LA POURSUITE
Cependant, aucun des quatre complices n'avait été blessé, et, en une seconde, ils furent descendus de la pièce où était Bouvard, et se regardèrent avec étonnement et effroi.
ce Ce n'est pas un homme, dit Blawill.
— C'est le diable ! dit Croswnor.
— Triple sot ! dit Bouvard, cet homme n'est ni le diable ni un homme bâti autrement qu'un autre, c'est un homme courageux et audacieux, voilà tout. Quant à vous, ajouta-t-il, avec un haussement d'épaules et un air méprisant, vous êtes des imbéciles et des lâches ! »
Croswnor releva la tète.
« Ne te fâche pas, lui dit Blawill.
— Je dis plus ! fit Bouvard.
— Quoi encore ?
— Vous êtes de malhonnêtes gens ! »
Groswnor serra les poings.
« Tu vas nous faire de vilaines affaires, fit Bla will.
— Oui, insista Bouvard, des malhonnêtes gens ! car, quand on vous paie pour faire la besogne, on la fait et on ne se laisse pas jouer par un intrus.
— Cet homme nous a trompés.
— Il vous a joués !
— Tu sauras, espèce de blanc-bec, fit Groswnor, monté déjà par la boisson et qui s'avança sur Bouvard, que personne au monde ne s'est joué de Groswnor. »
Bouvard, impassible, paraissait réfléchir.
« Entends -tu, blanc-bec? reprit Groswnor devenu furieux, et qui avait besoin de passer sa colère sur quelqu'un.
— Laisse-le, dit Blawill, cet homme-là est dans son droit en nous insultant.
— Jamais !
— Je te dis que c'est nous qui avons tort.
— Tu en as menti !
— Groswnor, prends garde !
— A toi?
— Peut-être bien.
— Veux-tu l'essayer?
— Pardieu, oui ! ... »
Il y avait longtemps que Groswnor ne s'était
battu. Il éprouvait comme un besoin de se dérouiller un peu. Contre Bouvard, il n'y avait pas de plaisir. Ce petit homme ne devait pas tenir sur ses jambes. Mais Blawill, c'était différent. Solide gaillard que Blawill! puis bon diable au fond. On pouvait le laisser sur place et lui briser l'épaule d'un coup de poing, il n'était pas homme à en vouloir aux gens.
Mais, fort heureusement, Bouvard se plaça entre eux deux et les sépara.
« Qu'allez-vous faire? dit-il.
— Nous battre.
— Et pourquoi ?
— Parce que, parce que... dit Croswnor, j'ai besoin de cogner un peu. Ça va mal depuis quelque temps. Par mille diables ! il y a un particulier qui le paiera.
— Quel particulier ?
— Le marin.
— Quel marin ?
— Ah çà! dit Croswnor, devenez-vous fou aussi, vous?
— Vous parlez d'un marin que je ne connais pas.
— Celui qui nous a fait voir le tour.
— Ah ! vous en convenez.
— Il ne nous a pas joués.
— Triple brute ! pensa Bouvard ; et dire qu'il faut compter avec ces gens-là, qu'on a besoin
d'eux, que ces misérables-là nous mènent, qu'ils sont nos instruments obligés, qu'ils sont nos despotes et que nous sommes leurs victimes !... »
Et Bouvard pensait à la petite Eméreilda.
« Que faire? se disait l'intrigant, notre but est manqué; que va dire M. le duc, et que lui dire surtout? »
Et, s'adressant aux deux misérables :
« Connaissez-vous ce marin ?
— Pas le moins du monde , dit Croswnor. Il nous a abordés le verre en main et nous a paru un bon diable. »
Bouvard n'eut pour cette réponse qu'un sourire de mépris.
« Alors, dit-il, vous ignorez qui il est?
— Quelque marin de la marine hollandaise.
— Non!
— Le connaissez-vous donc?
— Pardieu !
— Eh bien ! parlez, s'écria Croswnor, parlez ! je ne serai pas fâché de le connaître, moi aussi, ce particulier, et je vous jure bien que le jour où je pourrai mettre une main sur le visage de cet homme, il me le paiera à son tour.
— Avez -vous vu quelquefois l'abbé Vaucroy, celui qui gardait l'enfant ?
— Jamais! Est-ce que, par hasard, ce serait lui? s'écria Croswnor, ébranlant de son poing fermé la
table auprès de laquelle venait de s'asseoir Bouvard.
— C'est lui! dit ce dernier. Ah! dame! c'est un habile homme !
— Oh! que faire? que faire? s'écria Groswnor, s'arrachant presque les cheveux de désespoir; avoir été dupé ainsi par un calotin ! n'est-ce pas à douter du bon Dieu et des saints !
— C'est dur, en effet! dit Blawill.
— Et notre argent ? dit Groswnor.
— Écoutez, dit Bouvard, je vais vous donner un conseil qui vous permettra de gagner votre argent. Partons tous les trois, continua-t-il, je vous dirigerai, vous exécuterez mes ordres, et je me fais fort de vous mettre sur la piste de notre homme. Mais ne perdons pas une minute, alors. »
En un instant, les trois hommes furent d'accord et s'engagèrent dans les rues de Londres. Ils marchèrent une heure environ et arrivèrent bientôt à une portée de fusil du tunnel.
Ils s'arrêtèrent.
« Je ne vois rien, dit Blawill.
— L'oiseau est décidément envolé, dit Croswnor avec un désespoir comique.
— Envolé, non, dit Bouvard. »
Et, s'approchant des quais, il désigna au loin, sur la Tamise, un point noir à ses deux complices. « Eh bien ? dit Croswnor.
— Ce sont nos fugitifs, dit Bouvard, c'est à nous de voir si nous serons assez habiles pour les rejoindre.
— Pardieu ! dit Croswnor, je m'en charge. » Et, se tournant vers Blawill :
« Es -tu homme à me suivre ?
— Sans aucun doute.
— A risquer ta vie ?
— Ma vie, je m'en moque comme de ça ! »
Et il appuya le bout de son ongle entre ses dents.
« Alors, suis-moi.
— Qu'est-ce que tu vas faire ? demanda Bouvard, qui comprit les intentions de Croswnor.
— Me jeter dans la Tamise. »
Bouvard écrasa le taureau d'un sourire méprisant.
<( Ce n'est pas cela qu'il faut faire, dit-il. A la nage, tu n'arriveras jamais.
— Oh ! je réponds de moi.
— Pas de moi, dit Bouvard, qui frissonna à la pensée de se plonger dans les eaux noires et glacées de la Tamise.
— Mais...
— Par ce moyen, vous péririez tous deux inévitablement.
— Diable ! fit Blawill.
— Là n'est pas le mal, dit Bouvard ; mais le but
que nous poursuivons ne serait pas atteint, et cela est plus grave.
— Guidez-nous, alors, dit Croswnor.
— Je m'en charge. »
Et, descendant la berge, se perdant au milieu des bateaux sans nombre stationnant au port et des dépôts de marchandises séjournant dans l'attente d'une entrée dans les docks, nos trois complices sautèrent dans une barque et gagnèrent le large.
Mais avant de les accompagner dans la poursuite qu'ils allaient tenter, voyons un peu les diverses péripéties de la fuite de l'abbé Vaucroy, emportant Eméreilda dans ses bras.
Ici, le manuscrit de la pauvre femme morte à Trouville est complet.
A plusieurs années de distance, elle raconte cette fuite en termes poignants et concis.
Jetons les yeux sur ces pages brûlantes qu'une femme a écrites, pages douloureuses qu'elle aimait cependant à relire.
En ce temps-là, elle n'éprouvait que des luttes matérielles, son cœur n'était pour rien dans les malheurs qui l'accablaient.
Elle n'était point femme.
Enfant, elle tenait peu à la vie, et n'eût pas même essayé de la disputer au bourreau.
Rien ne l'attachait à cette terre ingrate.
Rien... l'amour ne lui en avait montré ni les ténèbres, ni les éclaircies.
C'était un labyrinthe sans fin dont peu lui importaient les détours et la longueur.
Son pied fatigué ne demandait pas le repos à la route.
Mais tout prouve que dans la vie de cette femme chaque heure était, en quelque sorte, marquée d'un sinet noir. Elle épuisait toutes les souffrances de l'enfant avant de connaître les tortures de la femme.
Nous fuyions, écrit-elle, glissant le long des maisons, de crainte d'être aperçus par des esprits chagrins ou méchants.
Ami me pressait dans ses bras robustes contre sa poitrine.
J'avais froid.
Il ôta une manche de sa veste, et en noua les pans sur mes épaules.
J'avais faim.
Il entra chez un boulanger et me força de manger quelques bouchées de pain.
J'étais harassée d'avance de la longue fatigue de mon existence étrange et inexplicable.
Il refusa de me laisser marcher et continua à me porter.
Cependant, j'étais grande déjà pour mon âge, et assez lourde. Ami le sentit bientôt, lui qui, brisé
par la douleur et l'inquiétude, avait à supporter le poids de ses longues années.
Il faisait petit jour, et nous marchions depuis longtemps.
Longtemps aussi il hésita sur la route à prendre.
Il ne savait sur quel port se diriger.
Quel était le quartier de Londres qui nous offrirait un plus sûr abri ?
« Il n'y en a aucun, dit-il après réflexion. »
Dans les grands quartiers, nous serions poursuivis par Bouvard, et, dans les obscurs, par Groswnor et Blawill.
Et, me regardant avec tristesse :
« Eméreilda, me dit-il.
— Ami !
— Te sens-tu bien courageuse ?
— Avec vous... oh ! oui.
— Eh bien ! nous allons faire beaucoup de chemin.
— Oui, m'écriai-je en battant des mains avec joie.
— Ça ne t'effraie pas ?
— Oh ! non, non ! fuir ce vilain pays, cette horrible ville où les hommes sont si méchants et affreux !
— Fuir Londres ?
— Si j'osais...
— Parla.
— Eh bien ! je dirais : fuir l'Angleterre.
— Tu détestes donc l'Angleterre ?
— Oh ! de tout mon cœur!
— Mais quel autre pays connais-tu donc ?
— Oh ! îis-je avec un sourire triste et dont, après bien des années de distance, je me rappelle encore l'expression, je connais un pays où j'ai été bien heureuse, bien heureuse ! »
Le prêtre eut un soupir.
« Oui, enfant, je te crois.
— Écoutez, ami, un pays où était une belle femme que j'appelais ma mère, qui m'entourait de soins et m'accablait de caresses.
— Elle est au ciel !
— Avec Catherine ? dis-je.
— Oui.
— Mais la vie était belle : il y avait une belle maison, des grands jardins, des chevaux, des voitures.
— Tu ne retrouveras plus cela... rien n'est plus de ce qui a été pour toi.
— Oui, fis-je; mais il y avait aussi un beau et chaud soleil dont les rayons éclairaient le matin ma petite chambre. A peine étais-je éveillée, que ce soleil frappait à ma croisée et venait se jouer dans les rideaux blancs de mon lit. C'était un beau pays que celui-là !
— Oui, dit l'abbé Vaucroy en baissant la tête, je l'ai connu aussi ce pays : on l'appelle la France !
— La France ! comme ce nom est joli ! )) Le vieillard bondit.
« Une idée ! s'écria-t-il, nous partons pour la France.
— Oh ! fis-je, est-ce possible ?
— C'est là le seul coin de terre où nous pouvons être assez forts pour nous défendre contre les assassins.
— Partons donc ! » fis-je.
Exténué, Ami s'était un moment assis sur les escaliers d'une maison située dans ce quartier désert.
Il se releva.
« Eméreilcla, dit-il, sois heureuse ! nous allons retrouver la terre bien-aimée, et, de nouveau, le vaillant soleil de France va réchauffer notre cœur.
— Quel bonheur! fis-je en battant des mains.
— Pourquoi hésiterais-je? disait Ami, se parlant plus à lui-même qu'il ne m'interrogeait, qu'est-ce qui m'attacherait ici désormais ? Catherine est morte, et la vie ne m'est plus supportable sur cette terre. Je sais bien que j'ai un devoir à remplir.
— Nous le remplirons en France, » dis-je. Le vieillard eut un sourire triste.
« En France, dit-il, les pasteurs ne manquent
pas, le prêtre catholique est en vénération, et ici il est maudit.
— Eh bien ! tant mieux! alors.
— Tant mieux!... non, mon enfant, parce que l'homme doit servir Dieu pour lui-même et non pour son bien-être. En France, les services que je rendrais seraient de peu de valeur ; ici, ils sont de grande utilité.
— Alors, nous n'allons plus en France ? dis-je avec tristesse.
— Si, dit l'abbé Vaucroy, parce que, en dehors de mon ministère évangélique, j'ai un autre devoir à remplir ; celui-là, mon enfant, c'est de veiller sur toi, de t'enlever à tes ennemis et de te déposer en lieu sûr. »
Et nous continuâmes notre route.
Puis, descendant au pont de Londres, Ami avisa un bateau, traita avec le marinier, et nous voilà en pleine eau.
Le jour était levé tout à fait; mais le temps était si noir, qu'on eût dit que nous touchions à la nuit.
En Angleterre, où le soleil est si rare, il est des jours entiers où il ne se montre pas.
A Londres, en hiver, il n'est pas rare de ne point voir le gaz s'éteindre de vingt-quatre heures.
Ami me pria de m'asseoir au fond de la barque, et, saisissant les rames, il donna une impulsion vigoureuse à la frêle embarcation.
« Nous allons en France ? » dis-je.
Il sourit.
«Pas ainsi, dit-il, mais peu s'en faut... le plus pressé est de fuir Londres ; une fois hors d'atteinte des misérables, nous aviserons à faire le voyage le plus commodément possible. »
Cette perspective de retourner en France me réjouissait l'âme, et dans un instant j'oubliai tous nos malheurs et la situation périlleuse dans laquelle je me trouvais.
La barque filait rapidement.
Les maisons qui bordaient les quais disparaissaient à nos yeux; déjà nous étions dans la campagne.
Je me voyais sauvée.
Tout à coup, nous entendons un bruit de rames.
C'était une autre barque qui nous suivait, et gagnait sur nous peu à peu.
Elle n'était plus qu'à quelques brasses.
Un formidable juron retentit jusqu'à nous et me glaça de terreur.
Je jetai les yeux, poussai un cri.
A la lueur tremblante du gaz qui apparaissait à intervalle sur les quais devenus déserts, je reconnus le visage horrible et menaçant de Croswnor.
Tout enfant que j'étais alors, je compris, je sentis plutôt le danger que je courais.
J'étais seule avec mon ami.
J'eus peur pour moi, j'eus peur plus encore pour lui.
Il vit mon visage pâlir et tout mon corps trembler.
« Eméreilda, me dit-il simplement, ne crains rien ; assieds-toi là, au fond de la barque ; ne crie pas et laisse-moi ramer à l'aise, je réponds de tout. »
Il y avait longtemps que mon ami avait deviné qu'il était poursuivi ; il y avait plus d'un grand quart d'heure qu'il ramait avec vigueur, sachant qu'il y avait à quelques pas de nous une barque plus légère que la nôtre, et une barque qui portait nos ennemis.
Ami, à son tour, devint pâle.
Malgré tous les efforts qu'il faisait pour dissimuler, afin de ne pas augmenter mon effroi, il était visible que, lui aussi, il tremblait et doutait de la Providence.
Il était seul ; ils étaient trois.
Notre barque était grossière, mal conditionnée ; la leur filait comme le vent.
Nous allions être atteints.
Atteints, nous allions succomber.
Or, succomber, c'était la mort immédiate pour tous deux.
Lui, on le tuait par vengeance, et moi par calcul.
Aucun de nous ne pouvait espérer survivre à la catastrophe qui se préparait.
Ami songeait à tout cela et ne pouvait plus me cacher sa frayeur.
Ce n'était pas pour lui qu'il craignait. Bien peu lui importait de mourir s'il m'avait vue en lieu sûr. Mais il tenait à la vie, qui, seule, avait le pouvoir de conserver la mienne. Il savait la résolution de nos ennemis bien prise. Sans connaître les motifs de leur acharnement contre moi, acharnement qu'il ne s'expliquait que par une vengeance sourde ou une cause puissante, il comprenait qu'il n'avait rien à espérer, et qu'une fois dans leurs mains, j'étais perdue, j'étais immolée sans pitié.
Comment faire ?
Il redoublait d'activité, de vigueur, ramait sans se lasser, à deux mains, la sueur lui coulant du front, et, d'un œil inquiet, lisant dans mon âme.
La barque maudite gagnait toujours.
Nous étions loin de Londres alors. Depuis longtemps nous avions laissé Greenwich à notre gauche, et, dans la brume épaisse du matin, c'est à peine si la vue, en se fixant, apercevait les tours de Saint-Paul ou Westminster abbey.
La cité disparaissait dans les brouillards de la Tamise, ainsi que les ponts gigantesques jetés sur le fleuve comme d'immenses blocs de pierre roulés par les bras des Titans.
Les docks se dessinaient encore dans le lointain, mais vagues, aériens, s'ouvrant pour laisser apparaître leur foule de mâts, de voiles et de pavillons multicolores empruntés à toutes les nations.
Et la matinée brumeuse ne s'éclaircissait pas d'un rayon de soleil.
C'était gris, noir, sombre, froid...
Les quais s'effaçaient, les maisons devenaient rares, pour faire place à une végétation puissante, mais sauvage, inculte.
La Tamise s'élargissait, nous allions à la mer, et de là, après, à la grâce de Dieu!...
Les deux barques se rapprochaient, traçant sur le fleuve deux larges sillons qui se. creusaient profondément et longtemps, laissant à la surface deux traînées d'écume.
Elles se touchaient presque.
Au milieu de cette matinée froide et silencieuse, on entendait le bruit des rames frappant en cadence le flot tourmenté.
Et plus le moment inévitable de la rencontre approchait, plus les coups étaient répétés, plus Ami redoublait d'efforts, plus son désespoir lui donnait de vigueur, plus ceux qui nous poursuivaient mettaient d'acharnement à nous atteindre.
Et pas un cri, pas un mot, une insulte, une menace. Rien... que le choc des rames, et bientôt les souffles qui se confondaient.
De ma vie, je n'ai vu spectacle pareil.
Un moment debout, pâle, l'œil horriblement fixe, je me demandai si je ne devais pas, plutôt que do défendre une vie inutile et compromettre celle du vieillard, me jeter dans la Tamise, et, m'abandonnant aux caresses âpres du flot, mourir en bénissant Dieu.
Je reverrai ma mère, me disais-je.
Pauvre mère ! morte de faim, elle !
Quelle destinée plane donc sur nous, et pourquoi, mon Dieu, si douloureuse est la part de quelques-uns de tes enfants ?
La piété que cette pauvre femme avait mise dans mon âme me donnait la résignation.
Puis mourir... qu'est-ce donc?
Depuis. . . j'ai vécu, et j'ai pensé souvent à ce moment terrible.
Eh bien ! chaque fois je me suis dit : « Pourquoi ne suis-je pas morte là, alors que j'avais si peu à perdre et si peu à regretter ? »
La barque maudite nous atteignait.
Ami, morne, impassible, continuait à ramer, sachant bien qu'il ne pouvait plus échapper à ses ennemis, mais luttant jusqu'au dernier instant. Peutêtre espérait-il que le vent le favoriserait ; peutêtre encore fondait-il cet espoir sur la rencontre d'un bateau. Alors il ferait triompher son bon droit. Mais c'était comme une fatalité, — pas la
moindre barque à l'horizon, pas un navire, pas un vaisseau, personne sur les deux rives; nous avancions dans le néant, et le néant allait nous dévorer.
Nous eûmes à subir un choc violent.
Un crampon de fer fut jeté au fond de notre barque, je poussai un cri terrible; nous étions en présence de nos trois ennemis.
Alors Ami se leva lentement, et laissant tomber ses rames auprès de lui :
— Que voulez-vous? dit-il.
Cet homme de haute stature, se dressant, fit impression sur les misérables, et une seconde ils restèrent interdits.
— Oui, que voulez-vous, répéta-t-il, que vous nous poursuivez ?
— Cette enfant, dit l'homme qui avait nom Bouvard.
— Eh bien?...
— Nous voulons l'emmener.
— Prouvez-moi que vous avez des droits sur elle, et je vous l'abandonne, dit Ami, qui me couvrait d'un regard protecteur en disant ces paroles, et dans la pensée sans doute autant de me rassurer que de veiller sur moi.
— Cette enfant nous appartient, dit Bouvard, et la preuve, c'est que tu viens de nous l'enlever.
— C'est possible; mais je l'ai enlevée parce qu'elle
est à moi, et qu'il est du devoir de l'honnête homme de reprendre son bien où il le trouve.
— Cette enfant ne peut être à toi, car tu es prêtre catholique.
— Cette enfant m'a été confiée,
— Tu mens ! »
L'abbé Vaucroy serra les poings, mais, aussi prudent que fort et résolu, il ne répondit rien et attendit.
« Tu mens ! » répéta Croswnor, poussé par Bouvard.
« Je ne veux pas vous rendre l'enfant, dit le prêtre, ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais! »
C'est alors que Bouvard espéra arriver à ses fins en parlementant, c'est à dire en rusant. Avec Croswnor, il espérait bien triompher; mais s'il pouvait éviter une lutte, il était bien plus sûr. Avec un diable d'homme comme l'abbé Vaucroy, savaiton où l'on allait! Un homme qui était prêtre et se vêtait d'un costume de marin! Un prêtre qui entrait au cabaret, buvait, jouait et fumait comme un vieux matelot!... Un homme qui voulait comme celui-là voulait, est toujours dangereux.
En cela, Bouvard pensait juste et n'avait pas de susceptibilités exagérées.
« Voyons, dit-il d'une voix mielleuse, vous tenez donc beaucoup à cette enfant ?
— Beaucoup.
— Pourquoi?
— Je ne vous demande pas la raison qui vous fait vous attacher à ses pas, » dit l'abbé Vaucroy, qui, prêt à la lutte, ne désirait pas la commencer. 11 avait tout à gagner en en retardant le moment, et rien en la précipitant. La lutte se présentait inégale, et douteuse pour lui. Le temps pouvait amener quelque barque de pêcheur près duquel il aurait fait appel. Il se tenait sur la défensive et attendait.
« Éloignez-vous, vous autres, dit Bouvard. » Croswnor et Blawill obéirent en murmurant. « Ils ne nous entendent plus, dit-il se penchant à l'oreille du prêtre : que voulez-vous de nous?...
— Mais que vous me laissiez continuer ma route tranquillement, voilà tout.
— Je comprends bien, dit Bouvard, et nous sommes du même avis, mais à une condition : c'est que vous nous laisserez l'enfant. »
Le prêtre tira de dessous sa veste de marin un grand couteau à lame droite, effilée comme celle d'un poignard. «Voilà ma réponse, » dit-il. Bouvard regarda alors ses deux complices et ouvrit la bouche pour leur commander l'attaque ; mais ses yeux rencontrèrent ceux du prêtre, et il eut peur. « Essayons encore, » se dit-il. Et se tournant vers le prêtre : « Vieillard, dit- il, es-tu riche ?
— Riche! répondit le prêtre, plus qu'un roi.
— Et d'où te vient cette grande fortune?
— De mon peu de besoins. »
Et l'abbé Vaucroy, tout en répondant, me couvrait toujours de son regard vigilant, cherchant des yeux une barque protectrice.
-Quelques-unes passaient, mais trop éloignées de la nôtre. D'autres encore; mais la matinée était si noire, le ciel enveloppé de brumes si épaisses, qu'à peine si on les apercevait, et aucun des patrons n'eût compris notre signal. Puis les corsaires étaient là, et, à ce premier signal, c'était la lutte qui se livrait. Cependant mon malheureux ami gagnait toujours du temps ; et Bouvard ne pouvait se décider à l'attaquer. L'abbé méditait alors la fuite. Il engrena Bouvard dans un entretien sans fin, fit miroiter à ses yeux un vague espoir, parut écouter ses propositions et se montra sensible à l'appât d' une brillante fortune que l'autre ne manqua pas de lui promettre. Pais, l'entraînant loin des deux hommes, soudain il le prit à bras le corps et le jeta dans la Tamise. L'homme poussa un cri, se débattit, et Croswnor, et Blawill, accourant, en une seconde furent près de lui et lui portèrent secours.
Bouvard fut retiré de l'eau. Mais dans les quelques minutes que ce sauvetage avait exigées, l'abbé Vaucroy avait eu le temps de gagner au large et de mettre une légère distance entre les deux barques. . . Hélas ! nous ne pouvions pas lutter en rapi-
dite, et cette distance fut bien vite franchie. Toute espèce de réconciliation était devenue impossible. «Tuez-le! criait le misérable à ses deux complices.
— J'en fais mon affaire, disait Croswnor.
— Et moi la mienne, » ajoutait Blawill. C'était plus qu'une rage, c'était comme une haine
sourde que ces deux hommes avaient conçue pour le prêtre qui les avait si habilement joués. Ils se ruèrent sur lui; mais, son couteau à la main, il les reçut avec la pointe, et se débarrassa vite d'une première étreinte.
Moi, j'étais pâle, presque sans vie.
« N'aie pas peur, enfant, me cria Ami, me regardant en riant; le petit est trop lâche pour s'en mêler. C'est tout simplement deux contre un. Deux coquins contre un honnête homme. Le bon compte est de mon côté.
— Nous le verrons bien, » grommelait Bouvard. Et comme un cavalier aiguillonne sa monture de
l'éperon et de la cravache, il excitait ses deux complices de la voix et du geste sans avoir le courage non seulement de se mettre à leur tête, mais encore de les suivre. Tout trempé, grelottant de froid, tremblant de tous ses membres, claquant des dents, il se tenait dans un angle, se réchauffant à la flamme de sa haine et de sa colère. Mais Ami tenait ferme sur ses jambes et jouait du couteau
de telle façon, que les deux hommes armés contre lui ne pouvaient arriver à l'approcher de nouveau. Ce fut longtemps une guerre de ruse et d'astuce. Puis tous trois s'excitant et ne connaissant plus rien, ils finirent par se jeter l'un sur l'autre.
Alors le sang coula. Il y eut de larges blessures où la lame se logea et se retourna. Blawill fut blessé, puis Croswnor, puis Ami. Seul, le lâche Bouvard était là, criant, hurlant, se lamentant, et ayant soin de se tenir à l'écart. J'étais indignée. Si je n'eusse craint d'affliger mon ami et de l'inquiéter dans ce moment si pénible, je me serais levée et j'aurais été moi-même insulter ce misérable. Mais lui, alors, me suivait du regard. L'oiseau de nuit guette ainsi sa proie et l'enlève entre deux combattants qui se la disputent. Tout doucement, lentement rampant sur les pieds, les mains, et pendant que mon ami soutenait le choc de Blawill et de Croswnor et les empêchait d'arriver jusqu'à moi, il se glissa, s'approcha, et arriva à deux pas du petit coin où je m'étais réfugiée. Je poussai un cri. Ami se retourna et aperçut le danger que je courais. Il se précipita de mon côté, et empoignant Bouvard d'un bras vigoureux, il le lit pirouetter comme un enfant. Celui-ci resta accroupi à terre pour revenir quelques minutes après à la charge. Il avait avant étudié la situation ; et il avait vu Ami cerné des deux côtés, et perdant du sang par deux
blessures. Il était devant moi. Je me levai soudain et fis quelques pas en arrière. Il me poursuivit et m'atteignit. Ami fit entendre comme un rugissement, et poussa de mon côté.Mais les deux misérables s'accrochaient après lui, lui barraient la route, et ayant à se garer de la lame de leurs couteaux toujours dirigés contre sa poitrine, et que le sien ne parvenait pas toujours à écarter, il ne pouvait approcher davantage.
Ce fut alors, à partir de ce moment, une lutte horrible, monstrueuse, sauvage. Ami ne fut plus un homme, mais un lion. Lui, l'homme de Dieu, le prêtre, lui, que j'avais vu si humble, si doux, si bon, si résigné, je ne le reconnaissais plus. Il jouait sa vie contre celle des deux misérables. Il jouait la mienne qu'il voulait sauver à tout prix. Et toujours il essayait d'arriver jusqu'à moi. Et chaque fois il était serré davantage par Blawill et Croswnor, qui, blessés aussi tous les deux assez grièvement, continuaient à le harceler avec acharnement.
Quant à moi, j'avais fort à lutter. Bouvard me tenait par les deux bras et cherchait à m'entraîner dans l'autre barque. Je résistais de mon mieux. Je m'accrochais aux avirons, aux rames, aux anneaux, je me cramponnais, je ne cédais que pas à pas, et, malgré ma faiblesse, je parvenais, tant le sentiment du danger me donnait de la force, à paralyser les efforts de l'homme vil et lâche qui
m'accablait. Mais le moment arriva où je me vis dans la nécessité de céder. Je luttai encore. C'était en vain, il m'entraînait. Je poussai un cri et fermai les yeux. Ami s'affaissa auprès de nous, pâle, exténué, couvert de sang, et de son couteau frappa Bouvard qui tomba. Le malheureux était blessé au poignet, et sa main était en quelque sorte séparée du tronc.
Mais on ne voyait rien en ce moment. Blawill, expirant, roulait au fond de la barque. Croswnor, plein de vie, poursuivait Ami, presque sans force et chancelant. Une nouvelle lutte s'engagea. Puis Blawill, se traînant jusqu'à moi, m'approcha, et, voulant fuir, je tombai aux pieds de Bouvard qui, devenu plus furieux, de la main qui lui restait libre, voulut encore m'entraîner. Je me débattis, mais j'étais encore la moins forte, Blawill, tout faible qu'il était, seconda Bouvard. Je me vis perdue aux bras des deux misérables, je recommandai mon âme à Dieu, et m'échappant, je regardai le ciel et me précipitai dans la Tamise. J'étais au fond de l'eau. Ramenée par le courant, je vis Ami cherchant à me rejoindre et faisant de vains efforts, retenu qu'il était par Croswnor, qui s'accrochait après lui. Puis soudain deux corps tombaient dans l'eau.
La Tamise, sombre et froide, roulait silencieuse; je fermai les yeux, je perdis tout sentiment d'existence, j'étais morte... Il me sembla assister à mon
agonie à travers un voile de brume, entrevoir mon cadavre flottant à la surface du fleuve
Quand je me réveillai, quand je revins à moi, j'étais au pied d'un arbre, m'accrochant au tronc et interrogeant en vain mes souvenirs.
Je ne me souvenais plus de rien.