IV PREFACE
toujours facile de me justifier en leur repondant qu'il n'a tenu qu'à moi d'en savoir davantage. .
Les Voltairiens n'ont cessé de crier au pamphlet depuis la publication de Ménage et Finances de Voltaire. Comme Sainte-Beuve leur à donné sa mémoire par son enterrement civil, ils ne manqueront pas de crier encore au pamphlet, à propos de cette Confession générale, comme ils Vont déjà fait. II. est asse^singulier que la vie de leurs coryphées ne. puisse jamais être qu'un pamphlet, mime à leurs propres yeux!
Doué d'un instinct littéraire éminent, Sainte- Beuve s'y est abandonné comme un enfant, et l'a tellement développé que toutes les autres facultés sont restées à l'état d'embryon. Aussi ses actes comme ses articles accusent-ils la faiblesse de sa raison et l'étroitesse de son cœur. Jamais il n'a eu la conscience des inconséquences ni des contradictions de ses relations et de ses productions. Le vide dans lequel le défaut de tout principe, de toute opinion, de toute affection, le laissait, était si loin de le satisfaire, qu'il était habituellement fort triste. Il ne savait ni ce qu'il voulait, ni ce qu'il désirait. Il m'avoua une fois qu'il n'y avait pas un jour de sa vie qu'il eût souhaité de recommencer.
• Indifférent, mais nullement hostile à la religion,
il se montrait antipathique à toute manifestation, soit philosophique, soit impie.
Il ne lui est arrivé qu'une fois d'aborder une question religieuse devant moi. C'était en présence de M. Barbey d'Aurevilly. Il essaya de refaire la Genèse et d'emprunter à Goethe quelques arguments contre le récit de Moïse. Il n'était pas fort convaincu de son système, car il marchait et gesticulait pour attraper des mots, et ne pouvait finir aucune phrase. Tout ce qu'il avança était tellement incohérent, vague, nébuleux, grotesque, que je ne pus m'empêcher de sourire et de dire : «Le catéchisme est plus clair et plus satisfaisant que toute cette théologie surannée. » La conversation changea d'objet.
Toute discussion sur les matières religieuses étant ordinairement inutile, quand elle n'excite pas d'une part l'indignation et de l'autre le blasphème, je me fis un devoir de ne point sonder les convictions religieuses de Sainte-Beuve. De son côté, il a mis la même réserve à ne point me donner sa profession de foi. Il avait été élevé chrétiennement, car sa mère était très pieuse.
Cependant, dès 1854, il m'avait été dit Comme une chose aussi certaine que secrète qu'il avait depuis longtemps fait son testament, et qu'il avait choisi pour exécuteur M. Lacaussade, à la charge de commander et de présider un enterrement pure^ ment civil.
Il m'était impossible de récuser le témoignage d'un confident du testateur et de l'exécuteur testamentaire. L'aversion de Sainte-Beuve pour les manifestations me laissa l'espoir qu'il reviendrait sur sa décision et qu'il reculerait devant le scandale d'une mesure que nos mœurs, pourtant si peu scrupuleuses, ne tolèrent pas.
Il est certain qu'il n'a point paru à l'enterrement purement civil de Lamennais. Malgré toute l'amitié qu'il protessait pour Proudhon, je ne crois pas qu'il ait honoré de sa présence son enterrement purement civil. Mais ce que les journaux peuvent attester, c'est que, dans la presse, il n'y a personne qu'on ait remarqué plus souvent, dans les premiers rangs, aux convoi, service et enterrement des célébrités contemporaines. Il était si coutumier du fait, que les bulletins mentionnaient régulièrement sa présence, même lorsqu'il était absent pour cause. Il était assez content de la réputation dont il jouissait pour sa piété envers les morts 4 On n'avait pu le voir aux funérailles d'Arago; il avait eu un motif ou un prétexte pour s'en abstenir. Je l'ai surpris riant de bon cœur et applaudissant à l'attention qu'on eut de comprendre son nom sur la feuille de présence; Personne, en effet, n'aurait imaginé qu'il eût manqué l'occasion d'étaler son illustre parapluie dans une circonstance où tout le monde était en parapluie* et où la pluie était si abondante que la
plupart des gardes nationaux quittèrent leurs rangs.
Dans la presse, nul n'a mis plus d'empressement à faire des articles après décès, et, en jugeant les morts, il recourait plus à la miséricorde qu'à la rigueur.
S'il était secrètement matérialiste, il faut avouer qu'il a eu de singulières distractions de spiritualiste.
Pour peu qu'on le suppose catholique, il a donné droit aux ultramontains de le disputer aux gallicans. Dépositaire du manuscrit de Lamennais et chargé d'éditer les Paroles d'un croyant, il a pris sur lui de substituer des lignes de points à tous les versets qui n'étaient qu'une diatribe contre la papauté, les regardant comme aussi indignes d'un ancien prêtre que d'un homme de goût.
Dans un âge mûr et déjà célèbre, il a renouvelé sa profession de foi catholique daiïs deux circonstances : il a été parrain de l'une des filles de Victor Hugo et d'un enfant de M. Buloz.
Lorsqu'il s'est expatrié en 1848, il a instamment prié M. de Montalembert de lui donner une lettre de recommandation pour Pévêque de Liège. Il ne l'a pas gardée dans son portefeuille. Ses rapports avec l'évêque de Liège n'ont pas été un mystère. Le dais de velours des prélats ne lui répugnait pas plus que le dais de damas de Victor Hugo.
Dans un article sur l'abbé Gerbet, il a pris à
cœur d'apprendre comment une soirée à l'évêché d'Amiens en valait bien une autre.
Propriétaire rue du Mont-Parnasse, quand son tour vint d'offrir le pain bénit, il ne lésina point avec la paroisse Saint-Sulpice, comme le font les locataires et les propriétaires qui se cotisent pour partager une dépense d'environ cinquante francs. Il donna tout de suite, pour le pain, les cierges et l'offrande, tout ce que le sacristain lui demanda.
Paroissien de Saint-Sulpice, comme l'avait été Voltaire, cç fut lui qui alla au-devant du curé, au lieu de l'attendre, comme avait fait Voltaire.
L'une de ses gouvernantes était malade : il se plaisait à lui déclamer des Sermons de Massillon. Il pleurait en lisant, et elle pleurait en les écoutant. Je les ai vus pleurant encore, chaque fois qu'ils en rappelaient des passages. Quand le mal s'aggrava et ne laissa plus d'espoir, il alla lui-même chercher M. le curé pour lui rendre les derniers devoirs. Soit effet de la souffrance, soit regret de la vie, la malade était devenue de jour en jour plus acariâtre et d'une humeur insupportable. Quand elle fut confessée, Sainte-Beuve remarqua qu'elle était plus calme et plus douce. Il me dit en riant : « Je vais la faire confesser tous les jours. » Mais la sérénité n'eut pas longue durée. Sainte-Beuve, qui n'avait pas la patience de Socrate pour les Xantippes, me fit de cette tempête imprévue une objection contre
la vertu des sacrements. Je lui répondis qu'ils n'opéraient efficacement que suivant les dispositions avec lesquelles on les recevait. S'il désirait voir sa Madeleine mourir tranquille, il voulait au moins aussi ardemment vivre en paix. Les scènes se multipliaient et les injures grossissaient. Enfin, à bout de résignation et disposé à acquérir le repos à tout prix, je l'ai entendu dire à la pauvre moribonde : « Voulez-vous que nous nous marions? » M. Octave Lacroix était présent. Le lendemain, nous parlâmes de cette ouverture. H me dit : « Sainte-Beuve offre le. mariage; il le promet, mais il ne l'effectuera point, a Peur moi, je suis persuadé que la gouvernante aurait amené Sainte-Beuve à ses fins, si elle avait persisté dans l'idée fixe d'une union indissoluble. Quoi qu'il en soit, elle mourut après une longue et douloureuse maladie, munie des sacrements de l'Église. Elle avait rendu le dernier soupir dans la maison de Sainte-Beuve; elle fut enterrée dans le caveau qu'il avait récemment édifié pour sa mère. Il consacra quatre mille francs à ses obsèques. Ces cérémonies funèbres avaient établi des rapports entre le curé et le paroissien. Sainte-Beuve s'était mis dans l'impossibilité de faire l'incrédule avec son pasteur. Il est probable qu'il ne l'a pas consulté sur les dispositions de son enterrement purement civil. Loin de là, il lui a donné des gages de conversion. Un jour que le curé de Saint-
Sulpice se promenait avec un ecclésiastique près du Luxembourg, Sainte-Beuve, sénateur depuis peu, s'empressa de le saluer et de lui dire : « Si jamais vous appreniez que je fusse malade et en danger de mort, vous pouvez être sûr que je recevrai votre visite avec plaisir, et que vous n'aurez pas à vous plaindre de moi. »
Chaque fois que dans nos entretiens il fut question de Bossuet, Sainte-Beuve parlait avec indignation d'un ancien bibliothécaire de la Mazarine qui, malgré son caractère sacerdotal, a passé toute sa vie à crier qu'il tenait de sa famille l'acte authentique du mariage de Bossuet, et qui est mort sans avoir pu répondre à toutes les sommations qui lui furent faites d'administrer la preuve de son dire.
Sainte-Beuve a su, soit par des traditions certaines, soit par la communication de correspondances secrètes, les faiblesses et même les scandales de cardinaux, d'évêques et de prêtres célèbres de l'ancien régime. Il n'en a point abusé, et a même répugné à en profiter. Malgré son goût permanent pour tout ce qui touche à ce que le catéchisme appelle Y œuvre de chair, il a toujours eu, soit dans ses conversations, soit dans ses articles, la plus grande réserve pour le clergé. Il était fort sensible aux suffrages des ecclésiastiques. Je l'ai rarement vu rire d'aussi bon cœur que le jour où il m'apprit que, dans un sermon prononcé à Orléans, un pré-
l6 CONFESSION DE SAINTE-BEUVE
dicateur lui avait emprunté un passage favorable au christianisme.
Presque toute sa vie, il fut le visiteur le plus respectueux et le plus affectueux de tous les prêtres les plus éminents. A Rome, il fit connaissance avec l'abbé Gerbet, et ne manqua plus l'occasion de le revoir. A Lyon, il hanta l'abbé Noirot, ce Socrate à qui manque un Platon, et que Cousin proclamait le premier professeur de l'Université. Dès que l'abbé Lacordaire eut un nom, il le chercha; il le pria de peindre, pour Volupté, la vie de séminaire; il ne fut- pas des derniers à reconnaître l'éloquence et l'originalité des Conférences de Notre-Dame. Il mit à contribution jusqu'aux jésuites. Il les combattit avec les armes qu'ils eurent la simplicité de lui fournir. Les notes du Père de Montesson sont encore dans le dossier de Port-Royal.
H cultiva beaucoup et longtemps l'abbé de Lamennais, lime disait à ce sujet : « Chaque fois que je voyais l'abbé de Lamennais, il me harcelait de questions sur la religion, et me persécutait sans relâche pour me pousser au confessional. Quand il eut rompu avec Rome, il avait honte de me rencontrer, parce que ma présence lui rappelait tous les efforts qu'il avait tentés pour m'arracher au point de départ où il était revenu après tant de bruit et d'années. »
Bien qu'il évitât de courtiser le citoyen Lamen-
nais, il ne le perdit jamais de vue. Je lui demandai, naturellement, si Lamennais était resté fidèle à son vœu de chasteté, et s'était préservé des excès dans lesquels sont venus s'abîmer tous les prêtres qui quittèrent leur état. Il me répondit : « Je puis assurer qu'après comme avant sa chute, Lamennais est resté irréprochable. Prêtre, il était de son devoir et de son goût de catéchiser. Philosophe, il grillait d'avoir des adeptes, sinon des disciples. Aussi accueillait-il avec distinction tous les jeunes gens. Béranger devint jaloux de cette popularité naissante dans les écoles. Il craignit d'avoir un rival dans un camarade. Il chercha à expliquer par des habitudes infâmes le commerce des étudiants avec un écrivain qui avait préféré le titre de citoyen à ses lettres de prêtrise. Avec le temps ses suppositions gagnèrent du terrain, et ses calomnies furent acceptées comme une médisance. L'écho les répéta et les grossit. Un beau jour, Lamennais fut dénoncé à l'autorité, et regardé comme suspect à la police. Je le tiens d'un préfet de police, M. Delessert. »
A mes questions sur la mort de Lamennais, il répondit : « Il est vrai que ses amis de la fin s'étaient constitués ses geôliers et se relayaient les uns les autres pour ne point le laisser seul, et surtout pour l'empêcher de se rétracter et de mourir dans le giron de l'Église. Sa garde-malade était protestante, et se scandalisait de ne point entendre mander de
l8 CONFESSION DE SAINTE-BEUVE
prêtre ou de ministre pour assister à ses derniers moments un homme qui avait exercé la prêtrise si longtemps. Elle se détermina à annoncer un prêtre, s'il en survenait. Pendant une maladie qui dura plusieurs mois, elle ne s'est trouvée seule qu'une fois, et pendant quelques minutes. On sonne. C'est un prêtre : elle court vite porter sa carte. Lamennais se contenta de dire froidement : « Dites-lui qu'il aille se faire f.... » C'est la seule fois de sa vie que cette expression grossière soit sortie de sa bouche. »
Ainsi Sainte-Beuve n'était hostile ni à l'Église en général, ni aux prêtres en particulier. Un libraire avait projeté de publier une édition de Bourdaloue et de Massillon. Il me chargea de demander une préface à Sainte-Beuve. Le journaliste accepta incontinent la proposition, et fut impatient de s'exécuter. Il montrait plus de zèle que l'éditeur. Il eût fait des articles sur tous les volumes delà Patrologie, si l'abbé Migne eût consenti à les payer largement.
JI
Après les prêtres éminents, ce sont les écrivains catholiques qui ont le plus attiré sa curiosité.
Chateaubriand eut la part du lion. Il distinguait Sainte-Beuve dans le salon de M me Récamier, et l'accueillait comme un fils dans son hôtel. Sans cesse il l'engageait à se mettre à Part-Royal. « Un jour, me racontait Sainte-Beuve, j'arrive chez Chateaubriand. Un libraire venait de lui apporter dix mille francs. Les billets de banque étaient sur la table. Chateaubriand, suivant son habitude, me parle de Port-Royal, et me presse plus éloquemment que jamais de m'y livrer, corps et âme. Je lui objectai mes engagements avec la Revue des Deux-Mondes. Alors il devient plus insinuant, plus entraînant, et me dit : « Mais il n'y a pas rien que le seigneur Buloz. » Puis, regardant en riant et en m'indiquant du regard et de la main les billets de banque, il avait l'air de me dire : « Emportez ça. » Je comprenais, tout en feignant de ne pas apercevoir son geste. J'aurais pu emporter les dix mille francs. Il me parut fâché de me les voir laisser. »
Sainte-Beuve se souvenait, comme de jours de fête, de tous les moments qu'il avait passés avec M. Foisset, biographe et éditeur de la Correspondance du président de Brosses.
Il regardait presque comme des oracles tous les jugements de M. Frantin, auteur des Annales du moyen âge. Il me demandait communication de toutes les lettres que je recevais de lui, et en faisait prendre copie par son secrétaire. J'ai été entre
eux deux l'intermédiaire d'une enquête littéraire sur Buffon.
Jusque dans les derniers temps, il a fait échange de livres, de lettres et de cartes avec M. Auguste Nicolas.
Après ces relations, comment expliquer les soupers du vendredi, et le scandale du banquet du Vendredi-Saint?
Sainte-Beuve m'a parlé avec indignation d'un souper au gras que Béranger donna à Lamennais un Vendredi-Saint pour l'amener, au dessert, à nier la divinité de Jésus-Christ.
Plusieurs fois il me rappela, comme une chose aussi inconvenante que puérile, l'habitude que de Musset avaitprise, dans sa jeunesse, de faire du Mercredi des Cendres et du Vendredi-Saint des jours de noces et de débauche.
En 1862, Gavarni proposa à Sainte-Beuve de fonder avec lui un dîner qui aurait lieu tous les quinze jours chez Magny, le restaurateur, en faveur de quelques amis. U fut arrêté que chacun des convives paierait son écot, à raison de cinq francs par tête, sauf les vins. C'est le vendredi qu'on s'attablait. Y a-t-il eu préméditation de scandale? Je ne le pense pas. Sainte-Beuve n'était pas brave contre les convenances. Si c'est lui qui a fixé le jour, c'est afin de se délasser, le soir, des fatigues de la journée, puisque, depuis 1850, c'est le vendredi qu'il a
composé l'article qu'il dictait, le samedi, à son secrétaire et envoyait ensuite à l'imprimerie.
C'est le 22 novembre 1862 que Sainte-Beuve et Gavarni inaugurèrent le souper du Vendredi avec MM. Veyne, de Chennevières, Jules et Edmond de Goncourt. Le nombre des convives s'accrut. Cette société se dispersa au bout de trois ans. Gavarni mourut le 24 novembre 1866; il fut le moins exact aux rendez-vous. Pour des raisons qu'on ignore, le souper finit par être remis au mardi, au lieu du vendredi de fondation.
Le nombre des soupeurs fut fixé à treize. C'étaient Sainte-Beuve, M. Théophile Gautier, M. Gautier son fils, MM. Edmond et Jules de Goncourt, M. Gustave Flaubert, M. Gavarni fils, M. le docteur Veyne, M. Taine, M. Charles Edmond, M. de Chennevières, M. Nefftzer, et M. Paul de Saint- Victor, élève des jésuites de Fribourg et de Rome, fils d'un ami de l'abbé de Lamennais et éditeur des Soirées de Saint-Pétersbourg. Plus tard, on compta encore MM. Eudore Soulié, Robin, Renan, Berthelot, Scherer, Frédéric Baudry.
Rarement la société était au complet. Quand les treize étaient réunis, Sainte-Beuve avait peur du sort jeté sur le nombre néfaste de 13 . Alors il mangeait à une table séparée. Comme cet accident était dans les règles et pouvait fréquemment se renouveler, il fallut obvier à l'inconvénient de faire
bande à part. Sainte-Beuve fut autorisé à amener, toutes les fois qu'on se trouverait treize, une dame de sa connaissance, qui demeurait dans le voisinage, passage du Commerce. Quoique prévenue de se tenir prête tous les vendredis, cette femme ne fut pas toujours disponible. Comment remplacer cette Minerve ? Il fut statué que, le cas échéant, l'enfant du restaurateur aurait place à table et voix au chapitre, afin de chasser les maléfices du fatal 13.
Sainte-Beuve tenait à cœur d'être l'amphitryon du prince Napoléon. Il le pressa vivement de prendre jour. Son Altesse Impériale n'était pas libre de ses soirées, et ne put disposer que du vendredi suivant, 10 avril 1868. Sainte-Beuve remarqua que ce vendredi étaitTe Vendredi-Saint. Le prince n'y vit pas d'inconvénient. Sainte-Beuve, qui faisait gras le Vendredi-Saint, comme tous les autres vendredis, je le sais, ne retira pas son invitation. Avec un peu de tact, il eût prévu tout le scandale qu'occasionnerait un banquet offert à une altesse impériale, un Vendredi-Saint. S'il invitait un prince, c'était assurément pour qu'on le sût. Or, pour qu'on parlât de son souper, il fallait convier des personnages très flattés de passer pour des convives d'un prince : MM. Taine, About, Renan, Flaubert, Robin. C'est ce qui arriva. Mais jamais en France un souper ne fit plus de bruit, et n'excita plus d'indignation. Sainte-Beuve ne fut pas fâché
de la notoriété publique donnée à ses relations avec un cousin de Sa Majesté l'Empereur; mais il est impossible qu'il n'ait point eu quelque regret d'avoir bravé toutes les bienséances de la société. Il est certain qu'il n'a pas recommencé, et que, le Vendredi-Saint de l'année suivante, il s'est astreint au maigre, contrairement à ses habitudes. Il est certain qu'il avait si peu prémédité un scandale qu'il avait eu l'attention de commander un service suffisant de plats maigres pour ceux qui répugneraient à faire gras à ce fameux souper du Vendredi-Saint ; aussi trois des convives se contentèrent-ils de ce régime qui ne leur fut pas très fatal.
La jeunesse, partout rép ublic aine et plus ou moins irréligieuse, a 'si bien deviné que Sainte- Beuve était plus près de l'autel et du trône qu'il ne le pensait et professait, qu'elle lui a été antipathique dans toutes les circonstances où elle a eu le temps de faire une manifestation.
A Lausanne, Sainte-Beuve n'a d'abord rencontré que des figures hostiles; malgré l'intérêt et la variété de ses leçons, il désespéra de captiver son auditoire. La froideur permanente d'une jeunesse de plus en plus rare l'a ramené à Paris.
Quand il arriva à Liège, tous les jeunes gens s'étaient donné le mot d'ordre pour lui faire un charivari exemplaire. Prévenue à temps, l'autorité prit ses mesures pour intimider et arrêter les tapageurs.
La présence d'un ministre permit à Sainte-Beuve de lire son discours dans le silence le plus profond, mais le plus glacial. Devant les menaces de la prison et d'un jugement, la jeunesse se tint à l'écart, et s'éloigna si respectueusement de la leçon, que le professeur prévit le jour où il pérorerait pour des bancs vides. Les quelques rares auditeurs qui lui restèrent fidèles ne lui témoignaient aucune sympathie, et le virent partir sans regret.
Excités par les articles de Rigault dans les Débats, de Pelletan dans le Siècle, les élèves de toutes les écoles avaient envahi la salle et rempli les cours du Collège de France, au moment où Sainte-Beuve prit possession de sa chaire de professeur. A peine put-il faire entendre quelques paroles et feuilleter son manuscrit. Trépignements de pieds, sourds murmures, cris aigus, couvraient sa voix. Avec un mot pour rire, un de ces mots de Maury qu'il rappelait si souvent, il eût ramené son auditoire. Il se fâcha et demanda si l'on était aux Funambules. On lui répondit impertinemment qu'il était le Paillasse. Pour le coup, il n'y tint plus, et s'écria : « Vous déshonorez la jeunesse française. » A cette injure, on lui répliqua par toutes les grossièretés d'usage. On le traita de jésuite, de républicain parjure, de journaliste vendu. De Y ut les voix s'élevèrent jusqu'au si. On lui jeta des gros sous jusqu'au pied de l'amphithéâtre. Le charivari fut des plus
complets. Donc la leçon fut interrompue au milieu des huées. Une répétition de leçon fut aussi tumultueuse; les sergents de ville arrêtèrent les plus zélés, et parvinrent à rétablir l'ordre. Sainte-Beuve eut honte de professer avec le concours d'un commissaire de police. Il choisit un suppléant.
Toute opposition était impossible à l'École normale. Est-ce inconséquence de sa part ? Est-ce désespoir de ne rencontrer dans la jeunesse ni l'ardeur, ni l'enthousiasme, qu'on ne marchande pas à tant de rhéteurs à la Sorbonne et au Collège de France? Un jour Sainte-Beuve crut devoir résigner ses fonctions de maître de conférences. Quelqu'un de fort impartial et parfaitement renseigné m'apprit que Sainte-Beuve n'a laissé aucun regret à l'École normale.
Au contraire, MM. Barbey d'Aurevilly et Louis Veuillot ont eu pour Sainte-Beuve une indulgence dont il leur savait gré. M. Auguste Nicolas est tout prêt à donner, soit dans un article du Correspondant, soit dans un ouvrage spécial, des témoignages aussi nombreux que favorables au Christianisme, d'après les notes, qu'il a prises en lisant attentivement les ouvrages de Sainte-Beuve.
C'est chez les ecclésiastiques que Sainte-Beuve a compté les lecteurs les plus fanatiques; à propos de tout, même dans une vie de saint, ils ont couru au-devant de toutes les occasions de le citer et de
le louer. Il est digne de remarque qu'il a été nommé officier de Fordre impérial de la Légion d'honneur en même temps que Mgr Sibour, archevêque de Paris, et l'abbé Deguerry, curé dé la Madeleine.
C'est dans les salons indifférents, mais plus favorables qu'hostiles au Christianisme, que Sainte- Beuve a eu le plus de souscripteurs.
Suivant qu'il s'est plus ou moins rapproché où éloigné du Christianisme, il a pu comprendre, sur le tirage de ses Causeries, en quoi consiste la vraie popularité d'un écrivain.
Ainsi, la librairie Hachette a été torcée de mettre Port-Royal à un rabais honteux. L'ouvrage sur Chateaubriand n'a eu aucun succès. Au contraire, les Causeries du lundi ont fait un événement depuis le premier jusqu'au quinzième et dernier volume. Il s'est vendu plus de 15,000 exemplaires au commencement; la vogue a peu diminuné sur la fin et a satisfait les éditeurs. Les Nouveaux Lundis ouvrent une période de réaction et de chute de plus en plus évidente. On a eu mille peines à placer 6,000 exemplaires des tomes I et II; les tomes III et IV n'ont
trouvé que 4,000 fidèles. En présence de ce déchet, il a fallu se borner à un tirage de 2,000. Encore un manifeste au Sénat, et Sainte-Beuve n'aurait plus eu de lecteurs, et il aurait traité avec un éditeur à des conditions peu avantageuses.
Depuis la mort de Sainte-Beuve, M. Troubat n'a pu trouver que 1,000 francs de la vente de la propriété de chacun des volumes qu'il a publiés ou réimprimés.
Sainte-Beuve a eu plus de succès que tous les critiques, parce que, tout en ne satisfaisant personne, il plaisait à tout le monde, en restant dans la moyenne des esprits. Abeille littéraire, il ne voyait et ne louait que le côté littéraire des livres ; il était incapable d'en apprécier la valeur dogmatique. Sa réserve, qui cachait la pauvreté de sa raison, a été la seule cause de son abstention de toute attaque contre le Christianisme.
H n'entrait ni dans sa nature, ni dans ses goûts, d'ergoter contre le Christianisme et de s'aliéner le clergé. Il n'aurait pas non plus osé jeter la pierre au Protestantisme. Malgré l'attrait qu'il avait conservé pour le xvi e siècle, malgré toute la confiance qu'il voulait bien me témoigner pour mes jugements littéraires, je n'ai jamais pu l'amener à lire Audin. Le nom seul de Luther, de Calvin, d'Henri VET, lui faisait peur. Il craignait de se brûler les doigts en touchant à ces figures.
Par son article sur le président de Brosses, Sainte- Beuve s'est brouillé avec les amis de Voltaire. Il en connaissait à peine quelques ouvrages; l'ensemble des Œuvres complètes ne l'a jamais attiré. « Son impiété, me disait-il un jour, m'a toujours révolté et dégoûté. J'ai essayé, une fois, d'étudier sa Correspondance; ses perpétuelles contradictions sur les hommes et les choses ont lassé ma patience; sa mauvaise foi et toutes les passions auxquelles il s'abandonne m'ont repoussé ; il m'a été impossible de le suivre une fois qu'il n'a plus d'autre préoccupation que d'attaquer la religion et de la traiter d'mfâme. » Il savait sur Voltaire beaucoup d'anecdotes qui n'ont pas été écrites, et qu'il tenait de bonne source. La plus remarquable est celle-ci, qu'il m'a racontée à diverses reprises : « Un avocat de Besançon avait souvent plaidé pour Voltaire. Un jour il se présente à Ferney avec son fils. Dès qu'il est en présence de Voltaire, il lui dit : « Voici mon « enfant, je l'ai élevé dans l'adoration de votre gé- « nie. Tout jeune qu'il est, il a dévoré tous les vo- « lûmes que vous avez publiés. » L'adulation était forte, mais pas fine. Voltaire répondit avec son humeur ordinaire : « Vous auriez mieux fait « de lui apprendre le catéchisme. »
Sainte-Beuve a été le premier à attirer l'attention des critiques sur les Chansons de Béranger, et à contrôler un succès de longue date. « Il est jaloux
de toutes les supériorités, m'avouait-il un jour. Il ne répond que par des injures aux flatteries de ses courtisans. Ils sont si aveugles qu'ils restent tous sa dupe. Il s'ingénie à trouver un mot qui puisse les ridiculiser. Ainsi il n'appelle Cousin que le valet de Platon. 11 en est de même de quiconque est assidu à grossir sa popularité. »
Ennemi de la controverse religieuse, Sainte- Beuve avait en horreur toute manifestation d'impiété et de secte philosophique. L'homme dont il s'est moqué le plus ouvertement, et qu'il a le plus tourné en ridicule, c'est le philosophe Cousin, qui probablement le lui rendait bien. Cependant ils se saluaient et échangeaient quelques paroles à la première rencontre. Mais le dialogue se réduisait perpétuellement à la même question, suivie de la même réponse. Sainte-Beuve aimait les livres, mais comme matériaux et outils d'articles. Cousin adorait les livres pour les livres, et surtout, pour la reliure. Or, Sainte-Beuve apostrophait ainsi Cousin : « Vous dites donc qu'il n'y a que quatre bons relieurs à Paris ? » Cousin répondait affirmativement. Après ce oui, on se séparait avec un profond salut.
Sainte-Beuve était intarissable sur Cousin; il grimait admirablement sa démarche précipitée, son regard effaré, sa parole brusque, et surtout le geste de ses bras sans cesse en mouvement comme les anciens télégraphes. « Voyez un peu, disait-il,
comme il porte la tête haut; il a l'air de se perdre dans la contemplation du ciel; il oublie toujours que ses pieds touchent la terre et que la boue a sali ses bottes. » Sainte-Beuve recueillait tous les mots, pour ne pas dire toutes les bêtises et les inconséquences de Cousin. Il me serait impossible d'oublier ce mot dit hautement, solennellement, par Cousin, à la fin d'un repas plus abondant en paroles qu'en plats : « Surtout, mon cher Labitte, n'oublions jamais que nous sommes des cuistres. »
Un jour Sainte-Beuve fut invité à souper à l'archevêché. Il en fut très flatté et encore plus embarrassé. Il s'imagina que cette prévenance avait été suggérée par Mgr Gerbet, et qu'il allait se trouver à côté ou en face de plusieurs évêques qui lui joueraient le tour de l'interroger sur ses convictions secrètes et publiques. Dans la crainte d'être pulvérisé dans une controverse, il n'accepta pas. Quelque temps après, il fut bien étonné, en apprenant que le banquet, de trente à quarante personhes, n'avait aucun caractère religieux; à l'exception d'un prêtre* il n'y avait que des écrivains plus ou moins éélèbi'es, mais nullement ultratnontainsi M; Buloz n'aurait pas fait un autre choix* Puis le dinet fut excellent* Désabusé, Sainte-Beuve regretta soi! abstention, cat il aurait eu pour coiiVives M. Kisard et M; Babinet;
L'archevêque de Paris avait fait les a Variées.
Sainte-Beuve, qui saluait toujours le premier, et qui a été un modèle d'urbanité, et probablement le plus poli des écrivains et des journalistes, était obligé de motiver son abstention. Aussi, la première fois qu'il aperçut Mgr Sibour dans le salon de M. Fould, il courut le saluer, le remercia de ses égards et lui fit cette profession de foi : « Vous n'aurez jamais à vous plaindre de moi. Je ne suis point comme M. Cousin qui vous recherche, vous caresse dans votre palais, et fait ensuite du prosélytisme dans la jeunesse et travaille à vous enlever des ouailles. Pour moi, je ne m'occupe de personne et me contente de rester à l'écart, dans mon petit coin. »
Sans rien ni admettre, ni discuter, ni nier, Sainte- Beuve a passé toute sa vie à échapper à tout dogme, à tout système, soit dans ses articles, soit dans ses entretiens. Il en fut des idées comme des personnes; il se prêtait à tout, mais ne se donnait à rien* A*t-il trompé personne? Ce n'est pas probable*
Devant ce vide de toute pensée, peut-on dire que la religion a perdu beaucoup quand Sainte-Beuve lui a refusé la dernière lueur de son intelligence? Il a laissé son corps aux libres-»penseurs. Qji'ils le gardent!
Sainte-Beuve n'a jamais eu rien de bien nouveau, de bien pressant, de bien dangereux, à révéler au public. Plus sage et plus prudent que la sacrée Congrégation des rites, qui n'exige que cinquante ans pour décider de la canonisation de tous les catholiques morts en odeur de sainteté, il a passé la plus grande partie de sa vie à faire, à défaire, à refaire la monographie de tous les gens plus ou moins célèbres, enterr és depuis cent, deux cents ou trois cents ans; tout son génie se ïéduisait à trouver une matière à révision dans un imperceptible incident échappé à ses devanciers. Il confirmait, justifiait plus qu'il ne cassait, les opinions reçues. Il
modifiait ses jugements aussi souvent que le demandait la versatilité ou l'engouement de la mode. Aussi a-t-il émis trois avis différents sur Télémaque, le plus inoffensif des livres classiques, j Quand un coup de vent le chassait des cimetières de l'histoire ancienne et le * forçait cFémigrer au milieu de ses contemporains, son instinct de vampire le conduisait vers toutes les réputations /^levées, nourries, engraissées, truffées par la critique moderne. Alors il daignait approuver et développer tous les motifs de l'adulation des partis et sanctionner tous les intérêts d'écoles. Quand vint le temps où il fallait rabattre sur les préjugés et les illusions, il préféra le silence au paradoxe. Au moment où on se flattait de le tenir et de le mettre dans une cage dorée pour le régaler des légers papillons et des gentilles demoiselles de la Librairie nouvelle, il s'envolait à perte de vue, et l'on apprenait, longtemps, oui, fort longtemps après,qu'il avait flairé le tombeau de Virgile, et qu'il veillait, comme une chouette, les ailes déployées, sur les cendres de Port-Royal. Partant* les libéraux auraient mauvaise grâce à le revendiquer comme un adepte occulte: il a toujours cru et confessé que la France oiiissait d'une dose suffisante de liberté delà presse, puisqu'il n'a jamais rencontré d'obstacle pour son babil des Causeries du Lundi, auxquelles il s'était Voué ou condatnhé, à la face du monde; comme il
serait entré en religion ou aurait renouvelé le vœu de saint Liguori de ne pas perdre de temps.
L'exactitude de la copie fut la seule ligne politique à laquelle il ait été constamment fidèle. Il restera un modèle du genre.
Sous le règne de Louis-Philippe, il était d'assez bon ton de refuser une décoration.
Ayant été, en même temps que MM. Libri, Ballanche, Paulin Paris, Charles Texier, Gustave de Beaumont, Alexis de Tocqueville, couché dans les colonnes du Moniteur, du 7 juin 1837, et au Journal général de l'Instruction publique, du 1 1 juin suivant, en vertu d'un décret, du 2 juin, signé du roi, sur la proposition de M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique et des cultes, Sainte-Beuve s'imaginait qu'il n'était pas le moins du monde chevalier de la Légion d'honneur, et il avait l'air de se fâcher sérieusement quand on lui donnait ce titre. Il s'était mis dans la tête, et il répétait à satiété, que c'était M. Thiers qui l'avait nommé à son insu et malgré lui. Il a même écrit cette note : « M. Villemain, ministre, voulut à cause de ma réception à l'Académie, me forcer à recevoir et à porter la croix. Je refusai et lui envoyai ma démission de fonctionnairéTPersonne n'a jamais rien su de ce refus. » Cette modestie s'élève jusqu'au comique devant l'insertion des deux journaux officiels du gouvernement. ~~~
Critique régulier d'un journal subventionné par l'Empire, il reçut, un soir, l'avis qu'il venait d'être nommé officier de l'ordre impérial de la Légion d^hojjneur, sur la proposition de M. Fortoul, ministre de l'instruction publique et des cultes, en vertu d'un décret, du 12 août 1853, qui ^ ut mentionné dans le Moniteur, du 15 août suivant. Immédiatement, il court chez le ministre contresignataire, et il avoue qu'il n'a jamais retiré son brevet de chevalier. On compulse le Moniteur, on y trouve l'insertion du premier grade. Cette mention suffit pour la règle ; dès lors la difficulté était vaincue sans grande peine. L'ordonnance de la nouvelle promotion était signée et contresignée; il n'y avait pas moyen de biffer ces deux formalités. Sainte-Beuve se coucha donc officier de la Légion d'honneur. Mais la gouvernante tenait la caisse et ne voulait pas payer la nouvelle croix et la feuille officielle; il fallut trois mois de querelles, d'explications, de raisons, pour la décidera lâcher cinquante francs afin de retirer le brevet fatal, avant l'invitation de passer à la chancellerie du palais de la Légion d'honneur.
Sainte-Beuve allait aux Tuileries, dans plusieurs ministères et même à l'Hôtel de Ville. Il est d'étiquette de s'y présenter avec le ruban ou la rosette. Donc Sainte-Beuve fit l'acquisition d'une rosette d'officier, au prix de soixante quinze centimes;
il la déposait soigneusement dans une boîte de carton qui valait au plus cinq centimes. Dès qu'il avait une visite officielle à exécuter, il prenait sa boîte verte à rosette, la cachait dans sa poche, et, au moment d'entrer dans les salons où il avait affaire, il retirait le plus adroitement possible la rosette de sa boîte et il s'en décorait. En sortant, à peine avait-il tourné le dos à la loge du concierge, qu'il se hâtait d'ôter la rosette de sa boutonnière, de la fourrer dans sa boîte, puis de glisser ladite boîte dans une poche. Il aurait fallu être somnambule pour deviner dans quel coin il cachait chez lui cette boîte verte.
Sa plume était trop féconde pour qu'il ne méritât pas de l'avancement. Dès que le temps prescrit par les règlements fut arrivé, il fut élevé au grade de commandeur de l'ordre impérial de la Légion d'honneur, suivant un décret du n août 18S9, inséré dans le Moniteur, du 14 août, et signé sur la proposition de M. Rouland, ministre de l'instruction publique et des cultes. Il n'y avait pas moyen de cacher ces insignes dans la petite boîte verte de cinq centimes et de se les attacher aussi secrètement qu'il faisait pour ia rosette. Il fallut trouver un expédient nouveau. Grâce à un cache-nez, Sainte-Beuve parvint si habilement à placer son large ruban et sa grosse croix, qu'il aurait été difficile de deviner que les tours multipliés et les plis
ondoyants d'un cachemire avaient un autre but que de le préserver d'un refroidissement de cou. Je le rencontrai une fois rue Rousselet, un 3 1 décembre; en me rendant mon salut, il dérangea la position artistique de son cache-nez, et je pus distinguer un petit morceau de ruban rouge qui tranchait sur la blancheur de sa cravate. Je lui fis part de ma remarque ; je le plaisantai sur ses grandeurs. Il rougit plus qu'il n'eût fait d'une mauvaise action, et il me dit sur le ton d'une excuse : « Je viens de chez mon ministre, faire ma visite officielle du jour de l'an. »
Suivant le ministre dont il a dépendu, soit comme rédacteur du Constitutionnel ou du Moniteur, soit comme professeur au Collège de France ou maître de conférences à l'École normale, il disait toujours : Mon ministre, chaque fois qu'il en parlait, c'est-à-dire assez fréquemment.
Nul ou indifférent en politique comme en religion et en philosophie, toute sa tactique se bornait à refuser les invitations des Tuileries, puisque l'opposition en avait fait un honneur, mais à fré -
quenter et courtiser tous les ministres influents. Jamais il ne parlait d'un personnage qui avait été ministre, qui l'était, qui avait chance de le devenir, sans lui donner du monsieur gros comme lui.
Ainsi, toujours M. Thiers, M. Villemain, M. Guizot, M. Mole, M. de Falloux, M. Fortoul, M. Fould, M. Rouland. Le mot seul de ministre l'éblouissait et lui enlevait son libre arbitre; il a toujours conservé de l'illusion sur le talent des anciens ministres du roi ; il lui aurait été impossible de les juger comme s'ils n'avaient été que des hommes de lettres. Jamais il n'aurait supposé, comme Cormenin, que le grand maître de l'Université pourrait n'être qu'un âne, bien qu'il lui fût facile de découvrir que Timon n'avait pas avancé une proposition chimérique.
Sauf M. Villemain, qui a été assez bête ou jaloux pour lui préférer tour à tour l'insignifiant Ténisez, puis Jacquinet, dans la collation d'un chaire de l'École normale qu'il ambitionnait, il n'a pas eu à se plaindre des procédés des ministres du roi à son égard. Il fut casé par M* Cousin à la Bibliothèque Mazarine. Il obtint une bonne sinecure de M. de Rémusat. M. Mole le réconcilia avec M. Thiers, qui le boudait et ne le recevait plus. M. Mole fit plus : il brisa tous les obstacles qui l'empêchaient d'être admis à l'Académie, et lui forma une majorité le jour de l'élection. Une fois
réconcilié avecM. Thiers, il devint de ses familiers. M. Guizot le compta aussi au nombre de ses commensaux les plus assidus.
Écrivain du Globe, du National, de la Revue de Paris, de la Revue des Deux-Mondes, on croyait qu'il était resté un républicain occulte sous les faveurs ministérielles. Sa fuite précipitée et inexplicable, en octobre 1848, prouva que la République n'avait pas ses sympathies. Quand elle était à l'agonie et qu'il n'y avait plus de danger pour personne ni dans l'inviolabilité du domicile, ni dans la rue, il rentra paisiblement à Paris, parce qu'il n'y avait pas moyen d'avoir la moindre peur. Le baromètre était au beau fixe pour tous les esprits. C'était en septembre 1849. Il s'était démis, avant de se réfugier en Belgique, de sa place de bibliothécaire, qu'il occupa de 1840 à 1848.
Il se hasarda à sortir en plein jour; il se rendit aux Débats et mit sa plume au service de ce journal. Mais la rédaction était au grand complet; on le remercia de son concours, et on l'engagea à se présenter au. Constitutionnel; il y fut agréé immédiatement. Il eut occasion d'y revoir M. Thiers plusieurs fois; il méditait le mot que M. Thiers répétait journellement : « L'Empire est fait, il n'y a plus qu'à le proclamer. » Rassuré sur l'avenir, il prit feu comme une étoupe, et il montra, sous l'aiguillon de M. Véron, plus de fermeté et de consis-
tance qu'on ne lui en connaissait. M. Fortoul le mit dans le secret du coup d'État. Le succès des votes du mois de décembre le maintint dans la voie de la réaction qu'il avait choisie, ou plutôt acceptée, comme la seule possible et en même temps la plus lucrative pour lui.
Il était entré au Constitutionnel à raison de huit cents francs par mois; au bout de quelque temps d'épreuve, il fut fixé à mille francs. La position était assez brillante pour un critique. Il avait été fidèle à la Revue des Deux-Mondes 9 parce que M. Buloz avait eu l'attention de continuer de lui payer tous ses articles sur le pied de deux cents francs la feuille, bien que, malgré le nombre croissant des abonnements, il eût réduit tous les rédacteurs anciens et nouveaux à cent cinquante francs la feuille. Néanmoins, Sainte-Beuve quitta, en 1852, le Constitutionnel pour le Moniteur, dans l'espoir d'une rétribution plus avantageuse. Malheureusement on ne lui alloua que deux cents francs pour chaque causerie; il fut tout désappointé de cette mesure. Il lui fut impossible de se résigner au même traitement que tous les membres de l'Institut. H aurait voulu qu'on lui assurât une pension dans le cas où il fournirait régulièrement de la copie pendant un nombre d'années convenu.
Il crut arriver à une augmentation d'émoluments en faisant craindre une désertion. C'est alors qu'il
ne cessa de parler de la fondation d'une revue; mais il rêvait une revue impossible pour écraser toutes les revues en vogue. Il se perdait dans des combinaisons impraticables; il se persuadait qu'il réunirait Louis Veuillot et Proudhon, et les extrêmes de toutes les opinions. Il n'abordait aucun écrivain connu sans s'assurer dé sa collaboration et sans lui commander des articles. Mais comme il restait seul en scène, et qu'il n'était jamais question de bailleur de fonds ni d'actions, personne ne prit au sérieux son projet de revue.
Le Moniteur conserva son calme habituel et ne jugea pas à propos de faire des concessions pour éviter une rupture qui n'était ni menaçante ni probable; ce ne fut qu'au mois de janvier 1861 qu'il se décida à payer à Sainte-Beuve trois cents francs par article.
Il en avait été de même à la Revue des Deux- Mondes, où Sainte-Beuve prétendait tout dominer, et faire la loi. On lui accordait des avances d'argent, mais l'on refusait toutes les augmentations qu'il ne cessait de demander, et l'on se moquait de l'importance qu'il attachait à sa copie, quand il menaçait d'aller la déposer ailleurs.
H existe une feuille périodique dont le directeur, qui n'avait jamais reçu de lettres anonymes, en fut accablé pendant quelques mois, à propos de tout débutant, à l'occasion de chaque article des rédac-
teurs, soit ordinaires, soit extraordinaires. Chacune de ces lettres renfermait un blâme contre la rédaction, et finissait par un éloge de Sainte-Beuve' dont la supériorité d'érudition et de talent était affirmée. Impossible de deviner d'où partaient ces notes, car elles étaient écrites en lettres romaines. Le directeur garda tout, et n'en parla à personne. Un jour, Sainte-Beuve arrive et récite, malheureusement, la dernière lettre anonyme qu'on avait lue. Le directeur ne manqua pas de lui reprocher la bassesse de son procédé. La preuve que Sainte-Beuve était réellement coupable, c'est que, depuis cette mercuriale, il n'arriva plus rien. Toutes ces lettres anonymes sont encore conservées. La réimpression de la Chronique Parisienne en Suisse prouve combien Sainte-Beuve s'est compromis et condamné en déblatérant contre le jésuitisme. Ainsi, il ne répugnait point à faire dans la presse le Pour et le Contre, en même temps*
Pendant que le Moniteur se contentait de le laisser dire et faire tout ce qu'il jugeait utile à ses intérêts, le Constitutionnel offrit à Sainte-Beuve, par ordre d'un ministre, trois cents francs pour chaque article; les entrefilets devaient être payés sur cette échelle de proportion. Sainte-Beuve, n'ayant pas de traité avec le Moniteur, fut heureux de rentrei* dans le giron du Constitutionnel, en septembre 1 86 1 , Depuis, il a fini par passer au Temps, avec un traité
de deux cent cinquante francs pour chaque article, et par se réconcilier avec la Revue des Deux-Mondes, qu'il avait laissée sans copie depuis un temps infini, et qui avait triplé le nombre de ses abonnements pendant son émigration au Constitutionnel et au Moniteur. Ainsi, il se donnait au plus offrant et dernier enchérisseur, sans tenir compte du passé, ni des idées. Du reste, sa collaboration dans n'importe quelle feuille était à peu près nulle pour les actionnaires. Sa présence n'influait pas plus que son départ sur les abonnements; le Constitutionnel vendait seulement 150 numéros de plus que les autres jours, tous les Lundis de Sainte-Beuve. On se souvient que le lendemain de chacune des Causeries du lundi, ou d'un simple entrefilet, il ne manquait pas de venir réclamer le prix de sa livraison ordinaire ou extraordinaire.
Homme d'un ministre, Sainte-Beuve se prêtait à la politique, mais il ne se donnait pas, suivant sa nature. Il a paru écrire, par ordre, contre bien des personnages connus. Son énergie n'était, au fond, que de la fantaisie, ou une rancune qui n'avait pas pu percer plus tôt. Il a eu l'air de prendre l'opposition aux cheveux; mais il choisissait avec précaution son ennemi, l'ennemi désarmé, l'ennemi destitué, l'ennemi un peu dépopularisé. Il s'est fait une fois l'écho de la réaction contre M. Lamartine., qui avait perdu tout son prestige sur les masses et qu'il
ne rencontrait nulle part; mais il n'a pas été aussi brave sur le compte de M. Villemain, dont il redoutait le caractère ombrageux à l'Académie. Il a constamment refusé d'étudier les volumineuses productions de Victor Hugo.
ni
S'il arrivait à Sainte-Beuve de sévir contre les partis déchus, il se faisait un point de conscience de ménager les chefs. Il a fréquemment répété, avant de l'écrire, cet aveu que Chateaubriand fit à Lamennais, dans un moment de mauvaise humeur, sur la légitimité : «Au fond, je pense comme vous, mais je ne puis me débarrasser de cette charogne-là. » Il ne croyait pas aux convictions royalistes de Berryer, et il le regardait comme un parfait comédien. « Je suis allé maintes fois chez lui, disait-il, pour lui demander tous les documents et les discours qui m'étaient indispensables pour faire son portrait. Chaque fois il me répondait que tous ses journaux étaient à la campagne et qu'il allait les faire venir. Je les attends encore. »
C'était une dispute perpétuelle que toutes ses rencontres avec Cousin. Grâce à son parapluie, il
s'est vengé un jour de toutes les injustices de M. Villemain. Il se plaignait amèrement du procédé de M. Guizot, qui ne lui rendait pas son salut et lui tournait cavalièrement le dos, quand, à l'Académie, ils se trouvaient ensemble près du foyer. Il n'oubliait rien; mais il n'osa jamais écrire toute sa pensée sur MM. Guizot, Cousin et Villemain.
Il quittait tout pour une invitation du duc Pasquier, et il regardait ses soupers comme une bonne fortune. S'il l'estimait peu., il l'exploitait admirablement pour ses travaux. C'est de lui qu'il tenait, sur la fin du dernier siècle et sur le commencement de celui-ci, tous les bons mots et les anecdotes piquantes qui font le charme de la conversation, bien qu'on recule quand il faut les écrire pour le public. Sainte-Beuve aurait pu compléter et continuer Bachaumont d'une façon plus utile pour l'histoire, qu'il ne le faisait timidement dans ses Causeries du Lundi.
Ses relations avec le prince Napoléon ont été tardives et durables. Il était assidu et paraissait trôner, le dimanche, dans le salon de la princesse Mathilde. H était assez fier de la recevoir, le jeudi, dans sa modeste maison; il la courtisait à cause de la grande influence qu'elle avait sur la collation des grosses sinécures. Quand il fut satisfait et n'eut plus rien à demander, il fit comme les autres lettrés qu'elle avait contribué à faire sénateurs, il se relâ-
cha ; son zèle se ralentit et tourna à la tiédeur. On l'a vu quelquefois dans les soirées de l'Hôtel de Ville.
Journaliste hebdomadaire et richement rétribué des journaux de l'Empire, il était tout naturel qu'il fût invité aux réceptions des Tuileries. Il a néanmoins prétexté, tantôt ses infirmités, tantôt ses occupations, pour en être régulièrement dispensé : car il n'aimait pas l'étiquette, et encore moins le costume qu'il traînait plutôt qu'il ne le portait. Les ministres et les directeurs des feuilles officielles lui ont demandé un article sur le César de l'Empereur; il les a toujours ajournés, sans pouvoir motiver son refus.
Il allait aux Tuileries, et même fréquemment, mais uniquement pour causer avec M. Mocquart, et lui arracher finement tous les secrets du cabinet dont il aurait pu avoir besoin plus tard pour parfaire quelque portrait. Aussi a-t-il été au courant de toutes les lettres adressées au château par tous les fanfarons de l'opposition.
Homme des ministres plus que du cabinet, il ne manquait aucun des soupers officiels. Esclave du succès politique comme du succès littéraire, il a suivi, sans approuver ni improuver, tous les mi* nistres, suivant qu'ils ont avancé ou reculé sur les questions religieuses, et retenu ou lâché la bride de la liberté de la presse.
Indifférent à la suppression de la Revue de Paris,
de Y Assemblée nationale, de 1' Univers, il tenait seulement à se créer le moins d'ennemis possibles. Il regardait comme une grande habileté de n'avoir jamais eu d'article refusé nulle part, ni même reçu à corrections. « Je tiens uniquement, avouaitil, à gagner honnêtement ma vie. »
Homme de cabinet et non d'action, ennemi juré des controverses comme des barricades, il a vu sans le moindre déplaisir toutes les mesures prises pour réprimer et contenir l'anarchie. Il eût fait volontiers sa devise de cette maxime de M. Fould : « Nous ne voulons pas d'opposition. » Il riait de la malice qu'avait eue M. Fould, de laisser faire trois quarts d'heure d'antichambre à M. Armand Bertin, qui avait si souvent imposé la loi au roi. H riait encore comme d'un excellent tour, chaque fois qu'il rappelait l'indifférence glaciale que M. Fould témoigna à la tardive visite d'adhésion de M. Buloz, désespéré d'avoir perdu un grand nombre d'abonnements et plein d'appréhension sur l'annonce d'une nouvelle revue.
Dans l'ivresse du repos que l'énergie des premiers ministres semblait lui assurer pour la vie, il comparait l'Empire à un triangle dont les trois côtés, représentés parle clergé, l'armée et le peuple, pour lesquels l'Empereur se proposait de faire tout ce qu'il pourrait, n'avaient rien à redouter de la bourgeoise et de l'opposition, qui restait pacée entre trois feux.
Plus tard, bien tard, à l'heure où il était préoccupé de faire ou refaire son testament, il a eu l'audace de mettre le pied dans la voie des concessions. Mais il avait été devancé par plusieurs cabinets; mais il était sénateur inamovible ; mais il avait un traité avantageux avec la presse et la librairie millionnaires; mais il n'était que l'écho d'un prince. Cette précocité n'exposait ni à l'exil ni au martyre.
Courtisan de tous les ministres, il n'aurait pas été étrange qu'il jouît de quelque crédit. Il ne fut pas fâché d'avoir la réputation que ses insinuations \et ses recommandations portaient coup.
On me soutient que c'est par suite de ses insinuations.que M. de Persigny, ministre de l'intérieur, a intimé à M. Grandguillot la défense de continuer d'accepter, dans le Pays, les articles de M. Barbey d'Aurevilly. Sainte-Beuve a nié publiquement sa participation à cette mesure ; il n'avait qu'un mot à dire pour faire révoquer l'ordre ministériel; il n'a pas tenté une démarche dont le succès était indu-
50 CONFESSION t>E SAINTE-BEUVE
bitable, puisque, même plusieurs années après, M. de Persigny, non seulement n'avait lu aucun article, mais ne connaissait pas même le nom de M. Barbey d'Aurevilly. C'est par M. Nisard que M. de Persigny a su un jour comment s'écrivait le nom de M. Barbey d'Aurevilly et dans quels journaux M. Barbey d'Aurevilly avait régulièrement fourni de la copie depuis longtemps.
Il est vrai qu'à ce sujet M. Troubat, le dernier des secrétaires de Sainte-Beuve, a écrit, en novembre 1872, dans différents journaux : «J'affirme que Sainte-Beuve a été absolument étranger à la destitution de M. de Laprade, mais encore à la suppression des articles de M. Barbey d'Aurevilly dans le Pays. Le Pays était alors dirigé par M. de Polignac, gendre de M. Mirés, et le meilleur traducteur en vers français du Faust; c'est du moins l'opinion d'un des professeurs d'allemand les plus estimés de nos lycées de Paris. Le coup qui a frappé M. Barbey d'Aurevilly part uniquement du prince de Polignac lui-même, qui ne put supporter la lecture d'un article sur Goethe inséré par M. Barbey d'Aurevilly dans le Pays. » Pour moi, j'affirme que, ne recherchant que la vérité, j'ai écrit sous la dictée d'un écrivain mieux imformé que M. Troubat. J'affirme encore que je n'ai reçu aucune réponse de M. Grandguillot, depuis que je lui ai envoyé l'affirmation de M. Troubat et mon asser-
tion, en l'avertissant que je regarderais son silence comme la confirmation de mon témoignage. J'affirme enfin que M. Grandguillotest celui qui connaît le mieux la vérité sur cet incident, et que j'accepterai son démenti partout où il jugera à propos de le donner.
M. Laprade convient maintenant que ce n'est pas à Sainte-Beuve qu'il faut attribuer sa destitution de professeur de la Faculté des lettres à Lyon. Sainte-Beuve en fut généralement accusé en temps opportun.
Jusque-là, il avait rarement manqué une séance de l'Académie. Alors, on le soupçonna de jouer un rôle peu honorable; toute sa conduite fut examinée, et l'on se demanda si l'on avait le droit de l'exclure de l'Académie, ou si on le prierait de ne plus déshonorer les séances de sa présence. On délibérait, quand il entra. M. Dupin fut le seul qui lui rendit salut pour salut ; les autres collègues ne lui témoignèrent que du mépris et s'éloignèrent de lui pour l'isoler de tout entretien. Sainte-Beuve comprit ce que cette leçon avait de pathétique; on ne le revit guère que les jours d'élection.
Perpétuellement penché sur les livres, il est resté aussi indolent et égoïste que la plupart des hommes célèbres et puissants de son âge. Aveuglé par un bonheur constant, il fut prévenu en tout temps et n'eut rien à demander pour lui; mais il ne comprit jamais la grandeur qu'il y a à solliciter pour les autres. Il était aussi impuissant à faire une position qu'une réputation.
Je sais de bonne source qu'il a refusé une recommandation pour l'administration du télégraphe, à M. Lacaussade, qui a été son premier secrétaire pendant sept ans, et qu'il a choisi pour exécuteur testamentaire dans tous les testaments qu'il a faits. Il a refusé à M. Octave Lacroix, qui était son secrétaire, de dire un mot à M. Edouard Thierry pour faire accélérer le jour de la représentation d'une pièce reçue à la Comédie-Française.
On avait cru lui plaire en agréant au Pays de la copie de M. Octave Lacroix, et en la payant plus cher que celle de M. Barbey d'Aurevilly; il desservit si bien son jeune disciple, que les articles de ce dernier furent depuis refusés. Il était sénateur, lors-
que je lui demandai une apostille insignifiante pour un ministère où il devait avoir le bras long; il me Ta refusée.
Toute sa générosité s'est bornée, sur la fin de sa carrière, à empêcher ou à réparer des destitutions qui n'ont aucune valeur pour l'histoire littéraire de l'Empire.
Mais il était moins timide pour solliciter des secours. Je tiens de lui que, sur sa prière, M. Fould accorda un secours de 160 francs à une pauvre femme de la rue du Mont-Parnasse. Je tiens encore de lui qu'un romancier, qu'il recommanda à M. Fould, reçut, sous prétexte de mission, une gratification de 6,000 francs; le protégé reconnaissant crut devoir donner son portrait à son protecteur, qui le plaça dans son salon; mais, plus tard, Sainte-Beuve changea d'opinion sur le jeune écrivain; alors le modeste portrait fut relégué dans la pièce la moins décente du logis.
Un poète juif et allemand, M. Wihl, désire que tout le monde sache que, sur les instances de Sainte- Beuve, il a obtenu des encouragements solides et satisfaisants du ministre de l'instruction publique ; malheureusement pour lui, la générosité d'un ministre a été anéantie par la décision d'un autre ministre peu dévot à Sainte-Beuve.
On nomme un artiste qui fut décoré sur la prière de Sainte-Beuve. Il demanda aussi la croix pour
Octave Lacroix. Si M. Lacroix l'obtint, il est probable que c'était la récompense des articles qu'il avait consacrés à M. Duruy, ministre peu gâté par la presse. Ce qui porte à penser que M. Duruy n'a pas été déterminé par une requête, c'est qu'il n'hésita pas à destituer, sans motif, M. Lacaussade, bibliothécaire du ministère de l'instruction publique; Sainte-Beuve eut beau se plaindre, même publiquement, M. Duruy ne revint pas sur sa démarche et ne dédommagea point M. Lacaussade.
Si Sainte-Beuve a peu obtenu, c'est qu'il répugnait à demander. Quand M. Octave Lacroix l'eut quitté, il m'en parlait assez souvent en ces termes : ce Je vois bien qu'il lui faudrait une place ; mais, mais... » Je ne loue pas sa réserye, qui, sur ce point, concorde si bien avec toute Sa vie; mais je me garderai bien de lui en faire un crime énorme, car sa sécheresse est très commune chez tous les gens arrivés à leur but. Nos relations ont été longues et intimes, précisément parce que je n'avais rien à attendre de sa part et que notre commerce est resté purement littéraire.
Comme Sainte-Beuve n'importunait pas le ministère de ses recommandations, il fallut songer à prévenir ses désirs et récompenser ses habitudes de courtisan.
La grande réputation qu'avaient acquise et conservée, depuis leurs leçons à la Sorbonne,
MM. Guizot, Cousin et Villemain, avait toujours excité chez Sainte-Beuve l'envie d'occuper une chaire à la Faculté. Il ne s'était pas résigné au dédain de M. Villemain.
L'occasion d'accepter et de se montrer en public devant la jeunesse de Paris s'étant enfin présentée, il se prépara à briller au Collège de France, en 1 8^4. Mais, au lieu de la gloire 'quTTavàit appelée de tous ses vœux, depuis un temps infini, il ne' trouva que des avanies. Il conserva une rancune exemplaire contre l'autorité, qui n'avait rien imaginé pour prévenir sa chute ni réparer son échec. Abandonné aux ressources de son esprit, il se fâcha plus que de raison et ne sut pas désarmer par quelques paroles gaies l'auditoire formidable qui était en pleine révolte devant la chaire. S'il y avait eu des arrestations et des condamnations, comme il arriva peu de temps après à la Sorbonne, pour le cours de M. Nisard, il n'aurait pas improuvé le concours des commissaires et des sergents de ville. Il aurait, probablement, comme fit M. Nisard, demandé grâce pour les émeutiers.
En attendant, il eût pu cultiver l'art de bien parler.
Une leçon ne changeait rien à ses habitudes; c'était seulement l'épreuve orale d'un article. H avait donc toutes les raisons du monde pour tâter du métier de professeur.
Malheureusement, l'autorité ne crut pas devoir mettre toutes les troupes sur pied pour empêcher quelques centaines de jeunes gens dé siffler, de crier, de chanter, dans l'enceinte du Collège de France. Aucun journal ne se donna la peine de flétrir cet attentat à la liberté. Les ministres dédaignèrent de dénoncer cet accident au cabinet et de demander un ordre du jour. L'Empereur a dû ignorer la cause de la démission de Sainte-Beuve.
Mais, à l'Académie, M. Guizot lui fit un compliment de condoléance, et, depuis, ils ont échangé de temps en temps quelques paroles. Tous les autres académiciens essayèrent aussi de s'apitoyer sur sa déconfiture et de lui faire oublier sa journée des barricades. C'est le seul dédommagement qu'il reçut dans cette circonstance.
Il perdait une place de 5,700 francs. Il avait tenu à être professeur. Le ministre trouva moyen de le caser, en 1857^ à l'École normale, où tout danger était impossible. D'ailleurs, c'était une espèce d'avancement, puisque la position de maître de conférences valait 7,000 francs.
Pour le coup, Sainte-Beuve prit ses devoirs à cœur.
Comme il n'était pas obligé d'improviser et de
déclamer, et qu'il pouvait se borner à lire sa leçon,
il s'ingénia a flûter ou grossir sa voix un peu sourde,
traînante et inflexible aux divers tons du discours.
Il passa des heures entières à bien grouper devant lui tous ses fauteuils, et, les saluant et les envisageant comme messieurs les élèves, il leur lisait respectueusement depuis la première jusqu'à la dernière ligne de sa leçon. De la répétition de sa chambre à la représentation de la salle, la différence était peu sensible. Les élèves restaient naturellement aussi silencieux et attentifs que les fauteuils. En qualité de directeur de l'École normale, M. Nisard avait bien le droit d'assister à la conférence ; ce n'était qu'une figure de plus, puisqu'il ne se serait pas permis une interruption.
Sainte-Beuve, qui n'avait pas encore eu le loisir de parvenir à l'indépendance de Démosthène, prit ombrage et le pria instamment de ne pas revenir.
Cet essai, aussi infécond que les tentatives de Lausanne et de Liège, dut convaincre Sainte-Beuve qu'il avait trop bien présumé de sa bonne volonté. Au bout de quatre années d'exercice, il n'était encore qu'un lecteur des plus vulgaires; le talent de la parole n'avait pas voulu venir, et la réputation avait suivi d'autres Chrysostômes,
Avant, pendant et après ces labeurs de professeur, il ne se passait pas de saison sans que les journaux comprissent Sainte-Beuve dans la prochaine fournée de sénateurs. Chacune de ces nouvelles occasionnait des félicitations sur sa nomination tardive. Il finit par les regarder comme une injure. Il entrait dans une colère indéfinissable chaque fois que, sur l'avis de la presse', qui se croyait toujours bien informée, on s'empressait de le complimenter par anticipation, avant d'attendre le décret du Moniteur. Cependant, il est certain qu'il / s'est laissé faire sénateur en 1865, sans grande pro- > testation ni fépugance. Toûs~œùx qui l'ont connu dépuis sa "promotion peuvent attester qu'il lui fut assez facile de s'apprivoiser avec les honneurs. Satisfait d'une dignité qui lui rapportait 30,000 francs par an, il ne dédaigna pas de cumuler une sinécure de 3,000 francs au Journal des Savants, en janvier 1867.
Une fois sénateur, il a bien prouvé qu'il était aussi peu impérialiste, qu'orléaniste ou légitimiste. Il serait difficile de deviner quel est le genre de
gouvernement qui allait le mieux à la nature de son esprit. Ce qu'il y a de certain, c'est que la République n'était pas son utopie. Il se trouvait tout à fait dépaysé dans la sphère politique ; l'abstention pouvait seule le mettre à son aise, car il répugnait à voter oui ou non, sans phrases; il n'était point né laconique.
Nature versatile, insaisissable, indéfinissable, il était mûr pour tous les tâtonnements et toutes les tergiversations d'une époque de transition qui vit au jour le jour, sans aucun principe arrêté.
Peut-être était-il né un siècle trop tard. Supposez-le vivant dans les premières années où les encyclopédistes s'essayaient à tout critiquer et ridiculiser : il eût pris le petit collet et glissé un placet pour obtenir le brevet d'aumônier de la Pompadour ou de la Du Barry. De tous les hommes de cette époque de sarcasme et de licence, celui dont il parlait le plus volontiers et avec une sorte d'envie, c'était l'abbé de Bernis. Mais il était bien loin de se demander si les patronnesses de la philosophie auraient, pour de meilleurs vers, donné à la figure si peu séduisante de Sainte-Beuve la préférence sur la mine si enjouée, si pleine, si fraîche, de Bernis.
Le règne le plus approprié à son caractère et à son goût serait celui de Louis XVffl. Il lui ressemblait par la couronne de cheveux, le front gros
6oj • CONFESSION DE SAINTE-BEUVE
et fuyant, les joues pendantes, le menton à triple étage et l'obésité précoce. Les bosses m orale s étaient encore plus frappantes que les traits physiques. Tous les deux ont eu la mémoire prodigieuse des mots plus que celle des idées, l'esprit plus assimilateur que producteur, et toute la passion des commères pour les petites choses et les cancans.
Aussi Sainte-Beuve a-t-il toujours surfait l'esprit de Louis XVIII, et chaque fois qu'il en parlait, il grimait le mouvement le plus habituel de bouche du roi, qu'il devait tenir de la tradition des courtisans les plus intimes, mais les moins chastes.
Ce qu'il avait appris sur Louis XVIII, ce qu'il aimait à en rappeler, était comme la première ébauche de son propre portrait.