‹ Confession d'une jolie femmeChapitre 5 sur 18 · LES TROIS COMPÈRES · texte numérisé non relu

LES TROIS COMPÈRES

Il était deux heures du matin.

Les trois hommes étaient toujours attablés. Us avaient bu, joué, fumé, causé, et paraissaient les meilleurs amis du monde.

Le gros homme, qui décidément n'était autre qu'un marin hollandais, était surtout de bonne composition. C'était toujours lui qui avait le premier la parole pour faire venir un nouveau pot de bière. C'était lui encore qui avait le premier la main à la poche. Il jouait et perdait; il commandait à boire, et c'était les autres qui buvaient.

On causait, et il laissait volontiers la parole à ses nouveaux amis.

« Bonnes gens que ces marins, dit Blawilî.

— Cœur sur la main, ajouta Croswnor.

— Il paie dur.

— Les marins... ça ne dépense rien en voyage, et ça gagne fort... Eh! l'ami, dit ce dernier au Hollandais, à terre ça roule, hein?

— Bah ! fit celui-ci, se passant la main sur le front d'un air hébété, tant qu'il y en a il y en a.

— Il est un peu gris, dit Groswnor à l'oreille de Blawill.

— Je le crois bien ; cependant il nous verse bonne mesure.

— Oui, mais il avait commencé avant nous. » Ils eurent un gros rire.

Le Hollandais rit de les voir rire, et s'étant aperçu que sa veste s'était entr'ouverte, il la ramena aussitôt sur sa poitrine avec un mouvement inquiet; puis, ayant constaté que ce mouvement n'avait pas été remarqué, il reprit son air placide et lourd.

« Vous demeurez loin d'ici, vous autres? dit-il.

— Oh! non.

— Dans la Cité?

— Au pont de Londres.

— Beau quartier... J'aime la Tamise, moi.

— Un marin... ça préfère la mer.

— La mer aussi. Mais la Tamise, c'est une mer. Vous voyez ici tous nos navires... ceux de la Hollande et de l'Angleterre.

— L'Angleterre est la première nation du monde, dit Croswnor, qui, paraît-il, était patriote.

— Pardieu ! fit le marin, après la Hollande.

— Oh! oh!

— Dites donc, les autres, c'est à Liverpool qu'il faut voir le port... La Mersée, c'est comme qui dirait un bras de mer qui arrive aux docks... il y a bien là, voyez-vous, un millier de navires.

— Je ne connais pas, dit Blawill.

— Bah ! Et Manchester? »

Les deux hommes se regardèrent.

« Pas davantage, firent-ils tous deux.

— Vilaine ville, dit le marin, cela ne vaut pas nos villes à nous, si propres et si luxueuses.

— Oh ! oh ! firent-ils encore, ne songeant plus à la question qui les avait frappés.

— Vous travaillez ici? demanda le marin.

— En fabrique.

— Ah ! et vous gagnez gros ? »

Blawill fit claquer sa langue contre son palais. « Dame, fit-il, il y a des jours.

— Quand l'ouvrage donne, dit Croswnor.

— Et quand il ne donne pas, insista le marin, vous faites autre chose ?

— On s'occupe.

— Pour des bourgeois, n'est-ce pas?

— Voyez-vous, dit Croswnor, devenu expansif et familier, quand on est adroit, à Londres on gagne sa vie.

— Je le crois bien.

—-Nous n'avons pas besoin d'aller loin, comme vous.

— Nous expatrier, » ajouta Blawill.

Le marin leva les yeux au ciel, comme pour le prendre à témoin des soucis et des fatigues de son métier.

« Vous risquez votre vie pour les autres, et dans tout pays on vous paie mal.

— Hélas ! »

Le marin versa le liquide à plein verre et vida un broc récomment arrivé.

« Nous, dit Croswnor, buvant et s'échauffant au lieu de se rafraîchir, c'est différent, nous avons la vie facile et nous gagnons gros.

— Pas à la fabrique ? »

Croswnor regarda le marin dans les yeux, et n'y vit aucune malice.

« Non, dit-il, pas à la fabrique.

— Buvons donc, fit le marin.

— A votre santé!

— A la vôtre ! . . . Vous disiez donc. . .

— Que nous sommes des drôles heureux.

— Et adroits.

— Oui, adroits.

— Je le crois bien. Vous mettez dedans le bourgeois...

— Hein?

— Je n'aime pas le bourgeois, moi.

— Moi non plus, dit Blawill.

— Je vais vous dire, dit Croswnor, qui coupa la parole à Blawill et rapprocha son tabouret du marin hollandais, nous n'avons pas froid aux yeux, nous. Dame! nous allons de l'ayant... et, s'il y a gros à gagner, nous faisons... le coup. »

Blawill heurta Croswnor du coude.

« Qu'est-ce que tu veux?

— Tu jases trop.

— Laisse-moi donc tranquille; je ne suis donc plus libre, moi?

— Tu n'es pas libre de nous faire pendre. » Mais Croswnor avait un peu bu.

« C'est un ami, dit-il; et il se retourna du côté du marin, qui faisait signe à l'hôte que la bière manquait sur la table.

— M'avez-vous compris? fit-il.

— Pas trop.

— Cependant, c'est bien simple.

— Je suis sourd d'une oreille. »

Croswnor y mit de la complaisance et passa de l'autre côté du marin.

ce Voyez-vous, dit-il, il faut gagner sa vie, et si vous entendez parler d'une affaire... eh bien!... là, pour le coup de main, nous serions là.

— Une affaire ?

— Oui, nous serions là.

— Une affaire de commerce? »

Le marin avait l'air idiot; Croswnor en eut compassion, et il entra dans de longs détails.

Le marin, qui paraissait y mettre une grande bonne volonté, finit par comprendre.

(( Ah ! dit-il, si vous étiez bien les hommes qu'il me faut.

— Il vous faut quelqu'un?

— Quelqu'un de sûr.

— Eh bien?

— Et de très fort... je veux dire audacieux, ne reculant devant rien.

— Un crime...?

— Oh ! non... Faire le bonheur d'une personne. On vous paierait cher.

— C'est facile.

— Il est plus facile de faire le malheur des gens que leur bonheur.

— Voyons, quoi? expliquez-nous ça. »

Et Croswnor, auquel cette fois se joignait Blawill, s'approcha encore plus du marin.

c< Je ne demande pas mieux, fit celui-ci d'un air stupide.

— Que faut-il faire ?

— Voilà... mais vous ne pourrez pas.

— Parlez donc !

— Eh bien ! tenez, je ne vais pas par quatre chemins, moi... Voilà ce que c'est : Je connais une femme de chambre qui m'a dit comme ça : « J'ai

— ni — une maîtresse, moi, qui aime tant les enfants, qu'elle meurt de jalousie de n'en pas avoir. — Allons donc, que j'ai dit, et son mari? — Elle est veuve. — Eh bien ! on se remarie. — Elle a fait un vœu et restera veuve. — Ah ! dame, alors... je ne sais plus, » que j'ai dit. — Pas vrai, il n'y avait rien à dire?... Mais la servante...

— La servante... »

Les hommes écoutaient haletants...

« Elle a dit : « Mais quand on n'en a pas à soi, on en a aux autres. Si madame la marquise... » Il paraît que c'est une marquise...

— Ah!

— Oui, de France. »

Les deux complices se regardèrent.

« Une femme très riche, une vieille richarde, quoi ! Elle n'a que faire de son argent et voudrait des enfants. Quand on veut d'une chose, on la paie, pas vrai? Ça se trouve, des enfants... mais il faut chercher.

A votre santé, mes braves. »

Croswnor réfléchissait; Blawili faisait de même. Tous deux avaient une attitude embarrassée et inquiète. Évidemment ils avaient la même pensée et n'osaient se la communiquer.

« Pas vrai, que ça se paie? répéta le marin hollandais.

— Sans doute.

— Mais dame! ça ne pousse pas comme des champignons, cette graine-là. Il faut encore mettre la main dessus. Il y a toujours une mère derrière ces poupards-là, et les mères, ça y tient. »

Le Hollandais bourra une nouvelle pipe, et haussa les épaules.

«Dites donc, vieux, dit Croswnor, c'est une affaire, ça?

— Je le crois bien.

— La marquise est riche?

— Oh! très riche... Elle paierait comptant et solidement.

— Dame ! on pourrait voir, dit Blawill avec un sourire fin.

— Voyez.

— De quel sexe veut-on l'enfant?

— De quel sexe? oh ! du sexe masculin.

— Diable ! dit Croswnor.

— C'est contrariant, » pensa Blawill, à qui s'ouvraient en ce moment les portes du ciel.

Pour Croswnor, c'était une affaire qui se présentait; pour Blawill, c'était une affaire doublée d'une bonne action.

La petite allait mourir, son sort était arrêté ; Blawill, à regret il est vrai, l'avait accepté, et il n'y avait plus à y revenir. Si on vendait l'enfant, on touchait de deux côtés, et on ne répandait pas le sang.

Blawil n'était pas un criminel, mais il avait de grands besoins et il était paresseux. Il ne tenait pas à faire le mal, au contraire, mais il eût aussi volontiers gagné son argent à se croiser les bras.

« Qu'avez -vous donc? demanda le Hollandais... Vous paraissez de mauvaise humeur.

— Cette marquise tient à un mâle !

— Vous comprenez, dit le marin , elle n'a pas d'enfants et ne peut en avoir ; ça ne lui coûte pas plus de le demander mâle.

— Mais, si on lui trouvait... »

Il poussa le coude de Blawill.

« Oui, va, dit celui-ci.

— Une fille, conclut Croswnor.

— Dame, fit le Hollandais, si elle était jolie...

— Oh! comme un ange, s'écria Blawill.

— Jeune ? »

Il fit un signe affirmatif.

« Vous en connaissez donc une? dit le marin, qui joua l'étonnement.

— Peut-être. »

Le marin prit un air contrarié.

« Qu'avez - vous ? dit Blawill , qui vit l'affaire manquée.

— Je suis sûr qu'elle n'est pas jolie.

— Quelle idée !

— Vous ne devez pas vous y connaître.

— Je vous l'affirme, dit Blawill.

— Ah ! et vous voulez gros ?

— On sera modeste.

— Mais, est-ce à vous, cette enfant? car...

— Non.

— Et si on vous la réclame?

— Soyez tranquille.

— Il faut que je sache...

— C'est juste, dit Blawill.

— Hum! hum ! fit Croswnor... Enfin, il faut bien gagner sa vie.

— Et nous la sauvons, dit Blawill.

— Oh ! pour ce qui est de ça, ça m'est bien égal. »

Et, se penchant à l'oreille du marin, il lui raconta l'histoire de l'enlèvement d'Eméreilda. Le marin écouta d'un air distrait et n'eut pas un tressaillement; seulement, à un moment ses poings se crispèrent; mais, à un regard de Croswnor, il reprit aussitôt son ancienne attitude.

« Ainsi, lit-il, c'est une enfant enlevée?

— Oui, mais très loin d'ici, et en la donnant à cette marquise, vous sauvez la vie à la pauvre petite, dit Blawill.

— Qu'est-ce que cela fait à monsieur? dit Croswnor d'un air de mauvaise humeur; il faut toujours que tu fourres ton nez partout.

— Je m'en moque comme de ça! dit le marin, appuyant le bout de son ongle entre deux incisives.

— Pardieu!... la question, c'est l'affaire.

— Oui, dit le marin, causons sérieusement.

— De la bière ! cria Croswnor, que l'appât d'une affaire rendait généreux.

— Eh bien ! oui , causons ; combien donnezvous?

— Un instant... je veux prendre mes précautions.

— C'est trop juste.

— Son père vit-il, à cette enfant?

— Non, il est mort il y a longtemps.

— Vous êtes sûr?

— Enfin, je ne lui connais pas de père.

— Ah ! et de mère ?

— Pas davantage.

— C'est donc une orpheline ?

— Tout à fait. Elle a été élevée par un vieux prêtre catholique, une espèce d'imbécile qui se l'est laissé pincer le mieux du monde.

— Ah ! ah ! »

Le marin rit de bon cœur.

« Le sot, dit-il, qu'il y revienne à présent.

— Ça va-t-il?

— Parfaitement... mais la personne... celle pour qui vous l'avez enlevée, cette enfant?... car je ne suppose pas que ce soit pour votre bon plaisir que vous avez commis ce rapt.

— Cette personne...? Que voulez-vous dire?

— On n'enlève pas une enfant, on ne risque pas la corde sans un intérêt puissant... »

Groswnor se gratta le front.

Ce diable de marin voulait tout savoir.

a Dame ! dit Blawill à son complice, c'est tout naturel, il ne peut pas payer comme cela une enfant sans savoir d'où elle sort.

— Oui, mais, moi, je ne peux pas tout dire.

— Dis ce que tu sais, tu n'en sais pas tant ! » Groswnor mûrit bien les paroles qu'il allait prononcer.

ce Voyez-vous, dit-il, mon vieux, il y a là dedans une histoire très ténébreuse que je n'ai pas besoin de connaître, ni vous non plus. Toute la chose, la voilà : cette enfant est de trop sur la terre, son petit corps gêne quelqu'un... eh bien! ce quelqu'un nous a payés pour faire la besogne. Est-ce clair?

— Très clair, dit le marin avec une bonhomie parfait?, mais qui avait toutes les peines du monde à effacer les rides qui se creusaient sur son front et à éteindre le feu de son regard.

— Vous comprenez que nous n'avons obéi qu'à une autorité supérieure.

— Parfaitement... c'est pourquoi je me dis : Si cette enfant-là que vous avez enlevée, vous la laissez vivre, vous trompez celui qui vous paie.

— Oh ! pour cela... c'est pas dommage. » Le marin siffla entre ses dents.

(( Qu'est-ce que vous en pensez! » dit Croswnor, La vaste salle n'était éclairée que par un bec de gaz, et nos trois hommes étaient presque dans l'obscurité. Le marin avait peu à peu entraîné les deux hommes de ce côté. Tous les trois, les coudes sur la table, la tête dans les mains, la pipe à la bouche et le verre souvent aux lèvres, ils avaient l'air de s'entendre pour le mieux.

Cependant Croswnor avait des inquiétudes, et Blawill se révoltait, à part lui, du peu d'adresse de Croswnor, qui le dominait trop cependant pour qu'il se permît de vouloir le remplacer. A la question de Croswnor, le marin répondit : « Je pense que si cette enfant-là est condamnée à mort, il vaut mieux la tuer.

— Oh ! fit Blawill. »

Le marin releva la tête et montra un œil calme. « Vous allez voir. Vous me la cédez, n'est-ce pas ? et je l'envoie à la marquise.

— Oui, dit Blawill, qui suivait avec attention.

— N'interromps pas,, dit Croswnor.

— Eh bien ! continua le marin, la marquise la paie bon prix.

— Convenu.

— Elle l'élève et dépense gros, puis un beau

jour elle est rencontrée, reconnue, et patatras

enlevée et tuée.

— L'homme ne la connaît pas, dit Croswnor.

— Ah!

— Il ne l'a jamais vue... le nom seul et la maison qu'elle habitait lui a désigné que c'était elle qu'il avait intérêt à frapper.

— C'est déjà mieux, dit le marin, mais il me faut une garantie.

— Oh ! il devient difficile, le marin, dit Croswnor.

— Voyons la garantie? fit Blawill.

— Si l'homme ne connaît pas l'enfant, il faut que moi, non seulement je connaisse l'enfant, mais que je connaisse l'homme.

— Je ne vois pas la nécessité.

— Ah ! et s'il rôde jamais par chez la marquise, que je puisse dire : Méfiez-vous !

— C'est juste, dit Blawill.

— C'est juste, c'est juste... c'est difficile aussi...

— A cette condition, l'affaire est faite, dit le marin.

— Et vous payez?

— Mille livres.

— J'accepte.

■ — Nous acceptons, dit Blawill.

— Oh ! mais, un instant, je veux d'abord voir l'enfant

— Oh! tout de suite.

— Puis l'homme.

— Ceci est plus difficile.

— J'y tiens; vous comprenez, si...

— Nous avons compris, » dit Blawill.

On rapporta de la bière, les verres se remplirent, et ils trinquèrent pour la trentième fois. « Ah ! fit Croswnor, entends-tu ?

— Très bien.

— Qu'est-ce donc? fit le marin.

— Ce coup de sifflet, dit Croswnor.

— Cela vous regarde?

— Je crois bien, c'est notre homme.

— Que vient-il faire à cette heure de la nuit?

— S'assurer si le coup est fait.

— Eh bien ! c'est simple, il n'y a qu'à lui dire que oui.

— Je ne sais guère mentir, dit Croswnor.

— Farceur ! dit le marin, qui le poussa du poing.

— Attention, dit l'autre, vous l'avez solide.

— Est-ce convenu?... vous dites...

— Que l'enfant est morte?

— Oui.

— Et, quant à moi, vous me cachez quelque part chez vous, et je vois et l'enfant et l'homme. Puis, demain matin, à la première heure, nous filons chez la marquise et nous traitons l'affaire.

— Argent sur table.

— Pardieu ! comment traite-t-on chez vous? » On entendit un deuxième coup de sifflet qui se

prolongea pendant plusieurs secondes.

« Nous partons, dit Croswnor.

— Et moi? dit le marin.

— Vous nous suivrez à distance, et vous monterez derrière nous. Puis vous attendrez dans l'escalier, je sortirai et vous ferai entrer par une autre porte.

— Je pourrai voir cet homme sans être vu de lui?

— Soyez tranquille.

— C'est mille livres, dit le marin, qui jeta sur la table une poignée de schillings pour payer la dépense de la nuit.

Ils sortirent, et se trouvèrent bientôt à quelques pas du pont de Londres...

Le pont colossal où amarrent une quantité prodigieuse de vapeurs qui font par eau le service de la ville et des environs.

Le coup de sifflet s'entendit encore, et Croswnor et Blawill disparurent par des couloirs sombres.

La porte de la rue était restée entr'ouverte. Le marin se glissa le long des maisons et suivit les deux complices. Il respira. Il était dans la place; mais il y avait encore fort à faire pour arriver au but qu'il s'était donné, cet homme.

Il gravit un escalier noir et étroit. C'était une maison bâtie en plâtre, soutenue par des solives; une maison horrible, comme il y en a tant à Londres, et dans les plus beaux quartiers, à cinq minutes du Parlement et de Trafalgar square.

Il monta jusqu'au second, se pencha à une lucarne, regarda la rue — la rue, une ruelle infecte.

ce Toby, prononça-t-il à voix sourde mais vibrante.

— White-hall, » murmura une autre voix.

Le marin plongea un regard satisfait au dehors.

« Bien, fit-il, attention ! »

Il y avait au pied de la maison une espèce de masse noire accroupie, qui bientôt se releva et se cramponna à la lucarne.

« Un instant, » fit le marin.

La masse devint inerte.

Le marin redescendit lentement, et une porte s'ouvrit.

« Venez, dit la voix de Blawill, entrez et tenezvous coi.

— La petite?

— Elle est là.

— Et l'homme?

— Il va venir.

— J'entre alors, » fit-il délibérément.

Une deuxième porte fut poussée, et notre marin se trouva dans une petite pièce, aux murailles charbonnées et éclairées par la lueur tremblotante d'une lampe fumeuse.

« C'est bien ici? fit-il.

— Oui, mais pas un mot.

— Et l'enfant?

— Elle va passer devant vous ; vous la verrez et vous attendrez.

— Je serai muet. »

Dans la demi-teinte, Eméreilda, toute pâle et toute frissonnante, apparut.

« Avance, — dit une voix rude et aiguë, celle de la Fouine, qui la suivait, — et montre ta frimousse à monsieur. »

L'enfant fit un pas, mais elle était si faible qu'elle faillit tomber; puis, la Fouine approcha la lampe de son visage.

Le marin fut invité à regarder.

Il fallait bien qu'il constatât la beauté de la marchandise qu'on allait lui vendre, et pour laquelle on voulait bon prix.

Notre homme, soit qu'il eût trop bu ou qu'il fût frappé de la véritable beauté de l'enfant au point de se troubler dans l'espoir d'une bonne affaire, pâlit soudain et éprouva comme une commotion dont il ne fut pas le maître.

La petite, tout en larmes, leva les yeux sur le nouveau bourreau qui lui arrivait et dont elle n'espérait rien de bon.

Soudain, elle poussa un cri.

« N'aie pas peur, petite, dit la voix rude du marin, levant le doigt en l'air, nous aurons soin de toi. »

Eméreilda eut comme un sourire intérieur et fit silence.

Page 1