais songé à répondre et que le plus souvent elle ne lisait même pas :

« Mademoiselle, vous êtes le soleil, je suis l'ombre. Vous devez être fatiguée de tant de gloire : acceptez le bras d'un homme obscur qui vous offre son cœur pour refuge et sa fortune pour le parer. »

Ou encore :

« La Griselli, je suis un grand artiste comme toi : partons ensemble ! Nous nous comprendrons et nous nous aimerons. »

« Madame, j'occupe dans l'armée un poste important. Je suis las de commander, je veux obéir. Ordonnez, je suis à vos pieds. »

« Eméreilda, j'ai deviné ton petit nom. Je t'aime depuis longtemps. Sois à moi ! »

« Madame, je suis millionnaire. »

« Mademoiselle, je suis rompu, brisé, blasé! j'ai une grande fortune dont je ne sais que faire. Aidezmoi à la jeter aux vents. Après, vous me quitterez, et vous aurez prolongé ma vie de quelques mois. »

« Mademoiselle, épouseriez-vous un honnête homme qui vous donnerait son nom en échange de votre amour ! »

« Femme, je t'aime à en devenir fou. Si tu te fais payer, combien veux-tu? Situ te donnes... qu'exiges-tu?... Ma vie, prends-la... je te la cède pour un baiser de toi !.. . »

Les lettres, les vers, les cadeaux, Eméreilda repoussait tout, renvoyait tout, n'acceptait rien et ne se souvenait plus.

Mais les rencontres, elle ne pouvait toujours les éviter. C'est dans ce cas qu'elle se trouvait le soir où nous la retrouvons. Un homme s'était glissé dans sa loge, celui que nous avons déjà vu à sa poursuite.

Cet homme, Eméreilda ne le connaissait pas, et cependant il lui semblait l'avoir déjà vu quelque part. Au théâtre, il la poursuivait depuis plusieurs semaines ; tous les soirs elle eût pu l'apercevoir au fond d'une baignoire et lançant des regards sur la scène. Dans les coulisses, elle le rencontrait fréquemment. De tous ces poursuivants, du cortège nombreux de ces adorateurs qui se groupaient autour d'elle, c'était le plus empressé et celui qui savait le moins dissimuler ses intentions. Mais ses souvenirs remontaient au delà , bien avant son début aux Italiens, alors qu'elle n'était pas encore cantatrice, et peut-être même pas à Paris. Plusieurs fois elle s'était interrogée, mais sa mémoire ne lui en avait pas appris davantage. Ses traits ne lui étaient pas inconnus, mais il était impossible de les adapter à un visage sur lequel elle pût mettre un nom. Du reste, quoique bien de sa personne, cet homme l'effrayait : grand, mince, élancé, accusant un homme de haute distinction et de manières

élégantes, rien cependant, à bien prendre, ne prévenait en sa faveur. Son visage de glace, au teint pâle, aux lèvres amincies et au regard pénétrant, n'inspirait aucune sympathie. On sentait que cet homme devait être intelligent et énergique, mais que le cœur ne devait jouer aucun rôle dans sa vie. Pour arriver à son but, ce devait être une de ces natures à tout sacrifier, à ne reculer devant rien, à ne composer avec aucun obstacle.

Chaque fois qu'il avait essayé de parler à Eméreilda, celle-ci était parvenue à s'esquiver et à ne pas l'entendre longtemps. Mais il devait arriver un instant où elle serait dans la nécessité de le subir. L'actrice vit dans un milieu difficile où tous les amours-propres sont en jeu, et où la vertu, seule gardienne de l'honneur d'une femme, n'est en quelque sorte pas admise. Les obligations se créent, les embûches naissent sous ses pas ; il faut avoir une force prodigieuse sur soi-même et être secondé par les circonstances pour qu'il soit permis à une femme de passer droite et fière dans ce sentier bordé de fleurs et côtoyant des abîmes. A celles-là on ne croit pas. La femme qui se tient et se montre fidèle au compagnon qu'elle s'est choisi est considérée comme une femme de bonnes mœurs, et respectée comme telle. On pourra même ne pas essayer de briser cette liaison, et le nom d'un homme sera l'égide sous lequel elle s'abritera.

Mais, seule, l'actrice sera poursuivie jusqu'à ce qu'elle succombe. Le séducteur trouvera autant de complices qu'il y aura d'éléments autour de lui. Devenue subitement une étoile, il était donc naturel qu'Eméreilda fût entourée et poursuivie. Mais, en face de la volonté exprimée et de la passion effrénée d'un homme dont l'individualité était nettement accusée, on s'effaçait un peu, et plusieurs, qui avaient rêvé de jouer un rôle actif, se contentaient de devenir spectateurs. Il y avait donc deux raisons qui expliquaient désormais l'insistance de l'adorateur d'Eméreilda : sa passion pour elle, et l'amour-propre aiguisé par la galerie.

Cet homme, dont le nom ne sera pas longtemps un mystère pour nos lecteurs, occupait dans le monde une haute position, A la sonorité du nom, aux titres qui y étaient attachés, à la grande fortune dont il était maître, et qu'il dépensait avec la prodigalité d'un gentilhomme de l'ancien régime, se joignaient la jeunesse, une certaine beauté aristocratique et un passé qui l'obligeait.

Comme il avait eu les plus beaux chevaux, il avait eu aussi les plus belles femmes. Comme il avait été chasseur heureux, turfiste à succès, joueur enragé, il ne s'était jamais aventuré en vain sur le chemin de la galanterie. Les femmes ont pour habitude de céder aux hommes devant lesquels les autres femmes ont ployé. Étonné de la résistance d'Eméreilda,

noire homme s'était juré qu'il réussirait. Il y allait de son honneur bien plus que de sa passion, qui, néanmoins, s'était augmentée dans les efforts de la lutte. Aussi, voyant qu'il ne pouvait décider Eméreilda à l'entendre, avait-il résolu d'employer la ruse ou la force pour arriver jusqu'à elle. Eméreilda venait de remporter dans le Trouvère un de ces succès éclatants qui font époque dans le théâtre; notre homme était sous le coup de l'enthousiasme qui avait accueilli la célèbre cantatrice, il résolut de ne pas tarder davantage.

Quelques minutes avant qu'elle quittât la scène, à l'heure même où les couronnes et les bouquets s'amoncelaient aux pieds de l'illustre héroïne, notre homme s'était subrepticement introduit dans sa loge et l'avait attendue. Eméreilda n'avait pas tardé à paraître. Pâle de fatigue et d'émotion, elle accourait se reposer quelques minutes et se décharger dans la solitude du poids de tant de gloire et d'enivrement. Rien n'émeut et n'épuise comme le triomphe. Après une soirée d'applaudissements, elle était avide d'isolement, elle avait besoin de se recueillir, et, se souvenant du vieux prêtre qui l'avait élevée au foyer calme de la vertu, de croiser les mains, de tomber à genoux quelquefois, et de dire :

« Mon Dieu! ne me punissez pas un jour de la joie que vous avez donnée ce soir à mon cœur. Ces triomphes que vous permettez, je n'en suis

pas avide, et vous savez si j'en suis fière; je n'oublie pas ce que j'ai été et ce que je suis encore : la plus humble de vos créatures, la plus soumise de vos servantes. »

Ce soir-là, elle n'eut pas même le temps de penser et de se souvenir ; elle était en face d'un homme dont elle ne connaissait que trop les intentions, et dont la vue seule l'effrayait. Celui-ci lui avait pris les mains; elle l'avait repoussé vivement et avait eu le temps de s'éloigner de lui de quelques pas. Mais déjà la porte était refermée et elle n'était plus maîtresse de s'enfuir.

« Je vous aime ! » lui avait-il dit.

Elle n'avait pas répondu, et, se remettant de son saisissement, elle regarda fixement l'homme qui était devant elle.

« Que voulez-vous, Monsieur? dit-elle d'une voix forte.

— Je vous aime ! répéta-t-il.

— Je ne comprends pas ce langage. Je vous demande, Monsieur, ce que vous venez faire ici, et de quel droit vous vous permettez de pénétrer dans cette pièce? »

Elle fit un pas vers la porte comme pour l'ouvrir, mais l'homme était adossé devant et ne bougea pas.

« Ne pouvons-nous, dit-il, rester dix minutes en face l'un de l'autre ?

— Je n'ai aucune raison, Monsieur, pour subir la présence que vous voulez m'imposer.

— Que vous ai-je donc fait, Madame, pour trouver près de vous si peu de bienveillance, et j'oserai dire tant de dureté ?

— De quel droit, vous, Monsieur, exigez-vous la bienveillance d'une femme qui ne vous connaît pas?

— Ah ! je vous connais bien, moi !

— Vous me connaissez comme on connaît toute femme qui appartient au théâtre et que la destinée condamne à paraître en public ; mais vous ne me connaissez pas autrement, j'en suis sûre.

— Vous vous trompez, Eméreilda.

— Je ne me nomme pas Eméreilda, je suis la Griselli!

— Pour la foule.

— Pour tout le mo* ie !

— Pour tous ceux qui ne vous connaissent pas; pour le public, mais non pour moi.

— Soit, appelez-moi comme il vous plaira ; mais je vous en prie en grâce, je vous en supplie, éloignez-vous, laissez-moi; je suis fatiguée, épuisée, j'ai besoin d'être seule. Je ne veux pas vous entendre... D'abord, je ne m'appartiens pas.

— N'êtes-vous donc pas libre de votre personne et de votre cœur?

— Mon cœur ne l'est pas.

— Vous aimez quelqu'un, alors?

— Oui, j'aime quelqu'un.

— Vous voulez parler de Baggiani, sans doute?

— Baggiani, oui, Monsieur, c'est lui que j'aime! et, si vous voulez le savoir, je l'aime à ne jamais l'oublier. Je l'aime à mourir pour lui. L'affection de tout autre homme m'est indifférente. Maintenant, Monsieur, que vous savez mon secret et que vous êtes convaincu que vous n'avez rien à espérer de moi, j'espère que vous comprendrez que vous n'avez aucun aveu à me faire.

— Je vous demande pardon. »

Eméreilda parut étonnée.

« Quoi encore? fit-elle; les paroles que vous venez d'entendre ne vous suffisent pas ? Que faut-il donc vous dire?

— J'ai cru cependant que vous aviez quelque chose à ajouter.

— Il vaut mieux pour vous que je n'ajoute rien.

— Ces réticences prouvent, Madame, que vous me connaissez plus que vous ne voulez l'avouer.

— J'avoue que votre visage ne m'est pas inconnu.

— Vous devez alors, ajouta-t-il, savoir qui je suis.

— Je n'ai jamais songé à m'informer de votre nom.

— La signature de mes lettres ne vous a pas appris ce qu'elle dissimulait ?

— Je ne m'en suis jamais inquiétée.

— Le duc Jean vous inspirait décidément, Madame, bien peu de sympathie.

— Que m'importait le duc Jean, puisque je ne devais jamais avoir affaire à lui !

— Voyons, Madame, dit celui-ci après une certaine hésitation, rappelez donc bien vos souvenirs, remontez à quelques années, et voyez bien si vraiment vous ne me connaissez pas.

— Je ne vous ai jamais vu qu'au théâtre.

— Mais... à Honfleur?

— A Honfleur ?

— Oh! il y a quelques années déjà. Vous avez bien habité Honfleur, n'est-ce pas? Vous alliez quelquefois alors prier à une petite chapelle très connue de ce côté?

— Mais, Monsieur...

— Oh ! ne vous en défendez pas, je sais que vous êtes pieuse; c'est trop rare chez une artiste de théâtre pour que je songe à vous en blâmer.

— Je ne sais si vous m'avez réellement vue à cette chapelle dont vous parlez, mais je sais que je vous y ai moins remarqué qu'au théâtre.

— J'y ai été aussi moins souvent, dit-il en souriant, et, à vous parler franchement, je vous avouerai que je n'y suis même entré qu'une seule fois.

— Il est bien étonnant alors, Monsieur, que cette seule fois ait suffi pour fixer si bien vos souvenirs.

— Oh ! c'est que lorsque l'on vous a approchée une fois, Ernéreilda, on se souvient toute la vie. Du reste, ajouta-t-il, cette journée était unique dans ma vie, et, en vous apercevant, j'ai pu être amené à une comparaison entre vous et la femme que j'épousais ce jour-là.

— Que vous épousiez!... Alors vous êtes...?

— Le duc Jean d'Abelfura. »

Ernéreilda resta tout interdite.

« Vous devez voir d'ici mon château, situé non loin de la chapelle de Notre-Dame-de-Grâce, dit le duc. Vieux manoir démantelé que le château d'Abelfura : planté sur ses assises de granit, on dirait une citadelle du moyen-âge mirant dans la mer ses vieilles tours féodales.

— Il ne s'agit pas du manoir d'Abelfura, dit Ernéreilda, mais de vous, et vous me voyez encore toute stupéfaite de l'audace dont vous faites preuve. Quoi! vous êtes le duc d'Abelfura et vous osez venir vous adresser à moi? Sortez, Monsieur, ou, je vous le jure, j'appelle à l'aide... au secours...

— Oh ! pas avant, Madame, que vous ne m'ayez sérieusement entendu! » reprit le duc, qui, s'assurant que la porte était bien close, se rapprocha de la cantatrice.

La pièce était petite, étroite, et n'offrait aucune issue. Ernéreilda songea à appeler; mais elle réfléchit que sa loge était isolée de toutes les autres, et

qu'à moins d'un hasard providentiel, personne ne l'entendrait. Seule avec cet homme, elle trembla. Qu'allait-elle devenir s'il usait de violence avec elle ? Était-elle de force à se défendre? C'était odieux, horrible, impossible à croire de la part d'un homme qui vivait dans la classe la plus intelligente et le monde le mieux élevé. Peut-être s'exagérait-elle le danger... Peut-être ne voulait-il que l'effrayer ou seulement ne pas perdre l'occasion de lui faire entendre un langage passionné. Elle prit le parti de la ruse et parut se résigner.

« Eméreilda, dit le duc d'Abelfura, croisant les mains devant la cantatrice et tombant à ses pieds, je vous aime, je vous aime de toutes les forces de mon âme. Depuis le jour où je vous ai vue pour la première fois, j'ai sentique vous vous étiez emparée de mon être tout entier et que je vous aimerais toute la vie. »

Eméreilda fit un pas en arrière.

« Un tel langage... dit-elle.

— N'a rien qui puisse vous offenser. Pourquoi Dieu vous a-t-il faite si belle? Vous ne savez donc pas que vous ne ressemblez à aucune des autres femmes. Vous n'avez donc jamais comparé votre visage à tous ceux qui vous entourent?... Tenez, il y a quelque temps déjà de cela, je vous i*encontrai...

— A Notre-Dame de Honfleur?

— Non, quelques jours auparavant. C'était en pleine mer. Je revenais du Havre, je vous aperçus sur une barque de pêcheur. Vous étiez à côté d'un jeune homme qui ramenait ses filets et les disposait au fond de sa barque. Vous, Eméreilda, vous étiez debout, vêtue comme une pauvre fille, d'une robe de toile, et un simple fichu enroulé autour de votre tête dissimulait une partie de vos cheveux. Lehâle delà mer avait bruni votre visage, et la rougeur qui en colorait les pommettes accusait les fatigues que vous veniez d'éprouver. Vos yeux, aussi profonds que les vagues de la mer, plongeaient dans l'horizon, et, humble et pensive, vous sembliez rêver à cette immensité qui vous entourait de tous côtés. D'abord je crus que vous étiez la sœur du pêcheur. Je n'eus qu'à vous regarder une seconde fois pour être convaincu que, malgré les habits rustiques qui vous couvraient, vous ne pouviez pas être sortie de la même maison. Étiez-vous sa femme? vous paraissiez bien jeune; sa fiancée ? je le crus et m'en allai le cœur tristement songeur en pensant qu'une si adorable créature allait devenir la proie d'un homme si peu fait pour vous comprendre. Quelques jours après, j'étais appelé à vous revoir dans une situation bien différente pour moi. Mais combien plus vous m'apparaissiez belle encore, les genoux sur les dalles, les mains jointes, priant Dieu, le priant pour moi peut-être.

— Vous ne vous êtes pas trompé, monsieur le duc, je priais Dieu pour vous et pour elle.

— Pour la duchesse?

— Pour votre femme, pour cette compagne de votre vie à laquelle alors vous juriez obéissance et fidélité, et que vous paraissez tant oublier aujourd'hui. y>

Le duc d'Abelfura écarta de la main comme un souvenir qui l'obsédait et poursuivit :

« Je vous vis alors si belle et si jeune, que vous me semblâtes un ange descendu du ciel pour assister à l'acte suprême de ma vie. Oh! je vous le jure! je n'eus alors aucun sentiment charnel dans le cœur, je vous admirais comme on admire la statue d'un maître dont le doigt n'ose effleurer le délicieux contour. Je vous contemplais comme une sainte, perdue dans la foule, et dont la prière devait monter plus rapide et plus éloquente à ce Dieu que vous invoquiez. »

Eméreilda, sans prêter une grande foi aux paroles du duc, se laissait aller à l'écouter. C'était la première fois qu'on lui parlait ainsi. Et, si pure que soit une femme, elle éprouve au fond du cœur comme une satisfaction vague d'avoir été remarquée. Elle était bien pauvre alors cependant, bien peu flattée dans sa mise si simple. Et cet homme qui vivait au milieu d'une société choisie, l'avait vue, elle, l'avait distinguée, quand un cortège de

femmes jeunes, riches et belles le suivaient. Ce sentiment, à la vérité, ne fit que naître en elle et n'eut pas le temps de mûrir. Le duc d'Abelfura n'avait pas cessé de parler, que déjà il n'existait plus.

« Monsieur le duc, dit-elle, tous ces temps sont bien changés. J'étais une sainte alors, soit, si la naïveté peut ressembler à la sainteté ; mais aujourd'hui tout cela a disparu : je ne suis plus une sainte, mais une cantatrice. La distance est longue, et il ne m'a fallu que quelques mois pour la franchir. Votre admiration n'a plus de raison d'être... cessez donc de m'admirer... reléguez vos souvenirs au rang des illusions de jeunesse si vite oubliées et dont on est les premiers à rire... et rendez-moi ma liberté.

— Votre liberté? oh! pas avant au moins que vous m'ayez écouté. »

Et il reprit :

« Votre image ne me quitta pas de la journée. Sans cesse elle passa devant mes yeux ; et, quand la nuit arriva, dans mon rêve, ce ne fut pas le visage de la duchesse qui apparut à mon chevet, mais le vôtre, Eméreilda, le vôtre ! Je vous aimais... comme un malheureux, comme un fou ; à peine vous avais-je vue, et vous étiez déjà tout pour moi. Cette femme qui était la mienne depuis quelques heures, je la haïssais de tout l'amour que je ressentais pour vous.

— Mais, monsieur, tout ceci est infâme !

— J'aurais voulu la fuir, m'arracher de ses bras, ne jamais la revoir, courir à vos pieds, et tout cela était impossible.

— Je le crois bien ! dit Eméreilda, qui voulut rire, et qui, à la vue du visage bouleversé du duc d'Abelfura, comprit que, s'il était fou, il pouvait bien être sincère dans sa folie.

— Vous m'écoutez, n'est-ce pas? dit-il.

— Il le faut bien.

— C'est là toute la pitié que vous inspire ma passion fatale?

— Elle me paraît si peu naturelle et si peu excusable...

— Oh ! je vois bien que vous n'avez jamais aimé, jamais ; car, s'il en était autrement, vous auriez au moins une larme pour un désespoir aussi grand. »

Elle fit un pas vers la porte.

« Laissez-moi partir, dit-elle. Nous reprendrons cet entretien une autre fois.

— Oh ! non ! dit le duc d'Abelfura. Une autre fois vous me fuirez peut-être encore comme vous m'avez fui jusqu'à ce jour. Il faut que vous m'écoutiez jusqu'au bout. Quinze jours après mon mariage, une séparation à l'amiable avait lieu entre la duchesse et moi, continua le duc.

— Une séparation!... mais on ne se sépare pas ainsi au bout de quelques jours de mariage.

— Quelquefois.

— Quel homme êtes-vous donc?

— Un homme qui vous aime et qui ne peut pas sentir toute autre femme.

— Savez-vous que vous m'effrayez?

— Apprenez à me connaître, Eméreilda.

— Eh ! qu'ai-je besoin de vous connaître?

— Pour m'aimer.

— Oh! je vous défie bien d'ouvrir un cœur qui ne veut battre que pour un amour qu'il pourra crier tout haut.

— Suis-je donc un homme si méprisable?

— Vous ne vous appartenez pas.

— Je m'appartiendrai, s'il le faut.

— Vous vous appartiendrez...? que voulez-vous dire?...

— Je tuerai ma femme, fit-il d'une voix étouffée et se rapprochant d'Eméreilda, dont il effleura le visage de ses lèvres.

— Vous me faites peur ! vous me faites peur ! s'écria celle-ci ; reculez- vous, reculez-vous, ou j'appelle au secours!

— Vous ai-je donc offensée?

— Oh! il s'agit bien d'offense avec vous. Il s'agit de l'effroi que vous m'inspirez.

— Je vais essayer d'être calme.

— Oui, oui, essayez, car je vous jure que vous feriez peur à une plus courageuse que moi.

— Je vous disais donc, reprit le duc d'Abelfura,

qui essuya son front couvert de sueur, que quinze jours après mon mariage une séparation avait lieu. Depuis, la duchesse et moi nous vivons dans le même hôtel, nous nous rencontrons dans le même monde, nous mangeons souvent à la même table, mais nous sommes entièrement séparés.

— Cette femme doit horriblement souffrir de votre froideur.

— Elle sait qu'il n'y a aucun amour pour elle dans mon cœur, et que la femme que j'aime... c'est vous.

— Moi?

— Semblez-vous donc déjà l'ignorer?

— Oh ! il importe fort peu ce que vous me dites à moi, ici, dans cette pièce où personne ne nous entend, mais ce que vous lui avez dit à elle.

— Je lui ai dit que je vous aimais.

— On ne dit pas ces choses à la femme qui est la vôtre.

— Je le lui ai dit. Je lui ai tout avoué : elle sait que c'est vous que j'aime ; elle sait que c'est pour vous que je la tuerais, que je me tuerais moimême. »

Eméreilda voulut parler, il l'arrêta :

« Oh! vous ne savez pas ce que c'est, dit-il, une passion qui vous brûle le cœur et mine l'existence. Je ne savais où vous étiez, et il me fallait vous trouver. Je parcourus bien des pays en vain ; partout je

vous demandais ; je me mis à votre recherche, à votre poursuite, et cette poursuite dura plusieurs mois sans qu'il me fût donné de vous atteindre. Vous n'étiez plus à Honfleur. J'appris que vous habitiez le Havre : j'y courus, vous veniez de le quitter. Où étiez-vous alors? à Paris sans doute; j'y arrivai, je fis tous les quartiers, toutes les rues, toutes les maisons, et nulle part la trace de votre image. Mes recherches étaient infructueuses. Un soir, le hasard me fit entrer aux Italiens, ici même; il y avait foule immense, une grande cantatrice chantait : quelle était-elle? je ne la connaissais même pas. La Griselli, me disait-on depuis plusieurs jours. Ce nom frappait mes oreilles; on le répétait partout où je passais. Dans les salons, dans les théâtres, il était sur toutes les bouches. Les journaux se l'arrachaient à l'envi. Quelle était donc cette Griselli dont le monde entier semblait s'occuper et qui tout d'un coup avait acquis cette gloire que tant d'artistes poursuivent de longues années sans jamais l'atteindre? A vrai dire, je m'en occupais fort peu ; le hasard seul me poussa vers elle. Mon indifférence était égale au peu de plaisir que je me promettais. Vous parûtes, et soudain je fus captivé par le son de votre voix. Non, jamais harmonie plus pure n'avait résonné à des oreilles humaines. Je fus suspendu toute une soirée à vos lèvres, ravi, pris d'enthousiasme et, le croiriez-vous.

Eméreilda? ne vous reconnaissant pas. Je revins trois fois, et trois fois je fus étonné, subjugué, et ne vous reconnus pas. Gela va peut-être vous sembler étrange, mais alors j'aimais deux femmes : l'une dont le souvenir remplissait mon cœur d'une joie ineffable, l'autre qui allumait mon cerveau, et chantait à mon âme étourdie le rire éclatant du désir et les sanglots d'une passion tourmentée.

— Oh ! quel homme étrange vous faites ! dit Eméreilda.

— Il y avait bien dans votre visage, dans votre son de voix, dans le regard de vos yeux quelque chose qui me rappelait vaguement la petite paysanne de Notre-Dame de Honfleur. Mon amour pour la cantatrice n'était même né probablement si vite que par le fait de cette ressemblance. Mais j'étais si loin de m'imaginer que j'étais en présence de la même femme, que vos traits m'eussent parlé davantage que je me serais encore refusé d'y croire. Quel fut donc mon étonnement, mon saisissement, quand, un soir, après la représentation, ne pouvant plus y tenir, je descendis dans les coulisses pour vous apercevoir de plus près. Je me plaçai sur votre passage, et je restai là l'espace de vingt minutes peut-être, l'espace de vingt siècles. Vous apparûtes, et moi, homme rompu aux émotions de la vie, blasé des amours de la terre, je faillis m'évanouir. Je vous avais reconnue. Vous savez le reste : je vous

«s 560 — ai suivie et poursuivie, j'ai tout fait pour vous approcher; toujours vous m'avez repoussé, chassé. Que voulez-vous faire de moi? »

Eméreilda parut réfléchir quelques minutes.

«Monsieur, dit-elle, tout ce que vous m'avez conté là est très romanesque, mais il me vient une pensée à laquelle je n'avais pas encore songé depuis que je vous écoute. »

Le duc d'Àbelfura prêta attention.

« Je ne mets pas un instant en doute votre grande passion, si étrange qu'elle puisse paraître dans une époque comme la nôtre, et chez un homme rompu, comme vous le dites, aux émotions de la vie. Mais Comment se fait-il que les lettres que vous m'avez adressées ne fussent pas plus respectueuses? Vous m'aimez beaucoup, soit, mais vous prenez, il me semble, un ton bien cavalier pour parler à une femme tant aimée.

— J'avoue, dit le duc, que ce fut là mon tort. J'ai été la victime d'une expérience qui, cette fois, m'a trompée.

— De quelle manière?

— Je me suis dit : Je veux arriver à tout prix jusqu'à elle; et quand une fois j'y serai parvenu, je me coucherai à ses pieds si elle le veut, mais avant tout il faut y arriver. Hors, pour cela, il faut employer les moyens en usage.

— Et vous avez cru...?

— Oh ! ne m'accablez pas ; vous étiez une femme de théâtre, je vous ai traitée en femme de théâtre. Le respect était dans mon cœur s'il n'était pas dans ma façon de m'exp rimer.., je voulais arriver à tout prix, et, ignorant quelle nature d'élite vous étiez restée, je vous ai parlé le langage de l'homme du monde qui descend dans les coulisses et qui se mésallie. »

Eméreilda fit un mouvement.

« Oh! je me méprenais ! s'écria le duc; j'ai craint le ridicule quand je n'avais à craindre que votre courroux. Si je rêvais un amour immense, il me fallait d'abord le dissimuler sous un amour de théâtre. Je vous promettais de l'or, des nuits d'orgie ; que ne vous aurais-je pas promis pour essayer de vous séduire, pour arriver jusqu'à vous?

— Il n'y avait pas tant à me promettre, Monsieur, dit Eméreilda, qui se leva ; il n'y avait qu'à parler plus tôt.

— 0 Eméreilda!... Eméreilda!... ne me poignardez pas par une parole aussi sanglante.

— Laissez-moi sortir.

— Quoi! pas un mot d'espoir?

— Je vous écrirai. »

Elle était près de la porte et enveloppée dans son manteau.

i — Ouvrez, dit-elle, j'ai besoin d'air.

— Mais un mot, un mot !»

Il joignait les mains devant elle.

« Je vous écrirai, vous dis-je.

— Vous me le jurez?

— Je vous le promets.

-s- C'est bien, Madame, sortez, ou du moins laissez-moi d'abord m'éloigner, dit le duc d'Abelfura, pâle comme un suaire ; nous verrons bien si vous tenez parole.

— Et si je ne la tiens pas? dit Eméreilda en relevant la tête et fixant le duc avec fierté.

— Oh ! alors, Madame, priez Dieu, car je ne réponds plus de ce qui arrivera ! »

Sa voiture l'attendait, elle y monta, et, une heure après, elle était à son hôtel. Elle se renferma dans ses appartements. Elle éprouvait comme un immense besoin de solitude et de repos. Elle se jeta sur son lit; mais bientôt, certaine qu'elle ne trouverait pas le sommeil, elle se résigna à se lever. Une des fenêtres de son boudoir donnait sur un magnifique jardin: elle choisit celle-là de préférence pour y passer la nuit, et, machinalement accoudée, elle plongea des regards éperdus dans le ciel et les laissa mélancoliquement retomber sur la terre. Elle songea au duc d'Abelfura, et, chaque fois qu'elle se répétait les paroles ardentes de cet homme, sa pensée appelait Baggiani, et on eût dit que c'était Baggiani qui les avait prononcées pour elle. Toujours lui!...

Le duc l'aimait. Eméreilda n'en pouvait douter. Il s'était exprimé avec une violence trop accusée et une ardeur trop sentie pour en douter. Cette histoire, l'histoire de son amour, il ne pouvait l'avoir inventée. Il était évident que cet homme aimait, aimait comme un fou, qu'il était de nature à commettre quelque acte insensé pour elle. Ce n'était plus l'amour de l'homme du monde, du gandin qui rêve de se parer d'une femme jeune, jolie et célèbre : c'était l'homme arrivé à la maturité de l'âge, qui se réveille avec une passion formidable qui lui déchire le cœur.

Ces sortes d'hommes ne croient plus à rien, et s'éteignent lentement, jetant au monstre des jeux et des plaisirs les derniers lambeaux d'une existence qu'ils exècrent. Mais malheur s'ils aiment alors! Ils sacrifieraient tout à cette passion nouvelle, La vie, ils n'y croient pas, ils n'y ont jamais cru. Ils vivent de paradoxe : une femme... et ils de mandent à la terre ce qu'elle fournit de trésors pour la parer et l'encenser. C'est une idole... dont ils rient, qu'ils méprisent quelquefois, tant ils sont arrivés à se mépriser eux-mêmes... mais pour cette idole, qui a remué les fibres d'un cœur inerte, ils brûleraient Paris pour mieux voir ses yeux, et creuseraient le globe pour descendre plus bas à ses pieds. Une femme belle, parée comme une reine, et autour de laquelle on semble avoir groupé

tout ce qui est beau, riche et rare : c'est l'idole. A ses côtés marche un homme jeune encore, mais le visage pâle, fatigué; son dos se voûte légèrement, sa marche est lente et lourde, déjà ses jambes trahissent des faiblesses qu'il ne songe pas à dissimuler : c'est l'amant. Il n'a pas l'air d'aimer cette femme, et il se ruine pour elle. Ne lui dites pas qu'il a tort, il le sait aussi bien que vous. Ne lui dites pas qu'elle le tuera, il l'espère bien. Et il va toujours en avant. Puis, le jour où il est ruiné, il disparaît, court dans d'autres mondes, ou se brûle la cervelle.

Eméreilda, dans la solitude de son hôtel, et troublée seulement par la brise de la nuit qui faisait frissonner ses rideaux de dentelle, songeait à cette scène qui venait d'avoir lieu, et s'interrogeait. Au petit jour, elle était encore là, à sa fenêtre, rêvant du duc d'Abelfura et de Baggiani.

« Oui, se dit bientôt Eméreilda, quoi qu'il arrive, il ne m'est pas permis de laisser le duc d'Abelfura dans le doute. Je n'aime pas cet homme, et ne peux l'aimer. S'il m'aime, comme il le dit, il souffrira, mais il se retirera. Maintenant il a une promesse de moi d'avoir une réponse, il l'aura. Cette promesse a été faite sous le coup d'une menace, je pourrais encore ne pas y souscrire, mais sa persévérance dans un amour qui pardonne mérite au moins le mot qu'il attend. Il l'aura. »

Toutes ces réflexions faites, Eméreilda traça d'une petite écriture fine, serrée, ces mots qu'elle ne prit pas même le temps de mûrir, tant elle était sûre d'elle-même et libre de cœur et d'esprit :

» Monsieur,

» Je vous ai promis de vous écrire, je m'exécute. Je ne vous ferai pas de reproches et ne vous rappellerai pas votre insistance et vos poursuites. Je ne me plaindrai même pas des pièges que vous m'avez tendus et des quelques heures cruelles que vous m'avez fait passer dans votre tête-à-tête. Vous dites m'aimer : que ce soit là votre excuse. Éloignons donc toute idée du passé.

» Parlons du présent. Vous m'aimez, Monsieur; moi, je n'éprouve pour vous qu'une estime profonde, estime que, j'espère, vous saurez, par votre conduite, vous réserver dans mon cœur. Du reste, j'aime quelqu'un, vous le savez; et cette personne, je l'attendrai dix ans, vingt ans... s'il le faut, et quand elle apparaîtra, je tomberai dans ses bras.

» Vous ne voudriez pas vous attacher à une femme qui ne saurait que vous haïr si vous ne saviez la comprendre .

» Vous avez mon secret, Monsieur ; je crois avoir votre parole de galant homme.

» Nous ne nous connaissons pas ; allons chacun

de nôtre côté, et puisse la Providence veiller sur vous !

» C'est tout le mal que je vous souhaite.

» Eméreilda. »

Quand la jeune fille eut écrit cette lettre, elle fut plus calme. Elle se jeta sur son lit, et prit quelques heures de repos. A onze heures, elle sonna sa camériste, et ayant cacheté sa lettre, elle la fit porter. Le soir, elle parut au théâtre et ne rencontra pas le duc d'Abelfura.

Quinze jours se passèrent ainsi. Elle espérait.

« Il aura compris, se dit-elle, que toute poursuite de sa part était chose ridicule et inutile. C'est un homme de sens et d'esprit. Il s'était mépris.

» Une actrice, cela ne tire pas à conséquence. Il me jugeait comme le monde juge tout ce qui est au théâtre. Il semble que nous n'ayons ni cœur ni conscience, et qu'il suffit qu'on se jette à notre tête pour qu'on ait le droit de tomber à nos pieds. Je n'ai plus rien à craindre de cet homme. »

Cependant, un soir arriva où il reparut dans la salle. Eméreilda fut un peu émue, mais elle se remit aussitôt.

« Il est dans la salle, se dit-elle : eh bien ! c'est son droit, et c'est naturel. On joue ce soir une pièce nouvelle.

» Le soir d'une première représentation, toute la

fashion et le monde artistique etlittéraire se donnent rendez-vous. Il est ici pour la pièce, et non pour moi. »

Le lendemain, elle le rencontra dans les coulisses. Elle fut plus inquiète, mais ne laissa rien voir de son inquiétude. Il passa près d'Eméreilda, et la salua avec respect. Celle-ci lui rendit son salut et n'eut aucune mauvaise pensée.

Mais un jour qu'il parut, il s'approcha d'elle au foyer des artistes, et lui demanda quelques minutes d'entretien après la représentation.

Elle voulut refuser, il insista.

La toile baissée, et au moment où Eméreilda se disposait à rejoindre sa loge, le duc d'Abelfura reparut.

« Vous êtes persévérant, dit-elle.

— Eméreilda, dit le duc d'Abelfura quand ils furent seuls, vous me voyez aujourd'hui pour la dernière fois, si vous le désirez.

— - D'abord, Monsieur le duc, dit-elle, sans paraître déconcertée, parlons raison, si vous le voulez bien, ou ne parlons pas du tout.

- — Je vous répète que c'est aujourd'hui la dernière fois que vous me voyez, si vous le désirez.

— Votre visage ne m'est pas si importun que je ne puisse le rencontrer. Si maintenant vous m'annoncez sérieusement que c'est la dernière fois que

je vous en remercie.

— Non seulement que je vous entretiens, mais que vous me revoyez, par la raison que si vous ne consentez pas à ce que je vais vous demander, je m'expatrie.»

Elle sourit.

« C'est vous, Monsieur le duc d'Abelfura, qui parlez ainsi? dit-elle. Si vous étiez un tout jeune homme, soit; mais vous, homme mûr, homme à bonnes fortunes, qui les comptez par milliers, qui vivez depuis longtemps dans le monde du boulevard et du théâtre, c'est vous qui dites ces choses, et sans rire encore !

— Madame, je parle très sérieusement. » Et après une pause :

« Me permettez-vous d'espérer?

— D'espérer... quoi?... êtes-vous fou!...

— De vous approcher un jour?

— Moi!... mais... vous perdez la tête.

— Je le crains.

— Très sincèrement, je le crains pour vous, Monsieur le duc.

— Eméreilda, je vous aime à mourir pour vous. La moindre lueur d'espoir, et je patiente, j'attends, je vis en vous... Mais si je suis convaincu que je ne puis avoir rien à espérer, eh bien!...

— Vous quittez la France ?

— Oui. »

Elle eut un fou rire.

«C'est trop plaisant, dit-elle.

— Et je vous dirai mieux que cela, fit-il:

— Dites mieux... oh! allez, pendant que vous êtes en train, vous ne risquez rien .

— Un peu plus ou un peu moins de sottise, cela ne tire pas à conséquence, n'est-ce pas?

— C'est mon avis.

— Eh bien ! ce que je vais vous dire va vous paraître énorme. Si je n'obtiens pas ce mot d'espoir de vous d'ici trois semaines, je me brûle la cervelle! »

Eméreilda affecta encore de rire, mais le rire n'était pas dans son cœur.

« Un homme comme vous, monsieur le duc, ditelle, se brûle quelquefois la cervelle pour une perte au jeu, jamais pour une femme.

— Je vous donne trois semaines de réflexion. » Il était pâle, ému, et rien dans son visage n'indiquait qu'il ne pensât pas ce qu'il affirmait.

« Mais c'est de la folie, à la fin, que tout cela! s'écria Eméreilda troublée.

— Appelez-le comme il vous plaira... »

Il se pencha à son oreille :

« Si je n'ai pas l'espoir que vous deveniez ma maîtresse, je me tue. »

Elle releva la tête, rouge de honte.

« Je ne serai jamais la maîtresse de personne! dit-elle d'une voix résolue.

— Alors, pour vous... je... tuerai ma femme!

— Infamie !

— Je vous aime !

— Blasphème!... Vous appelez amour cette passion brutale à laquelle rien ne résiste!... et, non content d'émettre devant moi des paroles aussi odieuses, vous voulez me rendre complice de vos crimes.

— Je vous aime... je vous veux, je ne puis vivre sans vous ! La mort m'est préférable aux tortures que j'éprouve. Votre indifférence me glace plus que votre mépris. Pour vous posséder...

— Taisez-vous, Monsieur, taisez-vous!...

— Pour vous posséder, je passerai par dessus le corps de qui me fera obstacle.

— Vous passerez sur le mien, alors!

— Eméreilda , vous ne savez donc pas ce que c'est que la passion poussée à son paroxysme. Vous ne savez pas ce que c'est que d'aimer... que de vouloir... que de désirer, et de voir l'objet de son désir froid et railleur devant vous. Vous parlez d'un autre amour qui occupe votre vie... oh ! ne répétez jamais cela devant moi, car, cet homme que vous m'opposez, je le tuerai !

— Oh! j'en étais bien sûre... lui aussi... vous tuerez bientôt la société entière ! »

Elle voulait railler encore.

« Oui, si la société entière me fait obstacle... Cet

homme, je le connais, je sais où il est, j'irai le trouver, nous nous battrons.

— Mais que vous a-t-il fait, lui ?

— Vous demandez ce qu'il m'a fait, quand vous avouez que vous l'aimez!

— Et quand vous l'aurez tué?

— Après... oh! nous resterons, nous, et nous verrons bien.

— Je vois, dit Eméreilda, qui faisait de vains efforts pour conserver son sang-froid, que votre dernière menace de vous brûler la cervelle n'est pas sérieuse; car, maintenant, cette menace ne s'adresse plus à vous, déjà, mais à d'autres.

— A d'autres et à moi... Vous pensez bien que si je n'épargne pas les autres, je ne suis pas assez lâche pour m'épargner, moi ! »

On entrait au foyer ; quelques personnes pouvaient entendre les étranges propos du duc d'Abelfura.

« Taisez-vous! dit Eméreilda ; s'il vous reste le moindre sentiment de dignité et d'honneur, qu'on ne vous entende pas !

— Votre réponse?

— Ma réponse, dit la cantatrice, se dressant de toute sa hauteur et regardant le duc en face, c'est que je brave vos menaces, votre colère et votre infamie; c'est que, moi vivante, vous ne m'approcherez jamais!

— Prenez garde... c'est votre arrêt de mort que vous prononcez là. »

{Le duc était pâle comme un suaire ; Eméreilda, affectant une tranquillité d'esprit qui chez elle n'était qu'apparente, lui tourna le dos.

« Je prierai Dieu pour vous, dit-elle; s'il n'entend pas ma prière, c'est qu'il m'aura donné la force de vous braver... Encore, à l'heure qu'il est, mon dédain et mon mépris sont au dessus de vos menaces. »

Le duc prit sa tête dans ses mains et resta longtemps pensif, alors même qu'Eméreilda s'était éloignée.

« Allons, dit-il, prenant comme un parti extrême, c'est bien elle, cette fois, qui l'aura voulu ! »

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