CE QUE PEUT LE DÉVOUEMENT
Il y avait à peine quelques jours que la pauvre enfant avait été enlevée, et déjà elle avait bien souffert.
Cette femme, qui devait, dans une rapide existence, épuiser toutes les douleurs et toutes les infortunes, était appelée dès le plus jeune âge à commencer son apprentissage du malheur.
Ceci était la première période de sa vie, et Dieu la faisait terrible.
Terrible, et elle était belle comme un ange descendu du ciel. On eût juré que son regard en avait la limpidité et la sérénité. Quand elle souriait, elle empruntait au monde infini son rayonnement divin. Il fallait être monstre et n'avoir plus de regard que pour les choses des ténèbres pour ne pas aimer
cette enfant à première vue, et ne pas être touché, impressionné, vaincu.
Blawill avait éprouvé comme un remords de son crime en l'apercevant; mais Croswnor n'avait rien vu, lui, que de l',or à gagner.
Il y a des natures de pierre qui n'ont que l'instinct de la brute.
La Fouine, c'était pis.
Elle avait vu la beauté d'Eméreilda. Elle avait compris cette nature d'élite, deviné plutôt, et en avait ressenti une profonde jalousie. Ver de terre amoureux d'une étoile, dit le poëte. Ici le ver de terre était jaloux, envieux, cupide.
Pauvre femme!... à qui la beauté, ce bien précieux qui est tout le désir des autres femmes, devait être si fatal ! . . .
Cette mendiante, la Fouine, n'était pas née si bas. Elle était tombée, sans briller bien haut, elle avait vécu à l'air libre et avait paru au soleil. Comme une autre, elle avait eu ses vingt ans et des robes qui serraient sa taille, des rubans qui ornaient ses cheveux noirs et longs. Coquette, elle avait espéré plaire, et, à défaut de beauté, elle avait joué la vieille comédie du Caprice, prologue de passions rêvées. Mais c'avait été peine perdue... L'homme qu'elle avait aimé avait fui ses baisers et ri de ses larmes empruntées à l'amour-propre blessé. Elle l'avait poursuivi de ses prières et de
ses sanglots, l'homme avait fui plus loin. Alors la colère avait allumé la haine dans ce cœur de femme. La rage avait accentué ses traits, bronzé son visage, et fait de son regard une lame de poignard à deux tranchants, l'un pour l'envie et l'autre pour la vengeance.
La vengeance, elle l'avait satisfaite : l'homme, elle l'avait cherché, et, se précipitant à l'improviste comme une bête fauve, elle l'avait frappé et tué. Ensuite, elle avait fui, quitté l'Irlande, sa patrie, et cherché un refuge dans l'Angleterre, où sous des haillons il est si facile de cacher le crime. Mourant de faim, elle avait erré et tendu la main. Puis, elle était descendue encore, et avait volé.
Mais quand, croupissant, livide, les yeux sanguinolents, suant la misère et le vice, elle rencontrait dans Hollborn, Pallmall, Strand street, ou dans Saint-James Park, une de ces belles femmes élégamment vêtues qui marchent fières et heureuses dans leurs vêtements de soie et de velours, elle éprouvait comme une rage sourde qui remuait tout son être. Elle s'approchait, et trouvait comme une secrète et inconcevable volupté à se faire humble et petite.
Elle tendait la main, sa main qui avait tué et qui n'inspirait que mépris, même aux gens de la classe ordinaire, avec laquelle elle vivait, et murmurait des paroles suppliantes d'une voix dolente.
(( Pitié, disait-elle, vous à qui Dieu a donné et beauté et opulence. »
Et ses yeux féroces les dévoraient, ces belles dames devant lesquelles elle courbait l'échiné. Son genou se ployait, et sa main, la main qui mendiait, se crispait et se tordait. Oh! si elle avait pu... se jeter sur elles, les déchirer avec ses ongles, plonger sa tête sauvage dans leur sein palpitant !
Aux heures d'orage et de tempêtes révolutionnaires, on a vu de ces femmes atroces, de ces Messalines de l'horreur, animées de la rage et de l'envie, commettre plus de crimes, se montrer plus cruelles cent fois que l'homme, qui, au lendemain de la lutte, souvent ne se souvient plus que de son triomphe.
Elle en voulait plus à la société de sa laideur et de la répulsion qu'elle inspirait que de sa misère. Les femmes bien mises, mais sans attraits, la laissaient froide. Celles qu'elle poursuivait de son regard haineux, c'étaient les belles, les brillantes, celles qu'elle savait bien que les hommes aimaient. L'amour seul d'un homme eût pu commander à ce cœur sauvage et en assouplir les muscles chargés de haine; mais quel homme pouvait approcher de ce monstre en guenilles traînant sa honte dans les ruisseaux de Londres?...
Elle le savait bien, et c'est ce qui augmentait son emportement constant et fiévreux.
Eméreilda était tombée dans les mains de cette furie.
La pauvre enfant était belle, et la misérable l'avait enveloppée d'un regard atroce. .
«Elle sera aimée, elle, s'était-elle dit; elle ne tuera pas l'homme qu'elle aimera, car elle sera entourée, fêtée, adulée. On lui fera un piédestal de sa vertu et elle se donnera à celui que son cœur choisira. On lui tressera des couronnes de fleurs. On jettera l'or et les diamants sous ses pieds. Le monde se prosternera devant elle. Elle est belle. On lui fera cortège. On briguera ses sourires. On en fera une reine, et après qu'on l'aura familiarisée avec tous les bonheurs, on citera d'elle l'esprit, le cœur, la grandeur d'àme... Mensonge!... il n'y a de vrai, pour les hommes, que le prestige de la beauté !
Eh bien ! il faut que tu saches aussi ce que c'est que la souffrance !
La Providence m'a placée sur ta route pourt'apprendre à pleurer, pour t'apprendre que, pendant que tu seras riche, aimée et dans toute la sérénité du bonheur, il y en a qui souffrent et qui gémissent. »
Alors l'affreuse mégère avait érigé sur l'heure tout un système de tortures.
Confiée à ses soins et en répondant sur sa tête, elle s'était dit : ce Tu ne mourras pas quant à présent, mais tu verseras des larmes de sang. »
Et alors, elle l'avait enfermée dans une pièce noire et infecte.
L'enfant avait pleuré d'abord, puis elle s'y était faite peu à peu.
Elle avait pensé à sa mère morte de faim et de froid, et sa douleur s'était idéalisée.
Elle avait vécu du souvenir.
Seule, dans son cachot, elle s'était transportée par la pensée dans l'humble habitation du bon prêtre et avait doucement recommencé à vivre près du vieillard et de l'excellente Catherine. Pendant que l'horrible mendiante la croyait désespérée et attérée de son isolement, la pauvre petite se consolait en se redisant le passé ! Puis, sa pensée vagabondant davantage, elle se rappelait plus loin encore. C'était un beau château entouré d'un parc immense et auquel on arrivait par une belle cour d'honneur. Un bassin apparaissait au milieu, reflétant sa nappe d'eau transparente se ridant à la brise et déroulant au soleil ses anneaux argentés. Les peupliers faisaient grand bruit dans le parc. Eméreilda se rappelait alors, vaguement, il est vrai, mais elle se rappelait cependant, un beau monsieur vêtu de noir avec un ruban rouge à la boutonnière et qu'elle appelait son père. Ce monsieur, il est vrai encore, lui faisait peu d'amitiés, mais il était doux avec elle et la laissait courir dans le parc et y cueillir la fleur qui lui plaisait.
Tout cela était dans un nuage, mais cela avait dû être.
Elle se revoyait sur un des bancs du jardin, entourée de toute une petite famille d'oiseaux que sa mère nourrissait de ses mains, et, pendant que les eaux du bassin retombaient en cascade derrière elle, la parfumant de leur douce fraîcheur, elle souriait souvent et jouait avec d'autres ravissants enfants.
Où tout cela s'était-il passé? Elle n'en savait plus rien, la pauvre Eméreilda, mais elle se souvenait.
Elle devait être bien petite alors, et dans sa pensée elle se voyait grande déjà et comprenait. Pour l'heure, elle comprenait surtout qu'elle était bien malheureuse et qu'elle était avec des méchants qui lui voulaient du mal.
Elle se résignait, cependant.
Elle avait bien déjà vu mourir sa mère, puis Catherine, et ne savait plus ce que l'abbé Vaucroy était devenu.
C'étaient là des douleurs que la Fouine ne pouvait augmenter, tant elles étaient cuisantes.
Elle essayait, cependant, la misérable.
Quand elle s'ennuyait trop de l'absence de sa victime, elle ouvrait la porte du cachot et l'appelait.
Puis, sous un prétexte quelconque, elle la battait et la privait de nourriture.
Une nuit, elle la priva de sommeil, et, au bout de six heures de tortures, l'enfant tomba affaissée et le corps brisé.
Elle n'en voulait pas à son bourreau, pourtant ; dans son âme ingénue et candide, elle le plaignait et le soir, dans sa prière qu'elle faisait quand elle était isolée, elle disait, croisant ses petites mains :
« Mon Dieu, pardonnez-lui ; mon bon ami m'a dit que les méchants ne savaient pas ce qu'ils faisaient, et qu'ils n'étaient méchants que parce que vous les abandonniez.»
Mais cette fois on l'enfermait dans une espèce de cellule pratiquée dans le grenier. Elle était seule, bien seule, et dans l'obscurité. On l'avait poussée là rudement et on lui avait dit : « Si tu cries, on te luera. »
Elle n'en avait pas l'envie. Déjà, elle était familiarisée avec le malheur et la souffrance. Déjà, toute petite, elle eût pu dire avec le poète :
Frère, l'âme vit d'espérance, Mais le corps se nourrit de pain ; Or, la servitude et la faim M'offrent le choix de la souffrance.
Tortures de corps, tortures de l'âme ! — Elle espérait.
Son regard timide et inquiet ne s'était-il pas levé
sur un homme à rude mine, aux manières brutales, mais dont le visage ne lui avait pas paru inconnu? Sous le vêtement grossier qui le couvrait, cet homme ne lui avait-il pas rappelé soudain le passé ?
Ce visage affectant l'abrutissement ne lui avait-il pas parlé un langage divin? Ses yeux n'avaient-ils pas parlé? Un sourire emprunté au ciel n'avait-il pas erré sur ses lèvres, qui ne laissaient tomber que des paroles banales ?
Eméreilda, dans le marin hollandais, avait reconnu l'abbé Vaucroy. Elle l'avait reconnu; mais, forte déjà, grandie qu'elle était par la souffrance, tout enfant, elle avait compris que ce déguisement était nécessaire, et elle avait bien eu garde de compromettre son généreux protecteur. Elle s'était maintenue. Toute autre à sa place, et à l'âge qu'elle avait, se fût jetée dans ses bras et lui eût crié :
« Sauvez-moi, arrachez-moi de ces bandits ! Ici, j'ai soif, j'ai faim, on me torture et on ne me promet plus que quelques jours, peut-être quelques heures à vivre ! ... »
Et elle se fût cramponnée à ses vêtements, elle n'eût plus voulu le quitter.
Et alors la supercherie était découverte; tout était perdu. Le prêtre, de marin, devenait héros : il défendait l'enfant au péril de sa vie. Mais il était seul, et les autres étaient deux, ils allaient être trois.
Dans un coup d'œil, elle envisagea tout de suite la situation, et eut la prudence et le courage du silence. Elle se laissa entraîner loin de lui et enfermer. Mais elle avait avec elle un soutien bien fort : l'espérance.
Elle avait retrouvé son ami, il n'était pas mort, il savait où elle était, il n'était là que pour elle, que pour la défendre, que pour la sauver. Elle eût attendu des nuits, des mois, des siècles. Elle était sûre maintenant de ne plus mourir ; car elle craignait la mort, la pauvre enfant, la mort, comme si elle savait ce que c'était que la vie.
Au dessous, une scène d'un autre genre et plus compliquée avait lieu.
Dans une pièce sombre, éclairée par une lampe fumeuse, trois hommes étaient en présence. — C'étaient Groswnor, Blawill, et un troisième personnage que les deux premiers complices ne connaissaient que sous le nom de Bouvard.
Ce dernier était un petit homme maigrelet, chétif, mais tellement dévoré d'un besoin d'activité, qu'il ne pouvait rester en place.
Toujours sautillant, gambadant, s'asseyant, se levant, allant d'un bout de la pièce à l'autre, il se démenait des pieds, des mains, et n'arrivait jamais à être assez maître de lui pour rester deux minutes en repos.
Le vilain petit homme !
Il avait des yeux plus gros que la tête et en boule de loto, qui, à l'exemple de son corps, roulaient constamment dans leurs orbites. Le front déprimé, blanc et poli comme l'ivoire, il ne lui restait de cheveux qu'un informe toupet qui suivait l'oscillation de sa tête. Deux longues oreilles plates et rouges, se relevant à leur extrémité, donnaient à son visage la forme d'un oiseau qui bat des ailes pour s'envoler. Son nez à bec d'aigle, ses gros yeux gris, ses lèvres minces, son menton aigu, aidaient encore à la comparaison.
À première vue, l'aspect misérable de cet homme faisait rire; mais, quand on le regardait plus attentivement, cet homme ne faisait plus rire, il faisait peur.
Le teint tellement blême qu'il était livide, on sentait qu'il était fait pour inspirer l'effroi et la répulsion. De ces hommes qui, quand on les voit, vous donnent un frisson par tout le corps.
Parlez-moi de Groswnor, — cet homme planté comme un chêne vigoureux, brutal, grossier, ignoble, sentant l'ineptie et l'audace, mais vivant au moins.
On savait avec qui on luttait.
C'était un misérable; cela se voyait. Mais contre lui, on emploierait la force, et la force triompherait de la force.
Mais Bouvard, une mouche l'eût piqué qu'elle
l'eût tué. Un enfant l'eût renversé et lui eût mis le pied sur la tête.
Et il effrayait, tant il y avait de ruse, d'astuce, d'hypocrisie dans son regard.
Cet homme-là, qui sautait, ne marchait pas ; ses gros yeux, qu'il roulait, ne regardaient pas. Il avait peur des rayons du soleil et du regard humain. Mais il parlait, il agissait; dans son activité dévorante, il trouvait le temps de faire beaucoup de mal. Il parlait vite ou lentement, selon celui à qui il s'adressait, selon le milieu dans lequel il se trouvait. Cet homme, qui n'avait pas la force, avait l'adresse.
Insolent avec les petits, comme il devait être rampant avec les gros !
Pour l'heure, il dominait, il était maître, il était beau comme la nuit, beau comme les ténèbres, beau comme le hibou ou l'orfraie s'abattant sur leur proie.
« Eh bien ! s'écria-t-il en entrant, où en sommesnous?
— Mais tout va bien, dit Croswnor.
— Tout va bien, répéta Blawill, qui, ne pouvant pas sentir le Bouvard, se mettait à couvert sous son complice.
— Tout va bien, hein? fit-il ; où étiez- vous tout à l'heure?
*-* On buvait un coup.
— Au milieu de la nuit?
— Dame ! vous savez, on boit quand on a soif.
— Oui, je comprends, et vous avez souvent soif, vous autres.
— A quoi dépenserait-on son argent?
— C'est juste, il faut bien le dépenser, cet argent, cet argent que l'on gagne si mal. »
Bouvard était sincère en s'indignant de cet excès de veilles passées au cabaret. De sa vie il n'avait bu, de sa vie il n'avait aimé; cet homme n'avait qu'une passion, qui puisait sa force dans l'appât du gain : il jouait.
Oh ! il jouait fort, par exemple.
Il s'assit pour se lever aussitôt.
« Voyons, dit-il, où en êtes- vous ?
— Nous attendons vos ordres.
— Tout a réussi?
— Parfaitement.
— Tout s'est bien passé ?
— A merveille.
— Pas de sang répandu?
Les deux complices se turent.
« Je vous demande s'il y a eu quelque malheur à déplorer?
— Oui, dit Blawill.
— Tant pis.
— On ne touche pas à la boue sans se tacher, dit Croswnor.
— Alors, vous avez tué ?
— Une vieille fille, une gouvernante... elle était un obstacle.
— Mais le prêtre ?
— Absent.
— Et vous ne l'avez plus revu ?
— Jamais. »
Bouvard parut réfléchir un instant.
ce C'est bien, dit-il ; seulement, vous savez bien une chose, vous autres : c'est que vous avez tué parce que vous avez voulu. Je vous avais dit de ne pas répandre le sang.
— C'est vrai.
— Excepté... commença Blawill.
— Excepté ce qui nous occupe, dit froidement Bouvard.
— La vieille aurait parlé?
— C'est votre affaire.
— Et la vôtre.
— Du tout, fit Bouvard, qui avait assez de crimes sur la conscience sans désirer se charger de quelque autre nouveau.
— Laissons cela, dit Croswnor ; si l'un de nous est pendu, ce ne sera pas vous, cela est sûr..... vous n'y êtes pour rien.
— Je paie pour cela.
— Aussi ne vous réclame-t-on rien autre chose que de l'argent.
— De l'argent? Vous en aurez.
— Ah!
Les yeux de Croswnor pétillèrent.
« Oui, dit Bouvard, se promenant à grands pas dans la pièce, j'ai de l'argent sur moi, et je suis prêt à vous verser la somme convenue ; mais avezvous rempli vos engagements?
— Parfaitement, dit Blawill.
— La petite...
— Eh bien ? »
Les misérables n'osaient exprimer leur pensée. « Où est-elle ? dit Bouvard avec un soupir.
— Ah!
— Ici même... et nous vous en répondons, cher monsieur; elle est en lieu de sûreté.
— Sans doute, sans doute, mais ce n'est pas ce qui a été convenu. »
Blawill frissonna.
« Ah ! se dit Croswnor, il n'y a donc pas moyen de lui laisser la vie, à cette petite ?
— Pas moyen.
— Elle n'est cependant pas grosse.
— Je le sais bien; mais ce ne sont pas toujours les plus gros qui tiennent le plus de place.
— C'est juste, fit Croswnor, qui regarda le Bouvard, et constata que, très maigre et très chétif, il devait dévorer bien plus que lui.
— On pourrait la mettre dans l'impossibilité de nuire, dit Blawill.
— Et comment cela? fit Bouvard.
— On l'emmènerait bien loin. »
Bouvard haussa les épaules.
« Ne savez-vous pas, dit-il, triple sot que vous êtes, qu'on revient toujours quand on est sur la terre? Il n'y a que lorsqu'on est dessous qu'on ne revient plus.
— Alors, vous voulez...?
— Je veux, puisque vous me forcez à le dire, que cette enfant meure.
— Quand?
— Gomment, quand? mais tout de suite. »
Les deux complices firent un mouvement; ils pensèrent au marin qui les attendait et qui leur avait promis un bon prix.
« On ne tue pas comme cela, fit Blawill.
— Sans prévenir, dit Croswnor.
— Et les cinq cents livres que vous avez reçues?
— C'est pour l'enlèvement.
— Et les deux mille que j'ai en poche?
— Ah ! vous avez deux... mille livres? dit Groswnor, dans la tête duquel commença un rude combat.
— Deux mille livres, pas un schilling de moins.
— J'accepte.
— Qu'est-ce que tu acceptes, imbécile ?
— Ma part de prise.
— Et es-tu prêt à exécuter le marché ?
— Oui.
— Tuer la Mignonne, cette pauvre petite ?
— Pas de bêtise.
— Prends garde, lui dit Blawill à l'oreille, le marin que j'ai placé dans la pièce à côté...
— Eh bien?
— Il écoute !
— Qu'est-ce que ça me fait?
— Il va la défendre.
— Lui, et pourquoi faire? Si ce n'est pas celle-là qu'il aura, ce sera une autre... Il s'en moque pas mal, lui.
— Mais si tout peut s'accorder?
— Tout ça ne me parait pas facile.
— Qu'est-ce que vous dites donc, vous autres, là bas, fit Bouvard, qui depuis un instant avait F air de prêter attention à un autre bruit.
— Nous nous concertons, dit Groswnor.
— Il me semble que c'est tout concerté. Voulezvous, oui ou non, gagner deux mille livres7
— C'est convenu, dit Croswnor.
— Eh bien ! c'est bien simple, dit Bouvard; que l'un de vous se dévoue et monte au premier.
— Et puis? dit Blawill.
— Eh bien! il m'apportera le cadavre, et je vous compterai la somme. »
Il était alors trois heures du matin ; la nuit était noire, la pièce obscure. La silhouette de Bouvard se dressa sinistre et livide le long de la muraille.
Sur le visage de cet homme, on lisait tout le poëme de la férocité et de la lâcheté.
Il n'aurait pas tué lui-même, mais la vue du sang répandu ne devait pas l'effrayer.
« Allez, dit-il, j'attendrai.
— Mais pourquoi un seul? dit Croswnor.
— Parce que je suppose qu'un seul suffit; allez tous les deux, si vous le désirez.
— Eh bien ! dit Croswnor, comptez la somme, et avant une heure la petite aura cessé de vivre.
— Oui, dit Blawill, affaire conclue. »
Bouvard les regarda avec étonnement.
« Ah ça, dit-il, vous moquez-vous de moi, par exemple? Vous compter la somme et m'en aller! Mais il faut que je puisse, moi, dire à celui qui m'envoie : elle est morte. Jamais plus cette enfant ne reparaîtra. Vous la redoutez ; son existence est un obstacle à vos projets, une menace pour l'avenir : elle n'existe plus. C'est un fait accompli. Elle ne peut plus vous nuire ni par sa volonté, ni par le fait de son existence.
— Vous direz tout cela, dit Croswnor, car je vais la tuer.
— Quand?
— D'ici une heure.
— Eh bien! j'attendrai une heure, dit Bouvard.
— Il faut donc que vous voyez l'innocente... notre parole...?
— Ta parole!... c'est trop drôle, — fit Bouvard, qui, regardant les deux hommes, sembla lire dans leurs yeux des idées étranges, et tira simplement deux petits pistolets de dessous sa redingote, — et voilà, dit-il en se mettant en garde, de quoi appuyer ma retraite, si vous ne m'obéissez pas.
— Nous tuer, vous?
— Me défendre si vous m'attaquez.
— Soyez tranquille, dit Blawill.
r— Ah dame ! on pourrait ne pas se croire en sûreté au milieu de vous, mes maîtres.
— Nous sommes d'honnêtes gens.
— Hum ! hum! je n'en doute pas; mais, moi, je suis un homme prudent. »
Les deux complices parurent se consulter. « Pas moyen de reculer, dit Croswnor.
— Cependant...
— Mille livres n'ont jamais valu deux mille livres.
— Si nous regorgions? dit Blawill, désignant du regard Bouvard.
— J'y ai déjà songé, dit Croswnor, mais le drôle est armé.
— Nous sommes deux.
— Ça fera du bruit. Rien ne jappe comme un
joujou comme cela, vois -tu, et le policeman montera.
— Que faire?
— Envoyer promener le marin et en finir une bonne fois.
— Eh bien! soit! dit Blawill, pris d'un beau zèle.
— Nous nous partagerons les deux mille livres.
— Et la Fouine fera le coup.
— Ça rne va ! »
Mais au moment où ils se disposaient à se retirer pour accomplir le fatal projet, il se fit un bruit inattendu derrière la porte.
Bouvard pâlit.
« Il y a quelqu'un là, dit-il.
— Non, dit Groswnor.
— Je vous dis qu'il y a quelqu'un, cria Bouvard qui s'effaça.
— C'est une femme.
— Eh ! qu'importe ! on m'a entendu, vous m'avez compromis.
— Il n'y a personne, dit Croswnor, et, pour vous le prouver, nous allons vous satisfaire.
— Apportez vos louis, dit Blawill.
— C'est l'affaire de cinq minutes! » cria Croswnor.
Tous deux s'engagèrent dans l'escalier et précipitèrent leurs pas.
On les entendit bientôt pousser un cri de désappointement et d'effroi.
La porte était ouverte, l'enfant avait disparu.
Au même instant, le marin hollandais, portant dans ses bras la petite Eméreilda, passait devant Bouvard, et, se jetant sur lui, le désarmait et lui assénait sur la tête un vigoureux coup de poing.
« A moi ! » cria Bouvard.
Croswnor et Blawill descendirent vivement et accoururent.
a Par là ! » fit Bouvard, couché à terre et se relevant péniblement.
Les deux complices regardèrent du côté qui leur était désigné; mais le marin hollandais était déjà loin.