C0MESSKX
d'une grande quantité d'argent qui se trouvait dans la demeure d'une veuve, et dont il était facile de s'emparer, et que, pourvu qu'il promît de partager avec moi, je lui dirais où était le trésor.
Ses yeux brillèrent de plaisir à cette communication, et il allait répondre....
Mais je sais à peine comment décrire la scène qui suivit.
Pâle, hagard, les yeux pleins de sang, les dents serrées, Maguire s'élança d'un bond comme une panthère.
Ses mouvements furent si rapides que le soldat Fédéral n'eut pas le temps de pousser un cri de surprise ou de douleur.
Un couteau brilla dans l'air...
Une fois, deux fois, dix fois, il s'abattit avec la rapidité de l'éclair sur la poitrine et sur le
DE JOILX YVILKES liOOTII. /O
cou du soldat du Nord, dont le sang jaillissait dans toutes les directions.
Un bruit rauque sortit de sa gorge, il essaya de crier....
Mais, en voyant cela, Marguire le frappa de son poing fermé et il l'étendit à terre comme un bœuf.
Le malheureux essaya de se remettre sur ses pieds, car, chose étrange à dire, malgré tous les coups qu'il avait reçus, il était encore en vie.
Maguire le renversa à terre et lui frappa la tête contre le sol.
Ceci lui fit perdre le sentiment.
Le terrible couteau fut plongé dans la gorge du soldat, qui fut tranchée d'une oreille à l'autre.
— Marie, tu es vengée!... — s'écria Maguire. — Avec quelle impatience j'attendais ce moment... Je savais qu'il devait venir tôt ou tard... Je le savais...
— Eloignons-nous, — dis-je.
— Vous avez raison, éloignons-nous, — murmura-t-il.
Nous marchâmes d'un pas rapide, et nous fûmes bientôt à une grande distance de l'endroit où s'était accomplie notre terrible justice.
Maguire se dirigea vers la rivière, et lava ses mains et son visage ensanglantés.
Lorsque cela fut fait, il revint près de moi.
— Boom ! — s'écria-t-il, — vous vous rappelez votre- serment?
DE JOEfN WTLKES B00TH. 77
— Je ne l'oublierai jamais, — répondis-je; — jamais, tant que je vivrai.
— Bien! — s'écria-t-il. — Je suis sûr que le souvenir de l'ami que nous avons perdu ne vous laissera pas oublier le serment que nous avons fait sur son cadavre. Cela fait le sixième homme qui tombe sous ma main.
— Le sixième ?
— Oui.
— Comment cela?
— J'en ai frappé trois avec ma carabine, un avec mon revolver, et les deux autres avec mon couteau.
Le résultat de cette conversation avec mon ami fut la résolution que nous prîmes d'agir de concert les jours suivants.
A cette époque, l'armée de Mac Clellan,
qui était devant Richmond, eut plusieurs engagements avec les Confédérés.
Quoique je n'aie jamais servi sur le champ de bataille, je n'en ai pas moins servi mon pays.
Comme preuve de ce que j'avance, je puis citer que, pendant l'un de ces engagements, Maguire et moi nous tuâmes neuf simples soldats et trois officiers avec nos carabines.
Naturellement nous fûmes obligés de recourir à la ruse pour arriver à notre but, qui fut atteint avec d'autant plus de bonheur que nous nous en tirâmes sains et saufs.
Après cela, j'en revins encore à l'exercice de ma profession.
Je jouai à Boston et à New-York.
Dans la première de ces deux villes, Jarvis vint me faire une visite.
Il me dit qu'il commençait à désespérer et qu'il craignait bien que la cause des Confédérés ne fût perdue, et que tôt ou tard ils ne dussent succomber contre la supériorité numérique des armées du Nord.
Néanmoins il m'apprit que lui et un grand nombre d'autres étaient engagés dans une guerre secrète et mortelle contre nos ennemis.
Je lui appris ce que nous avions fait avec Maguire, dont il avait du reste déjà entendu parler.
J'étais tout attristé de l'entendre parler avec tant de découragement de la cause Confédérée, mais je m'excitai à continuer à agir.
Avant que Jarvis eut quitté Boston, trois de nos ennemis étaient tombés sous nos coups.
Deux étaient des officiers de l'armée Fédé-
raie, et l'autre un simple soldat qui s'était montré particulièrement nuisible et haïssable.
Je ne dirai pas son nom puisqu'il a rendu son compte et qu'il a eu à répondre de ses crimes.
C'est ma main qui l'a frappé.
Aussitôt après le départ de Jarvis, je pris mes dispositions pour traverser les lignes Fédérales et faire une visite à Richmond.
Je n'entreprendrai pas de raconter tout ce que j'ai vu.
J'ai écrit cette confession pour donner quelque idée au monde du rôle que j'ai joué dans le drame sanglant exécuté dans ce qu'on appelle les États-Unis — drame qui a eu le monde pour public, et un singulier mélange de bons et de mauvais acteurs pour en remplir les personnages.
Ce drame a été dune réalité terrible, et j'ai été appelé à y jouer un rôle qui n'est pas insignifiant.
Si notre grand projet avait pu être mis à exécution tel qu'il avait été conçu, il aurait pu fournir à ce drame un dénouement qui eût fait pâlir les Fédéraux.
0 mes concitoyens! dans cette heure solitaire et misérable, je jette un regard rétrospectif sur les malheurs du passé.
Hélas ! ma pauvre patrie ! où en es-tu maintenant?
Tu es violemment déchirée !
Qui pourra te réorganiser?
Quel pouvoir pourra réunir tes éléments hostiles les uns aux autres, et te rendre forte et puissante comme tu l'étais avant cette
guerre impie; avant cette guerre qui a été conduite dans un esprit infernal de la part des hommes du Nord?
J'aurais de grand cœur et avec joie donné vingt fois ma vie, s'il avait été possible de jeter un pont sur le gouffre profond qui sépare maintenant les États du Sud de ceux du Nord.
Il est impossible qu'on puisse oublier le passé.
Un long arriéré d'injustices, un amas terrible de griefs doit aigrir les esprits des hommes.
Le Sud est conquis pour un temps, mais lorsque quelques années auront passé, il se soulèvera de nouveau, et je tremble à la pensée de ce qui arrivera lorsqu'une nouvelle guerre intestine viendra déchirer ce pays,
pour l'amour duquel j'ai sacrifié ma -vie.
0 mes amis, si les scènes effroyables qui se sont passées pendant ces quatre dernières années n'avaient jamais eu lieu, — si le Nord avait écouté la voix de la raison et vu les choses de la même manière que d'autres hommes les voyaient, l'Amérique serait encore puissante et unie, — elle serait encore la plus grande parmi les nations, — elle aurait encore droit au respect du monde.
Qu'est-elle maintenant?
Hélas ! je n'ose répondre.
Tant d'actes sanguinaires et criminels se sont accomplis sur son sol autrefois si fertile, que je frissonne en pensant à ce qui s'est passé pendant les quatre années qui viennent de s'écouler.
Mais je m'égare dans mon récit.
8/| CONFESSIOiN
Faut-il s'en étonner, quand à chaque instant nous nous attendons à voir paraître les limiers du Nord lancés à notre poursuite?
J'écris ces lignes dans la ferme de Garrett, et chaque heure semble nous apporter de nouvelles causes d'alarmes; mais, quel que soit le sort qui m'attend, mon cœur ne faillira pas.
Je tiendrai mon serment, on ne me prendra pas vivant.
Quant à Harrold, autant que j'en puis juger maintenant, le courage semble lui manquer.
Nous n'avons pas tous la force de nous rendre maîtres de nous-mêmes.
-Essayons de mettre de l'ordre dans nos dées... #
Je disais que j'avais traversé les lignes
Fédérales et fait une visite à Richmond...
C'était au moment où la bataille de Fredericksburg eut lieu.
Je n'étais pas engagé dans l'action ; car, ainsi que je l'ai déjà dit, je n'ai jamais combattu sur le champ de bataille, mais j'ai vu les blessés rapportés pendant la bataille et après que tout fut fini.
0 mes amis! comment décrire les horreurs que j'ai vues?
Ma plume se refuse à les retracer et je passe à une autre période.
Je quittai Richmond et je me réunis à Jarvis et à Maguire.
C'était quelques semaines après la bataille de Gettysburg.
Nous résidions dans un village lorsqu'il
fut attaqué par une bande de soldats du Nord.
Ils se précipitèrent dans le village, et, semblables à un troupeau d'animaux sauvages, ils se jetèrent sur tous ceux qu'ils rencontrèrent .
Un grand nombre de personnes innocentes furent impitoyablement égorgées de sangfroid, et quelques-unes des femmes furent soumises à un sort plus cruel encore ; les maisons furent incendiées, tout fut dévasté.
Maguire, Jarvis et moi, réunis à plusieurs autres qui avaient fait serment de vengeance, nous nous étions réfugiés dans une grande factorerie, des fenêtres de laquelle nous tirions sur les Fédéraux lorsqu'ils paraissaient dans le village.
Un misérable officier que je vis maltraiter
une femme, fut atteint dans l'œil par une balle de ma carabine et tomba roide mort sans avoir fait entendre un gémissement.
Quand la fumée des maisons en feu se fut un peu dissipée et que les Fédéraux se furent retirés, nous descendîmes et nous reconnûmes que nous avions tué vingt-sept de nos ennemis, dont six officiers.
Je me hâte maintenant de passer à une époque postérieure de quelques semaines aux scènes qui s'étaient passées dans le village^
Jarvis et Maguire, aussi bien que le reste de notre bande, étaient en continuelles communications avec moi;
Il est vrai que je les avais quittés plusieurs fois pour aller remplir les engagements que j'avais contractés, mais malgré tout je ne perdais jamais de vue la cause à laquelle je m'étais lié par serment.
C'était toujours ma pensée dominante, et mes compagnons et moi nous avions recours à tous les moyens pour tirer une silencieuse mais sûne vengeance de nos ennemis.
J'ai dit que j'étais en communication constante avec Jarvis, Maguire et le reste de nos compagnons; hélas! j'ai maintenant à raconter la perte de l'un de ceux qui, dans toutes ces malheureuses circonstances, avait montré la fidélité la plus inébranlable pour la cause qu'il avait embrassée.
J'étais venu donner une représentation à Baltimore.
Après la première pièce, qui était Richard III, je rencontrai Maguire et Jarvis.
Nous passâmes le reste de la soirée ensemble, et le lendemain nous partîmes tous trois pour Washington, d'où nous nous dirigeâmes vers la demeure d'un de nos amis qui se trouvait à environ sept milles de la ville.
Nous fîmes le chemin à cheval.
Dans l'après-midi, nous allâmes à pied à Mount-Vernon, où sont déposés les restes de l'immortel Washington.
Je sens le pur et noble esprit de ce grand homme planer sur moi pendant que j'écris ces lignes à l'heure solitaire de l'affliction et de la mort prochaine.
Maguire marchait un peu en avant de Jarvis et de moi.
Je ne sais ni comment ni pourquoi, mais si mes souvenirs sont exacts, il causait avec un jeune étranger auquel il donnait des détails sur le grand libérateur Américain.
J'étais engagé dans une conversation sérieuse avec Jarvis, lorsque tout à coup un cri fut poussé qui nous sembla sortir de la poitrine de Maguire.
Nous nous élançâmes en avant en toute hâte et nous aperçûmes un officier Fédéral près de l'endroit où était notre ami.
Il paraît que ce misérable s'était glissé furtivement derrière Maguire et qu'il lui avait passé deux fois son épée à travers le corps.
C'était en recevant le premier coup que Maguire avait crié .
Les coups avaient été portés par derrière
et Fépée s'était enfoncée deux fois entre les deux épaules.
Jarvis et moi nous aperçûmes le meurtrier au moment où il retirait son arme maudite du corps de notre ami, mais il était à une trop grande distance pour que nous pussions être sûrs de toucher notre homme, qui fuyait de toute la vitesse de ses jambes.
Nous le poursuivîmes pendant quelque temps, mais il réussit à nous échapper.
Nous retournâmes alors auprès de Maguire, qui gisait à terre baigné dans son sang.
Il sourit en nous apercevant et nous tendit l'une de ses mains.
— Mon cher, bien cher ami, — m'écriaije en serrant sa main dans les deux miennes, — comment cela est-il arrivé?
— Ne m'adressez pas de questions, Booth. C'était sans doute un plan concerté... du moins c'est ce que je présume... Mais ne vous inquiétez pas de moi... je savais que je devais périr ainsi.
— Vous êtes mortellement blessé? — m'écriai-je.
Il inclina la tête et sourit.
— Je ne murmure pas, — dit-il d'un ton résigné, — je vais rejoindre ma sœur et son mari... votre ami, Booth... et le mien... je serai bientôt réuni à eux-.
— Savez-vous qui vous a assassiné? — demanda Jarvis.
— Le misérable m'a frappé par derrière... et je n'ai pas vu son visage.
— Mais nous l'avons vu, nous, — dis-je,—
DE JOIJN WILKES BGOTH. 93
et Jarvis et moi nous jurons de ne pas laisser votre mort sans vengeance.
— Je ne doute pas de vous, Booth, — répondit Maguire, — mais ne vous inquiétez pas de moi et de mon meurtrier... songez à notre pays... songez à notre brave armée... Elle a bravement combattu, mais à la fin elle sera écrasée par le nombre... Si cela arrive, vous savez ce que vous avez à faire , vous vous rappelez l'engagement que vous avez pris...
Je répondis affirmativement.
— Je suis tombé avant que la moitié de notre tâche fut accomplie. Peu importe, je laisse après moi des gens qui n'oublieront pas leur devoir.
— Pour ma part, je ne l'oublierai pas, — dit Jarvis.
9/j CONFESSION
— Ni moi non plus, Maguire, — m'écriai-je.
— Je ne doute ni de l'un ni de l'autre de vous, car nous avons longtemps combattu côte à côte. Il faut nous séparer maintenant. La mort n'a plus pour moi que quelques grains de sable dans son sablier. Je sens que ma dernière heure est proche. Je suis chagrin de vous quitter, Booth, et vous aussi, Jarvis... J'ai prié longtemps et avec ferveur celui qui voit et qui connaît le cœur des hommes de changer ceux de nos oppresseurs, mais toutes mes prières ont été vaines et il nous a fallu soutenir cette guerre cruelle et dénaturée jusqu'au bout. Les chefs du Nord ont foulé aux pieds nos libertés, et ils ne semblent poussés que par une soif insatiable pour le sang.
Booth, vous resterez fidèle aux engage-
ments pris. C'est le vœu d'un mourant.
— Je vous le jure — répondis-je.
— Et si Booth succombe , — dit Jarvis, — je promets d'accomplir sa tâche.
— Donnez-moi vos mains, — dit le mourant. — Je vous remercie tous les deux. D'autres sont liés par le même serment que vous. Aussi je meurs content. Hélas! si j'avais pu vivre encore quelques mois, que de choses auraient pu être faites!... Et pourtant... pourtant... je ne dois pas murmurer... Je vais rejoindre ceux dont la mémoire m'a été si chère Booth, vous
n'oublierez pas?
— Jamais.
— Et vous, Jarvis ?
— Ne craignez rien, ma vie est vouée à un but unique.
— Rappelez-vous votre serment, — dit le mourant. Le serment !... souvenez-vous!
Il étendit le bras en murmurant ces paroles.
Son visage fut contracté par une convulsion.
Je le soutenais sur un genou, le bras passé autour de ses épaules.
— Le serment !... souvenez-vous!... mort aux gens du Nord!... mort!...
Ses yeux étincelaient , il nous regarda, Jarvis et moi, avec un regard plein d'affection, et son âme s'envola.
— Notre pauvre camarade n'est plus, — dit tristement Jarvis. — Le cœur d'une noble créature a cessé de battre... qu'il repose en paix.
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— Que ce vœu s'accomplisse! — m'écriai-je.
Le soleil se couchait dans toute sa splendeur, et ses rayons tombaient d'aplomb sur les lignes sévères et rigides du visage de la victime.
— fl trouvera sa dernière demeure sur les rives du Potomac, — dit Jarvis; — portonsle vers ce dernier asile.
Nous fîmes un brancard grossier avec des branchages entrelacés, et nous transportâmes le cadavre près du bord de la rivière.
Puis nous creusâmes une fosse, et sur les restes de notre ami qui nous était enlevé, nous fîmes une prière à Dieu pour le repos de son âme.
Nous confiâmes le corps à la terre, et len-
98 C0AFESS10X
lement et tristement nous comblâmes la fosse.
En ce moment plusieurs personnes s'étaient réunies autour de l'endroit où nous nous trouvions.
Nous jetâmes un dernier regard sur la place où reposait le pauvre Maguire, et nous nous éloignâmes précipitamment.
Nous retournâmes chez notre ami lui dire la triste histoire de cette mort.
Des jours, des semaines, des mois s'étaient passés sans que nous ayons pu trouver le moindre indice qui nous mît sur. la trace de son meurtrier.
Nous commencions à désespérer de le découvrir, quand une singulière circonstance se présenta que je vais essayer de décrire* car elle a fait une si durable impression sur
moi que je ne pourrai pas l'oublier tant que la vie me sera laissée.
Je jouais sur. le théâtre de Washington le rôle d'Othello, et dans ma scène avec Yago, au moment où j'étais à genoux et que je commençais la célèbre tirade : —
« Jamais,Yago ! Par ce ciel de marbre, etc.»
mes yeux étaient tournés vers le côté gauche de la salle, lorsque je vis un visage qui fixa mon attention.
C'était la physionomie de l'homme qui avait tué Maguire.
Il n'y avait pas d'erreur possible.
Je voyais distinctement sa figure abhorrée.
Il était assis au balcon.
Je n'avais plus d'yeux que pour lui seul.
Je le guettai pendant toute la durée de la représentation, et c'est un mystère pour moi de savoir comment j'ai pu aller jusqu'au bout de mon rôle.
Mais, de manière ou d'autre, j'y parvins.
Quand la pièce fut terminée, je changeai de costume le plus vite qu'il me fut possible.
Je revins immédiatement sur le devant de la salle, et je me plaçai en face de la place occupée par le meurtrier de Maguire.
11 resta au théâtre jusqu'à la fin de la représentation, et en m'informant je fus assez heureux pour apprendre son nom.
C'était le Major D
Lorsque je vis qu'il était sur le point de partir, je fis le tour pour aller gagner l'escalier qui conduit aux loges.
Au bout de quelques minutes, le Major parut; il causait familièrement avec l'un de ses amis.
J'emboîtai ses pas, et je le suivis jusqu'à un hôtel, à une distance de moins d'un mille du théâtre.
Je m'assurai qu'il demeurait dans cet hôtel, et dès lors j'étais tout à fait sûr de retrouver mon homme.
J'envoyai prévenir Jarvis, et je le mis au courant de tout ce qui s'était passé.
Nous nous concertâmes ensemble et nous nous décidâmes à envoyer un billet au Major sous un nom supposé.
Dans ce billet, celui qui l'écrivait disait être en possession de faits importants qui pourraient être très-utiles à l'armée Fédérale devant Richmond et qu'il était prêt à les
confier au Major D. ; , s'il voulait lui indiquer un rendez-vous particulier.
— Si cette ruse réussit, — dit Jarvis, — tout sera pour le mieux. La maison que j'ai indiquée à ce misérable, comme lieu de rendez-vous, est pour le moment, inoccupée, mais je connais les personnes qui y résident habituellement et elles m'en ont remis la clef. Maintenant je vous demande comme une faveur de me laisser traiter ce scélérat comme il le mérite.
— - Peu importe sous quelle main il tombe, — répondis-je. — C'est vous qui avez tout réglé, agissez à votre guise.
La lettre fut envoyée et la réponse fut que
le Major D 1 se* rendrait au rendez-vous
à l'heure indiquée.
Il tint parole, il vint.
Au moment où il pénétrait dans le cottage, Jarvis lui lit sauter la cervelle, sans lui laisser le temps de faire une question.
J'étais dans une pièce voisine lorsque ceci eut lieu.
Aussitôt après la détonation du pistolet Jarvis m'appela.
— Fuyez, Booth, passez par la fenêtre sur le derrière de la maison et fuyez. Les Fédéraux sont sur nos pas.
Ces paroles n'avaient pas plutôt été prononcées qu'une décharge de mousqueterie se fit entendre.
Le cottage se remplit de fumée, et le pauvre Jarvis tomba percé de douze balles.
Il paraît que le Major avait donné l'ordre à un détachement de troupes Fédérales de se
tOZl CONFESSION
cacher près du cottage où ce drame sanglant fut accompli.
En entendant la détonation, les soldats s'étaient élancés à l'instant vers le cottage d'où le bruit était parti, et par l'une des fenêtres du devant de la maison, ils avaient fusillé le pauvre Jaryis.
Je réussis à m'échapper presque par un miracle, et je n'aurais pu y parvenir si je n'avais pas rencontré une personne du voisinage qui me vint en aide.
C'est ainsi que j'ai perdu mes amis les uns après les autres.
C'est maintenant à mon tour, et mon heure est proche.
D'après ce que me dit Harrold, tous les limiers du Nord donnent de la voix, et je ne
sais pas ce qui me reste de jours et même d'heures à présent.
Permettez-moi donc de donner à la hâte les détails de l'assassinat qui a fait tressaillir le monde.
J'avais été informé qu'Abraham Lincoln avait l'intention de venir au Théâtre Ford le Vendredi Saint, et le bruit public était que le Général Grant l'y accompagnerait.
D'abord je ne voulus pas croire à cette nouvelle.
J'allai au théâtre, où je connaissais beaucoup de monde, et je m'informai, d'un air insouciant, si la chose était vraie.
J'appris qu'il n'y avait pas le moindre doute à avoir sur la venue du Président pour le Vendredi Saint.
Je pensai que le hasard m'offrait une oc-
casion qui ne se représenterait jamais plus favorable, et je résolus de mettre mon dessein à exécution.
La veille du Vendredi Saint j'allai le soir dans les coulisses.
Cela m'arrivait souvent, que je fusse ou non engagé au théâtre ; par conséquent ma visite n'avait rien qui pût surprendre ou paraître extraordinaire.
Lorsque la fin de la représentation approcha, je me glissai dans l'endroit qu'on appelle l'atelier de décoration.
C'est une salle consacrée aux artistes décorateurs.
* Elle est admirablement disposée pour servir de cachette, à cause de la masse d'objets hétérogènes dont elle est encombrée.
j'eus la chance de n'y trouver personne,
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et, sans éprouver la moindre difficulté, je pus me cacher derrière une pile de toiles et de châssis inachevés.
Là j'attendis jusqu'à ce que le public, les acteurs et les employés du théâtre eussent quitté la salle.
Alors le théâtre, qui une ou deux heures auparavant était étincelant de lumière, était plongé dans une obscurité complète.
Je sortis de ma cachette, et j'allumai une lanterne sourde que j'avais apportée.
Je m'avançai d'un pas furtif, avec les plus grandes précautions, et comme j'avais eu soin de me munir de fausses clefs, je pus sans difficulté ouvrir les différentes portes pav lesquelles je pouvais avoir intérêt à passer.
Je gagnai la loge qui est toujours désignée pour le Président, ses amis et sa famille.
il S COM<iiSSIO.\
Arrivé là, j'enlevai avec soin les vis qui tenaient les charnières de l'une des portes, et avec un petit instrument j'élargis les trous formés par le passage des vis que je replaçai ensuite dans leur position primitive.
La porte était alors disposée de telle façon qu'il suffisait d'une faible poussée faite de l'extérieur pour qu'elle cédât et pour qu'il me fût possible de passer sans difficulté.
Après toutes ces précautions, j'éprouvai la crainte que quelqu'un ne me suivît dans l'intérieur de la loge et ne me fît manquer mon entreprise.
Il y avait un étroit passage, à l'arrière de la loge, sur lequel s'ouvraient les deux portes.
J'avais d'abord eu l'idée de placer dans ce passage un complice chargé de faire le guet pendant que je frapperais ; mais après ré-
flexion, je trouvai un meilleur expédient.
Je fis un trou dans le plâtre de la muraille suffisamment profond pour y introduire une barre de bois que j'avais l'intention de faire entrer dans le trou , de façon que son autre extrémité s'appuyât sur la moulure du panneau de la porte ; de cette manière, une fois passé, je pouvais empêcher que nul autre ne s'introduisît après moi.
J'examinai la question sous toutes ses faces, et je ne trouvai pas de meilleur moyen de mettre obstacle à toute invasion venant de l'extérieur de la loge.
Je m'occupai alors d'arranger les chaises de sorte que le Président fût placé de telle façon qu'il ne pût pas échapper à mes coups.
Je ne savais pas si Grant viendrait, mais je désirais ardemment qu'il pût venir.
Tout le monde sait maintenant que Grant ne parut pas au théâtre dans cette soirée mémorable.
Dans tous les cas, j'étais assuré de la présence de Lincoln.
Je disposai le siège sur lequel il deyait s'asseoir de manière que sa tête fût placée dans la direction de la colonne qui était la plus rapprochée de la scène..
Alors tous mes arrangements étaient faits, du moins quant à la disposition des chaises et des portes ; et pour rendre hommage à la vérité, je déclare qu'aucune personne attachée au théâtre n'a eu la moindre part à mes desseins.
Personne n'a eu la plus légère connaissance du plan préparé par moi pour assurer
DE JOHN WILRES B00T1I. 1 1 1
le succès de la tâche dangereuse et difficile que j'avais entreprise .
Je réussis à sortir du théâtre sans avoir été découvert, et j'allai alors rejoindre mes complices.
Lorsque vint le matin, j'étais nerveux et inquiet.
Je craignais que quelqu'un ne vînt à découvrir l'opération pratiquée sur la porte de la loge du Président, et que les soupçons ne fussent éveillés.
Il n'en fut rien .
Le Vendredi Saint, je me rendis chez un marchand de chevaux bien connu , je retins une bonne jument baie, bonne marcheuse, et j'annonçai que je viendrais la prendre vers le soir.
J'allai alors au théâtre pour donner un
coup d'oeil à la loge du Président ; les choses étaient exactement dans l'état où je les avais laissées la nuit précédente.
A environ quatre heures, dans l'aprèsmidi, j'allai à l'écurie prendre la jument que j'avais louée, et je suivis à cheval la quinzième et la dixième rue.
Puis je me rendis à l'écurie où depuis quelques semaines j'avais placé mes propres chevaux, et j'y laissai la jument.
Je dois dire que je sentais le cœur me manquer et que je commençais à craindre que mon courage ne vînt à faillir au moment critique.
J'eus recours aux stimulants.
Je bus considérablement, mais les spiritueux semblaient n'avoir aucune action sur moi.
DE JOIIX WTLKES BOOTÏT. 113
Je rejoignis mes amis, je causai, et je bus avec eux.
C'est ainsi que j'usai péniblement le temps jusqu'à huit heures du soir.
Un peu après cette heure j'entrai au théâtre.
Je me dirigeai directement vers le balcon.
Le rideau était levé et la représentation commencée.
Je me tins caché pendant le premier acte.
Je vis que le Président s'était placé sur le siège que j'avais préparé pour lui.
Avant le commencement du second acte j'allai à mon écurie seller et brider mon cheval, que j'amenai à la porte du théâtre, du côté de l'entrée des artistes, et que je lais-