LA DESTINÉE
Eméreilda se trouvait alors dans une salle vaste, longue et sombre, sur les murailles de laquelle se reflétaient quelques lueurs fugitives renvoyées par une lampe d'argent suspendue à la voûte par une double chaîne d'acier. Cette salle, nue et froide, avait un aspect funèbre. Eméreilda quittait la grande nature, la route plantée d'arbres fruitiers, la campagne, les horizons infinis, les plantureux pâturages normands, le spectacle merveilleux d'un coucher de soleil; et elle se retrouvait entre les
murailles livides d'un vieux château du moyen-âge.
Elle tressaillit, et, se retournant vers l'étrangère, qui
marchait derrière elle, elle sembla l'interroger par
son silence.
(( Oh ! dit celle-ci en souriant, nous ne sommes
plus à Paris, dans nos sémillants boudoirs de la
Chaussée-d'Antin, Mais, tenez, reprit-elle, voici
qu'on vient nous chercher. »
Eméreilcla se retourna, et vit devant elle un valet à livrée sombre, ganté de noir, et qui d'une main tenait un candélabre à sept branches chargées de bougies, dont la lumière inonda subitement la salle et lui enleva son aspect sépulcral.
Eméreilda suivit le domestique, et bientôt elle se trouva dans une splendide salle à manger, meubles en vieux chêne sculpté ; et sur la table, placée au milieu, un service de deux couverts était mis.
L'étrangère tira sa montre.
« Il est sept heures , dit-elle, il est temps de dîner.
— Dîner?... il s'agit bien décela!... s'écria Eméreilda, quand, depuis hier, je cours pour arriver à temps au chevet d'un mourant !
— Il n'est pas mourant.
— Alors vous m'avez trompée. De grâce, expliquez-moi...
— Rien, avant que vous ayez consenti à faire honneur au modeste repas qui nous est servi. »
Eméreilda vit qu'elle ne saurait rien de cette femme avant qu'elle se fût résignée à ce qu'elle exigeait d'elle. Elle prit place à la table et but quelques gorgées de bouillon. Puis, quand le repas fut terminé, repas bien modeste pour Eméreilda, qui refusa de toucher aux fruits que l'étrangère lui offrit, le domestique entra et desservit la table. Eméreilda attendit encore. L'étrangère s'était levée, elle
fit signe à Eméreilda de la suivre, et les deux femmes se trouvèrent seules dans un élégant boudoir. « Madame, dit l'étrangère, froidement et avec une dignité qu'Eméreilda ne lui connaissait pas, vous m'avez demandé plusieurs fois qui j'étais et quel nom était le mien. Je vais, cette fois, aller au devant d'une nouvelle demande. Je suis la princesse Angelo de San-Martino.
— Angelo de San-Martino! répéta machinalement Eméreilda; mais ce nom ne m'apprend rien.
— Ah ! il vous a caché sa noblesse et son nom, celui que vous aimez? Vous l'aimez pour lui-même?
— Que voulez-vous dire, Madame? s'écria Eméreilda, pâle et entrevoyant quelque drame terrible dans sa triste existence.
— Baggiani est un nom de théâtre; vous êtes ici chez le prince Angelo de San-Martino, et je suis sa femme !... »
A cette révélation inattendue, Eméreilda était d'abord restée froide. Cette femme, la princesse de San-Martino, soit... mais la femme de Baggiani, de l'homme qu'elle aimait, jamais!
« Que veut dire cette femme ? se dit Eméreilda ; de qui parle-t-elle ? » Alors, soudain, à sa pensée le passé se retraça, et elle pâlit.
« Madame, dit-elle, j'étais pauvre, abandonnée, isolée du monde, délaissée, misérable, mourante. Je désespérais de la vie et je n'avais plus rien à
attendre. . . Un homme s'est rencontré sur ma route ; cet homme fut pour moi une providence. J'étais pauvre, il me fit riche. J'étais ignorée, il me fit célèbre. J'étais sur la terre, sans ressources et sans avenir, sans amis, et perdant jusqu'à la foi... cet homme me rendit le souffle et l'âme. Il m'a faite ce que je suis. Je l'ai aimé, Madame. Où est ma faute? » Eméreilda songea qu'elle aussi, au théâtre, ne se nommait pas Eméreilda, mais la Griselli , et que ce changement de nom avait été demandé par Baggiani. Elle se rappela une conversation qui avait eu lieu entre eux deux sur ce sujet, et se dit : « Sur ce point, cette femme dit vrai. » Mais elle n'eut pas une seconde le moindre sentiment de vanité à cette pensée que l'homme qui l'aimait était un prince. — Du reste, instinctivement, Eméreilda, quoique d'une essence tout aristocratique, quoiqu'elle eût les mains blanches et fines d'une duchesse, le port d'une reine et la beauté patricienne des belles filles de Rome et de Sparte, avait le sentiment démocratique dans le cœur. Un prêtre pauvre l'avait élevée, et elle avait, toute petite, appris à aimer les malheureux. Elle se rappelait toujours la mort de sa mère. Les enfants qu'elle adorait et vers lesquels elle se sentait attirée, ce n'étaient pas les enfants des riches... mais tous ces petits êtres agonisants qui vont par les routes, le visage pâle et l'œil éteint. « Votre véritable but, en m'entraînant ici ?
— Vous dessiller les yeux et obtenir de vous la promesse que désormais vous fuirez cet homme et le chasserez de votre présence.
Eméreilda jeta un regard empreint d'une profonde pitié sur cette femme.
« J'ai pu me bercer d'un fol espoir et rêver un avenir que vous avez assombri, dit-elle, mais ne supposez pas que nous ayons à rougir devant vous. Baggiani est un homme trop superbe pour avoir jamais à se faire pardonner une faute.
— Mais, malheureuse, et ce mensonge dont il s'est rendu coupable envers vous?
— Lui, mentir !
— N'est-ce pas la même chose?... S'il ne vous a pas menti avec imposture, il vous a laissée dans l'erreur en taisant l'aveu qu'il n'était pas libre !
— Oh ! j'aurais dû le deviner, s'écria Eméreilda, se rappelant toutes ses réticences, ses heures profondes d'amertume et de mélancolie, et surtout son départ précipité, ses phrases, ses adieux étranges, et les lettres mystérieuses et incompréhensibles qu'il lui avait écrites.
— Me faites-vous le serment que je réclame de vous : celui de ne jamais revoir Baggiani? Du reste, ajouta-t-elle, vous le rencontrerez une fois encore. .. aujourd'hui et ici. ))
Eméreilda sentit son cœur se gonfler dans sa poitrine.
— -il 1 —
Oui, dit-elle, je le demandais tout à l'heure, en ce moment je le demande encore.
— Eh bien ! vous allez être satisfaite. » Eméreilda entendit alors des pas, et une voix bien
connue arriva jusqu'à elle. Elle regarda. La princesse de San-Martino s'éloignait.
« Madame, Madame, s'écria la jeune fille, subitement pâle et pleine d'épouvante, de grâce, apprenez-moi... me suis-je trompée?
— Baggiani est à un millier de lieues d'ici !
— Alors, tout ce que vous m'avez dit était mensonge?... Et c'est lui qui va entrer... lui?...
— Oui, lui-même, l'homme que vous fuyez et qui vous poursuit, l'homme que vous haïssez et qui vous aime.
— Je suis perdue! » dit Eméreilda, jetant un regard interrogateur vers le balcon.
Elle calculait la distance et quelle mort était préférable, celle qui vous broyait d'un coup ou celle qui vous écrasait dans l'ignominie. Mais la princesse de San-Martino avait deviné l'intention d'Eméreilda et s'était placée près de la fenêtre.
« Madame, lui dit celle-ci simplement, qu'est-ce que je vous ai fait ?
— Ce que vous m'avez fait?... Vous le demandez encore?... J'aimais mon mari, et vous m'avez volé son amour. Depuis le jour qu'il vous a rencontrée, il me hait ; depuis ce moment fatal, il me fuit ; il fait
plus, il me renie et en appelle aux tribunaux pour nous séparer !...
— Qu'exigez-vous de moi ?
— J'exige qu'il vous abandonne, qu'il vous déteste autant qu'il vous aime. »
Eméreilda croisa les mains et plia les genoux devant cette femme.
« Soit, dit-elle; mais pourquoi me livrer à cet homme? Vous connaissais-je, moi ? savais-je que vous existiez ?
— Si mon cœur, dit cette femme, pouvait parler pour une rivale, s'il pouvait oublier les tortures qu'on lui a fait éprouver, s'il était encore assez faible et assez sensible pour s'émouvoir devant des pleurs et des supplications, le sentiment de sa propre dignité et de sa sécurité lui commanderait de ne pas vous entendre. Pour vous, je n'ai pas le droit de m'émouvoir. Il faut que vous soyez perdue, car alors seulement il ne vous aimera plus, alors seulement il ne songera plus à me répudier pour vous ouvrir les bras. Cette perte, c'est ma sécurité à moi. Entre la femme qui dix ans lui a été fidèle et n'a jamais aimé que lui, et la femme oublieuse, ingrate et perfide, il n'hésitera plus. »
Mais Eméreilda, qui voyait bien qu'elle n'avait plus rien à espérer de cette femme, ne l'écoutait plus ; elle prêtait l'oreille à un léger bruit qui se trahissait dans une pièce attenante, et elle trem-
— ilô —
blait comme une coupable. Tout bas elle s'armait d'énergiques résolutions. « Je me tuerai plutôt que d'être à lui! » se disait-elle. Par une porte opposée et qui paraissait fermée aux verrous, un homme apparut.
« Monsieur, s'écria Eméreilda, pâle, émue, mais résolue, que voulez-vous de moi ?
— Ce que je veux? dit le duc dWbelfura, qui s'avança vers la jeune fille, je veux que vous soyez ma maîtresse ! »
Elle s'effaça instinctivement.
— Je croyais, Monsieur, vous avoir déjà suffisamment répondu, dit-elle.
— Eméreilda, reprit le duc, vous êtes libre. Je vous ai offert d'être ma maîtresse, et comme je suis riche et que je vous adore, je vous constitue...
— Monsieur, dit Eméreilda, l'interrompant, prisonnière ici, je suis dans la nécessité d'entendre toutes vos insultes. Elles n'ont sur moi d'autre effet que d'augmenter la haine et la répulsion que je ressens pour vous.
— Madame,, s'écria le duc d'Abelfura, pâle de colère et de honte, priez Dieu que personne ne vous entende, et, si vous tenez à la vie, cessez un tel langage et abandonnez vos projets de résistance ! »
Dans une agitation extraordinaire, il s'avança vers elle. Le duc était de ces hommes gâtés par Le hasard de la naissance et de la fortune. Il n'admettait pas
qu'on pût lui résister, et ne croyait d'ailleurs ni à l'honnêteté ni à la vertu d'une femme. « Qui m'arrête? » se dit cet homme, dardant sur sa victime des yeux menaçants. D'ailleurs, il ne se connaissait pi as; son visage était blême, ses lèvres livides; ses traits se contractaient. Il haletait. Il se jeta sur la pauvre fille, et lui saisissant le poignet :
« Eméreilda ! s'écria-t-il, pardonne à mon emportement, mais je t'aime ! je t'aime ! »
Celle-ci lui échappa ; il la poursuivit.
« Ma fortune! s'écria-t-il, ma vie !... »
Elle était dans ses bras, elle se débattait, elle criait. La princesse de San-Martino avait disparu; elle était seule, et l'écho de cette vaste salle restait sourd.
<( Perdue! perdue!... » laissa-t-elle entendre, luttant avec un désespoir forcené.
Elle tomba, elle se crut morte et poussa un cri horrible. La porte s'ouvrit avec fracas et un homme parut sur le seuil.
« Vous ici!... » dit le duc, se retournant, et saisi de stupeur et d'effroi.
Un instant après, Eméreilda était seule, et la nuit gagnait. Aucun bruit ne s'entendait au dehors. Elle s'approcha de la fenêtre, et à travers les persien nés fermées, elle aperçut la campagne noyée dans une brume épaisse. Elle prêta l'oreille. Rien de ce qui se
passait dans l'intérieur du château ne se trahissait dans la pièce qu'elle occupait. Elle s'inquiéta de cette solitude, et sous le coup d'une profonde émotion, elle chercha à prêter l'oreille aux bruits mystérieux de la nuit silencieuse. Puis, à la fin, épuisée de sommeil, harassée de fatigue, elle pencha la tête et s'assoupit. En ce moment une porte s'ouvrit, et une femme parut sur le seuil. C'était la princesse Angelo de San-Martino. Elle avança sur la pointe du pied, et s'approcha d'Eméreilda. Longtemps elle la regarda avec colère, contenant avec peine la haine qui étincelait dans ses yeux et se reflétait sur tout son visage. Puis, tirant de sa poche un flacon de cristal d'une transparence d'émeraude et à fermoir de vermeil, elle l'ouvrit subitement sous les narines dilatées de la dormeuse. Celle-ci eut un tressaillement , fit un mouvement ; ses mains battirent l'air; puis, lourdement, sa tête engourdie retomba sur ses épaules, et une légère pâleur monta à ses joues et à ses lèvres.
« Va, dit cette femme, qui avait juré de mener à bout sa vengeance, l'homme qui vient d'entrer dans cette maison ne te sauvera pas ! »
Deux minutes après, deux hommes armés de flambeaux entraient, et la princesse de San-Martino leur désignant le corps inerte d'Eméreilda :
« Faites ce que je vous ai ordonné ! »leur dit-elle d'une voix qui ne souffrait pas de résistance.