FUIR LE DANGER C'EST QUELQUEFOIS COURIR APRÈS
Eméreilda était rentrée chez elle dans un état d'agitation incroyable. Il n'y avait pas à en douter, elle était poursuivie, menacée,
Qu'allait-elle devenir si elle n'y prenait garde, si elle ne veillait pas sur elle ? A ces inquiétudes grossissant du côté du duc d'Abelfura, en survinrent d'autres du côté de Baggiani. Il ne revenait pas. Il n'écrivait pas. Que pouvait-il faire? Qu'était-il devenu? Quelle était la raison assez puissante pour le tenir éloigné si longtemps de Paris ? Quelle était donc celle surtout qui l'empêchait d'échanger une de ses pensées avec la femme qui ne vivait que pour lui et par lui.
Au milieu de toutes ces menaces de l'avenir, Eméreilda fit un retour sur elle-même, et s'aper-
çut qu'elle était bien seule. Elle songea alors à André. Un matin, elle fit préparer ses valises, atteler une voiture, et quitta Paris. Elle avait quinze jours devant elle; elle voulait, dans ces quelques jours de repos, respirer un air pur, vivifiant, et fuir Paris, où aucune lettre attendue n'arrivait, et où le péril grondait à chaque heure de la vie.
Elle fit le voyage de Honfleur et arriva un soir à la petite chaumière où elle avait vécu plusieurs années. Elle vécut de son ancienne vie de jeune fille, alors qu'elle était pauvre, obscure et isolée. Elle coucha dans la même chambre, dans le même lit, ne voulut pas que rien fût changé du temps de sa pauvreté, et se nourrit avec joie des mets simples des pauvres gens. Du poisson, des fruits, du cidre. Elle ne se plaignit de rien et se trouva heureuse de la rusticité d'une existence qu'elle ne pouvait regretter, mais qu'elle appréciait encore et dont le souvenir lui chantait tout un poëme mélancolique de douces rêveries et de folle insouciance. Elle veilla le soir à la lueur de la lampe. Le matin, elle fut levée de bonne heure et courut dans la campagne, les pieds dans l'herbe et le front dans la brume du ciel. Elle explora les quais tous les jours. Plusieurs fois elle partit en mer, et voulut, toute une nuit, accompagner les pêcheurs au large. Cette nuit-là, la mer fut méchante. Elle a des caprices de femme, cette mer : caressante comme la plus
jolie et perfide comme la plus noire. Elle avait dès le soir des flots argentins. Elle roulait doucement sur les galets, se retirant avec un murmure plaintif et charmant. Pas de sanglots, de grondements, de colère, d'irritation. Ses anneaux se déroulaient brillants et diamantés.
« Amie, lui dit le pêcheur, prenez garde, cette mer n'est pas sûre.
— Mais jamais je ne l'ai vue si belle.
— Oui, mais, dans deux heures, le vent va changer, et nous aurons de la tempête.
— J'ai affronté bien d'autres fureurs. » André leva la tête.
« Paris, fit-elle.
— Allons, dit le pêcheur, venez donc encore une fois naviguer sur notre immensité à nous. Il n'y a rien à craindre; du reste, je suis là.
— Je le sais, mon ami, dit Eméreilda, qui appuya sa main fine et gantée sur le bras du pêcheur. »
Une heure après, Eméreilda était en barque, seule de femme, et en compagnie d'une douzaine de pêcheurs. Ce qu'André avait prévu arriva. Il y eut une tempête horrible. Les vagues montaient haut comme des maisons et descendaient profond comme des abîmes. Unie comme une nappe transparente, bleue avec des teintes vertes et quelquefois livide, la mer se creusait sensiblement, puis tout d'un coup se gonflait et devenait monstrueuse.
C'était comme si une vallée fût, dans un instant, devenue une montagne. Elle prenait des proportions colossales, puis à une montagne s'en attachait une autre, puis une autre, et bientôt, se déroulant dans l'espace, c'était un fracas terrible produit comme si tout un pays devenu mouvant s'écroulait et s'abîmait dans des profondeurs insondables. Eméreilda admirait ce prodigieux spectacle. Elle n'avait pas peur. Peur, elle ! n'avait-elle pas, comme elle le disait, affronté bien d'autres fureurs, bien d'autres orages ?
Cependant la petite barque flottait comme une coquille de noix. Quelquefois elle descendait rapide et disparaissait ; puis, quelquefois encore, elle remontait à la surface des flots et oscillait à la pointe d'une vague d'une hauteur démesurée. Cela dura plusieurs heures.
Eméreilda, couchée au fond de la barque, regardait le ciel, la mer, et se complaisait au milieu de cette tourmente. L'élément furieux lui inspirait moins de crainte que la colère de l'homme. Là, elle se sentait éloignée de toutes les petitesses du monde et de toutes les faiblesses de l'humanité. Elle était plus près de Dieu. André, tout à la manœuvre, pouvait peu se rapprocher de la jeune fille. Parfois il se tournait vers elle et lui souriait comme pour lui dire : « Soyez sans crainte, je veille. » Peu à peu le temps s'apaisa et devint moins orageux. Les
filets furent jetés à la mer, et la pêche commença. Le matin, elle était abondante ; et le temps, tout à fait calme.
Alors un nouvel incident survint : les pêcheurs ne purent rentrer au port ; la mer était basse, il fallait attendre plusieurs heures.
Rien n'est beau dans les ports de mer comme de voir au matin toutes les barques de pêcheurs qui attendent le moment de rentrer et restent stationnées à plusieurs milles de la côte. La mer paresseuse gagne du terrain lentement, le soleil étincelle dans ses vagues transparentes. La brise cesse et se fait tiède aux rayons du vivifiant soleil. Les femmes attendent sur la rive, reconnaissant de loin la barque du chef de famille et comptant les heures qui s'écoulent. La pêche a-t-elle été bonne ?... Grande discussion. Mais la mer est inflexible dans ses arrêts ; elle ne livrera ses trésors qu'à l'heure dite. On le sait, et chacun prend le mal en patience : le pêcheur sur sa barque, la femme et les enfants sur le port. Eméreilda profita de ce moment de repos forcé et de répit donné au travail pour s'entretenir avec André.
« Oui, lui dit-elle, ne m'as-tu pas dit un jour que je pouvais compter sur toi et toujours ?
— Gela, je l'ai dit, fit le pêcheur, qui interrogea Eméreilda du regard.
— Eh bien ! lui dit celle-ci, je ne suis pas venue
sans un but déterminé ici. Un mot d'abord : Veuxtu m'accompagner à Paris?
— Vous plaisantez, Eméreilda. Que ferais-je à Paris, moi ?
— Tu seras utile à quelqu'un.
— Parlez-moi avec franchise.
— Mais je suis très franche. Au théâtre, je trouve de très grandes distractions, un monde brillant et nombreux... Rentrée chez moi, je ne rencontre que la solitude et l'ennui. Et alors, si tu es à Paris, habitant mon hôtel, quand je reviendrai le soir, après une représentation Tatigante et absorbante, je trouverai un ami avec qui je pourrai causer. Tu viendrais me chercher le soir au théâtre et me ramènerais à l'hôtel. Vois-tu, une femme au théâtre a besoin du bras d'un homme sur lequel elle s'appuie... on me l'a dit déjà, cela : je le niais, et c'est vrai ; j'aime mieux Je tien que celui de tout autre.
— Eméreilda, dit le pêcheur, vous n'êtes pas franche avec moi, et vous avez tort.
— Si je te disais : « Viens, j'ai besoin de toi, » cela ne suffirait donc pas? Il te faudrait donc une explication, des raisons ?
— Non.
— Eh bien ! c'est ainsi que je te parle. Je te dis : « Viens! » Ne m'en demande pas davantage.
— Je suis prêt.
— Je savais, André, dit Eméreilda avec convie-
tion, que je n'avais qu'an mot à dire pour que tu me suives. Eh bien! maintenant je vais t'en dire davantage. »
Eméreilda prit la main du pêcheur, et le regardant dans les yeux :
« Je cours un danger, dit-elle.
— Un danger! s'écria André. Un danger ! vous, Eméreilda ! oh ! je vous suis, je ne vous quitte plus, je m'attache à vos pas ! Je deviens votre ombre, un autre vous-même. Oh! avec moi, Eméreilda, vous n'avez rien à craindre sur la terre comme sur la mer. Quel que soit le danger que vous couriez, je le braverai pour vous ! »
Les barques avançaient sur la côte; quelques minutes plus tard, on abordait.
Huit jours après, Eméreilda et André quittaient Honfleur et voyageaient sur la route de Paris.
A peine de retour, Eméreilda reprit sa vie habituelle, vie de fatigues et de labeurs.
Baggiani n'avait pas écrit. Que voulait dire cela? Elle fut nécessairement inquiète et malheureuse. Un mot qu'elle reçut enfin, trois jours après son arrivée à Paris, ne fut pas de nature à diminuer cette inquiétude mortelle.
« J'habite loin d'ici et ne sais encore quand je pourrai revenir. Je vous aime et n'aime que vous, toujours. Mais il y a dans la vie des hommes dont
on ne connaît pas tout le passé, quelquefois d'insondables mystères dont la révélation peut être la mort. J'existe, voilà tout. 0 vous ! si vous m'aimez, ayez confiance! Qui sait ce qui nous attend et ce qui nous est promis? Si je mourrais, ce serait avec votre nom, Eméreilda, sur les lèvres. Votre nom toujours. Votre nom jusqu'à la mort !... »
« Mourir ! se disait-elle; je l'attends, je crois qu'il va revenir à mes pieds, et il parle de mourir ! »
Cet étrange billet, elle le relut plusieurs fois, et chaque fois il la jeta dans un monde de perplexités sans jamais lui rien révéler. Elle en chercha le sens sans le deviner. Elle en attendit un autre, et il arriva aussi étrange et aussi incompréhensible.
«Eméreilda, je souffre... Où je suis, je souffre beaucoup. Mais l'heure approche, je le crois, où je vais vous revoir. Attendez-moi, si ce n'est comme époux, ce sera comme martyr... Mais avant qu'il soit longtemps, je vous aurai revue. 0 Eméreilda! pourquoi vous ai-je rencontrée? pourquoi surtout m'avez-vous connu? Je me consolerais de souffrir, si je me pardonnais vos larmes et vos regrets. »
(( C'est à n'y rien comprendre, se disait chaque fois Eméreilda ; quel a donc été ce passé dont il parle? Quel homme est-ce? Oh! le meilleur de tous. Mais quelle destinée a été la sienne ? »
Eméreilda avait repris le théâtre; elle jouait presque tous les soirs, quatre fois par semaine,
alors. André l'accompagnait et revenait la chercher. Le jour, il se tenait auprès d'elle ou dans la pièce d'entrée; la nuit, il barricadait la porte. Eméreilda souriait et le laissait faire.
« Le danger, lui dit-elle, s'il vient, ne viendra pas par cette porte, et les verrous ne sauraient l'empêcher d'entrer.
— Nous le verrons bien, » répondit le pêcheur.
Du reste, le péril que pouvait redouter Eméreilda ne paraissait pas menaçant.
Il devait venir du côté du duc d'Abelfura, et le duc d'Abelfura avait disparu. On ne le voyait plus au théâtre, ni dans le monde, nulle part. Son hôtel était fermé. On le disait parti pour un long voyage dans les Pyrénées.
Pour Eméreilda, ce voyage s'expliquait. « Cet homme m'a menacée, se disait-elle, parce qu'il voulait m'effrayer, et qu'il espérait ainsi obtenir par l'effroi qu'il m'inspirait ce que je refusais à ses prières... Mais voyant bientôt l'inutilité de ses efforts, il s'est retiré. Que pouvait-il me faire et me vouloir? Ce n'est pas un assassin. »
Un soir, au moment d'entrer en scène, on vint l'avertir que quelqu'un demandait à lui parler. Elle s'informa. C'était une femme. Elle la fit entrer dans sa loge. Cette femme, mise avec luxe, leva son voile, et, quoiqu'elle eût déjà dépassé de quelques années la trentaine, elle parut belle à Emé-
reilda, étonnée avant tout de sa présence et de l'air mystérieux qu'elle prit aussitôt.
« Lisez ceci, » dit- elle.
Elle tendit un papier sur lequel étaient tracées quelques lignes écrites comme avec du sang.
Eméreilda tressaillit.
« Venez ! dit l'inconnue.
— Mais je ne puis quitter le théâtre en ce moment, je joue ce soir.
— Simulez une indisposition subite.
— Oh! c'est impossible... jamais je n'ai fait cela. Puis au moins expliquez-moi ce mystère qui m'enveloppe. Que veut dire tout ceci? Qui m'appelle?
— Ne l'avez- vous pas deviné ? »
Eméreilda regarda à sa montre, et constata qu'elle avait encore dix minutes devant elle. Elle prit un siège, et en offrit un à l'inconnue :
« Madame, dit- elle, je n'ai pas l'honneur de savoir qui vous êtes, et vous venez me dire de partir, de quitter Paris immédiatement; je crois que cela mérite bien au moins que vous vous expliquiez.
— Je n'ai pas d'explication à vous donner : tout ce que je puis vous dire, c'est ce que je sais. J'habite à quinze lieues d'ici, dans un château voisin de celui où vous êtes appelée. Ma participation dans tout ceci n'est qu'officieuse. Il fallait que quelqu'un se dévouât, et je me suis dévouée. Je ne le regrette
pas, Madame, puisque ce petit service m'a valu le plaisir de vous approcher.
— Mais, Madame, ceci ne m'apprend absolument rien.
— Je n'ai pas mission de rien vous apprendre. » L'inconnue, qui s'était assise, se leva.
« Je ne pensais pas, Madame, ajouta-t-elle, que ma visite se prolongerait si longtemps.
— Tout ceci me semble si étrange. Dans tous les cas, attendez-moi, et je suis à vous.
— Je ne puis vous attendre, Madame, si je n'ai la promesse que vous êtes décidée à m'accompagner.
— Vous avez ma parole.
L'ouverture joua, et un grand silence s'établit dans l'immense salle. Puis, la toile leva et la pièce commença. On jouait le chef-d'œuvre d'Auber, la Muette de Portici. La Griselli y parut avec avantage et chanta le grand morceau de la Muette avec une pureté de voix et un sentiment inouïs. En quelque sorte, elle se surpassa. Les bravos couvrirent cette voix si belle, qui avait des accents si pénétrants et qui savait faire vibrer les cordes les plus sensibles de l'âme humaine. Elle connaissait les détours les plus secrets du cœur, cette voix qui semblait descendre du ciel, tant elle appartenait peu à la terre. Quand elle chantait, la Griselli, on était d'abord charmé par la pureté et la sonorité de sa voix, qui savait descendre ou monter du plus bas
diapason au plus haut, sans fatigue et sans effort. Mais bientôt on ne l'entendait plus, on était sous le joug. On pouvait dire d'elle que l'âme faisait tort à la voix. Ce n'était pas une de ces cantatrices à grande méthode qui se lancent à corps perdu dans des roulades sans fin. Elle fuyait les difficultés, au lieu de les chercher, ou s'en rendait maîtresse du premier coup. Chez elle, c'était l'âme; elle chan-, tait, et soudain la respiration s'arrêtait, le souffle se suspendait, le cœur cessait de battre. On riait ou on pleurait avec elle. On avait vu des femmes s'évanouir, des hommes forts essuyer des larmes, des vieillards redevenir jeunes. Elle donnait un nouveau caractère à chacun des rôles qu'elle créait. Elle avait une manière de comprendre que l'on n'avait pas encore soupçonnée avant elle. C'était d'elle que Rossini disait : « C'est le plus grand médecin que je connaisse; elle guérit les maladies du cœur bien plus que tous les grands docteurs. » L'enthousiasme fut grand ce soir-là. La scène fut encombrée de bouquets et de billets parfumés. La Criselli disparut sous un amas de couronnes.
« On dirait qu'ils m'enterrent ! » dit-elle avec une voix amère et d'une profonde mélancolie.
C'est qu'elle avait l'air horriblement triste. Après la représentation, elle partait... où? elle n'en savait rien... Pourquoi'?... elle n'osait y croire... Qui l'appelait?... on lui disait un nom qui la faisait très-
saillir... Allait-elle le revoir?... Était-ce pour la dernière fois?... « Oh! écrit-elle entête d'an ravissant chapitre de douces rêveries, femmes, n'aimez jamais ! L'amour ne donne pas assez de joie en échange des immenses douleurs qu'il prépare. Comme l'oiseau fatigué qui parcourt l'horizon, l'œil mélancolique, plongeant dans la grande nature et dans les horizons insondables, ployant ses ailes fatiguées, et cherchant sur les hauts sommets les immenses solitudes, repliez-vous en vous-mêmes, et que votre propre pensée vous suffise. L'art vous sauvera, l'amour des lettres vous soulagera; dévouez-vous au culte sacré de ce qui est beau et grand. La sainte poésie descendra en vous et vous versera le dictame précieux : baume sacré que Dieu permet sur les blessures humaines. Le matin, l'oiseau matinal vous chantera les douces chansons de la nature. Le calme du soir vous inondera d'une puissante émotion. De bonnes causeries au coin du feu, quelques amis sincères, quelques livres chéris. En faut-il davantage?... Mais l'amour, fuyez l'amour, l'amour qui vous annule, vous absorbe, vous énerve et vous tue!
« Si bas que soit descendue une femme, c'est toujours pour elle un acte important, le jour où elle prête l'oreille à une parole humaine. Si petite qu'elle soit dans la société, si humble qu'elle se présente au milieu des intelligences de son temps,
si mince que soit l'échelon sur lequel elle s'est arrêtée, c'est pour elle une chose immense le jour où son cœur s'ouvre, le jour où elle se livre aux embrasements d'un nouvel amour. L'homme espère et ne se souvient plus ; la femme espère la moitié de la vie et se souvient l'autre moitié. La moindre de ses actions pèse double dans la balance des actes humains. Sa faute, le monde ne la lui reprocherait pas, qu'elle se la reprocherait elle-même. L'homme est inconscient de ses crimes. La femme rougit de ses fautes alors même qu'elle est protégée par le silence et l'ombre. Sa faute la suit partout et toujours. N'est plus une honnête femme, qui a donné une heure de sa vie à l'oubli et à l'enivrement! »
Eméreilda rentra dans sa loge, harassée et épuisée. Elle se débarrassa de ses oripeaux de théâtre, et reparut bientôt, vêtue d'une toilette de ville des plus simples.
« Partons! » dit-elle.
Sur le seuil, Eméreilda s'arrêta de nouveau.
« Donnez-moi le billet que vous m'aviez montré.»
Des mains de l'inconnue, Eméreilda prit ce papier, qu'elle lut à haute voix, pesant bien sur chaque mot, comme pour mieux se convaincre qu'ils étaient sortis de la plume qu'on lui assurait. Il portait ceci :
(( Eméreilda, par un concours de circonstances qu'il serait trop long de vous expliquer ici, je suis au château de la Livonière. J'y suis blessé d'une chute de cheval et prisonnier en quelque sorte surparole d'un homme avec lequel j'ai à vider une affaire d'honneur. De longtemps, peut-être jamais, je ne pourrai vous revoir. Comprenez-vous qu'il est nécessaire que vous accouriez à moi tout de suite, à l'instant?... Eméreilda, si je mourais sans vous
voir ! . . .
» Baggiani. »
« Tout cela est incompréhensible, » se dit Eméreilda. Elle jeta les yeux sur les lignes qui suivaient après la signature :
« Confiez-vous à la marquise de V..., qui vous remettra ce billet, et suivez-la jusqu'au bout du monde. Si vous m'aimez, Eméreilda, vous ne ferez aucune difficulté, et je vous verrai cette nuit. Mon Dieu ! la journée de demain m'est-elle promise?... »
L'inconnue attendait toujours.
Elles descendirent, et montèrent dans une petite voiture de maître qui stationnait à ;la porte du théâtre. Le cocher, grave et solennel, sur son siège attendait, et le domestique ouvrit la portière.
Bientôt la voiture partit au galop. Mais elle n'avait pas fait cinquante pas qu'elle était suivie par une autre voiture, un véhicule plus modeste, un simple fiacre .
Voici ce qui était arrivé dans ce court intervalle de temps. André était venu au théâtre pour chercher Eméreilda. Elle jouait encore. Alors il était entré dans sa loge pour l'attendre. Là, il avait trouvé un billet à son adresse. Eméreilda savait qu'il allait venir. Dans un entr'acte, elle lui avait préparé ce billet pour lui annoncer son départ et lui donner quelques courses à faire immédiatement. Le but d'Eméreilda, on l'a deviné, était d'éloigner le pêcheur. Et comme il était devenu méfiant et voyait du danger partout, il avait été louer un fiacre, et, s'entendant d'avance avec le cocher, il l'avait prévenu qu'il aurait à suivre la voiture de maître qu'il lui désignait. Aux portes de Paris, la première voiture redoubla de vitesse, et les chevaux prirent comme le mors aux dents.
« Diable ! dit le cocher du fiacre qui renfermait André, nous n'y arriverons jamais.
— Il le faut ! » répondit le pêcheur.
La nuit était profonde et noire. Les deux voitures roulaient sur la route de Poissy avec une vitesse incroyable. Plus d'une heure s'écoula ainsi. Les deux voitures rivalisèrent de rapidité, mais il était évident que la dernière perdait du terrain, et qu'un moment allait arriver où elle resterait en arrière. Les malheureuses bêtes n'en pouvaient plus. André ne se lassait pas d'activer le cocher par des menaces ou des promesses brillantes. Celui-ci était
bon diable, et avait jugé que l'ancien pêcheur était homme à tenir sa parole. Aussi faisait-il tout ce qu'il lui était humainement possible de faire, et c'était miracle déjà qu'il eût pu soutenir la lutte aussi longtemps.
Dans cette voiture où il était seul, André, comme on le pense, trouvait le temps long, le voyage interminable, et encore que le maudit véhicule ne roulait pas assez vite. Dans la première, où étaient Eméreilda et l'inconnue, des sentiments divers s'agitaient et se contrariaient. Eméreilda eût voulu que la distance fût franchie en une seconde, tant elle avait hâte de se retrouver près de Baggiani. La lenteur des chevaux l'impatientait. Elle passait indifférente devant la beauté des sites qu'elle traversait, et qu'éclairaient les rayons de la lune.
Maison-Laffitte , construit par Mansard, et où vécurent Voltaire, Napoléon et Jacques Laffitte, n'eut pas l'honneur d'attirer d'elle un regard. Que lui importaient Maison-Laffitte et Saint-Germainen-Laye, qu'elle laissait derrière elle, Saint-Germain-en-Laye, où naquit Louis XV et où mourut Jacques II?... Que lui importaient les magnifiques campagnes qui bordaient la longue route, dont le ruban argenté se perdait dans l'infini ! . . .
« Arriverons-nous bientôt? disait-elle sans cesse.
— Bientôt, Madame, » répondait invariablement l'inconnue.
Puis quelquefois un autre sentiment l'agitait. Où allait-elle? Qui l'emmenait ainsi? Qui lui répondait de la vérité des assertions de cette femme? Il y avait bien une lettre de Baggiani; mais qui pouvait affirmer que c'était bien là la signature de celui qu'elle aimait? Elle la connaissait sans doute, et elle lui ressemblait; mais la main avait tremblé. Ce n'était pas là l'écriture complète de celui qui lui écrivait. Malade, avait-on dit, blessé, tout s'expliquait alors. Mais la preuve, la preuve...
La voiture filait comme le vent.
Elle arriva à Poissy, et elle s'arrêta devant l'auberge des Trois-Couronnes.
« Voulez-vous prendre quelque nourriture? demanda l'inconnue.
— Gela nous retarderait trop.
— Nullement. . . nous changeons de chevaux.
— Je n'ai pas faim. »
Dans l'insistance de l'inconnue, il y avait plus d'affectation que d'apparence de sincérité. Eméreilda l'avait si bien remarqué, qu'elle éprouvait déjà, et sans s'en rendre compte et se l'avouer complètement, une espèce de répulsion pour cette étrangère. Poissy laissa peu de souvenirs dans le cœur d'Eméreilda. Elle ne songea guère alors qu'elle foulait la terre qui fut, il y a aujourd'hui 650 ans, le berceau de saint Louis, ce roi canonisé qui rendait la justice au pied d'un chêne, et faisait
traverser la langue des imposteurs, menteurs, blasphémateurs, avec un fer rougi à blanc. Quant à André, à l'auberge des Tr ois-Couronnes, où il était apparu dix minutes environ après, il avait demandé des chevaux. On lui répondit qu'on ne pouvait lui en procurer. Il lui en fallait cependant. Les deux haridelles étaient couchées sur le flanc. Il n'y avait pas d'espoir de leur faire faire un kilomètre de plus. Elles étaient rendues. On courut par toute la ville, et ce ne fut qu'au bout d'un grand quart d'heure d'attente qu'on parvint à les remplacer. Des arrangements furent pris. André, qui heureusement s'était précautionné, paya à prix d'or et repartit à la suite du véhicule qui emportait Eméreilda, et qui était déjà loin. Il passa à une portée de fusil de Triel, sans détourner la tête. Meulan fut traversé comme un éclair. Les arbres fuyaient devant les yeux d'André comme s'ils eussent craint ses regards. Les plaines si riches, les pâturages si plantureux, et les sentiers perdus, ombragés par les trembles, les peupliers, les sapins, et les bouquets d'ormes et de pins, tout cela disparaissait, et il ne voyait rien... que la route qui se continuait implacable... rien, pas même la voiture qu'il poursuivait, et qui avait pris déjà une très grande avance.
Eméreilda était alors à Mantes, et était descendue de voiture. Chantée par Auguste Moutié, de
Rambouillet, Mantes est une ville agréable, plaisante, et qui déroule avec orgueil les pages de son passé. Elle est fière de son église fondée par Jeanne de France, et qui, malgré les rigueurs du temps, a su conserver son cachet primitif. C'est là que Duguesclin se battit comme un lion, et que Guillaume le Conquérant, le grand capitaine normand, le fils de Robert le Diable, mourut comme un Dieu. Mantes assista encore à une mort illustre, celle de Philippe- Auguste. A l'auberge du Lion-d'Or, où Eméreilda était entrée en compagnie de l'étrangère, on offrit aux deux voyageuses du bouillon et de la volaille froide. Eméreilda refusa d'abord ; mais, sentant cependant qu'elle avait l'estomac fatigué, elle finit par accepter une cuillerée de bouillon, qu'elle accompagna d'un doigt de vin. L'étrangère vécut un peu plus confortablement, et elles ne se remirent en route qu'après un arrêt de vingt à trente minutes.
Cet arrêt fut une providence pour le pêcheur, qui, se doutant de l'itinéraire de la première voiture, traversa Mantes sans s'y reposer, et gagna Rosny au pas de course. Là, les chevaux épuisés demandaient aussi un peu de repos, et force fut à André de se soumettre. Rosny, c'est le berceau de Sully, l'auteur des économies royales, le grand ministre de Henri IV. Rosny était, avant 1830, la maison de plaisance de la duchesse de Berry. Si on
traverse le tunnel de Rolleboire, qui a plus de deux mille six cents mètres de longueur, on jouit des débris du vieux château de la Roche-Guyon, qui appartint aux Normands, et où périt le vainqueur de Cérizolles. Sous un remblai de cent mille mètres cubes, on arrive à Vernon, cette clef de la Normandie, ville aux archives illustres. Les deux voitures se suivaient alors à peu de distance, traversaient la forêt, et le plus magnifique paysage se dressait sur les hauteurs. C'est le parc de l'ancien château de Bourbon... Le château de Bizi, qui a eu pour maîtres le duc de Penthièvre et le roi Louis-Philippe... L'ancien château de Gaillon, demeure des archevêques de Rouen, bâti par le cardinal d'Amboise... La Révolution porta un coup fatal à cette merveille, et une des façades de ce chef-d'œuvre, portée à Paris, décore aujourd'hui le palais des Beaux-Arts. Quant au château de Gaillon, savez-vous ce qu'il est devenu ? une prison d'État, une maison centrale!... Gaillon est le rival de Poissy et de Clairvaux .
« Mais jamais nous n'arriverons! disait Eméreilda, se penchant constamment à la portière de la voiture. Où donc sommes-nous ?
— S'il faisait jour, dit l'étrangère, vous pourriez apercevoir les Andelys. »
Ce fût au galop que la petite ville de Vaudreuil fut traversée.
« Décidément, nous n'arriverons pas cette nuit, dit Eméreilda.
— Au petit jour.
— : Mais il est grand jour tout à l'heure. Voyez. »
Le ciel se dépouillait de ses nuages sombres comme d'un voile épais qu'il eût jeté au loin. Les lambeaux en flottaient au vent matinal, se dispersant et se poursuivant à ras la terre. L'horizon s'éclaircissait tout à fait à l'Orient. D'un centre lumineux partaient des rayons qui doraient les collines boisées qui s'échelonnaient à l'ouest, et teignaient de pourpre les cimes élevées. Eméreilda ne parlait plus. Elle était tout à la magie du paysage qui se transformait constamment et se déroulait comme un panorama mouvant. Du reste, depuis quelques instants, l'inconnue paraissait absorbée. On la voyait se pencher à l'autre portière, regarder dans le lointain, puis prêter l'oreille au moindre bruit qui lui arrivait de la route. A partir de ce moment, Eméreilda se tint sur la défensive et considéra cette femme de plus près. Elle chercha même à deviner ce qui paraissait la préoccuper à un si haut point, et elle crut alors s'apercevoir que c'était le bruit d'une autre voiture qui roulait à une cinquantaine de pas. Elle fut bientôt convaincue du fait, et ne put s'empêcher de la signaler à l'inconnue.
« Eh bien ! oui ! dit celle-ci ; depuis Paris, cette voiture nous suit. »
Eméreilda ne sut que dire et penser.
Etait-ce un ami qui veillait sur elle et se tenait prêt à la protéger? était-ce un ennemi qui s'attachait à ses pas pour l'atteindre plus sûrement? Les deux voitures n'étaient plus alors qu'à une distance de quelques mètres.
Le visage de l'inconnue prit alors une expression étrange de haine contenue et de rage sourde. Pour la première fois, Eméreilda la regarda et en fut effrayée. Cette femme l'avait surprise le soir et ne lui était apparue que dans la demi-lumière des coulisses du théâtre et l'obscurité de la nuit. Quittant la scène magnifiquement éclairée, elle n'avait pu ni remarquer sa pâleur ni étudier ses traits. Dans l'intérieur de la voiture, cette femme avait tenu constamment son voile baissé. Aux auberges où elles étaient toutes deux descendues, elle s'était toujours effacée dans la pénombre. Mais le jour éclatait. Le soleil distribuait ses rayons à la nature entière, et le paysage se dessinait pur et superbe dans l'horizon dépouillé des brumes épaisses de la nuit. La route droite et belle se déroulait dans une lueur lumineuse. Le visage de l'inconnue se découvrait pour la première fois, et Eméreilda, effrayée, jetait les yeux sur cette femme et ne pouvait plus les en détacher.
Elle était grande, mince, et si frêle qu'elle semblait ployer à la brise comme un arbrisseau aux
vents furieux. Elle avait des attitudes hautaines et penchées. Sur ses lèvres minces et dont le rouge vif tranchait sur la blancheur mate un peu jaunie de la peau, un sourire froid et pâle paraissait stigmatisé. Ce sourire ne changeait jamais. Elle avait aux deux commissures de la bouche des plis amers, noirs, profonds comme deux abîmes, et il y avait de tout dans ces plis aux prétentions charmantes et aimables : de l'amertume et du désespoir, de la raillerie et de la pitié, de la haine et de la colère. Le menton était fin, saillant, et poli comme l'ivoire. Les joues, veloutées comme la pêche à l'espalier, avaient des creux pleins d'ombre. Les pommettes étaient accusées et sans cinabre. Les yeux de cette femme étaient noirs, avec des reflets gris d'acier et un regard aigu. Ce regard faisait froid. C'est en vain qu'il s'enveloppait de rayons et d'air : il s'aiguisait subitement et perçait le vide, « Les yeux noirs, dit un écrivain humoriste, sont pleins de tempêtes; ils ont le tumulte fougueux des nuits orageuses, l'éblouissement vertigineux de l'éclair dans les nuées. » Les yeux de cette femme ne donnaient point de nuances précises, car ils avaient la mobilité de la mer avec ses transparences nébuleuses et ses caprices éternels. Mais on ne pouvait en soutenir les rayons, et Eméreilda baissa les siens, si purs et si doux, devant ceux de cette femme, moins beaux, fatigués déjà, à la paupière marbrée,
sèche, et comme nageant dans une couche sombre. Ses dents étaient petites et serrées, signe d'énergie et de caractère solidement trempé. Sa main, petite aussi, signe d'aristocratie, aux doigts longs, effilés et fermes. Ce n'était point là précisément la main d'une duchesse, mais ce n'était pas non plus la main d'une courtisane. Aspasie avait la main molle, aux phalanges lourdes et épaisses avec les ongles ronds. Le front était poli, lisse et inflexible dans ses lignes comme celui d'une statue grecque : signe profond de fierté et d'égoïsme. Quelle était donc cette femme?...
Eméreilda, s'oubliant dans l'étude de ce visage qui se révélait à elle, oublia un instant son étrange situation et les dangers qu'elle pouvait courir. Du reste, on n'entendait plus l'autre voiture. L'inconnue s'était penchée à la portière et avait dit deux mots au domestique, qui les avait redits au cocher. Alors, les chevaux avaient été enveloppés parle fouet avec violence ; les flancs lacérés, ils étaient partis l'écume au mors, et leurs sabots avaient résonné sur le sol comme sur le pavé. Ce devenait une course vertigineuse. Ils humaient l'air avec fureur, et dévoraient l'espace avec furie. Le paysage apparaissait et s'effaçait subitement. Le panorama changeait à vue d'œil. Aux monts succédait la plaine; à la plaine plantée d'arbres, la vallée inondée de soleil, la colline boisée, le bourg perdu
dans le feuillage, la rivière qui serpente entre les aulnes et les rabougrins, le ruisseau qui siffle dans les peupliers, la vieille église qui s'effondre, les ruines du vieux manoir, le château moderne du financier, la petite maison de campagne à volets verts du sage et du bourgeois ; la ferme avec ses étables, ses écuries, ses vastes dépendances; les jardins anglais, les potagers, les splendides pâturages rivaux de ceux du Lancashire. Tout cela apparaissait, passait, s'effaçait, changeait, se transformait.
La petite voiture qui contenait André, avait bien dû forcément rester en arrière. En vain le pêcheur était lui-même monté sur le siège; il avait en personne essayé d'activer les chevaux. Un malheur était arrivé, ils s'étaient abattus. Et André, alors, payant grassement et se débarrassant de sa voiture, avait pris sa course à pied :
« A la grâce de Dieu ! s'était-il écrié ; mais, si j'avais un doute, maintenant j'ai une certitude. »
Il gravit une côte ardue en courant. Quand il arriva au sommet, il était harassé et essoufflé ; mais il aperçut la voiture qui emportait Eméreilda dans le lointain : sans s'accorder une seconde de plus, il repartit.
Cependant, alors, une conversation assez animée avait lieu entre les deux femmes.
«Enfin, avait dit l'inconnue, nous avons assez
devancé la maudite voiture, pour qu'elle ne puisse nous atteindre. »
Et son visage était tout rasséréné. Ses yeux avaient perdu le feu sombre qui un instant les avait éclairés. Elles étaient arrivées dans la délicieuse vallée de l'Audelle, sur la route du pont Saint-Pierre.
« Madame, dit Eméreilda, j'éprouve sérieusement le besoin de me reposer des trop longues fatigues de cette voiture.
— C'est très facile, mon enfant, dit l'inconnue, qui eut un mouvement imperceptible de mauvaise humeur. »
Elle donna l'ordre au cocher d'arrêter, et le domestique ayant ouvert la portière, elle descendit derrière Eméreilda. Pied à terre, elle jeta un regard sur la route, et, n'apercevant dans le lointain aucune voiture, la sérénité remplaça aussitôt la brume qui un instant avait obscurci son visage. Le domestique avait déjà des ordres, et la voiture monta lentement la côte des Deux- Amants.
« Oh ! cela repose un peu de marcher, dit Eméreilda.
— Nous allons gagner le haut de la côte, dit l'inconnue, et, là, nous déjeunerons.
— Mais jamais nous n'arriverons ?
— Soyez tranquille; nous ne sommes pas maintenant à plus de six heures de marche.
— Vous m'aviez dit...
— Oh ! j'ai menti, je l'avoue ; il le fallait bien pour vous décider. Mais la situation de Baggiani est loin d'être aussi désespérée que je vous l'ai laissé supposer. »
Elles gravissaient tout doucement la .côte. Elles arrivèrent au sommet, et la voiture, qui montait devant elles, disparut par la cour d'une ferme.
Elles entrèrent.
(( Connaissez-vous la légende des deux amants ? fit-elle à Eméreilda. Il en court une singulière que je vais vous conter si vous le désirez. Elle est d'àpropos, puisque nous déjeunons ici, au haut de la côte des Deux-Amants.
— Volontiers, » dit Eméreilda.
Elles étaient assises en face l'une de l'autre dans la grande salle de l'auberge des Tourne-Brides.
ce Ce pays que vous voyez envahi par les fabriques et les filatures n'a pas toujours été ainsi, reprit l'inconnue. Cette charmante petite rivière qui coule là-bas n'a pas toujours servi à faire mouvoir les machines et à entretenir les milliers de bras de l'industrie : c'est un pays antique, ici, une terre conquérante, le sol guerrier de Guillaume de Normandie. Cette rivière a vu les lavandières laver le linge des trépassés à la lueur de la lune, et ce manoir démantelé que vous voyez là-bas, tout làbas, sur le pic le plus élevé, après avoir servi de retraite à une confrérie de. moines, a servi de nid
à un aigle seigneurial. Donc, le châtelain était un preux du moyen-âge, fier, terrible et superbe. On racontait qu'il n'avait épousé la femme qui était sienne qu'après mille promesses, et qu'il l'avait enlevée à vingt cavaliers armés. Il y avait vingt ans de cela déjà, et il avait une fille, une fille belle comme le jour et qui fut remarquée par un jeune damoiseau qui la demanda en mariage. « Tout beau morceau de roi, damoiseau, dit le seigneur, se paie du prix d'une couronne ; si tu la prends sur ton dos et la porte sans faiblir jusqu'au haut de la côte, elle est tienne. »
En ce moment, la porte s'ouvrit, et un voyageur harassé, épuisé, couvert de poussière, entra et tomba presque sans force sur le premier escabeau venu. L'inconnue tourna la tête, regarda l'homme, et, le jugeant avec indifférence, poursuivit:
« L'amant, qui était fou de la fille, accepta. Et le voilà parti, la fille à califourchon, — il paraît que de ce temps-là ça se faisait ainsi, — gravissant la côte très ardue.
— Ils arrivèrent? dit Eméreilda, qui n'écoutait pas.
— Oui, mais pour, en touchant le but, tomber tous les deux et mourir ensemble. C'est depuis ce moment que cette côte a pris le nom de la Côte des Deux- Amants.
— C'est cela! » dit Eméreilda, qui prit un air
gai pour dissimuler son émotion. « Si on ne dirait pas André ! » se disait-elle, jetant à la dérobée un regard sur le voyageur, qui lui tournait le dos. Il n'y avait plus de doute. C'était André que Eméreilda avait devant elle. Comment cela se faisait-il?... comment se trouvait-il là?... pourquoi y était-il?... ce furent autant de questions que la jeune fille se posa et auxquelles elle ne put d'abord répondre. Le premier mouvement, il faut l'avouer, fut un mouvement d'humeur. André, quoique sans prétention aucune sur le cœur d'Eméreilda, quoique entièrement revenu de ses idées de jeune homme, quoique ayant refoulé l'amour immense qu'il avait ressenti pour elle, n'était pas sans l'offenser quelquefois par un semblant de jalousie. Oh! après, il en demandait un million de fois pardon. Mais l'amitié qu'il avouait, le dévouement absolu dont il faisait preuve, le culte sacré qu'il avait juré à l'idole bannie de son cœur, n'étaient pas exempts de quelques regrets et de quelque amertume. Or, parfois il arrivait que le vieil amour se réveillait, et qu'il oubliait la distance infranchissable que l'éducation, la position et la volonté de la jeune fille avaient mise entre elle et lui. Eméreilda le rappelait alors doucement à la raison, et le nuage s'effaçait aussi vite qu'il était apparu. Cette fois, elle crut à un sentiment de jalousie, et elle en voulut au pauvre garçon. Mais
ce fut un- éclair : « Il me suit, se dit-elle bientôt, parce qu'il me croit en danger. »
En effet, ce qu'il semblait redouter, ce n'était pas d'être vu par Eméreilda, aux yeux de laquelle il se montrait, mais d'être remarqué par l'étrangère. Il leva la tête, et son regard se rencontrant avec celui d'Eméreilda, il porta le doigt à ses lèvres closes pour lui dire : « Ne me reconnaissez pas. » Un autre regard plus expressif en dit plus long à Eméreilda. Dans ce regard, elle lut : « Mon avis est que vous courez un danger, et qu'on vous a tendu un piège. Mais je suis là, je saurai ce qui se passera, et, à l'annonce du moindre péril, j'accourrai. »
Eméreilda toucha à peine aux mets qui furent apportés; mais, en revanche, l'étrangère parut manger de fort bon appétit. De son côté, André fit honneur à l'hôtesse qui le servait. Il n'avait rien pris depuis la veille, et la course forcenée à laquelle il s'était livré n'était pas sans avoir excité chez lui un violent besoin de se réconforter. Du reste, notre héros jouait parfaitement son rôle. S'il mangeait bien, il buvait encore mieux. Paraissant peu soucieux de ce qui l'entourait, il semblait ne rien demander autre qu'une bonne table, arrosée d'un bon pot de cidre.
On vint prévenir les deux femmes que la voiture était attelée et qu'on les attendait pour le départ. Elles sortirent aussitôt et remontèrent dans la voi-
ture, qui partit au galop. Bientôt elles longèrent la petite rivière de Cailly, et virent se dérouler dedevant elles la large et belle vallée toute couverte d'habitations et de manufactures. Les coteaux qui bordent à la droite et à gauche sont couronnés de bois qui ressemblent à des forêts, tant ils sont touffus. Derrière eux est la forêt de Roumare, où Rollon suspendit, dans un jour de chasse, ces fameux bracelets d'or que nul n'osa voler.
Ce fut seulement à cet endroit qu'Eméreilda aperçut André. Il passa à cheval, et si rapidement, qu'elle fut seule à le reconnaître, et que l'étrangère, couchée au fond de la voiture, ne le remarqua même pas.
« Ah ! dit celle-ci, nous voilà arrivées.
— Où nous arrêtons-nous? demanda Eméreilda.
— Ici même. Voyez-vous là-bas ces ruines qui s'étendent jusque dans la vallée? Ces murs délabrés, couverts de lierre et où pousse le lichen, vous indiquent l'endroit précis où s'élevait la vieille enceinte claustrale... Un peu plus loin, sur la hauteur, est un château.
— Une citadelle, vous voulez dire !
— Appelez-le comme vous le voudrez ; c'est à la fois un vieux manoir et une maison moderne, car, s'il remonte d'une part au quinzième siècle, il a été tellement travaillé depuis, qu'il appartient presque à nos jours.
Eméreilda fut tout heureuse de voir se terminer la longue et pénible course commencée depuis la veille. Elle allait donc savoir enfin si l'on s'était joué d'elle. A l'horrible incertitude dans laquelle elle vivait depuis plusieurs heures, elle en était arrivée à préférer la cruelle réalité. Le jour n'allait pas tarder à baisser. Le crépuscule étendait sur la campagne un long voile de brume qui, se détachant par lambeaux, s'éclairait au couchant des lueurs phosphorescentes projetées par le soleil. La campagne, enveloppée à l'Orient comme d'un suaire immense, n'apparaissait plus que comme une masse d'ombres profondes. La voiture était arrêtée. Un domestique ouvrait la portière. Eméreilda descendit et plongea un regard anxieux autour d'elle. Devant elle se dessinait le manoir en briques noircies, aux tourelles effondrées, dressant encore, dans le demi-crépuscule, sa vieille façade du moyen-àge. Il n'y avait que quelques pas à faire pour franchir ce seuil; Eméreilda hésita un instant, puis, cachant bientôt ses craintes et son émotion, elle avança vivement.
« Entrez, dit l'étrangère. »
La porte roula silencieusement sur ses gonds et se referma avec la même lenteur.