MAL MARIÉE
Denise éprouvait depuis longtemps le malheur des femmes qui ont voulu sortir de leur sphère ; ce malheur n'avait pas encore pénétré dans le vif de son âme, qu'elle en était déjà gênée dans les habitudes de sa vie. Lorsque par hasard des hommes du monde littéraire où vivait Lucien venaient lui faire visite, elle assistait, de la meilleure volonté du monde, à la conversation, tâchant de la comprendre, de la saisir, de s'y mêler; mais elle n'y parvenait que bien rarement, et, comme il lui arrivait de laisser trop souvent échapper des naïvetés qui faisaient sourire les amis de Lucien, il la voyait avec plaisir prétexter les affaires de sa maison pour quitter le salon. Alors Denise, enfermée dans sa chambre, se dépitait, s'ennuyait. Elle s'ennuyait encore plus lorsque Lucien travaillait ; elle s'ennuyait à périr lorsqu'il sortait ; alors elle appelait
sa femme de chambre pour travailler près d'elle, et il était difficile que, durant ces longues heures, Denise ne parlât pas. Hélas ! la pauvre femme se trouvait là juste à la hauteur du monde et du langage où elle avait vécu. Quand c'était dans la soirée que Denise rompait sa solitude en admettant sa femme de chambre dans son intimité, il arrivait que la cuisinière s'y mêlait aussi. Alors ce furent des petits conciliabules où l'on parlait à cœur ouvert. Lucien s'était aperçu de ces entretiens, et il avait doucement représenté à sa femme que cela n'était pas convenable. Denise avait obéi sans murmurer, mais l'ennui était revenu ; la chambrière, qui tirait profit de son intimité avec sa maîtresse, se glissa assez souvent près d'elle, sous prétexte de lui offrir ses services, pour que Denise la laissât des heures entières dans sa chambre. Peu à peu les petits conciliabules, les causeries réglées recommencèrent : seulement on en fit mystère à Monsieur. Et Denise eut un secret avec ses domestiques. De toutes les positions de la vie, c'est la plus commune et la plus odieuse. Elle ne le fut point pour Denise, en ce sens qu'aucune des deux femmes ne put s'en servir contre elle , mais enfin il en arriva que, lorsque les douleurs réelles de la jalousie naquirent, elles durent avoir nécessairement pour confidents les interlocuteurs habituels de Denise. Elle les interrogea sur Sophie Minot, et trouva que ceux à qui elle pariait avaient d'assez mauvaises pensées au sujet de cette fille de vingtcinq ans qui vivait comme un garçon. Les domestiques, cette race qui a une merveilleuse intelligence du mal, n'avaient pas grand'peine à deviner la raison de ces questions. « Madame est jalouse ; donc madame, qui est la meilleure femme du monde, pas fière, et qui se laisse piller à bouche que veux-tu, madame a raison ; monsieur est un monstre, et mademoiselle Sophie Minot est une catin qui met le désordre dans un jeune et charmant ménage. » Ces propos de cuisine étaient passés de la cuisine de Deville dans les cuisines du voisinage, et, il faut le dire à la honte de nos mœurs, ils étaient passés de ces cuisines dans les salons de presque tous les locataires de la maison. De cette façon, il était parfaitement établi que monsieur Deville était un mauvais mari qui abandonnait sa femme et qui l'abandonnait pour mademoiselle Sophie Minot, sa maîtresse. Cela admis, et sans que personne daignât en douter, qu'on juge de l'effet que dut produire dans cette maison la présence de Sophie Minot au moment où Denise venait de se tuer victime des intrigues coupables de cette femme! Ce fut une rumeur qui
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grandit et grossit d'étage en étage jusqu'au moment de la lettre découverte. Cette circonstance fut racontée dans les termes suivants : « La gueuse (textuel) s'en était emparée et avait voulu la soustraire; mais un brave valet la lui avait arrachée et avait été la porter à son maître. Et ce qu'il y a de certain, c'est que dans cette lettre il y avait, dit-on, positivement que madame ne s'était tuée que parce que monsieur l'abandonnait pour Sophie Minot. »