OU IL EST PROUVÉ QUE LE DIABLE N'EST PAS TOUJOURS LE PLUS FORT
Ce qui s'était passé, on l'a deviné. Remontons de quelques jours. L'abbé Vaucroy était tombé terrassé, anéanti, foudroyé à la vue de Catherine étendue morte à ses pieds et de l'enfant disparue. Il était resté plusieurs heures ainsi. L'aube l'y avait surpris. La fraîcheur du matin l'avait tiré de son évanouissement.
Revenu à lui, cet homme avait pris sa tête dans ses mains et avait songé. Oh! cela avait duré plusieurs autres heures. Il n'avait pu d'abord s'habituer à son affreux malheur. Catherine morte ! Puis Eméreilda, où était-elle? tuée sans doute ou enlevée bien loin. Il y eut une lutte horrible dans le cerveau de cet homme, de ce vieillard, de ce prê-
tre, de ce pauvre ministre d'un Dieu dédaigné et méprisé.
Pas de tolérance, les Anglais.
Eux qui dans la même ville ont trente pasteurs de toutes religions différentes, ils marcheraient sur le corps du prêtre catholique. Tous se valent cependant, et, en Angleterre, le prêtre catholique vaut mieux; il est meilleur, parce qu'il est persécuté, et que plus le prêtre se rapproche du fondateur de l'Église, de l'homme crucifié, plus iJ s'attache à lui ressembler par le cœur. Plus il a le renoncement des richesses, plus il répond aux lois de l'Église, et peut s'écrier : ce Mon royaume n'est pas de ce monde. » Mais ici le prêtre était atteint dans ses affections les plus chères, dans les entrailles de son cœur.
Il lui fallut longtemps pour se remettre. Il ferma la porte et s'accroupit auprès du cadavre de sa vieille sœur.
« Pauvre amie, dit-il, nous avons, de longues années, marché ensemble côte à côte. Moi, le plus vieux, j'espérais que Dieu m'appellerait à lui avant toi; mais il en a voulu autrement. Soumettonsnous à ses mystérieux décrets. »
Et l'homme, un instant après s'être révolté, se résigna et fit place au philosophe, au prêtre :
« Pauvre femme, dit-il, comme elle a dû souffrir, pleurer, lutter! Elle, si forte, si courageuse, si
énergique et si dévouée, comme elle a dû défendre sa chère petite. La mort a été le prix de son dévouement. »
Mais quand il eut bien donné cours à ses larmes, à ses sanglots et à ses plaintes, l'homme disparut et fit place au véritable prêtre. Il jeta dans le brasier éteint plusieurs poignées de sarment et de branches sèches, et éclaira la pièce des lueurs du foyer.
Puis, après s'être agenouillé de nouveau un temps assez long aux pieds de la morte, et avoir prié, il se releva et apporta au milieu de la pièce une petite table de bois blanc qu'il couvrit d'une nappe blanche.
Puis, ce fut un crucifix et tout ce que pouvait exiger le divin sacrifice.
L'abbé Vaucroy, couvert de l'étole et de la chasuble, commença l'office.
Il ne pleurait plus.
Ce n'était plus le frère qui pleurait sa sœur.
Ce n'était plus l'homme qui pleurait une vieille amie.
C'était le prêtre qui officiait ; le ministre de Dieu qui remplissait un devoir sacré. Homme, il s'était désolé et avait de ses sanglots rempli la pièce obscure et déserte ; prêtre, il rendait les derniers devoirs à une chrétienne morte avant l'heure et sous xe poignard des assassins.
Il y avait quelque chose de lugubre, de sinistre et de solennel dans cette messe funèbre dite par un vieillard en face d'un cadavre.
Qui eût cru se fût prosterné et eût heurté de sa tête les parois de la pierre.
Qui eût douté, à la vue de ce spectacle poignant, eût éprouvé une profonde émotion, et un rayon de foi eût peut-être éclairé les ténèbres d'une conscience inquiète et tourmentée.
Quand le prêtre eut accompli son devoir, le frère commença le sien .
Les habits sacerdotaux furent écartés, et l'abbé Vaucroy, armé d'une pioche, se dirigea vers le petit cimetière et y choisit un endroit pour y creuser une tombe.
Il n'était pas luxueux, le pauvre petit cimetière.
On devait dormir tranquille, à l'aise, dans son champ désert et isolé, et à l'ombre des quelques cyprès et des quelques saules pleureurs qui en garnissaient l'entrée.
Depuis vingt ans, on n'y enterrait guère.
Tous ceux qui avaient gagné quelques écus dans la vie désiraient se payer un coin plus superbe après la mort.
Quelques mendiants, deux ou trois vieilles femmes, c'était tout.
C'était tout; puis une autre femme dont nos lec-
teurs n'ont pas perdu le souvenir : la duchesse de Lusignan-Boudeville, la mère d'Eméreilda.
L'abbé Vaucroy n'avait pas d'argent de côté, lui. Ses épargnes, il les plaçait chez les pauvres, et il avait toujours rencontré plus de pauvres qu'il n'avait d'épargnes.
Puis, il savait que toute terre est bénie de Dieu, et qu'il n'y a de terre maudite que pour les méchants.
Il enterra la vieille Catherine à côté de la comtesse.
Il était seul et il était vieux ; mais la nature l'avait fortement doué, et si ses forces physiques s'étaient un peu usées avec l'âge, ses forces morales avaient décuplé.
Il avait une volonté de fer au service de ce qu'il désirait.
De ses mains, il creusa une fosse.
Puis, sur ses épaules, il chargea la morte, qu'il avait enveloppée d'un suaire, et la porta au cimetière.
Il l'enterra.
Il combla le vide et planta une croix noire.
Puis, ayant fait une dernière prière, il revint plus calme dans sa demeure.
A peine avait-il donné une pensée à Eméreilda, toutes les fois que l'image de l'enfant avait passé devant lui.
Mais quand Catherine fut en terre, et que le prêtre, devenu plus calme, se souvint qu'il était non seulement le ministre du ciel, mais encore le protecteur de l'enfant ;
Quand il lui fut possible de s'abandonner à tout son profond désespoir ;
Oh! alors, de nouvelles et vives souffrances se renouvelèrent pour lui, mais il les vainquit et se posa l'horrible problème :
« Pourquoi ce meurtre? Pour faciliter l'enlèvement, se répondit-il, rien de plus.
Pourquoi l'enlèvement, alors?... Et enlevée, où Ta-t-on emportée ?
Tuée... il faut que je le sache.
Vivante, il faut que je la retrouve et que je la sauve. »
Alors, le jour même, il s'était mis à la recherche de l'enfant. Il n'avait pas tardé à apprendre qu'une mendiante avait été vue rôdant sur la route. Au signalement, il devina que c'était la Fouine.
Cette malheureuse, il avait été à même de la soulager et de lui faire la charité; il savait que c'était une vipère, dont il était bon de se méfier des morsures venimeuses, mais il ignorait jusqu'à quel point elle aimait à répandre ce venin autour d'elle.
A quelques signes qu'il étudia, à quelques indices qui se découvrirent à lui, il pressentit que cette
malheureuse était pour quelque chose dans le meurtre.
C'était le seul être qui s'offrît à ses recherches. Il résolut de le découvrir, et, partant de ce point obscur, d'arriver à la découverte de la vérité.
« Si elle n'est pas coupable, se dit d'abord l'abbé, peu m'importe, ce soir, de la trouver. Ce qu'il me faut, c'est l'enfant; or, je dois la chercher coupable ou la dédaigner. Eh bien ! si elle est coupable, elle a évidemment fui. Il ne faut donc pas la chercher autour cTe cette maison, dans ce pays même. Elle est loin et doit encore se cacher. »
Ce point éclairci, l'abbé Vaucroy se posa celui-ci :
« Où se cache-t-on le mieux et le plus facilement? dans les grandes villes. Manchester et Liverpool sont trop près; elle est loin, ai-je arrêté d'abord; alors...
Alors elle est à Londres. »
L'abbé eût soutenu que la Fouine, coupable de l'enlèvement d'Eméreilda, ne pouvait pour le moment être ailleurs que dans la capitale de la vieille Angleterre.
Mais Londres est immense d'étendue et prodigieux de repaires.
L'abbé Vaucroy chercha encore :
(( Dans la Cité, se dit-il ; elle ne peut être dans un quartier riche, et elle habite la Cité, parce que
— loi —
c'est là où se réfugient les misérables de toute espèce dont Londres a le privilège.
Si cette femme est venue ici, elle n'y est pas venue seule.
Il y avait au moins deux hommes.
Ces deux hommes sont ses complices, et de pareils hommes n'habitent que dans la Cité, et dans la partie qui avoisine la Tamise, comme si par là ils se ménageaient à toute heure un prompt et sûr départ. »
Mais l'abbé se dit :
« Si je garde mes habits d'église, je suis lapidé avant d'avoir rien tenté.
Dans tous les cas, je suis reconnu, et je ne peux plus rien faire.
Il faut hurler avec les loups. Je prendrai le costume le plus en harmonie avec le quartier, et j'agirai de ruse avant de songer à la force.
L'abbé n'avait pas perdu de temps.
Le lendemain, il avait le costume de marin que nous lui avons vu, costume pas trop dessiné, afin d'éviter des rapprochements dangereux et des constatations gênantes, mais assez vivement accusé pour qu'on fût à cent lieues de se méfier de l'homme qui le portait.
Il avait, avec le costume, pris le langage et affecté les manières du marin.
Pour un prêtre, il y avait fort à faire; mais il
s'agissait d'arracher l'enfant à la mort ou à la misère, et il n'y avait pas à hésiter.
L'abbé se logea en pleine Cité, dans Old Gravel lane, à deux pas de Saint-Georges street, et prit ses repas dans une taverne voisine, à l'enseigne des Marins de Trafalgar.
Pendant huit jours, il ne vit rien.
Pas l'ombre de la Fouine.
Mais, un soir qu'il rentrait chez lui en affectant une ivresse habituelle chez ses voisins, il aperçut une femme à l'œil noir et farouche qui traînait ses guenilles dans le ruisseau et rejoignait un individu de mauvaise mine.
Était-ce la Fouine?...
Si c'était bien elle, on pouvait affirmer qu'on était sur la piste du rapt. Car il eût été bien étonnant que les prévisions de l'abbé se justifiassent si complètement, si cette femme n'était pas coupable.
Elle était à Londres, — dans la Cité ; — elle avait l'air de se cacher, — et ne paraissait pas y vivre seule, mais dans la compagnie d'un homme dont la première vue n'inspirait rien de bon.
L'abbé les suivit.
Il les aperçut entrant dans une taverne; il ne voulut pas pousser plus loin, de crainte de provoquer les soupçons avant de savoir leur adresse, et les vit entrer dans une maison borgne. Il s'approcha ; ils avaient disparu par une allée obscure et
infecte. Rentré dans sa petite chambre, il s'agenouilla, et remercia Dieu de sa découverte.
Il avait fait beaucoup déjà.
Le lendemain, il retrouva l'homme, mais cette fois sans la Fouine. Puis, bientôt, à cet homme, qui n'était autre que Groswnor, s'en joignit un autre que son compagnon appelait Blawill.
Ils entraient dans la même taverne que la veille, et l'abbé y entra derrière eux.
Il se plaça un peu plus loin, et se contenta de bien les regarder afin toujours de les reconnaître.
Quand il sortit de là, à quelques mots échangés et compris, il avait la certitude qu'il avait devant lui les assassins de sa sœur, et peut-être ceux d'Eméreilda.
Il fallut beaucoup de force à cet homme pour se contenir en face de cette révélation. S'il n'avait écouté que son audace et sa colère, il se fût précipité sur eux.
Mais à quoi cela Peût-il mené?
EtEméreilda?
Le lendemain, il rencontra un homme pauvre, déguenillé, à qui il avait sauvé la vie dans un jour de disette. Cet homme était mourant; c'était un nègre, ancien esclave, délaissé par tout le monde; l'abbé l'avait rappelé à l'existence, et l'avait soigné comme s'il l'eût connu depuis longtemps.
Il avait faim, il l'avait nourri.
Il avait froid, il l'avait vêtu.
Il avait l'âme ulcérée et torturée par le remords d'une vie honteuse et criminelle, il avait jeté un baume consolateur sur cette plaie saignante.
L'homme avait soulagé son prochain; le prêtre avait pardonné au pécheur.
Ce malheureux, grâce à l'abbé Vaucroy, avait recouvré la santé et le courage.
Délivré des remords qui l'écrasaient, il avait travaillé et pris les mesures contre la misère qui paralyse et qui tue. Redevenu honnête homme et heureux, un jour il était allé trouver l'abbé et lui avait dit :
(( En quelque lieu que je sois, appelez-moi et ordonnez-moi, maître.
— Pourquoi? lui avait demandé le prêtre.
— Pour vous servir, vous obéir, vous sauver
je vous suis dévoué comme le chien à l'homme.»
L'abbé avait souri.
Il le rencontrait un an après cela, et il ne souriait plus.
« Toby, lui dit-il, te souviens-tu?
— Oui, dit Toby, baisant la main du prêtre et découvrant un visage noir comme l'ébène éclairé d'une lueur intelligente, je me souviens....
— De ce que j'ai fait pour toi?
— Et de ce que j'ai promis.
— Tu sais tes propres paroles?
— En quelque lieu que je sois, maître, appelezmoi et ordonnez-moi.
— C'est vrai, voilà bien ce que tu as dit.
— Je suis prêt à vous servir.
— Eh bien ! dit le prêtre, le moment est venu.
— Que faut-il faire?
— Te tenir demain à huit heures dans Eaton square.
— Oh ! dit le nègre, c'est que je suis mal mis et je ne vais guère par là.
— Peu importe.
— J'y serai.
— Il ne faut pas qu'on te voie avec moi dans la Cité ; nous sommes plus certains de ne pas être vus en nous rencontrant dans Eaton square.
— Je suis à vous. »
Le lendemain, en effet, l'abbé Vaucroy et Toby se retrouvaient en face l'un de l'autre dans le square désigné, et l'abbé expliquait à l'homme dévoué ce qu'il attendait de lui. En quelques mots, il l'avait mis au courant. Celui-ci, en apprenant que c'était la petite Eméreilda qui avait été enlevée, avait éprouvé une rage sourde. Ce n'était plus du zèle qu'il promettait, du dévouement; ce n'était plus un devoir qu'il allait accomplir, mais une grande action.
Le prêtre lui aurait dit : « Tu vas tuer ! » il aurait tué sans souffler mot.
Mais le prêtre lui disait :
« Tu vas sauver l'enfant. »
Il jurait de le faire; il se fût fait hacher par morceaux pour réussir.
« De la prudence , avait dit l'abbé Vaucroy ; avec la ruse et l'habileté on arrive mieux qu'avec la force. »
Il connaissait le repaire de la Fouine et de ses deux complices.
Mais la petite Eméreilda était-elle dans la maison?
Un soir, il vit venir Bouvard, et, étudiant ses allées et venues, il comprit qu'il y avait là un drame qui se jouait. Un drame et un mystère où chacun de ces misérables avait un rôle. Bouvard commandait à Croswnor et à Blawill. La Fouine était la servante des deux derniers.
Mais ce Bouvard, l'abbé l'avait vu. Il n'était certes pas le chef. Si actif que fût son rôle, il ne devait être que secondaire. Quel intérêt ce petit homme maigrelet et mal vêtu pouvait-il avoir à l'enlèvement de l'enfant?
Voilà ce que se demandait l'abbé Vaucroy avant de tenter un coup qui devait être décisif, un coup qui, mal préparé, pouvait tout perdre.
Un soir, Bouvard vint, et l'abbé Vaucroy, qui veillait, le suivit à sa sortie de chez Croswnor.
Il le vit bientôt se perdre dans les grands quar-
tiers. Bouvard descendait le Strand et gagnait Leicester street par un grand détour.
Bientôt il s'arrêta devant une petite maison à péristyle, balcons et colonnades. Cette maison, pour paraître peu importante comme étendue, avait une grande apparence. Elle s'ouvrait sur la rue par une grille dorée, et par les fenêtres entr'ouvertes, il était facile d'apercevoir les pièces du rez-dechaussée. Or, elles étaient tapissées, meublées avec luxe et éclairées par des lustres de bronze qui projetaient au dehors une vive lumière.
Si peu que l'abbé Vaucroy fût initié à la vie anglaise, il comprit que ce devait être là un club. Il prit ses renseignements: c'était un club déjeunes gens se livrant à des opérations de bourse.
Deux jours l'abbé Vaucroy réfléchit comment il pourrait s'introduire dans cet intérieur sans éveiller les soupçons.
Sauver Eméreilda l'occupait surtout ; mais puisqu'il était sur la piste, il pensait qu'il était aussi utile de sonder le mystère qui enveloppait cet enlèvement, afin d'être assez fort par la suite pour empêcher qu'il se renouvelât.
Il était dans un public-hoase , et, la tête dans ses mains, cherchait toujours le moyen à prendre, quand le Morning-Post, qu'il avait devant les yeux, lui révéla immédiatement le problème qu'il cherchait.
A ses annonces, le Morning-Post demandait un domestique noir pour le club en question. Le soir même, Toby, appelé par l'abbé Vaucroy, recevait des instructions et se présentait à l'hôtel.
« Mais je n'ai jamais été domestique, ditcelui-ei.
— Tu t'y feras.
— Je suis à vos ordres. »
Deux jours ne s'étaient pas écoulés, que Toby était accepté et entrait en fonctions.
Le Bouvard était là, et il allait avoir l'œil dessus. Par contre, l'abbé Vaucroy saurait ce qui se passerait dans l'intérieur du club, et apprendrait dûment quelle connivence était établie entre Bouvard , Croswnor, Blawill et la Fouine.
Mais, soit qu'il soupçonnât quelque chose, ce qui n'était pas supposable, soit qu'il crût prudent de fuir les centres de réunion, Bouvard disparut subitement et ne reparut plus au club.
Il fallut que l'abbé Vaucroy employât un autre moyen pour arriver à ses fins, apprendre l'existence d'Eméreilda et l'arracher des mains des misérables. C'est alors que l'idée lui vint de s'asseoir à la même table que Croswnor et Blawill.
Puis, le lendemain, de se lier avec eux.
Nous l'avons vu dans la place.
Il avait demandé à être disposé de manière à pouvoir entendre Bouvard et l'apercevoir sans être vu de lui.
Il était servi à souhait.
Il voyait et il entendait.
Il vit et entendit bientôt si bien, qu'il comprit que s'il n'employait pas un moyen violent, l'enfant était perdue.
Étudiant le terrain d'abord, il ne savait trop quel parti il allait prendre.
Une enfant chez Groswnor, une enfant enlevée, que l'on voulait faire disparaître, ce ne pouvait être qu'Eméreiida. Le cœur du prêtre battit bien fort à cette révélation. Il battit bien plus fort encore quand il se trouva en face de la chère petite sur la tête de laquelle, lui, vieillard, n'ayant plus rien à aimer et à espérer, il avait reporté toutes ses affections.
Il lui fallut un grand courage pour se maintenir, se taire, et ne pas livrer une lutte immédiate aux deux misérables. L'enfant qu'il avait arrachée à la mort, qu'il avait élevée plusieurs années, qu'il aimait d'une amitié si chère, était là au pouvoir de gens infâmes, et il ne faisait rien pour la sauver.
C'est que l'abbé Vaucroy n'avait pas l'âme du costume qu'il portait. Marin, il n'eût consulté que son courage ; prêtre, à la même audace, à la même énergie, il joignait un caractère prudent qu'il devait à la réflexion et à la maturité de son esprit.
Mais là, dans l'ombre, il entendit.
Il assista à la scène des misérables, et comprit
qu'un moment allait arriver où il serait le moins fort.
On complotait la mort de l'enfant.
Il avait les promesses de Groswnor et de Blawill.
Peu importait.
Ceux-ci étaient liés à lui par un intérêt puissant. Cela était vrai.
Mais le génie de Bouvard les liait bien autrement.
Derrière cette affaire, il y en avait d'autres; le misérable était homme à ménager.
L'abbé Vaucroy, dans une seconde, envisagea la situation et comprit qu'autant il lui avait fallu d'abord de prudence, autant le manque d'audace allait lui devenir fatal.
Ces trois hommes s'entendaient trop.
On ne remettait rien.
Croswnor promettait.
Dans quelques minutes peut-être, Eméreilda aurait cessé de vivre.
L'abbé avait, il faut l'avouer, attendu jusqu'au dernier moment.
Ce n'était pas l'audace qui lui manquait; mais cet homme sentait qu'il allait jouer la vie de l'enfant sur un coup de dé, et que, s'il ne réussissait pas, elle était tuée infailliblement.
Cependant, il n'y avait pas à tarder; Croswnor et Blawill étaient résolus.
Alors l'abbé quitta son refuge, monta vivement à la chambre où Eméreilda avait été renfermée.
Devant la porte, il y avait la Fouine.
Le prêtre lui prit le poignet de sa main robuste et lui cria :
« La clef ! »
Elle résista; il serra plus fort, et elle obéit.
Il n'y avait pas à hésiter ; la porte ouverte , le prêtre prit l'enfant dans ses bras et lui dit :
(( As-tu peur?
— Avec toi ! dit-elle, non.
— Tu m'as reconnu?»
Elle fit un signe de tête affirmatif.
« Alors, tu veux bien que je t'enlève? »
— Oh! oui... Et, se penchant à son oreille: Ami, dit- elle, je t'attendais !
— Eh bien ! viens ! »
Et il tenait toujours le poignet de la Fouine, qui faisait mine de se tordre sous la douleur, et n'osait plus crier ni prononcer un mot.
Le prêtre approcha l'enfant plus près de sa poitrine, comme s'il eût tremblé à la vue de son précieux fardeau.
« Eméreilda, dit-il, encore un mot.»
L'enfant écouta.
« Les misérables qui t'ont séquestrée sont là. Il va y avoir lutte, sans doute.
— Eh bien ?... dit l'enfant.
— Si je suis tué et qu'il t' arrive malheur, tu me pardonneras ?
— Vous êtes pour moi mon père.
— Et tu ne vas pas trembler ?
— Non... ne craignez rien de moi... je suis forte aussi... Mais quittons vite cette maison.
— Partons ! » dit le prêtre , abandonnant la Fouine à elle-même, descendant rapidement l'escalier, passant derrière Groswnor et Blawill, qui se concertaient dans l'ombre, et devant Bouvard, auquel il assénait ce fameux coup de poing dont Bouvard ne devait pas de sitôt perdre le souvenir.
Deux secondes après, l'abbé Vaucroy, tenant toujours serrée contre sa poitrine l'enfant adorée, descendait le Strand, et, par des milliers de rues détournées, arrivait au pont de Londres.