LA VILLE NOIRE
Manchester...
Il y a deux villes noires dans ce monde : Birmingham et Manchester; c'est l'Angleterre qui a le privilège de ces coins de terre sans soleil et sans ^ culture.
Au crépuscule, à l'heure où l'oiseau fait entendre son chant joyeux et que la fleur mutine relève sa corolle rafraîchie par la brise et la goutte de rosée, une population étrange, fantasque, mais redoutable, envahit le canal, le faubourg, le carrefour, l'atelier, l'usine, et, poussant un cri effrayant de hardiesse, d'audace et de persistance, disparaît au milieu des machines et nage dans une mer de fer, de feu, de houille, pour ne reparaître qu'au bruit des marteaux tombant sur l'enclume, aux lueurs incandescentes de la fournaise qui rougit, et derrière les brumes effrayantes des trombes de fumée
qui montent en spirales étincelantes dans l'air infecté et s'étendent en plis funèbres aux deux horizons.
C'est le travail des cyclopes dans la mine souterraine... La forge s'illumine, le soufflet mugit, la scie mord, le marteau frappe, les machines sifflent, le fer se tord, l'acier s'amincit, une pluie de suie et de soufre tombe et se liquéfie sur le pavé humide. La ville noire s'est engloutie sous son propre poids et s'est à jamais enveloppée dans son linceul sombre, asseyant sa vie active et fiévreuse dans la nuit éternelle.
Dix heures du soir sonnaient à Old-Church.., L'écho, troublé par la vibration métallique, ne rendit aucun son, et tout rentra dans le silence : la vieille église, dressant sa façade sombre ; les rues longues et obscures et la place déserte, que n'éveillait aucun bruit, sinon celui que produisait un vent bas et rapide soufflant du nord, et le clapotement uniforme et triste d'une pluie fine et glacée qui tombait depuis le matin.
Le gaz, allumé depuis deux heures de l'aprèsmidi, jetait ses lueurs fauves dans la masse noire, trouant l'atmosphère pesante de ses reflets livides.
Tableau sinistre, à la Rembrandt. Bientôt il changea d'aspect, et sur son fond lumineux se détachèrent des silhouettes étranges qui l'animèrent.
C'étaient des femmes.
Troupeau d'Irlandaises vomies par la misère et battues par la tempête, débris d'un millier mortes de faim au coin de Portland street, de Piccadilly et des bas-fonds de Strange-ways et de Palford, sortant des manufactures et regagnant la cité horrible pour y disputer un morceau de viande saignante et un verre de gin.
Puis bientôt, au milieu de ces femmes littéralement nues et les cheveux épars, se mêlèrent d'autres femmes moins belles de corps, plus fines de formes, plus hautaines d'attitude et portant fièrement des chapeaux de crêpe rose et blanc, des pendeloques aux oreilles, des robes de soie, des manteaux de velours et des lambeaux de cachemire...
Celles-là, c'étaient des Anglaises, c'est à dire l'aristocratie ouvrière de la ville la plus laborieuse du monde, et à la fois la plèbe de l'armée attendue la nuit pour fournir à la prostitution du pays le plus immoral de la terre.
Du chapeau de crêpe, il ne restait que la carcasse éventrée; de la robe de soie, qu'une guenille horrible balayant le pavé et la fange des ruisseaux ; du manteau, qu'un amas sordide de haillons rapiécés retombant en loques indescriptibles.
Puis, des mains rougies par un labeur obstiné ; un visage pâli par les veilles, couperosé par la misère, avili par le vice; un corps déformé par la
fatigue; une voix étranglée par la boisson; un regard froid, terne, hébété ; une marche indolente et pesante; les pieds... les pieds nus!
Tel est le spectacle que l'Angleterre, si orgueilleuse de ses fortunes opulentes et de ses parcs royaux, de ses vapeurs, de ses chemins de fer, de ses usines formidables, offre à l'œil de Vobservateur.
Parmi ces femmes, il y avait quelques hommes, — des vieillards et des enfants.
Depuis le matin, tout cela était attelé à un travail insensé, dans les ténèbres, courbé, affaissé, voûté, écrasé, maniant la navette, dévidant les bobines, remuant les pieds, les mains, la tête1, afin que rien ne se perdît de la bête humaine, — tout cela pour un schelling (vingt-quatre sous) pour les uns, six pences (douze sous) pour les autres.
Il fallait bien que Manchester allumât son gaz depuis sa métropole d'Hay-Market, rivale de celle de Londres, jusqu'aux profondeurs de la Cité, pour donner à manger à toute cette population, qui, harassée de travail, n'a pas encore gagné le droit de s'asseoir à une table et de dormir sur un grabat...
1 Un médecin de Genève, homme sincère dans ses intentions, mais d'un esprit trop ingénieux, a établi ce qu'il a nommé la mécanique à pédales, qui consiste a remuer les jambes en les levant tour a tour sur deux solives de bois, qui, l'une après l'autre, montent ou descendent sous le pied.
Çà et là le troupeau se dispersa comme une armée de bêtes fauves affamées qui flairent le gibier.
Les unes allaient voler...
Les autres, assassiner...
Le plus grand nombre, offrir au vice un appât déjà que trop souillé de baisers impudiques et de nuits licencieuses.
Quelques-unes se préparaient au périlleux voyage dans les îles lointaines, quelques autres approchaient de l'heure fatale où leur tête décolorée allait se balancer au haut de la potence de Kirkdale.
Qui sait le dernier mot de sa destinée!... Mais mourir étranglé par la corde du bourreau ou à la roue du treadmill, ou de faim ou de froid au coin d'une borne, n'est-ce pas toujours la destinée fatale qui poursuit le pauvre en Angleterre, qui n'a pas le choix et se soucierait peu de choisir?
Mais une maison haute, en briques noircies, droite et plate comme un mur, grillagée comme une prison, ouvrit sa porte étroite, et soudain vomit sur le pavé une multitude innombrable de femmes semblables aux premières, mais plus misérables encore, plus odieuses, plus dégradées, plus repoussantes...
La manufacture Cuthbert, Graham et Comp. occupait quinze cents femmes.
Plaie sur plaie, misère sur misère, population
immonde et éphémère, naissant, tournant la roue, buvant, dormant, mourant.
Mais ce qui surtout tendait à rendre le type de ces femmes plus affreux, c'était la colère qui les animait et l'espèce de furie dont elles paraissaient agitées.
Les mots les plus étranges et les plus grossiers volaient de bouche en bouche. Leurs cheveux flottants se dressaient sur leurs têtes, leurs yeux s'ouvraient terribles et menaçants, leurs poings se crispaient avec une rage concentrée.
Et plus la foule grossissait, plus le souffle orageux prenait des proportions et devenait redoutable.
Soudain, comme poussée par un millier de bras, une femme, serrant un enfant contre sa poitrine, vint tomber expirante sur le seuil de la vieille église.
Cette femme était jeune encore, et quoique son visage fût un livre ouvert dans lequel se lisaient toutes les fatigues, toutes les misères, toutes les angoisses, toutes les douleurs, il était facile de voir qu'elle était remarquablement belle, et qu'elle n'avait rien de commun avec les femmes qui l'entouraient
Rien que le vêtement sordide et l'air de souffrance, rien que les cheveux épars fouettant ses épaules bleuies par le froid, rien que le souffle de mort appelé par la misère, et qu'on entendait
gronder avec un bruit sinistre dans sa poitrine oppressée.
On se pressa autour d'elle et on l'accabla d'imprécations.
Les injures volèrent.
Les menaces s'amoncelèrent sur sa tête, des mains honteuses s'avancèrent vers elle.
« A mort l'étrangère ! cria-t-on.
— A mort celle qui vient manger notre pain !
— A mort ! ... à mort ! »
Mais, soit que tous ces misérables fussent lâches, car aucun bon sentiment ne pouvait agir en eux; soit que cette femme, cette mère abritant son enfant de son propre corps leur imposât dans son humiliation, ils s'approchèrent, l'entourèrent, mais aucun d'eux n'osa porter sur elle une main criminelle.
Mais elle, le visage altéré, l'oeil inquiet, elle regarda cette foule stupide avec un mélange de crainte et d'étonnement. Puis, soudain, songeant à son enfant, elle se leva, et, chancelante, fit un pas en avant.
On se recula, mais pour lui barrer le passage plus loin.
Faible à ne pouvoir se soutenir, elle marcha cependant droit à l'obstacle, et l'obstacle s'effaça.
Ce furent des cris terribles, des menaces de mort...
D'une main retenant son enfant, qui se suspendait craintif à son cou, de l'autre elle écarta doucement celles des femmes qui l'approchaient de trop près et s'éloigna.
On la poursuivit, la huant, l'insultant, et une main odieuse, celle-là, alla jusqu'à ramasser de la boue et la lui jeta au visage.
La malheureuse s'essuya d'un pan de sa robe, et continua sa marche à travers les rues sombres de Manchester.
Où allait-elle?
Le savait-elle elle-même, et qu'avait-elle besoin de le savoir, puisqu'elle n'avait pas dans la ville sombre, pas plus que dans toute l'Angleterre, un coin pour se mettre à l'abri, une pierre pour reposer sa tête !
Elle alla droit devant elle.
Son enfant dans les bras, elle marcha trois heures sans s'arrêter, sans reprendre haleine, sans regarder derrière elle.
Alors que le silence se faisait autour d'elle et qu'elle n'avançait plus que dans la profondeur de la nuit, il lui semblait encore entendre les cris furieux de ces femmes qui l'avaient poursuivie et les menaces qui avaient plu sur sa tête.
Elle les redoutait davantage depuis qu'elle ne les entendait plus.
Pour sauver son enfant, elle eût trouvé la force
de se défendre contre toutes ; maintenant elle pensait que sa faiblesse aurait pu la trahir, et elle pleurait.
Il était une heure du matin.
Pour la première fois, elle ralentit le pas, prêta l'oreille, et, n'entendant plus rien que le bruit monotone de la pluie qui fouettait le pavé, des yeux elle chercha un coin sombre et s'y dirigea.
C'était dans un angle de maison.
Elle s'y laissa tomber, et entr'ouvrit le lambeau de châle dans lequel reposait son enfant.
Elle poussa un cri d'effroi.
L'enfant ne dormait pas, et, les yeux grands ouverts, il regardait avec douceur.
Il y avait comme de la mélancolie dans ce regard d'enfant à peine d'âge à comprendre la souffrance, mais dont le sentiment instinctif se développait à la vue du pâle visage de sa mère.
« Tu ne parlais pas, lui dit celle-ci.
— Non, répondit la petite fille, tu aimes quand je dors. »
Elle la pressa contre sa poitrine haletante.
c Oui, murmura-t-elle, dors, dors longtemps.... si tu pouvais dormir toujours. »
Elle pensa au lendemain, et elle frissonna.
« La nuit ici, se dit-elle, ce n'est rien... mais demain »
Cette femme avait vingt-quatre ans. L'enfant
qu'elle avait dans les bras et qui était bien le sien en comptait sept et quelques mois.
Elle se nommait Marguerite, comtesse de Lusignan-Boudeville.
Depuis six mois, elle avait quitté la France, où elle était née. A Londres, elle avait séjourné deux mois. De là, elle était allée habiter Birmingham, où elle avait travaillé dans une fabrique de coutellerie. Depuis quinze jours, elle était à Manchester, où on lui avait fait espérer qu'elle ferait assez d'argent pour gagner Liverpool et y obtenir à prix réduit le droit d'embarcation sur un navire marchand faisant voile pour l'Amérique centrale.
Mais plusieurs jours la ville noire ne lui avait offert que l'inaction.
Il y avait quatre jours seulement qu'elle avait été reçue dans la maison Cutberth, Graham et Comp., à raison de douze pences pour douze heures de travail, et à la condition de se livrer à un labeur pénible et à des travaux abjects.
Elle avait accepté.
Marguerite... la comtesse de Lusignan-Boudeville avait son enfant à nourrir.
Mais son titre d'étrangère avait été fort mal vu par les ouvrières de la fabrique. Deux jours se passèrent néanmoins sans trop de bruit. On la croyait allemande. Mais le hasard fit découvrir qu'elle était non point allemande, mais française.
Ce fut une affaire. Le soir, on lui fit mille outrages qu'elle endura sans se plaindre. On avait pensé qu'elle ne reviendrait pas. Quand, dévorant ses affronts, elle reparut le lendemain, ce fut une toute autre histoire.
Un complot se forma contre elle dans la journée et se dénoua comme on l'a vu quelques lignes plus haut.
Elle était chassée, elle ne pouvait désormais affronter le seuil de la porte de la fabrique sans risquer d'être blessée... tuée peut-être... elle et son enfant... Se présenter à une autre fabrique, c'était aller au devant du même péril et des mêmes outrages.
Puis, le lendemain, c'était dimanche. Gomment faire? Elle était sans argent... sans argent et sans travail, et n'avait ni pain, ni asile.
Elle frissonna de nouveau à cette pensée, et serra plus profondément son enfant contre sa poitrine...
Il grelottait, le pauvre petit être ; les dents lui claquaient ; la pluie fine et froide qui continuait à tomber, le mouillait jusqu'aux os; son vêtement trempé lui collait sur le corps.
« Et rien pour la réchauffer rien, — dit cette
femme, qui avait eu des équipages luxueux, les plus beaux chevaux de Paris, des propriétés immenses, qui avait été la reine des salons aristocratiques, et qui, jeune, belle, riche et portant un des
plus vieux noms de France, avait vu le monde à ses pieds, le monde du noble faubourg... — rien que mon corps aussi refroidi que le sien, rien que mes larmes qu'il me faut lui cacher ! »
Elle eut comme un accès de fièvre. Sa chair brûla sous la bise noire. Une sueur moite lui coula du front. Elle prit sa tête dans ses mains et resta ainsi plusieurs heures. L'enfant s'était assoupi et oubliait.
L'aube la surprit ainsi. C'était dimanche, jour consacré partout au repos, à la prière et aux bonnes œuvres.
Un vent glacial souffla du nord et dissipa la pluie; puis un rayon de soleil traversa l'horizon sombre, et nuança d'une teinte fauve les toitures des maisons.
Marguerite se leva, et secoua l'engourdissement qui s'était emparé d'elle.
La petite fille ne dormait plus depuis longtemps.
« Je vais marcher, » dit- elle.
Sa mère la remercia par un sourire et la mit à terre.
Elle essaya ses petites jambes, elles étaient un peu rétives; mais elle fit bonne contenance, et tendit la main à sa mère.
Toutes deux s'en allèrent.
Où?... Qu'importe!... c'était une journée à tuer, après une nuit à oublier; toute la vie ainsi.
Au détour de la rue, la pauvre petite fille faillit tomber.
Marguerite la retint et l'éleva dans ses bras.
« Qu'as-tu? » s'écria-t-elle.
Elle était toute pâle.
« J'ai faim , » répondit-elle d'une voix faible, et comme si elle eût eu honte d'avouer cela.
« Faim ! — répéta la mère, jetant autour d'elle un regard sinistre et chancelant à son tour de douleur et d'effroi, — faim ! oui, en effet, tu dois avoir faim. Comment mange-t-on ici?... On peut voler, n'est-ce pas?... Une mère peut toujours voler pour son enfant ! Mon Dieu ! fit-elle en prenant sa tête dans ses mains, faites que je ne devienne pas folle... Mais du pain, mon Dieu ! du pain... oh ! pour elle seulement !...
De toute notre journée d'hier, nous n'avons mangé qu'un morceau de pain, et il y avait longtemps que nous mangions mal déjà. »
D'un mouchoir de fine toile dont la dentelle était effiloquée, elle essuya son visage amaigri et brûlé par les larmes et parut faire un violent effort.
« Viens, dit- elle à son enfant.
— Où, mère?
— Chercher du pain.
— Mais les hommes ici sont méchants, ils ne nous en donneront pas, dit l'enfant, qui avait la figure tout enflée et l'estomac serré.
— Viens, qui sait?... Manchester est grand, et l'on dit que l'on est riche dans ce pays. »
Elles marchèrent longtemps, car les passants étaient rares à l'heure matinale, et elles n'allaient pas vite, car le froid les avait saisies avec le besoin, et le soleil qui se jouait en lueurs livides sur le pavé boueux était bien tiède pour réchauffer tant de misères.
Elles traversèrent Falkner street, prirent par Crown street, et débouchèrent à l'angle d'une église.
C'était un temple de méthodistes, et la foule s'y pressait pour entendre la parole sainte tombant des lèvres sacrées d'un ministre.
« Viens, dit Marguerite, je me souviens d'avoir laissé quelquefois tomber ma bourse dans les mains d'une mendiante qui avait un enfant au bras; je trouverai peut-être aussi quelque âme charitable.
« Mendier, dit l'enfant qui comprit, tu oseras?
— Tu as faim?
— Oh ! oui, bien faim.
— Viens. »
Et elle tendit la main, cette femme, une fière main, une main blanche et fine que les hommes autrefois avaient baisée avec respect et avec émotion .
L'Anglais détourna la tête et passa.
Nulle part comme dans les villes de l'Angleterre
la misère est horrible, nulle part on ne mendie davantage, nulle part on ne compatit moins au malheur.
L'Anglais est de glace. Son climat lui bronze le cœur et les entrailles.
On a calomnié Paris. Paris est la ville de la charité.
Puis ces Anglais étaient gens affairés; ils pensaient aux affaires de la veille, au bien-être du lendemain et à leur salut. Ils couraient se prosterner sur les dalles froides et crier : « Mon Dieu, fais-nous la vie belle, aisée sur la terre ; protège nos femmes, nos enfants, et prépare-nous dans ton ciel une place agréable. » Mais du pauvre qui les heurtait et qui avait faim, ils n'avaient nul souci.
Jusqu'au seuil d'une autre église, Marguerite se traîna mourante.
Celle-là était un temple anglican, la maison du Dieu des grands du royaume, des riches du Nord, dont les évoques se paient par millions.
L'évêque de Londres touche annuellement pour émoluments trois mille livres sterling, — soixantequinze mille francs.
Mais pour elle, la pauvre femme qui mendiait, pour son enfant... rien!
Les voitures s'arrêtèrent à deux pas du portail, les laquais coururent aux portières, les dames en
toilettes brillantes descendirent, portant sous leur bras une bible dorée et enhrmmée; mais pas une ne ralentit sa marche altière et ne jeta sur la femme expirante et l'enfant qui pleurait un regard de compassion.
Alors Marguerite, sans rien dire, quitta le seuil de l'église, et emmena son enfant.
Ils marchèrent encore.
Mais parfois, comme un refrain mau-lit que ks lèvres ne savent désapprendre, l'enfant disait :
« J'ai faim. »
Marguerite siffla pour ne pas entendre, et un moment regarda ses haillons.
« J'ai vu ici des femmes nues », se dit-elle.
Elle eut un sourire de pitié, et un sentiment de pudeur qui lui fit monter la rougeur au front.
ce Je sais où est le canal », se dit-elle.
Tout espoir, du reste, s'effaçait. C'était dimanche. La grande ville se faisait solitaire. Les maisons se muraient plus encore que les jours ordinaires. Les rues s'alignaient tristement dans une demi-obscurité, reflétant dans des flaques d'eau des murs sombres, des fenêtres à guillotine, des lucarnes grillagées, des jours de souiîrance.
Pas de femmes aux fenêtres...
Pas d'enfants sur les portes...
Pas d'éclats de rire volant d'un balcon à l'autre.
Pas de fleurs, de soleil, de sourires.
Oh ! le vilain pays !
La vie murée. Au rez-de-chaussée, une glace sans tain, laissant quelquefois entrevoir, à travers la mousseline jaunie d'un rideau, un vase, une lampe, une bible. C'est là tout.
Mais ni croisées, ni portes ne s'ouvraient.
Et, pendant que dans les rues noires, des ombres fugitives, grelottant de froid, mourant de faim, erraient à l'aventure, se gardant bien de souiller, de leur main maudite, le bouton de cuivre de la porte fermée, des chants sacrés, fêtant les grâces du Seigneur, jetaient au dehors leurs notes profondes et mélancoliques.
A l'oreille de Marguerite, quelquefois ces chants résonnaient. Alors qu'elle passait, regardant d'un œil mourant son enfant pâle, ces chants la poursuivaient.
C'étaient les psaumes, que des femmes grandes et sèches entonnaient solennellement, près d'une bible ouverte.
Toujours la Bible...
Autour d'un grand feu flambant dans Pâtre et du rosbif colossal qui y cuisait, répandant son odeur sanguine dans la pièce, les hommes, sans se parler, fumaient gravement, buvant du pale aie et du porter.
Dans les maisons riches, l'orgue grondait, mêlant ses notes graves aux. plaintes monocordes et
aux gémissements de convention de la famille austère.
Mais Marguerite, arrivée au bout de ses forces et de son courage, vit son enfant qui défaillait et poussa un cri.
Un homme passait.
Elle alla rapidement à lui, et sans honte, elle lui tendit une main suppliante et le suivit quelques secondes...
L'homme vit le geste, sans voir la femme; il continua sa route; mais, tout en marchant, une pièce de cuivre glissa de ses doigts à terre.
Dans le mouvement qu'il lui avait fallu faire, à cet homme, Marguerite avait vu son visage.
Elle resta droite, pâle, suffoquée, à la place où elle se trouvait, cherchant la muraille d'une main égarée.
Elle s'y appuya pour ne pas tomber; et crut qu'elle allait mourir.
L'enfant, qui remarqua son état, poussa des cris et se blottit dans ses jupons.
Elle fit un suprême effort.
«Ramasse, dit- elle à son enfant d'une voix creuse qui sentait la mort; et, désignant du doigt la pièce de cuivre : il y a là un penny que M. le duc de Lusignan-Boudeviile t'offre pour vivre une heure de plus. »
L'enfant ne comprit pas et se baissa à terre.
Marguerite, rejetant en arrière les mèches de ses cheveux éplorés qui lui collaient sur le front, se laissa glisser sur le pavé.
« As-tu vu cet homme? dit-elle, attirant sa fille dans ses bras.
— Oui, mère.
— Eh bien! souviens-toi de lui pour lui pardonner un jour. »
Et comme l'enfant ouvrait de grands yeux qui disaient son étonnement, Marguerite se tut et poussa un profond soupir.
« Que n'as-tu quelques années de plus, dit- elle un instant après, couvrant de ses lèvres de glace le front brûlant du petit être, quel secret terrible je te confierais... mais Dieu fait bien ce qu'il fait. Il a voulu que tu vives, et si tu savais, tu mourrais comme je vais mourir.
Mais toi, mon Dieu! que vas -tu devenir!
s'écria-t-elle dans un transport fiévreux. Elle parut se résigner.
« Ce que Dieu voudra, » dit- elle, se dirigeant vers la boutique du boulanger, à qui elle offrit son penny.
L'honnête industriel hésita s'il devait accepter
le marché, et pour un mauvais penny donner de
bon pain.
Puis, c'était un dimanche, et il risquait l'amende.
Il regarda la malheureuse, et il eut sans doute
compassion, car il consentit à l'échange; mais comme le penny est de peu de vaieur partout et d'une valeur presque dérisoire en Angleterre, il donna peu de pain.
Il ne faut pas qu'un bon mouvement rompe l'équilibre et d'un seul côté emporte la balance.
La petite fille prit le pain des mains du boulanger et l'offrit à sa mère.
a Mange, lui dit celle-ci en détournant la tête.
— Tu dois avoir faim, toi aussi, mère? »
Ce fut un combat. La mère céda les larmes aux yeux, ou plutôt parut céder.
Elle partagea le pain et porta sa part à sa bouche, mais elle se serait bien gardée d'y mordre. C'était la vie de son enfant qu'elle eût abrégée. Puis, elle était si faible et avait l'esprit si frappé de l'apparition de l'homme qu'elle avait reconnu, que peut-être ce pain l'eût-il tuée plus tôt.
L'enfant mangea.
Puis elle l'entraîna loin de l'endroit où elle avait reçu, elle le sentait bien, le dernier coup.
Elles traversèrent les faubourgs et allèrent jusque dans la campagne.
La nuit les surprit.
« Où vas-tu "7 demanda l'enfant à sa mère et se cramponnant de ses petites mains à un pan de sa robe.
— Devant moi,
— Mais voilà qu'il fait noir.
— Il fera plus noir tout à l'heure, dit Marguerite, qui répondait à une pensée secrète et qui sentait ses forces l'abandonner.
— J'ai faim ! » dit l'enfant d'une voix faible. Son morceau de pain était loin.
Marguerite tira la portion qui lui restait et qu'elle avait dissimulée sous sa robe, et la mit dans la main de sa fille.
Elle avait bien faim et elle hésita ; c'était la part de sa mère.
Il fallut prier, ordonner, et elle obéit. Elle avait, toute petite qu'elle était, l'estomac plus grand qu'il n'y avait gros de pain, et ce fut besogne facile.
Puis elles marchèrent encore, et Marguerite tomba épuisée.
Elle se traîna jusqu'au pied d'un orme planté solitaire au bord d'un fossé et s'arrangea pour mourir.
Elle prit sa fille, l'embrassa avec frénésie, et la coucha dans sa robe.
« Dors, dit-elle.
— Mais tu souffres, mère, dit celle-ci, qui vit bien que ce qui se passait dans l'âme de sa mère n'était pas naturel et qu'il allait arriver une grande catastrophe.
— Dors, et si tu te réveilles dans la nuit, prie Dieu pour ta mère, qui priera pour toi. »
Sa tête se renversa sur ses épaules, et l'enfant, vaincue par le sommeil, s'assoupit.
Elle dormit, malgré le froid, le vent, la pluie qui recommença comme la veille... elle dormit... Permission céleste... les heures s'écoulèrent pour elle sans secousse et sans remords... Mais quand elle se réveilla, elle sentit comme un manteau de glace, comme un froid meurtrier qui lui pénétrait dans la chair... elle eut peur... puis elle vit sa mère à côté d'elle, et elle fut rassurée.
Mais elle voulut se lever, et elle ne put pas.
Elle était prise dans les bras de Marguerite comme dans un étau de fer.
Elle sourit, l'espiègle, et se dégagea lentement.
Les bras de Marguerite, desserrés, retombèrent inertes le long de son corps.
ce Elle dort, maman, dit l'enfant. Oh ! il y a bien longtemps que je ne l'ai vue dormir... Je ne vais pas la réveiller. »
Elle se leva doucement et la regarda.
ce Comme elle est pâle, dit-elle ; et cette pluie qui fouette sur elle... Pauvre petite maman! Comment faire ? »
La nuit était avancée... le temps était noir, on n'y voyait rien sur la route... L'enfant aperçut sa mère pâle, elle ne vit pas son visage décomposé, ses lèvres livides, son œil fixe que la paupière flasque ne dissimulait qu'à demi.
Elle s'approcha d'elle, et bien doucement, de crainte toujours de la réveiller; elle colla ses petites lèvres frémissantes sur son front.
Elle eut le frisson.
« Mon Dieu ! dit-elle, comme elle a froid ! »
Et, sans dire plus, elle ôta un mauvais foulard que sa mère lui avait passé autour du cou et le pesa religieusement sur les épaules de Marguerite.
Le vent mugissait avec fureur et soulevait le maigre tissu; l'enfant l'assujétit avec une branche d'arbre dépouillée de ses dernières feuilles.
N'eût-on pas dit qu'elle rendait les derniers devoirs à la mort ?
Puis l'aube vint jeter une faible lueur dans le paysage sombre. Alors elle se souvint, l'enfant, que sa mère lui avait dit : « Si tu te réveilles dans la nuit, tu prieras le bon Dieu pour moi, » et, ouvrant ses yeux encore tout engourdis par le sommeil et croisant ses petites mains toutes roidies par le froid, elle s'agenouilla au bord du fossé et pria.
Mais, sa prière faite, elle s'étonna du long sommeil de sa mère, et l'effroi la saisit.
Elle eut encore un vague pressentiment de la mort, et pria, pria encore, mêlant ses larmes à ses paroles, les sanglots aux larmes, et appelant sa mère à grands cris.
Un homme, qui vint à passer sur la route, entendit les cris de l'enfant et s'approcha.
« C'est ma maman qui ne veut plus se réveiller ! s'écria la petite tille joignant les mains devant l'homme comme elle les avait jointes devant Dieu. Monsieur, vous qui avez une voix plus forte que la mienne, appelez-la, elle vous répondra, à vous. »
L'homme regarda la pauvre femme, et comprit le drame nocturne et mystérieux qui venait d'avoir lieu.
« Vilain pays ! » dit-il jetant un regard empreint d'une amère tristesse sur le visage de la morte, et soulevant son chapeau.
C'était un vieillard, tète austère et toute blanche.
« Yeux-Lu venir avec moi, petite? dit-il à l'enfant.
— Avec ma maman ?
— Oui.
— Demeurez-vous loin'?
— Non, là-bas, tiens, où tu vois un peu de fumée sortir d'un toit de tuiles, derrière ces grands arbres qui cachent la moitié de la route.
— Je le veux bien, dit l'enfant, qui pensa qu'il devait y avoir là un bon feu et du pain.
— Eh bien ! viens ! dit le vieillard.
— Mais ma maman?
— Oui, ta mère, j'y pense... nous viendrons la chercher tout à l'heure.
— Jamais, s'écria l'enfant, jamais je ne quitterai ma maman ! »
Et l'enfant s'accroupit près de la morte.
Le vieillard comprit qu'il ne vaincrait pas l'obstination de l'enfant et ne l'essaya pas. Il s'éloigna, et revint quelques minutes après avec deux aides et un brancard.
Ce vieillard était un prêtre, un prêtre de la religion détestée en Angleterre, de la religion catholique ; il était pauvre, charitable et digne entre les dignes de la noble mission qu'il avait acceptée sur la terre. Pour Theure, dans la nuit froide, il revenait de porter le viatique à un mourant, des secours et des consolations à toute une famille.
A son foyer humble, une pauvre femme l'attendait, regardant souvent sur la route s'il apparaissait. C'était sa sœur, chrétienne sainte, partageant avec le véritable homme de Dieu sa part de tribulations, de misères et de charité.
Le matin, auprès d'un bon feu qui n'avait plus cependant assez de chaleur pour réchauffer le corps de Marguerite, l'enfant, en sanglotant, racontait au prêtre, qui la questionnait avec douceur, sa vie triste et aventureuse.
Mais elle ne savait pas grand'chose, la pauvre petite, — sinon qu'elle était de France, qu'elle
avait connu la vie opulente ; et depuis que sa mère l'avait emmenée, et qu'elle avait traversé un espace immense, noir et profond comme un abîme, elle avait toujours eu faim et froid.
« Mais, dit -elle en se penchant à l'oreille du prêtre, ma maman a sur elle, et elle désigna la poitrine de la morte, beaucoup de papiers... où il y a de l'écriture. »
Le prêtre se leva, et, détournant la tête, entr'ouvrit le corsage de la robe en haillons qui servait de linceul à la noble et fière femme, et y trouva un paquet fermé et scellé à ses armes.
Il jeta les yeux sur l'enveloppe et lut :
Pour ma fille quand elle aura seize ans.
« Allons, se dit l'honnête homme, je ne saurai rien, mais Dieu permettra peut-être que les vœux d'une mère soient exaucés et que sa fille sache un jour le secret qui a pesé sur la vie de toutes deux. »
Et, prenant l'enfant par la main et lui essuyant les larmes qui ne cessaient de couler de ses yeux gonflés : « Enfant, dit-il, ne pleure plus, ta mère te le défend... elle veut que tu respectes son longsommeil.
— Où est-elle, alors, ma maman, si elle ne doit jamais se réveiller? demanda la pauvre petite fille, qui s'initiait lentement aux mystères de la mort.
— Au ciel.
— Et je n'irai pas la rejoindre?
— Non, elle te confie à moi pour longtemps. - Et nous parlerons d'elle ?
— Toujours. y>
Un papier s'échappa de la poche de l'enfant, et le prêtre y lut un nom qui lui donna profondément à penser.
« Si c'était!... » dit-il.
Il n'acheva pas sa phrase ; mais, enlevant l'enfant dans ses bras avec un mélange de respect et de tendresse :
« C'est Dieu qui t'envoie à moi, dit -il, sois la bienvenue ! »
Et, allant au lit sur lequel reposait la morte, il s'agenouilla, et, courbant sa tête blanche, on eût pu l'entendre qui priait et murmurait : « Cette enfant aura un jour la place qui lui appartient, je vous le jure, madame la duchesse ! »
ÉMÉREILDA
Deux ans s'étaient écoulés, et la ravissante petite fille grandissait dans la demeure humble du prêtre.
Ravissante était le mot. Il était en quelque sorte étrange comment la beauté de cette enfant s'était développée en si peu de temps. On l'eût citée dans toute l'Angleterre, si elle eût vécu moins obscure. A l'âge qu'elle atteignait alors, aucune enfant n'eût pu lui être comparée.
Elle courait sur sa dixième année, et on lui en eût donné treize, tant elle était grande et forte.
Si on l'eût entendue causer et raisonner, on lui en eût donné quinze.
Mais, si on la regardait, on redevenait indécis et on disait : « C'est une enfant. »
Une enfant... tant elle était blonde, rose et à la physionomie naïve. C'était une petite bouche toute
fraîche, rouge comme une cerise, et qui donnait les baisers sans compter. Sur ses épaules, déjà bien modelées, blanches avec des tons chauds et moelleux, c'étaient des cheveux soyeux qui tombaient à flols et la faisaient ressembler à ces anges bouffis et charmants que les peintres italiens idéalisaient dans leurs toiles à fond d'or et dans leurs peintures à fresque.
Comme nature, c'était mieux encore, et c'est là qu'on eût pu sérieusement la comparer à un ange.
Bonne, douce, le cœur d'une sensibilité extrême, elle avait toute la gaieté de l'enfance et ses éclats avec la mélancolie de l'adolescence.
Elle riait, et parfois ses petites mains battaient l'air avec plaisir; mais quelquefois aussi, et sans qu'elle sût bien pourquoi, elle avait une larme qui s'égarait au bord de ses longs cils et qui coulait silencieuse sur sa joue un peu pâle.
C'était comme le souvenir de sa vie passée qui lui revenait à l'esprSv
L'image de sa mè^e qui passait devant ses yeux.
« Comment t'appelles-tu, petite? lui avait demandé le prêtre qui allait devenir son protecteur.
— Comme maman.
— Et comment s'appelait- elle, ta mère?
— Marguerite. »
Le prêtre avait réfléchi, et, le lendemain, avait dit à l'enfant :
« Petite, il y a, vois-tu, sur la terre, des méchants que le bon Dieu laisse pour donner plus de mérite à ceux qui sont bons ; mais il faut bien se méfier des méchants. Or, s'ils rôdent par ici, ton nom de Marguerite te désignerait trop à leur mauvais esprit; il faut changer de nom.
— Ah! dit l'enfant, mais je n'entendrai pas un autre nom, ce ne sera plus moi.
— Ce sera encore toi, dit le prêtre en souriant ; ce n'est qu'une question d'habitude.
— Je le veux bien... Alors, donnez-moi un beau nom.
— Oui, mais un peu difficile à prononcer.
— Pourquoi?
— J'ai mes raisons. »
L'enfant prêta l'oreille.
« Eméreilda, » dit le prêtre.
La petite fit la moue et se le fît répéter plusieurs fois.
Puis après elle s'essaya.
«Eméreilda... Eméreilda... tiens, fit-elle, mais quand on le sait, il est joli, ce nom...
— N'est-ce pas? dit le prêtre, et il a un avantage : c'est que ceux qui ne l'entendront qu'une fois ne se le rappelleront pas, et que ce nom entendu ne leur apprendra rien. »
Ce n'était pas sans raison que le prudent pasteur prenait ces précautions.
Le nom qu'il avait surpris sur l'enfant lui avait révélé une partie du mystère qui enveloppait cette frêle existence.
Ancien vicaire à l'église de Saint-Thomas-d'Aquin à Paris, il avait connu une grande famille de ce nom et avait été par le hasard initié à quelque secret de cet intérieur.
Rapprochant ce qui lui semblait arriver de ce qu'il connaissait, rien ne l'étonna.
Il fit plus, et après avoir rendu les derniers devoirs à la pauvre femme morte de froid et de faim loin de son pays et avoir donné asile à l'enfant, il se mit en campagne afin de voir par lui-même ce qui lui restait à accomplir.
Tout ce mystère, il le souleva; tout ce péril, il le devina.
Et, rentré dans sa pieuse maison, l'honnête vieillard prit sa sœur à part et lui dit :
« Sœur, ce que nous avons de mieux à faire, c'est de nous taire et de garder l'enfant.
— Mais, cependant...
— Sa mère est morte, mais son père existe.
— Eh bien !
— Tais-toi... Il ne faut pas seulement qu'il sache que son enfant vit encore.
— Mais c'est donc...?
— Tais-toi... il y a trop de choses... et je vois bien que moi-même je ne sais pas tout... mais j'en
ai vu assez pour savoir qu'il me fallait surtout de la prudence. »
La sœur s'inclina.
« Cette enfant-là, vois-tu, reprit le prêtre, malgré l'abandon dans lequel tu la vois, est une enfant de riche et de noble, et les choses ne vont pas toujours la droite route dans ce monde-là.
— C'est vrai, appuya la vieille fille.
— Nous élèverons Marguerite, ou plutôt Eméreilda, car nous lui conserverons toujours ce nom et nous tairons le secret de notre adoption. Avec nous, elle sera heureuse, et, le bon Dieu aidant, elle ne manquera de rien. Puis, quand elle sera plus grande, et qu'elle me demandera des explications, eh bien...
— Eh bien ! qu'est-ce que vous direz, monsieur le curé?
— Dame... nous dirons... Mais tu me parles là de plusieurs années, sœur, nous avons bien le temps de penser à cela.
— C'est juste.
— Puis, en ce temps-là, vois-tu, les choses seront peut-être bien changées. Les hommes vont vite et les événements... Le moment sera peutêtre venu de tout dire. Pour l'heure, je suis d'avis de nous taire, car si nous jasions, il arriverait malheur à l'enfant et rien de bon pour nous.
— On sera muet, dit la vieille fille, qui n'avait
jamais quitté son frère le curé, et qui avait pris pour lui un si grand respect qu'elle n'eût pas osé le démentir.
Eméreilda eut donc un père et une mère, et l'enfant, qui avait passé de rudes épreuves, s'accoutuma vite aux soins dévoués de ces braves gens.
C'était aux portes de Manchester, sous un ciel brumeux, sans soleil, sur une route déserte et dans une maison isolée.
La vie, on le voit, ne devait pas être gaie pour l'enfant.
Un chien, qui jouait avec elle comme s'il eût été un autre enfant.
Les caresses de la vieille Catherine...
Les sages leçons du bon prêtre...
C'était tout... C'était beaucoup pour l'enfant, qui, dans tous les malheurs qu'elle avait éprouvés, ne se connaissait qu'une grande douleur... l'absence de sa mère.
Tous les matins, et. quelque temps qu'il fit, elle traversait la route, gagnait le petit cimetière, et là, agenouillée au pied d'une croix de bois, elle joignait les mains et priait pour sa mère, qui était au ciel et qui l'attendait.
C'était une vie bien calme et bien isolée qu'elle menait, mais elle était heureuse.
Plus tard, quand l'enfant fut devenue femme, et qu'elle écrivit ses impressions, elle se rappela avec bonheur ces douces heures écoulées entre deux vieillards, la tombe de sa mère et Mardoché, son compagnon de jeux, le gros terre-neuve.
Mais si Eméreilda était heureuse et peu inquiète, il n'en était pas de même du prêtre, dont nous révélerons le véritable nom.
L'abbé Vaucroy.
De graves soucis l'obsédaient, et le soir où nous le surprenons, il était plus sombre et plus soucieux qu'à l'ordinaire.
A table, il avait peu parlé, et plusieurs fois il avait laissé une interrogation sans réponse.
A peine avait-il touché aux plats que la bonne Catherine avait placés devant lui.
Mais celle-ci, qui connaissait son frère pour Favoir pratiqué depuis cinquante ans, remarqua qu'il caressait Mardoché plus que de coutume.
Un moment il se pencha vers lui comme s'il lui eût parlé, et Catherine crut entendre, quoique elle eût l'oreille un peu dure, quelque chose comme ceci :
«Tu défendrais bien l'enfant, toi... tu n'aurais pas peur d'un homme. »
«L'enfant serait-il en danger? se dit la vieille fille; je n'ai pas besoin de Mardoché, moi, j'y veillerai. »
Eméreilda, elle, dînait de bon appétit et faisait les yeux doux à une grosse galette pétrie et cuite par Catherine, et que, vu sa préoccupation, elle ne se pressait pas de découper.
Elle s'aperçut de son oubli, le répara, et la petite fille mordit à belles dents dans la nourrissante friandise.
L'abbé Vaucroy profita de l'occupation grave de l'enfant pour disparaître.
Il monta au second étage, entra dans une pièce et referma la porte.
Une fois seul, il ouvrit la fenêtre et l'examina attentivement.
Il étudia la hauteur et la largeur, essaya la force cle résistance des châssis et l'épaisseur des barreaux de fer qui la coupaient transversalement.
Puis, ayant terminé, il parut presque satisfait, et ayant refermé la fenêtre, s'assit sur le lit.
« Si je parle, disait-il, dans un aparté familier, je sème l'inquiétude ici, je n'ajoute pas un atome de force et je ne gagne rien en sécurité. Soyons muet.
Du reste, je suis presque toujours là; cette fenêtre est haute, ces barreaux sont solides, la porte est de poids à résister à un effort très puissant, je puis être tranquille.
C'est égal, pour être plus tranquille encore, il ne serait peut-être pas mauvais... »
Et d'une panoplie modeste, entre un fusil de chasse et un vieux sabre du premier empire, le vieux prêtre décrocha un petit pistolet de poche, dont il fit jouer la gâche.
Il le mania quelques minutes, le chargea, et le déposa sur la table de nuit.
« Oui, se dit-il, le reprenant et comme obéissant à une pensée soudaine, mais l'enfant? »
Il le dissimula sur lui et descendit.
Un grand feu flambait dans la haute et vaste cheminée du rez-de-chaussée.
Il y prit place à côté de Catherine et de Eméreilda, qui jouait avec le chien.
Il causa un peu avec celle-ci, puis prit un livre qu'il parcourut.
On frappa à la porte.
Le prêtre tressaillit; il se mit devant l'enfant qui continuait à jouer et cria :
« Entrez ! »
Ce fut un journalier qui travaillait sur la route de Manchester à Liverpool qui parut.
Cet homme était hors d'haleine et couvert de sueur.
ce Monsieur le curé, dit-il, il faut venir. »
L'abbé Yaucroy^ dont le front s'était rasséréné à la vue de l'homme, pâlit à cette parole.
«Venir, mon garçon? dit-il, es-tu fou? c'est l'heure du repos et je suis brisé.
— Monsieur le curé , c'est la vieille dame du château de Horsburn qui est très mal.
— Très mal... dit l'abbé.
— Au plus mal, monsieur le curé !
— Ah !
— Elle vous attend.
— Elle m'attend?
— Oui, monsieur le curé.
— Et elle ne passera pas la nuit, la vieille, dans son château de Horsburn?
— C'est peu probable, monsieur le curé; vous savez, avec la vie et la mort, on ne sait pas ce qui vient et qui s'en retourne; mais c'est peu probable; la nuit dernière, elle a été très malade. Ce tantôt, elle était bien faible; elle a appelé son domestique et lui a dit :
« Envoie chercher le curé, que je m'entretienne avec lui. »
Le prêtre s'était levé lentement.
« Munissez-vous de tout ce qu'il vous faut, monsieur le curé, dit l'homme ; si vous venez, voyezvous, c'est pour avoir le bon Dieu qu'elle vous fait appeler.
— J'y vais, dit l'abbé Vaucroy, devance-moi au château et annonce mon arrivée.
— J'y cours, monsieur le curé.
— Allons, Catherine, dit l'abbé, apporte-moi mon grand manteau, que je m'enveloppe bien, car
il va faire froid cette nuit et j'ai deux bonnes lieues à fournir.
— Jésus Dieu ! . . . encore courir les routes à cette heure !
— Oui, tu as bien entendu cet homme... il le faut.
— Sans doute; mais c'est bien dur, votre ministère, mon frère. »
L'abbé, sans répondre à Catherine, lui fit signe de le suivre dans l'embrasure de la croisée. « Sœur, dit-il...
— Mon frère...
— Aussitôt que je serai dehors, fermez bien tout ici, et n'ouvrez à âme qui vive. »
La vieille fille jeta sur son frère un regard inquiet et interrogateur.
« Y a-t-il du danger? » fit-elle. Le vieillard hésita.
« Oui et non, dit-il.
— Du danger, pour qui?
— Ferme bien tout... que personne n'entre.
— Mais, mon frère... jusqu'à l'heure vous ne m'avez pas fait de telles recommandations.
— Je te les fais aujourd'hui.
— Et jusqu'à l'heure encore, ajouta la vieille fille qui avait les larmes aux yeux, vous m'avez honorée de votre confiance. »
L'abbé Vaucroy n'y tint plus ; il entraîna sa sœur
dans un angle plus obscur et lui parla bas à l'oreille.
« Jésus-Dieu ! s'écria-t-elle.
— Comprends-tu, maintenant?
— Des hommes suspects qui rôdaient?
— Oui.
— Pour enlever Eméreilda?
— Eh! le sais-je? Mais que peut-on supposer... pourquoi ces hommes ?. . .
— Mais pourquoi aussi enlever Eméreilda? » Le vieillard baissa la voix.
(.( Parce que, dit-il, un mystère enveloppe l'existence de cette enfant, parce qu'elle est riche et qu'elle l'ignore, mais que cette ignorance peut cesser, et qu'elle viendra alors réclamer sa part de fortune et de considération; parce que... Il y aurait tout un monde à soulever pour te donner toutes les raisons plausibles qui 'existent pour soupçonner que cette enfant est surveillée, et peut-être convoitée; tout un monde que tu ne comprendrais pas, sœur, tant tu as vécu dans l'isolement et dans la vertu.
— Je veillerai, répondit tout simplement la vieille fille, renonçant à en savoir davantage; vous pouvez vous éloigner en sécurité, mon frère. »
L'abbé Vaucroy serra la main de sa sœur, jeta sur ses épaules son lourd manteau de laine, manteau à deux usages, pour le préserver du froid,
sans doute, mais d'abord pour dissimuler ses habits ecclésiastiques.
En Angleterre, ce pays de liberté et de tolérance dont on nous prêche les lois libérales et les mœurs indépendantes, un prêtre catholique n'a pas le droit de traverser une rue dans les vêtements de son ordre.
La petite église isolée, qui appelle le dimanche les fidèles au culte, n'a pas le droit dé sonner une cloche timide et humble.
Pas de costumes, pas de cloches... et on dit: « L'Angleterre, c'est le pays de la liberté. »
Nous ne comptons pas au rang des catholiques d'une grande ferveur, mais nous sommes pour la liberté des cultes dans tous les pays et le libre arbitre de la pensée.
Qu'on cesse de nous opposer l'Angleterre : l'air qu'on y respire est une atmosphère de charbons chargée de brumes et de miasmes.
Ceux-là n'aiment que l'or et le bien-être
Qu'allez-vous leur parler d'amour, de soleil et de liberté?
Les quelques qualités anglaises qu'on ne peut méconnaître ne sont nées que de l'excès même de leurs défauts.
L'abbé "Vaucroy, le chapeau sur les yeux, son manteau l'enveloppant, se disposa à s'éloigner.
La petite Eméreilcla courut après lui, et lui tendit ses petits bras.
« Ami ne m'embrasse pas? » dit-elle.
Ami, c'était le titre qu'elle donnait à son protecteur.
Il était prêtre, elle ne pouvait dire père.
Puis elle était une enfant, et il était un vieillard.
Tout titre de parenté était mensonge ; ami conciliait tout et. ne mentait à rien. C'était le meilleur mot qu'on eût pu trouver.
Il faut dire aussi que, lorsqu'il passait par les lèvres de la ravissante enfant, le mot devenait délicieux. Elle avait une façon de dire : ami, qui n'appartenait qu'à elle. Elle mettait dans ce mot une amitié sainte, un sentiment d'amour et de respect qui le faisait sur ses lèvres plus solennel et plus émouvant que tout ce qu'on aurait pu lui opposer.
« Ami ne m'embrasse pas ! »
L'abbé se baissa, prit l'enfant dans ses bras, Téleva en l'air et l'embrassa sur le front.
Mais doucement, comme s'il eût craint de la briser, et respectueusement, comme s'il eût eu la pensée que ce front était trop pur pour ses lèvres de vieillard.
Elle, la petite, avait peu de souci de cela; aussi se suspendit-elle au cou du prêtre et lui donnât-elle un gros baiser.
C'était un homme de six pieds que l'abbé Vaucroy. A cette haute stature, il joignait une force extraordinaire. L'âge, en blanchissant ses cheveux et ridant son visage, avait peu affaibli son corps.
Il rougit d'être embrassé ainsi par l'enfant, et en même temps ému, en pensant qu'il s'en allait et qu'un malheur pouvait arriver en son absence.
« Allons, allons, se dit-il, du courage. »
Et, jetant un regard expressif à sa sœur, il ouvrit la porte.
Eméreilda l'accompagna sur le seuil.
« Ami, dit-elle, reviendra-t-il tard?
— Non,» répondit le prêtre, qui pensa qu'il n'avait pas le droit de disposer de lui et de préparer un prompt retour, car c'était la mort qui l'appelait, et c'était demander à la mort de se presser.
Il partit, son bâton noueux à la main, sans détourner la tête, et bientôt il disparut au haut de la montée.
Catherine resta sur la porte avec Eméreilda tant qu'elle le vit ; puis, quand ce fut fini, elle referma la porte avec soin et revint s'asseoir près de la grande cheminée avec la petite sur ses genoux.
La vieille femme et l'enfant causèrent.
Entretien un peu décousu, qu'il serait difficile de rapporter ici, mais plein de charme et de poésie. Il y avait dans les phrases innocentes de la vieille
Catherine des réminiscences du passé. Elle regardait en arrière et essayait de son doigt osseux de faire percevoir le passé à l'enfant. Celle-ci suivait le doigt et voyait tout noir. Ce sombre l'attristait profondément. Malgré elle, ses grands yeux s'écarquillaient, et elle jetait un long regard devant elle.
Alors, c'était tout rose et tout illuminé de soleil.
Elle battit des mains, l'enfant.
« Regarde donc, amie, » disait-elle.
A son tour, la vieille fille ne voyait rien.
C'est que l'une avait vécu et que l'autre se disposait à vivre. La première revivait dans le passé, la seconde aspirait à l'avenir; toutes deux ne voyaient pas du même côté.
Elles s'entendaient cependant.
Catherine se fût jetée au feu pour deux êtres en ce monde : son frère et sa fille adoptive. Quand ces natures-là s'attachent, elles tiennent solide. C'était un amour mêlé de respect qui faisait que le soir, quand elle brossait les petites robes d'Eméreilda, elle les portait à ses lèvres, et que le matin, elle ne priait qu'agenouillée devant le grand crucifix d'ivoire de la chambre de l'abbé, moins parce que c'était un crucifix que parce qu'il appartenait à son frère,
La soirée s'avançait.
Le feu se consumait lentement, et les bûches à
demi-éteintes ne jetaient plus dans la pièce que quelques lueurs fugitives.
Une lampe brûlait sur la table de sapin, une lampe fumeuse, sans verre, et que Catherine, par amour de l'obscurité, par prudence ou par économie, avait baissée beaucoup.
« Tu vas aller te reposer, dit la vieille.
— Tout à l'heure, amie, dit l'enfant.
— N'es-tu donc pas fatiguée?
— On est si bien ici, près de toi... puis, ami ne va-t-il pas rentrer bientôt, et ne faut-il pas l'attendre?
— Je l'attendrai, moi.
— Et Eméreilda?
— Eméreilda va monter se reposer.»
L'enfant fit la moue et se disposa pourtant à obéir. « Tiens, dit Catherine qui se leva, on dirait qu'il
pleut. »
Elles allèrent à la fenêtre, et, à travers les interstices des volets, elles virent en effet que la pluie tombait.
Le fait n'avait rien d'extraordinaire. A Manchester il pleut tous les jours; mais Catherine pensait à son frère, et elle se demanda s'il était bien couvert.
La nuit était très noire, le vent soufflait nordouest et chassait la pluie avec violence.
« Montons, » dit Catherine,
On frappa à la porte.
Elle s'arrêta, pressa l'enfant contre elle et écouta.
On heurta de nouveau, mais doucement, timidement, comme avec crainte.
Cette timidité enhardit la vieille Catherine, qui s'approcha et demanda :
« Qui est là ? »
Une voix faible et tremblante répondit :
« Une pauvre femme qui a faim, soif et bien froid. »
Catherine resta droite sans répondre.
« Mon frère m'a dit, pensa-t-elle, tu n'ouvriras à âme qui vive.
— Prètez-moi une seconde de votre feu, reprit la voix, que je puise des forces pour gagner la ville.
— A âme qui vive, répéta Catherine.
— Amie, dit Eméreilda, on se plaint à la porte, c'est une pauvre femme... tu n'ouvres pas?
— Non.
— Ah ! fit l'enfant avec un ton de reproche.
— Ami ne veut pas.
— Oh ! jamais, lui , il n'a fermé sa porte à un pauvre.
— C'est vrai, » dit Catherine.
La voi x insistait et se faisait plus humble et plus suppliante.
« C'est cependant ici la maison d'un saint, se dit
la vieille fille, et les pauvres n'y trouvent ni secours, ni consolation. »
Elle fit un pas.
« Mais... si c'était... Et Eméreilda... »
Il y eut une lutte, une lutte très longue; son frère avait dit... et l'existence de l'enfant était en question... mais la voix priait et pleurait, mais tout le cœur de la vieille fille s'ouvrait à la charité, mais la pitié qui éclairait son âme lui montrait toute l'horreur du crime qu'elle allait commettre.
Ce n'était qu'une pauvresse, après tout... une mendiante... elle s'approcha, et, lentement, elle ouvrit.
Une vieille femme franchit le seuil, et, apercevant du feu, elle s'y dirigea aussitôt.
Elle s'accroupit par terre, et présenta à la flamme vacillante ses longues mains parcheminées.
« Oh ! dit-elle, ça fait du bien ; merci, âme charitable, Dieu vous rendra dans son paradis le bien que vous me procurez... mais que vous m'avez fait longtemps attendre. »
La sœur de l'abbé Vaucroy n'entendait pas. Elle était à la porte et essayait de la fermer. Nous disons essayait, car quelque chose d'insolite s'était glissé subitement dans la serrure, et elle ne fermait plus hermétiquement. Voyant l'inutilité de ses efforts, Catherine allait prendre un autre moyen que celui qu'elle employait, quand deux hommes tout trem-
pés par la pluie et qui sortaient du chemin cre.ux de Birmann - Crower se présentèrent soudain à elle.
« Eh ! la vieille, dirent-ils, il fait vilain voyager par la pluie battante; donne-nous place à -ton feu et sers-nous un verre de gin.
— Du gin, dit Catherine toute tremblante et qui voulait fermer la porte, je n'en ai pas.
— Pas de gin ! nous allons bien voir, et, poussant la porte, ils entrèrent, et jetèrent un regard circulaire dans la pièce sombre où était la mendiante accroupie et Eméreilda, qui, à la vue d'un homme, éprouva un frisson et courut se réfugier dans les bras de Catherine, qui s'ouvrirent pour se refermer sur elle.