‹ Confession d'une jolie femmeChapitre 3 sur 18 · UN HORRIBLE DRAME · texte numérisé non relu

UN HORRIBLE DRAME

Dans cette enfant si intéressante, dans Eméreilda, nos lecteurs ont deviné la belle inconnue du salon de Trouville, la ravissante femme si tôt enlevée aux joies mondaines et aux ivresses du cœur.

Le dénouement du drame qui se dessinait dans la maison de l'humble et généreux abbé Vaucroy, nous le retrouvons tracé tout entier de la main de la duchesse sur ses tablettes de jeune fille.

Arrachons ce précieux feuillet, et donnons -le dans toute sa naïveté et dans toute sa grâce.

C'est Eméreilda elle-même qui parle.

« Je me rappelle ce moment comme si j'y étais encore. J'étais bien jeune, il y a déjà plusieurs années de cela. La scène est là, frappante, devant mes yeux.

Je m'étais réfugiée dans les bras de ma bonne

amie, qui, interdite et inquiète, m'enveloppa, se promettant de mourir pour moi si je courais le moindre danger.

Elle n'était pas bien certaine encore que ces hommes en voulussent à moi.

Ce n'étaient peut-être que des voleurs.

Oh! ils pouvaient voler... il y avait longtemps que le saint homme qui habitait le toit envahi s'était dépouillé pour les pauvres. Les chiffons un peu neufs étaient à moi. Tout ce qui avait quelque valeur m'appartenait. Le jour où l'abbé Vaucroy avait un peu d'argent devant lui et qu'il avait fait la part des souffrants et des agonisants, il faisait la mienne.

La sienne, il n'y songeait pas.

Quant à Catherine, ce n'était pas sa faute si elle avait une robe sur le dos.

Une fois que, rencontrant un pauvre, elle tournait et retournait en vain sa poche sans parvenir à y rien trouver, elle avait arraché le fichu blanc qui lui entourait le cou.

Elle était revenue avec un gros rhume.

Et le soir, elle disait, tout en toussant beaucoup :

« Il était bien mauvais; je n'ai pas fait là un bien beau cadeau. »

Quand elle n'avait plus rien à donner, elle consacrait une heure de sa journée à la prière.

Tous les jours elle allait au cimetière et priait avec ferveur.

« Pour les pauvres, mon Dieu ! » disait-elle.

La pauvre femme ! C'était l'excès de sa charité qui devait la perdre.

L'un des deux hommes ferma la porte, et, s'approchant de la table :

« La vieille, dit-il, donne-nous à boire.

— Ce n'est pas ici une hôtellerie, répondit dignement ma vieille amie.

— Ah !

— Nous allons bien voir ! » dit l'autre.

La porte était fermée. La pièce, éclairée par la mauvaise lampe, était obscure. La mendiante, accroupie devant le feu, avait jeté dans les cendres à demi éteintes une poignée de sarments, qui, activés par l'air qui un moment avait soufflé par la porte entrouverte, s'étaient enflammés.

C'était comme une lueur rouge traversant la nuit sombre.

Les hommes s'assirent et frappèrent sur la table.

« A boire î » répétèrent-ils.

La vieille Catherine ne répondit pas cette fois ; mais, me regardant avec des yeux pleins de tendresse et de dévouement, je l'entendis qui prononçait ces mots :

« Si c'est à toi qu'ils en veulent, Eméreilda, ils me tueront avant de t'approcher.

— Eh bien! n'entends-tu pas, la vieille? crièrentils tous deux à la fois.

— Vous demanderiez l'aumône, dit Catherine, que, quoiqu'on soit peu riche ici, on essaierait de \ ous satisfaire ; mais à boire, jamais !

Les deux hommes se regardèrent et parurent s'interroger du regard.

A cet instant, je compris, quoique enfant, qu'ils étaient de connaissance et de complicité avec la mendiante.

Ils ne s'étaient pas encore parlé, cependant.

Mais c'étaient les trois mêmes visages, même expression de haine, de colère et de grossièreté. On sentait que ces êtres-là ne vivaient que de crimes. Le mal élait leur élément. L'un surtout, qui paraissait plus âgé que son compagnon, était le type de l'homme enraciné dans le vagabondage et le vol. Son visage peignait la bestialité de sa nature, la cupidité et le jeu de toutes les passions humaines confondues dans un seul être.

J'eus peur...

Nous étions deux : une vieille femme et une enfant contre trois : deux hommes d'une force herculéenne, et une femme qui paraissait nerveuse sous une apparence chétive et maladive.

Je fis un geste suppliant à ma vieille amie, qui me comprit.

Si ces gens veulent à boire, me disais-je, pour-

quoi le leur refuser? Peut-être ne désirent-ils pas autre chose et ne nous feront-ils aucun mal.

« Eh bien ! la vieille, s'écria le plus âgé, que j'entendis son compagnon appeler Croswnor, n'astu pas entendu? Sers-nous du gin ou du wiskey... et du meilleur !

— Il n'y en a pas ici, répondit Catherine.

— Vas en chercher.

— Il n'y a pas de cabaret aux environs.

— Que nous chantes- tu là, la vieille? fit Croswnor, qui se leva, brandissant un poing formidable, qu'il laissa retomber lourdement sur la table de sapin, qu'il ébranla.

— Mon Dieu! priait ma vieille amie, me pressant toujours contre elle, si mon pauvre frère arrivait !

— Donnez -nous de la bière, alors, dit le plus jeune des deux hommes.

— Oui, fit l'autre, de mauvaise humeur... du porter...

— Je n'ai que du pale aie.

— Soit... mais sers-nous vite, mégère... nous sommes pressés, la besogne n'est pas faite, » marmotta- t-il entre ses dents.

Catherine comprit que ces hommes avaient, soit à la maison ou ailleurs, un mauvais coup à faire, mais qu'ils s'étaient promis de se rafraîchir avant.

Elle comprit cela, et chercha à gagner du temps.

« Te dépêcheras-tu? » cria Croswnor.

Catherine, tout en traînant le pas et me tenant par la main, obéit.

Elle mit sur la table un cruchon de bière et deux verres.

« Et moi? » fit une voix dure et aigre.

Nous nous retournâmes.

C'était la mendiante qui avait parlé.

« Ah ! vous aussi, vous voulez boire? dit Catherine.

— Sans doute... pourquoi ne boirais-je pas, moi aussi? est-ce parce que je suis vêtue de haillons? Je veux boire avec ces messieurs. »

Ma vieille amie ne fit aucune observation , et allant quérir un autre verre, elle revint le placer près des deux autres.

Alors, tout en marmottant des paroles inintelligibles, mais qu'on devinait pleines d'aigreur, la mendiante se leva et prit place au milieu des deux vagabonds.

Tableau menaçant dans son calme et sa placidité.

Ils burent.... après avoir trinqué à deux reprises différentes; et, essuyant du revers de la main la pointe aiguë de ses gros favoris roux, Croswnor se pencha vers son compagnon :

« Blawill, dit-il, vide ton verre, nous allons travailler.

— Un instant, fit l'autre.

— Aurais-tu peur, par hasard ?

— Non... mais...

— Quoi?

— La petite est intéressante. »

Et le misérable, moins féroce que son compagnon, me regardait du coin de l'œil.

« Bah!... ni vu ni connu... il s'agit d'une affaire. Puis il faut vivre, que diable ! et nous servons les intérêts d'un homme qui paie gros.

L'homme paraissait réfléchir et être moins disposé à la besogne que Crowsnor.

« Tu sais, si tu ne me secondes pas, dit celui-ci à l'oreille de son compagnon, je te fais moi-même ton affaire. »

— Suffit, dit l'homme, qui pâlit, je connais mon devoir.

— Et dépêchons, dit Croswnor, qui se leva ; il ne faut pas attendre le retour du vieux. Car, Dieu me damne ! mais j'ai idée que celui-là nous donnerait du fil à retordre.

L'autre homme poussa un soupir et imita son compagnon.

Les deux hommes étaient debout ; la mendiante restait assise, mais indiquait assez par son attitude qu'elle était prête à porter aide aux efforts des deux misérables.

Catherine, qui étudiait leurs mouvements, trem-

blait de tous ses membres, et m'attirant plus fortement à elle :

« Qu'ils viennent ! » murmura-t-elle.

« La vieille, dit Croswnor, y a-t-il loin d'ici à Walton?

— Une heure de route, répondit- elle au hasard.

— Ah !... Et le chemin est difficile, je crois ?

— Je ne sais.

— Mais la petite demoiselle le sait, elle ?

— Non.

— Allons donc, je parie bien qu'elle la connaît, cette route.

— Cette enfant n'est pas du pays.

— Eh bien, tant mieux ! nous le lui ferons connaître, et elle nous devra quelque chose, la charmante. »

Catherine me serra plus fort.

« Allons, petite, marche devant nous ; si tu es embarrassée, tu nous demanderas notre avis, dit Croswnor.

— Jamais ! répondis-je avec fermeté.

— Si tu es fatiguée, Blawill, qui est bon diable, te portera sur son dos. »

J'eus une pensée soudaine... Sans donner à Catherine le temps de me retenir, je m'arrachai de ses bras, et, disparaissant, je grimpai avec rapidité l'escalier tortueux et étroit qui menait à ma chambre, située au premier étage.

Croswnor lui-même resta interdit.

« C'est ainsi, dit-il ; nous allons bien voir... A la rescousse, vous autres ! » fit-il, se tournant vers les deux autres misérables.

Et, s'engageant derrière moi, il sauta dans l'escalier.

Mais, arrivé au premier, il se trouva devant deux résistances : la porte que j'avais eu le temps de fermer au verrou, et la vieille Catherine, qui, armée d'un long couteau de cuisine, s'était placée devant.

« Tant mieux, mordieu ! s'écria-t-il, nous allons jouer du couteau! »

Alors j'entendis des cris, des imprécations, des injures, des menaces, et bientôt le bruit d'une lutte qui s'engageait entre le misérable et ma vieille amie.

Pourquoi ces hommes m'en voulaient-ils?... Je n'étais guère en âge de le deviner. Ce que je possédais et devais à la générosité de L'abbé Yaucroy n'était guère de nature à tenter des scélérats.

Du reste, ils n'avaient rien demandé qu'à boire et paraissaient ne rien vouloir exiger davantage.

C'était donc à moi qu'ils s'adressaient, à moi seule. Pourquoi?... Que comptaient-ils faire de ma petite personne, que je trouvais si frêle et si chétive?... Pourquoi m'enlever? me faire du mal, à moi qui n'en avais fait de ma vie à personne? Je

me perdais en conjectures, et, enfermée dans ma petite chambre, je me mis à sangloter.

« Coquine, criait Groswnor, tu vas payer cher ton humeur belliqueuse. J'aurais laissé ta carcasse pourrir à l'air. Prie Dieu que le diable ne t'enlève pas, car tu vas voir si on dort bien à six pieds sous terre! »

J'entendis bien d'autres expressions plus grossières et plus ignobles. Mais, outre qu'elles ne me reviennent pas toutes à la mémoire, ma plume se refuserait à les traduire ici.

Je fis ce que le misérable conseillait de faire à ma vieille amie, je me laissai tomber à genoux et je priai.

Mes prières, dans ma pensée, devaient avoir plus d'efficacité que tout ce que j'aurais pu tenter.

Que pourrais-je, moi si faible? Et cependant

ma vieille amie, ma protectrice, était là, se battant pour moi et recevant peut-être le coup de la mort.

J'entendis un second cri, je n'y tins plus; il me semblait qu'il y avait de la lâcheté à moi à rester cachée davantage quand ma vieille amie était ainsi exposée. Je me jetai contre la porte, je l'ébranlai de mes petites mains et essayai de la tirer à moi.

« Ne sors pas ! » cria Catherine, d'une voix que j'eus peine à distinguer tant elle était étranglée.

Mais déjà j'étais dehors.

« Allons, vous autres, cria Croswnor, qui m'aperçut, et qui, blessé à la main par le couteau de Catherine, faisait de vains efforts pour le lui arracher.

Cependant celle-ci était déjà terrassée.

Le misérable n'ayant pas d'arme, soit qu'il répugnât à s'en servir contre une femme, soit qu'il n'eût pas la main libre pour s'en saisir, l'avait renversée, et, lui mettant le pied sur la gorge, d'une main il paralysait le bras qui tenait le couteau, et de l'autre il lui labourait le visage de son poing fermé.

Pauvre femme!... je la vois encore luttant avec l'énergie du désespoir.

C'était un rude corps, du reste, enveloppant une grande âme.

Avec toute autre femme, Croswnor aurait eu moins à compter. Mais, malgré les infirmités de son âge, solide sur ses jambes, elle trouvait le moyen de prolonger une lutte sans doute inégale, mais dont la longue durée pouvait amener ma délivrance.

Dieu ne le voulut pas.

Catherine eut un râlement épouvantable, et sa tête décolorée heurta violemment sur le parquet.

Je poussai un cri et me précipitai vers elle, comme si j'eusse pu la défendre et la sauver.

Je sentis une main tiède qui se refroidit presque subitement.

J'eus, moi, comme un tremblement convulsif par tout le corps, et faillis tomber à la renverse au toucher d'une autre main qui glissait sournoisement autour de mon corps et essayait de m'envelopper.

C'était la mendiante, étant les doigts crochus m'inspirèrent plus de répulsion et plus de dégoût que d'effroi.

J'aperçus à terre le couteau de ma vieille amie.

Je m'en saisis, et bondissant, le couteau à la main, je me précipitai sur la malheureuse et la frappai au hasard.

Elle tomba et laissa entendre un gémissement.

Étourdie de mon action, je brandis mon couteau et voulus me mettre en même état de défense devant les deux hommes qui approchaient de moi.

Mais que pouvais-je?

Mon poignet fut serré avec violence, le couteau roula à terre, je fus enlevée, bâillonnée, descendue... mes yeux se troublèrent, un voile épais ferma mes paupières, je perdis un moment jusqu'au sentiment de mon être.

Mais un dernier et terrible spectacle m'était réservé.

Quand j'ouvris les yeux, j'étais accroupie sur le seuil de la porte ; je ne vis rien d'abord, mais peu

à peu ma vue affaiblie s'habituant à l'obscurité, car la lampe s'était éteinte, je distinguai les deux misérables qui discutaient dans l'ombre.

Ils paraissaient animés; évidemment ils ne s'entendaient pas.

Je voulus faire un mouvement, mais je sentis que mes mains n'étaient point libres.

J'attendis.

C'est alors... oh! toute ma vie, je me souviendrai de cet instant solennel et émouvant, j'entrevis, comme à travers un nouveau nuage qui s'épaississait devant mes yeux, une silhouette ensanglantée se profiler dans la cage de l'escalier.

C'était ma vieille amie, Catherine, qui, le cou meurtri, l'épaule brisée, les yeux hagards, à demi folle de douleur et de terreur, mais ayant conservé comme un vague souvenir de ce qui venait d'arriver, rêvait encore de m'arracher aux bras des misérables.

Elle descendait lentement, s'appuyant, s'accrochant où elle pouvait, se traînant avec peine et chancelant à chaque pas.

Elle arriva ainsi presque jusqu'à moi sans avoir été remarquée par Croswnor et Blawill, qui continuaient leur discussion avec une animation qui gran dissait.

« Fuis ! » eut-elle la force de prononcer.

Je lui désignai mes mains liées, mes pieds rivés

l'un contre l'autre, et le bâillon qui couvrait mes lèvres.

De livide, elle devint pourpre.

Elle comprit que j'étais perdue, et le sang, subissant une nouvelle commotion violente, faillit l'étouffer.

En ce moment, je vis nettement se dessiner une autre ombre : c'était celle de la mendiante, qui, revenue à elle et abandonnée par ses complices, cherchait aussi une issue.

Elle arriva près de nous, et son visage blême et sombre, à ma vue, prit une expression sinistre et féroce.

« C'est toi, monstre, qui m'a frappée, » fit-elle d'une voix haineuse et respirant la vengeance.

J'aperçus le couteau qu'elle avait ramassé et qu'elle brandissait au dessus de rna tête.

Je pâlis et ne prononçai pas un mot.

Je murmurai : « Mon Dieu!... » et je fermai les yeux.

« Je ne te tuerai pas, fit la voix devenue railleuse de la mendiante, parce que tu ne souffrirais pas assez. Je veux sang pour sang, et il me faut plus que le tien pour laver celui que tu as versé. »

Je n'eus pas le temps d'essayer de me soulever, de faire un mouvement. Catherine était devant moi, et je la vis soudain tomber comme une masse.

La malheureuse, à qui Dieu pardonne, venait

d'achever l'ouvrage des bandits et de frapper ma pauvre vieille amie d'un coup de couteau.

Où porta ce coup de couteau? Je ne sais et ne voulus jamais le savoir.

Elle était morte...

Quelques secondes après, Groswnor et Blawill approchaient, et l'un d'eux, le dernier, me chargeait sur son dos.

« Ah ! dit le premier, elle a rendu l'âme, la vieille.

— Oui, fit la voix de la mendiante, cette voix haineuse, horrible, qui me fit frissonner chaque fois que je l'entendis, elle a rendu l'âme, la vieille.

— Tu lui en voulais donc? demanda Blawill.

— Oui.

— Pourquoi? elle défendait son enfant... c'est justice...

— Je hais la femme...

— Puis, elle a bien fait, interrompit Groswnor. Cette vieille était gênante. Elle aurait parlé. Mieux vaut qu'elle ait la langue au fond du palais que sur les lèvres. »

Je n'entendis plus rien. Je compris que l'homme qui me portait marchait d'un pas lourd et précipité. Je m'assoupis, m'endormis, perdis connaissance, je ne sais... je n'ai jamais recouvré la souvenance du trajet qu'on me fit faire, et que j'ai su depuis être fort long.

Reprenons nous-même la suite du récit d'Eméreilda.

Le manuscrit, ici, donnait quelques détails ; mais la plume de la pauvre femme avait tremblé, et elle n'avait pu continuer qu'en se reprenant à plusieurs reprises et en achevant par de simples annotations.

Lors de l'enlèvement de l'enfant, il pouvait être une heure de la nuit.

L'abbé Vaucroy revenait de sa mission douloureuse.

Le calvaire de la mort avait été gravi. Le digne prêtre, assis au chevet d'une mourante, s'était agenouillé ensuite devant le lit d'une morte.

Il avait entendu la confession d'une femme que le monde avait crue heureuse et à qui il avait prêté toutes les vertus.

Cette femme avait beaucoup péché et beaucoup souffert.

Le ministre de Dieu était arrivé à temps. Pour qui croit, l'heure est solennelle. Il avait absous au nom d'un Dieu miséricordieux, et la pauvre femme qui s'en allait s'était sentie soulagée d'un grand poids.

De la religion catholique, depuis quinze ans elle pratiquait la religion protestante, pour des motifs intéressés, inhérents à la localité qu'elle habitait, et s'était promise de mourir dans cette religion. A

l'heure de la mort, le remords l'avait prise, et elle avait demandé un prêtre avec instances. Si ce prêtre lui eût été refusé, cette femme fût morte dans le désespoir. L'arrivée de l'abbé Vaucroy, sa parole douce, sensée, austère et affable à la fois furent un baume consolateur pour le cœur de la mourante.

Les devoirs de son ministère accomplis, l'abbé, qui avait su devant la mort oublier toutes ses préoccupations, toutes ses craintes, toutes ses terreurs, quitta le château et prit en toute hâte le chemin de son humble habitation.

Il éprouvait une grande difficulté à précipiter sa marche, tant la route était ardue et difficile.

A peine voyait-il assez devant lui pour se reconnaître.

Plusieurs fois il avait été forcé de revenir sur ses pas et de s'interroger avec inquiétude. .

Il arriva enfin.

Sa maison était devant lui, à quelques minutes peut-être; il redoubla d'activité.

Malgré le froid qui était très dur, le vent qui soufflait avec force, l'abbé Vaucroy avait le front en sueur.

Puis, comme un sentiment vague l'opprimait, — une terreur qu'il ne s'expliquait pas et dont il n'était pas le maître, — il pâlit affreusement.

Sa maison lui parut d'un aspect sombre ; la porle était entr' ouverte. Il approcha; mais, arrivé sur le

seuil, il retint sa respiration pour surprendre un bruit intérieur, et n'osa plus avancer.

Rien...

La maison ouverte, et pas un souffle qui en sortît!...

Il resta là plusieurs minutes... plusieurs siècles.

Puis, comme pris de vertige, ivre, fou, il bondit par cette porte maudite et entra précipitamment. Il traversa sans rien voir, rien entendre, la pièce du rez-de-chaussée, et gravit l'escalier étroit qui conduisait, comme on sait, à la chambre d'Eméreilda.

Vide...

Il faillit rouler au bas de l'escalier.

«Allons, allons, se dit-il, courage! c'est une épreuve... ils ne sont pas couchés, ils m'attendent et se sont endormis en bas.

Il descendit, courut à la cheminée, souffla sur le brasier, et, chassant la cendre chaude, découvrit une faible lueur.

Alors il prit à poignée plusieurs paquets de broussailles et de branches sèches et les jeta dans le feu.

La porte était restée ouverte ; le vent souffla, et le brasier s'enflamma.

Il fit clair : la pièce illuminée se colora de vives lueurs.

Le prêtre se retourna...

D'Eméreilda, il ne vit que le petit ruban bleu qui retenait la masse de ses longs cheveux et qui traînait sur le parquet dans une mare de sang...

Il fit un pas, et trébucha dans le corps de Catherine, sa sœur, sa vieille amie à lui aussi.

Cet homme était prêtre : la foi lui manqua alors, la foi ou la résignation, le courage, la force... il jeta ses bras en l'air, tournoya sur lui-même et tomba comme expirant sur le corps de la morte.

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