QU'ON SE SOUVIENNE DE MANCHESTER
Alors se passait une scène étrange dans une des pièces voisines de celle où Eméreilda s'était assoupie. Deux hommes étaient en présence. Ces deux hommes, l'un se nommait le duc d'Abelfura, l'autre le duc de Santa-Médina. Le premier, nos lecteurs le connaissent suffisamment; le second était celui qui venait d'arriver si inopinément et d'intervenir si à propos au milieu de l'entretien du duc d'Abelfura et d'Eméreilda.
C'étaient tous deux, le dernier surtout, deux hommes de fière mine. Mais à considérer le duc de Santa-Médina, il était visible que cet homme avait dû prodigieusement souffrir. Cela se devinait à un mot, à un geste, à un signe. Mais il n'était pas douteux aussi que, malgré les chagrins, les luttes, les désespoirs qui avaient pesé sur sa vie, il était resté jeune de coeur. Toute la fougue de la jeunesse, éteinte sur son front fatigué, respirait dans ses yeux
noirs et étincelants. Il y avait à la fois de la colère et de la bonté, de l'enthousiasme et du mépris dans cette prunelle vive, toujours épanouie.
« Monsieur, dit-il au duc d'Abelfura, vous ne vous attendiez sans doute pas à me revoir et d'une manière si inattendue ?
— Il est étrange, en effet, qu'après quinze années d'absence, vous fassiez votre apparition d'une façon si soudaine.
— Avouez aussi qu'elle n'est pas arrivée sans utilité.
— Sans utilité !.. . Mais de quel droit, vous qui depuis quinze ans avez déserté votre pays, votre foyer, votre famille, venez-vous dicter des ordres à un inconnu ?
— Vous ne sauriez l'être pour moi, vous, Monsieur ; vous voyez la différence. Il me serait impossible de voir un inconnu dans l'homme qui a vécu vingt ans sous le môme toit que moi, et qui, pendant ces vingt années, a reçu les mêmes caresses et s'est réchauffé au même sourire.
— La duchesse est morte, Monsieur, ne remuez pas ses cendres.
— Et qui l'a tuée ?
— Vous !
— Vous mentez, car c'est votre père ! Votre père, qui avait tué le mien ! ))
Les deux hommes se regardèrent et semblèrent
se défier du regard. Le duc de Santa-Médina revint le premier à lui-même :
ce Je vous demande pardon, dit-il, je ne suis pas venu pour venger la mémoire de mon père.
— Expliquez-moi d'abord comment vous vous trouvez ici ?
— La première raison de ma présence ici est ma présence à Paris, et à ma présence à Paris se rattache tout notre passé.
— Je le connais.
— Et vous n'avez plus besoin de l'entendre retracer, voulez-vous dire? Soit; alors vous m'en dispenserez, et tout à fait, en me faisant verser chez votre banquier la somme importante que je viens vous réclamer. Il s'agit de trois millions.
— Avez-vous perdu l'esprit dans le Nouveau- Monde ?
— Je crois, moi, que c'est vous qui avez perdu la mémoire dans celui-ci; et vous voyez bien qu'il est utile que nous revenions sur le passé. Il y a près d'un demi-siècle, fit-il, le duc de Santa-Médina, descendant des rois maures, grand d'Espagne et riche comme un roi des Asturies, épousa en premières noces Arabelle - Louise - Augustine de La Feronnière. De cette union naquit l'homme qui est devant vous.
— Votre père mourut.
— Un instant, il vécut d'abord et entoura de soins
et d'amour la femme qu'il aimait; mais un homme survint, un compatriote, un cousin germain, un grand d'Espagne comme lui, qui aima sa femme, la lui prit et l'épousa.
— Quelle histoire contez-vous là ?
— Celle qui existe, dit le duc de Santa-Médina, modérant l'éclat qui faisait étinceler ses prunelles; les deux hommes s'aperçurent qu'ils étaient rivaux, ils se battirent à l'épée à Anvers, par une matinée d'hiver. Le duc, mon père, fat tué.
— En duel?
— Ài-je dit autre chose?
— Du ton dont vous racontez cette histoire, on dirait que vous me reprochez cette mort.
— Vous savez bien que non. Si votre père avait assassiné le mien, vous n'existeriez plus.
— Ma mère veuve était libre d'épouser l'homme qui lui convenait.
— Oui, mais la liberté que j'eusse refusée à votre père, c'était celle d'user de mensonge et d'hypocrisie.
— Monsieur ! . . .
— Avouait-il qu'il était l'auteur de la mort du duc de Santa-Médina?
— Était-ce à lui à faire cet aveu?
— Certes !... Il épousait la femme dont il avait tué le mari.
— En lutte égale, poitrine contre poitrine. Il n'y
a pas d'assassin dans le duel ; tant pis pour celui qui tombe.
— Il devait la vérité à la duchesse de Santa- Médina, et c'était alors à elle à voir quelle devait être sa conduite.
— Elle épousa mon père et elle l'aima.
— Oui, tant qu'elle ignora ce qu'était le duc d'Abelfura et le moyen qu'il avait employé pour parvenir à se faire aimer.
— Ils n'étaient que très légitimes.
— Ne jugeons pas la conduite de nos pères, j'aurais trop à dire de celle du vôtre; rentrons dans les questions qui ont amené ces souvenirs.
— Vous voulez parler des fameux trois millions. . . que je vous dois?
— Que vous me devez. Mon père, en épousant ma mère, lui apportait une fortune immense et lui reconnaissait une dot de vingt millions.
— Qui devint alors bien à elle.
— Je n'en disconviens pas; mais, en mourant, il la constitua sa légataire universelle, à la condition qu'elle respecterait ce qui devait revenir à son fils.
— C'était justice.
— Oui, mais ce qui ne le fut pas, ce fut un détournement qui arriva lors du partage par le banquier de votre père, qui porta trois millions de la fortune de mon père sur votre tète.
— La preuve, Monsieur, la preuve?...
— Croyez-vous que je viendrais vous faire de telles histoires, si je n'avais toutes les preuves à votre disposition ?
— Voilà donc ce que vous avez à me réclamer. Soit. Mais ceci n'explique pas votre présence, à cette heure, dans la maison que j'habite.
— En effet; mais, comme vous le devinez, c'est une toute autre affaire qui m'a amené ici : celle de sauver l'enfant que vous poursuivez.
« En admettant que vous connussiez la présence de cette jeune fille ici, quel intérêt aviez-vous à la protéger? Vous l'aimez peut-être ?
— Je ne vous dois compte ni de mes actions ni de mes sentiments.
— Soit, je vous comprends, vous l'aimez. Eh bien! nous sommes deux, Monsieur mon frère... comme jadis nos deux pères. »
Le duc de Santa-Médina pâlit légèrement.
ce Je vous avouerai, Monsieur, dit-il, que c'est un autre mobile que l'amour qui me fait agir. Je me suis engagé à veiller sur cette enfant, à la protéger et à la défendre contre n'importe qui l'outragerait.
— Et de qui tenez-vous donc ce droit de défense et de protection que vous faites sonner si haut, Monsieur le duc de Santa-Médina ?
— De son père.
— De son père ! s'écria le duc d'Abelfura. Elle a donc son père?
— C'est moi qui le représente, » dit le duc de Santa-Médina... »
Il y eut un instant de silence entre ces deux hommes, qui, par une pensée simultanée, résolurent de ne plus dissimuler et de jouer franc jeu l'un devant l'autre .
(( Vous accomplissez donc une mission, Monsieur, je veux bien le croire; mais, en échange d'un sacrifice, c'est bien le moins que je réclame de vous quelque franchise.
— Soit. Il y a dix ans environ, reprit le duc de Santa-Médina, permettez-moi de taire le nom de l'homme dont je vais vous parler. Le duc de *** me sauva la vie ; puis, par un concours de circonstances extraordinaires, je le perdis de vue et ne le retrouvai que de longues années après. Dans cette entrevue, je lui exprimai toute ma reconnaissance et le suppliai de mettre mon amitié à l'épreuve. Le duc se fit longtemps prier. Un jour que j'insistais encore, il me prit les mains et me dit : « Je me souviendrai, Monsieur, de votre insistance, et veuillez croire que si jamais j'ai besoin d'un homme qui me rende un grand service, c'est à vous que je penserai. » Six semaines après, le duc, mourant, me faisait appeler à son chevet : « Monsieur, me dit-il, la femme que vous me connaissez', celle qui porte mon nom, n'est pas ma femme; elle est ma maîtresse. Il y a vingt ans, quand je rencontrai Amélie,
c'est le nom de celle qu'on appelle la duchesse aujourd'hui, j'étais marié à la plus douce et à la plus sainte des femmes. Mon père'avait eu le tort de me marier trop jeune, et ma femme avait eu la faiblesse de me pardonner trop souvent ; j'avais alors dépensé la plus grande partie de mon patrimoine, et détruit l'avenir de mes enfants. C'est alors que je rencontrai la femme dont je vous parlais. Cette femme s'imposa à moi par sa jeunesse luxuriante, sa beauté, son astuce et la reconnaissance qu'elle sut m'inspirer. Me voyant poursuivi, elle fit celle qui arrivait à mon secours. Elle avait quelque fortune qu'elle tenait de la prodigalité de ses amants, elle en disposa pour moi; pour moi qu'elle aimait, disait-elle. Cette femme avait simplement un sentiment d'intérêt qui la faisait agir. Elle rêvait le placement de ses fonds. Or, où pouvaient-ils mieux être placés que sur la tête d'un libertin, qu'elle tiendrait de cette manière par tous les liens à la fois? Cette femme afficha avec moi une générosité tellement étrange, qu'elle me confondit. Un soir, dans un transport d'amour, elle brûla sous mes yeux, à la flamme d'une bougie, pour plus de dix mille francs de valeurs à mon nom. J'ai su depuis que ces valeurs étaient fausses, et qu'elle tenait les véritables sous clef. Mais j'étais assez aveugle pour ne rien voir, et être dupe de cette malheureuse qui, dans l'espace de quelques mois, consomma
ma ruine. Derrière, toujours elle apparaissait, profitant des excès auxquels elle me condamnait. A. mesure que je m'appauvrissais, elle s'enrichissait. Elle l'était presque déjà d'anciennes dépouilles, elle le devint tout à fait des suites des actes odieux qu'elle me fit commettre. Hélas! quelques mois après, on vendait notre hôtel, nos voitures et nos chevaux. Un autre jour, les derniers meubles que nous avions sauvés ne nous appartenaient plus. La duchesse, fille de prince, héritière de têtes couronnées, se trouvait sans ressources avec une enfant dans les bras. Moi, je partis et l'abandonnai. Oh ! c'est horrible, n'est-ce pas? mais je ne m'appartenais plus, une femme était maîtresse de ma destinée. Ma fortune, ou plutôt la fortune de ma fille, était passée dans ses mains. Elle tenait suspendus sur ma tête des secrets qui, mis au jour, m'eussent couvert de honte. Mon sort dépendait d'elle. C'était pour elle que j'avais été lâche et misérable, et c'était elle qui me menaçait du châtiment. ((Partons, me dit-elle, un soir; allons à l'étranger; là, ton nom nous ouvrira les portes des salons officiels. Tu me feras passer pour ta femme. — La duchesse existe. : — On ne la connaît pas. — Si on vient à découvrir! — Comment!... elle est
isolée, perdue, puis » Ses yeux brillèrent d'un
éclat sinistre. « J'ai un pressentiment, dit-elle. C'est que la vraie duchesse de *** ne vivra pas long-
temps. Elle morte, qui t'empêchera de déclarer que la femme que tu aimes est bien la femme qui porte ton nom ? »
La duchesse de *** mourut, en effet, une année après, de misère et de chagrin en Angleterre, où j'étais alors. Elle était venue dans ce pays dans l'espoir d'y rencontrer un vieil ami de son père qui eût peut-être donné asile à son enfant; mais, cet ami, elle ne le trouva pas. Il y a dans la vie des circonstances atroces qui, s'enchaînant fatalement, font obstacle à toutes les combinaisons. Il lui eût suffi peut-être de rencontrer cet homme ; et, faute d'une adresse, elle erra inconnue et misérable dans les rues sombres du nord de l'Angleterre et mourut comme une Irlandaise, au coin d'une borne, aux portes d'une grande ville. Depuis, dit cet homme, la tête dans les mains et des sanglots dans la poitrine, j'ai vécu, moi, de ma misérable vie, tramant la chaîne de mon infamie, plus pesante que la chaîne des bagnes. Jamais, non, jamais je n'ai donné mon nom à cette femme ; mais elle le porte effrontément, avec audace, et je n'ai pas assez de force aujourd'hui pour la chasser de ma maison et arracher le masque dont elle se couvre.
— Mais votre enfant? dis-je à cet homme.
— Longtemps je ne sus ce qu'elle était devenue. Je m'en informai. « Elle est morte, » me répondit la femme qui fut la cause de mes malheurs. Morte!...
ce Gomment le savez-vous ? m'écriai-je. — Je l'ai fait chercher. » Ce n'était que trop la vérité. Cette femme avait fait chercher l'enfant... pour l'assassiner... « Elle est morte, » m'avait-elle dit. Et elle le croyait, en effet. Les meurtriers avaient affirmé sur l'honneur que le crime avait été accompli. Eh bien! moi, continua le duc, dont la voix devenait de plus en plus faible, j'ai appris qu'elle existe. Elle se nomme Eméreilda ; elle doit être au théâtre, et on la désigne aujourd'hui sous le nom de la Griselli. Elle existe; mais, malheureusement, la mort ne me laissera pas le temps d'accomplir l'œuvre que j'avais rêvée. Je sens que je n'ai plus que quelques jours à vivre. Or, moi mort, voici les deux cas qui vont se présenter pour la fille du duc de *** : ou revendiquer la grande fortune de sa mère, le rang qui est le sien ; ou rester une pauvre fille sans famille, mais l'existence assurée. — Je doute, Monsieur le duc, dis-je, qu'une somme d'argent, si importante qu'elle soit, puisse réparer envers votre fille les torts immenses dont elle a été victime toute sa vie. — Je le crains comme vous, Monsieur, dit le duc, profondément ému.; mais, cependant, croyez-vous que, pour être heureux, il soit besoin d'un grand nom et d'une haute position? croyez-vous que, pour qui n'a point été classé dès son jeune âge dans les hautes sphères sociales, nos jouissances, nos plaisirs soient bien regrettables?
Puis, il y a une autre raison, ajouta-t-il, encore une raison bien puissante dans mon esprit et que je n'ose formuler, tant elle peut vous paraître égoïste : j'ai souci de mon nom après ma mort; souci de ma vie, dont on va déchirer le voile. Supposez demain ma fille instruite du nom de son père et de la haute position qu'il a occupée : que fera-t-elle?... — Mais... ne voulez-vous donc point que votre fille fasse valoir ses droits? dis-je. — Oui, fit-il, je voudrais que ma fille fût aussi honorée et considérée qu'elle a été humiliée et persécutée; je voudrais qu'elle fût aussi riche qu'elle a été pauvre, aussi haut placée qu'elle a été maltraitée par le sort. Mais faire valoir ses droits, savez-vous ce que cela veut dire? — Un procès? dis-je. — Justement, un procès. Un procès scandaleux qui jettera sur mon nom et ma mémoire la déconsidération. Le nom brillant qu'elle retrouvera, elle le ramassera dans la fange. Elle ne parviendra à prouver aux juges et au monde qu'elle est fille du duc de *** et que sa place est usurpée par une femme indigne, qu'en prouvant que son père est un misérable. Révéler à ma fille la vérité, c'est lui dire de marcher en avant et de me condamner publiquement. La lui cacher encore, c'est continuer après ma mort l'œuvre infâme de ma vie. — Il n'y a qu'un moyen, dis-je à cet homme. Lui dire toute la vérité, et, en même temps, lui confier aussi toutes
vos craintes, lui montrer sans détour ce que lui coûtera sa réhabilitation. » Le duc me pressa les mains avec une tendresse convulsive. « Oh ! merci, merci, me dit-il, vous m'avez deviné, et c'est vous que je choisis pour cette œuvre délicate. Vous irez trouver un homme dont voici l'adresse sous ce pli, et cet homme vous remettra deux dossiers. Le premier contiendra les titres d'une somme d'argent amassée par moi dans l'ombre, mise de côté pour ma fille, et qui, à elle seule, constitue toute une fortune. Le deuxième contiendra tous les titres, actes, témoignages, pièces justificatives qui lui révéleront ce qu'elle est et lui fourniront les moyens de le prouver. Vous aurez alors, continua-t-il , à expliquer à ma fille ce qu'elle aura à faire pour rentrer dans ses droits et dans sa fortune ; vous lui montrerez tout ce qu'elle aura à y gagner sans lui rien cacher, et tout ce que la mémoire de son père peut avoir à y perdre. Si elle croit devoir se taire pour sauvegarder ma mémoire, je la bénis d'avance. Si elle croit devoir, au contraire, revendiquer ses droits et faire acte de justice, je n'ai aucune volonté à opposer à la sienne, et je m'incline devant sa décision. »
Le vieillard étouffait, il dut s'interrompre, et il ne put continuer ce jour-là.
Je le revis deux fois encore, et la deuxième fois je n'arrivai à temps que pour recueillir son der-
nier soupir. Depuis, Monsieur, j'ai vu aussi l'homme qui avait les titres annoncés dans les mains : ces titres m'ont été remis; j'ai assemblé un conseil de jurisconsultes, et tous ont été d'accord que le vœu du mourant était respectable, que la loi était pour moi, et que je n'avais plus qu'à m'enquérir de l'héritage du duc de *** et à faire part à sa fille légitime de ses dernières paroles et de sa volonté. C'est ce que j'ai voulu faire, Monsieur; mais alors Eméreilda venait de disparaître. Des renseignements vagues, puis plus certains, me mirent sur sa trace. Vous savez le reste. »