‹ Confession générale (volume 2)Chapitre 14 sur 49 · SCENE · texte numérisé non relu

SCENE

On conçoit que cette opinion s'étant établie avec une rapidité dont le télégraphe lui-même ne peut donner l'idée, on conçoit, disons-nous, quel acte d'impudence ce dut être pour les voisins que le fait de la présence de Sophie Minot près du corps de sa victime. On s'émut, et la valetaille assemblée se chargea d'ameuter les maîtres ; quelques voisins échauffés de morale se rendirent chez un greffier de juge de paix, logeant au cinquième de la maison; on le consulta comme honnête homme, on le poussa comme magistrat, on lui déféra l'indignation universelle de la maison, et le brave homme, tout gonflé de sentences d'excommunications sociales, descendit chez Lucien Deville au moment où le marquis Amable de Favières s'y présentait. Le marquis avait été de trèsgrand matin chez Sophie Minot pour savoir quelles étaient les intentions de Lucien. Là, il avait appris qu'on était venu la chercher au sujet d'un très-grand malheur arrivé chez M. Deville. 11 parut impossible à Favières que ce très-grand malheur n'eût pas une relation directe avec ce qui s'était passé la veille dans son salon. Il courut chez Deville et demanda si mademoiselle Sophie Minot n'était point là. On lui répondit assez impoliment que malheureusement elle y était encore. L'air effaré des domestiques lui prouva que les nouvelles qu'on lui avait dites d'un grand malheur, arrivé chez Deville, devaient être vraies ; il allait s'en informer,

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lorsque Sophie Minot parut. Elle avait reconnu la voix d'Amable et elle l'entraîna rapidement dans la chambre où reposait le corps de la malheureuse Denise. Favières, épouvanté de ce spectacle, interrogea Sophie, qui lui répondit :

— Voilà probablement où je serais si j'avais fait comme elle, si j'avaisépousé un homme d'un monde au-dessus du mien, si j'avais eu à souffrir l'humiliation de me sentir dédaignée comme cette pauvre enfant.

A peine Sophie avait-elle dit ces paroles que le greffier ambassadeur pénétra dans la chambre. La présence d'un étranger embarrassa un moment le Caton improvisé (il s'agit de Caton le censeur). Mais ce premier mouvement passé, le monsieur en question pensa qu'il devait accomplir sa mission d'une façon d'autant plus large, qu'il avait pour témoin un homme qui paraissait être d'un rang assez distingué. L'ambassadeur s'avança donc vers Sophie Minot, le sourcil froncé, la bouche froncée, et il débuta ainsi :

— Mademoiselle, je ne voudrais pas avoir à vous dire des choses désagréables, mais le vœu unanime des habitants de cette maison, leur indignation universelle m'y force.

Sophie regarda l'orateur d'un air fort surpris.

— Vous feignez de ne pas me comprendre, n'est-ce pas, mademoiselle? Mais (et à ce mot l'orateur grossit sa voix, roula ses yeux, inclina sa tête), mais comment voulez-vous que l'on puisse supporter l'audace avec laquelle vous venez vous repaître de l'aspect du cadavre de celle qui a été la victime de vos intrigues ?

A cette apostrophe, le marquis voulut s'interposer; mais, avant qu'il eût pu parler, Sophie Minot interrompit l'orateur en lui disant :

— Et c'est au nom des habitants de cette maison que vous venez me dire de pareilles choses?

— Oui, mademoiselle.

— Et quelle est la conclusion de votre message? reprit dédaigneusement Sophie.

— La conclusion, dit l'orateur que le ton de Sophie avait piqué au vif, c'est de vous prier de sortir de cette maison où vous avez apporté le deuil.

— Savez-vous bien, monsieur, repartit Sophie, que, si quelqu'un a le droit de chasser qui que ce soit de cette maison, c'est moi, et savez-vous que si, au lieu d'être une femme, j'étais un homme, je vous aurais déjà jeté à la porte?

Cependant la valetaille attendait dans l'antichambre le résultat de l'ambassade qu'elle avait excitée. On se préparait à faire haie à la sortie de Sophie, et chacun mâchait l'injure qu'il devait lui jeter au passage ; la porte de la chambre avait été tenue entr'ouverte par l'un des plus hardis, et l'on entendait, de l'autre chambre, les paroles des deux interlocuteurs. A la menace de Sophie, un murmure d'indignation se fit entendre, et l'on distingua quelques épithètes de celles qui sont à l'usage de la canaille contre les femmes perdues. L'orateur, se sentant soutenu par cette force grondante, s'écria dans un accès d'éloquence stupide :

— Sortez, misérable! sortez! ou je ne réponds plus des excès auxquels peut se porter l'indignation publique.

A peine ces mots étaient- ils achevés que la chambre fut envahie par une douzaine de personnes, parmi lesquelles trois ou quatre chambrières qui se mirent à crier :

— A la porte la maîtresse de M. Deville!

— La gueuse qui a fait mourir de chagrin cette pauvre dame ! . . .

— Chassez la, cette...

— Cette... etc.

Il y en eut de trente sortes. Malgré son audace habituelle, Sophie pâlit. Elle était femme à lutter avec le monde et ses plus infâmes calomnies, mais elle eut peur de cette lutte manuelle avec des laquais en ivresse de morale et recula derrière le marquis de Favières. Amable s'avança vers l'orateur, et, s'adressant à lui, il lui dit vertement :

— Votre nom, monsieur?

L'air, la tournure et la façon dont parla le marquis calmèrent assez subitement les fumées d'indignation omnipotente du greffier....

— Mon nom, monsieur, mon nom ! de quel droit me demandezvous mon nom ?

— Pour savoir à qui j'ai affaire, voilà tout.

— Qu'est-ce que c'e-t que celui-là? murmura la valetaille...

— Ju n'ai point de réponse à vous faire, je ne vous connais pas, reprit le greffier en gagnant du côté de la porte.

— Ah! vous n'avez pas de réponse à me faire? dit Amable, et vous venez insulter ici mademoiselle?

Amable traversa rapidement la chambre, appela un laquais en grande livrée qui se tenait sur le palier, en lui criant :

— Va me chercher un commissaire de police, et qu'il vienne

sur-le-champ Tu lui diras que c'est le marquis de Favières qui

le demande.

Et il ferma la porte de l'antichambre. Ce furent tout aussitôt des plaintes, des menaces, des gémissements, des récriminations : c'était celui-ci qui avait poussé celui-là, c'était ce lui-Ià qui avait excité cet autre... Quant à l'orateur, personne ne le connaissait, personne ne l'avait vu. Amable allait laisser s'écouler toute cette canaille tremblante, lorsque tout à coup reparut Lucien, qui, retiré dans une pièce de son appartement, n'avait aucun soupçon de ce qui se passait. Sophie était restée seule dans la chambre où entra Deville, qui, sans s'apercevoir que la porte qui communiquait à l'antichambre était restée ouverte et que cette antichambre était peuplée d'étrangers, s'écria :

— Oh! grâce, grâce! Sophie... elle est morte en vous accusant, vous qui vouliez la sauver!... vous qui aviez tout fait pour me détourner de ce fol amour que j'éprouvais pour cette indigne marquise de Favières.

Qu'on juge du pavé qui tomba sur la tête d'Amable, en entendant prononcer ainsi le nom de sa femme devant toute cette valetaille dont il surprit les regards fui tifs ! Il oublia qu'il tenait captifs tous les auditeurs de cette scène, qui eût été plus que ridicule si elle ne se fût passée à côté d'un cadavre; il s'élança dans la chambre, et, emporté par la colère, il s'écria :

— Quel nom avez-vous prononcé, monsieur? Lucien oublia sa douleur à l'aspect du marquis.

— Quel nom ! reprit-il avec fureur, le vôtre, celui de votre femme. Ah ! vous m'avez demandé raison de ma conduite envers elle...

— Vous vous trompez, s'écria violemment M. de Favières, je vous ai fait réparation de l'insulte que je pensais qu'elle vous avait faite en vous chassant de chez elle comme un laquais. Maintenant, je vois qu'elle a eu raison d'agir ainsi.

— Oh! taisez-vous! s'écria Sophie Minot, on vous entend.

— Et c'est parce qu'on m'entend que je parle comme je le fais, dit le marquis en montrant Lucien, pour rejeter enfin sur ce monsieur toute la responsabilité du malheur qui est arrivé.

— Ah! reprit Deville, monsieur le marquis, le laquais est maître chez lui, vous m'avez insulté chez moi, j'en aurai raison, ou bien...

CONFESSlOiN GENERALE. S 7

Il s'était armé d'une lourde pincette dont il eût brisé la tête du marquis, si celui-ci ne se tût hâté de reprendre :

— C'est un tort que je reconnais, et pour celui-là, monsieur, je me mets à vos ordres.

— Soit, dit Deville en lui montrant la porte. Suivez-le, Sophie, ajouta-t-il; j'ai besoin d'être seul. Je n'ai point d'amis, moi, je n'en veux pas... Suivez-le.

Le marquis sortit avec Sophie, et la valetaille s'écoula à leur suite. Un moment après, Sophie reprochait au marquis la dureté avec laquelle il avait traité Deville.

— Ma chère enfant, lui dit le marquis, si j'avais pensé que, pour effacer les propos ignobles que la colère de votre ami fera tenir sur le compte de ma femme, si j'avais pensé, dis-je, que pour cela il eût fallu le tuer sur place, je l'aurais fait. La femme qui a accepté mon nom, quelque tort qu'elle ait envers moi, sera respectable aux yeux du monde tant qu'elle ne sera qu'égarée à mes yeux. Le jour où elle irait plus loin, je ne laisserais pas à la médisance le soin de la punir, je m'en chargerais moi-même.

Sophie se tut. Cette façon absolue, despotique, violente, de décider de sa destinée et de celle des autres était peut-être ce qui l'avait le plus charmée dans le marquis. Les femmes aiment d'ordinaire les hommes qui les dominent, et à un caractère aussi indépendant que celui de Sophie il fallait une nature de la trempe de celle du marquis de Favières : c'était l'acier qui entamait le fer. Mais dans cette circonstance, une des plus misérables faiblesses de la femme vint en aide à Sophie. Malgré son héroïsme, l'artiste n'avait pas étouffé toutes les petites passions de son cœur. Il est assez ordinaire et très-juste qu'une femme déteste la femme à laquelle elle a été sacrifiée, et en même temps il est aussi très-ordinaire, sinon également jusle, qu'elle détecte la femme près de laquelle ramant repoussé a été chercher une consolation. Or Sophie, qui n'avait pas voulu être marquise de Favières, détestait Louise, non pas à cause de son impertinence personnelle, mais parce qu'elle avait accepté ce titre dédaigné par l'artiste. Sophie aimait le caractère d'Amable. mais, du moment qu'il s'appliquait au soutien de la bonne réputation de celle qu'elle détestait, elle ne put s'empêcher de jeter un mot aigre dans cette noble résoluiion. — Voilà cependant, dit-elle, où vous a conduit votre femme par une méchanceté et une insolence qui montrent é\ idemment la sécheresse de son cœur !

ss CONFESSION GÉNÉRALE.

Favières sourit tristement et garda le silence. Sophie continua :

— Et si dans ce duel, inévitable désormais, vous succombez, vous ou Lucien, ce sera la marquise de Favières qui aura amené cette catastrophe.

— Elle n'est pas seule coupable, reprit Amable, et, si je n'avais pas cru la marquise tellement au-dessus d'une passion romanesque pour un assez pauvre poëte, j'aurais mis bon ordre à tous ces hommages poétiques avant qu'ils fussent arrivés au scandale d'hier au soir.

— Mais vous n'aviez pas trop présumé de la hauteur des sentiments de votre femme, reprit Sophie, et il me semble que la conclusion qu'elle a faite à ce roman doit vous rassurer sur la folie qu'elle pourrait avoir d'aimer un homme de génie.

— Non, dit le marquis, elle n'est pas si méchante que vous le croyez. Elle a joué avec moi le rôle d'une femme qui veut ramener son mari en l'alarmant sur sa propre sûreté ; elle a joué ce rôle étourdiment, elle y a mis l'inexpérience aventureuse d'une enfant gâtée en autorisant votre ami à concevoir des espérances folles, en provoquant une espèce de confidence publique; mais le billet de cinq cents francs n'est pas de son invention.

— Ah ! fit Sophie très-piquée de la façon amicale dont Favières blâmait sa femme, l'invention des cinq cents francs vient de vous peut-être, et celle des cinquante louis aussi?

— Il faut que vous soyez bien irritée pour me dire de pareilles choses! Il a été un temps où vous ne m'auriez pas soupçonné capable de pareilles infamies, et je ne veux pas que vous pensiez que la marquise en soit plus capable que moi. C'a été une inspiration de ma tante, de madame de Chastenex. Elle avait vu venir l'orage, et elle a profité d'un moment d'hésitation de Louise qui avait vu combien elle s'était compromise ; c'est elle qui lui a glissé la bourse et le souvenir, elle qui l'a décidée à se justifier à mes yeux et aux yeux du monde par une scène, pénible sans doute, mais qui laissait sa réputation à l'abri de tout soupçon...

— Scène où elle sacrifiait impitoyablement une femme qu'elle n grand tort de haïr, car je ne dois guère lui porter ombrage, et où elle blessait le cœur d'un pauvre enfant après l'avoir égaré!... Ah! monsieur le marquis, vous êtes plus de votre race que vous ne le croyez : l'honneur de votre nom doit rester intact avant tout, dût-il en coûter la vie à un jeune homme que vous avouez avoir laissé se fourvoyer, dût-il en coûter l'injure la plus grossière à su-

bir par une femme qui vous a assez aimé pour renoncer à vous.

— Si elle m'avait assez aimé, reprit froidement le marquis, pour vaincre l'orgueil qui lui a fait refuser, non pas ma main, mais la lutte avec un monde dont elle a craint les dédains, cette femme porterait aujourd'hui mon nom, et je le tiendrais hors d'atteinte de tout soupçon et de tout blâme pour elle, comme je le fais pour une autre. Je suis de ma race, Sophie, et je m'en vante. J'ai l'orgueil de mon nom, et c'est là la vertu qui fait quelque chose de la noblesse. Le nom qui n'appartient qu'à l'individu est rarement respecté par celui qui le porte ; mais celui qu'on a reçu de ses ancêtres, on veut le transmettre sans tache à ses descendants. Noblesse oblige, vous le savez.

— Oui, reprit amèrement Sophie, surtout quand on ne lui a pas jeté une première maculature. Qui sait? si vous m'aviez épousée, peut-être n'auriez-vous pas eu un soin si exact d'un nom qui n'eût plus été irréprochable.

— Vous êtes plus femme que je ne le croyais, dit doucement Favières. Vous m'en voulez parce que c'est pour Louise que j'ai pris soin de mon honneur.

Un mouvement convulsif agita Sophie, qui s'écria d'une voix étouffée :

— Eh bien! si j'étais jalouse...

— Vous? fit Favières avec plus d'étonnement que de joie. Puis il ajouta en souriant : Ce serait avouer que vous m'aimez encore.

— Et si c'était vrai ?

— Que dites-vous?...

— Ah ! vous commencez à aimer votre femme, fit Sophie avec amertume. Ah! tenez, monsieur, c'est affreux!

Ceci demande explication. Nous pensons avoir assez bien dit pourquoi et dans quelle prévision de malheurs Sophie avait refusé (l'épouser M. de Favières. L'héroïsme avait été complet en apparence, mais affirmer qu'il n'était pas resté au plus profond de l'âme de Sophie une espérance folle, impossible, ce serait mal connaître les femmes. Sophie, en prenant la résolution de ne pas être au marquis, s'était condamnée au célibat et avait rêvé que Favières en ferail autant. Qu'on ne s'imagine pas que le mariage du marquis eût tué cette espérance ! Il y a dans l'esprit des artistes, surtout quand ce sont des femmes, des distinctions d'une rare subtilité. Ainsi Sophie admettait la nécessité du mariage pour le marquis de Favières; on ne porte pas un pareil nom pour le h. fi

laisser s'éteindre dans le célibat. Mais elle avait rêvé qu'il épouserait une noble fdle pour en avoir des héritiers, qu'il lui donnerait sa fortune, son nom, ses respects, excepté son amour. Elle avait cru au célibat du cœur, et voilà que tout à coup elle croyait découvrir qu'en lui devenant infidèle, Amable se passionnait pour sa femme! Enfin, pour comble de malheur, c'était par ses défauts que la marquise s'emparait du cœur de son mari; il commençait à l'aimer parce qu'elle s'était montrée jalouse, folle, emportée. Or il est notoire qu'on n'aime longtemps une femme que par ses défauts; leur charme ne fait guère que s'accroître à l'encontre de celui des vertus.

Mais revenons à l'entretien de Sophie et du marquis de Favières. Celui-ci comprit le regret qui venait de s'élever dans le cœur de Sophie. Il hésita à dire ce mot si admirablement dit par Clitandre à Armande : « Madame, il est trop tard. » Mais son silence, son pmbarras, son trouble, apprirent à Sophie que l'empire qu'elle exerçait peut-être encore la veille sur Amable était à tout jamais détruit. Chez les hommes comme le marquis de Favières, l'amour est surtout une lutte. La résistance de Sophie avait donc excilé au dernier degré la passion d'Amable. Indifférent pour sa femme tant qu'elle était restée une esclave soumise et empressée à lui complaire, il la prenait en considération du moment qu'elle voulait lui échapper. Sophie avait beaucoup trop vécu hors de ses propres sentiments en les combattant sans cesse, pour ne pas avoir beaucoup observé comment ils naissent, s'exaltent et s'éteignent; elle se sentit désaimée. Le coup fut terrible, la douleur profonde, mais elle la dissimula. Cependant, en cachant ce qu'elle souffrait, elle ne voulut pas qu'A niable crût qu'elle ne l'avait point deviné. Elle était montée dans la voiture du marquis où la conversation que nous venons de rapporter avait eu lieu. Elle la fit arrêter et dit à monsieur de Favières :

— Et maintenant, monsieur, recevez mes adieux.

— Vos adieux? Partez-vous? Quittez-vous la France?

— Non, mais je viens de finir ma carrière d'artiste.

— Vous?

— Oui, reprit Sophie en riant avec effort, et, si jamais vous vous égarez du côté de Port-Royal, si dans une petite maison blanche cachée sous la feuillée du vallon vous tenez à voir une bonne grosse fermière, un peu maîtresse d'école, un peu dame de

charité, un peu garde-malade, venez; vous y trouverez une vieille connaissance.

— Sophie, Sophie ! s'écria vivement de Favières, est-ce donc l'injure que vous a faite la marquise qui vous a fait prendre cette résolution désespérée ?

Sophie sourit avec un dédain profond, et repartit aussitôt :

— Non, monsieur, non; c'est un tort que vous n'aurez point à reprocher à votre épouse adorée. Sophie Minot, ajouta-t-elle avec toute la superbe de son talent, ne quitte pas le monde parce qu'elle a été insultée par une petite personne sans éducation et sans esprit.

— Sophie, de pareilles expressions!... lit le marquis avec humeur.

— Assez, assez, dit Sophie en s'élançant hors de la voiture, tout est uni.

Elle remonta chez elle, et ce fut alors qu'éclata cette colère désespérée qui lui remplissait le cœur. Quand elle fut seule, elle pleura, elle répéta les paroles qu'elle avait dites, l'engagement insensé qu'elle avait pris ; mais, comme tous les caractères absolus, elle se dit : Je mourrai à la peine, mais je tiendrai mon serment. Cependant deux jours se passèrent pendant lesquels Sophie Minot ne voulut voir personne. Elle comprenait que, si elle se trouvait encore mêlée au débat pendant entre Deville et le marquis de Favières, elle voudrait prévenir un malheur et que probablement ce serait une douleur de plus qu'elle se préparerait. Quanta Deville, ces deux jours furent par lui employés aux tristes et suprêmes devoirs à rendre à Denise. Puis, quand il l'eut déposée dans la tombe, il rentra chez lui et écrivit au marquis : « Monsieur, ma » femme est dans sa dernière demeure depuis cinq minutes. Main- » tenant, je suis à vos ordres ; mes témoins seront M. Eugène de » Frémery et M. Beauvois ; ils attendront les vôtres chez moi » demain. » Le lendemain, M. de Favières, accompagné de M. de Lesly et du jeune de Chastenex , se rendit chez Deville... On se battit une heure après, et Deville fut rapporté chez lui avec un coup d'épée qui fit douter un moment de son existence. Du reste, la solution de cette aventure, solution fort ordinaire, fut marquée par unévénementou plutôt une révélation qui rattache lesunsaux autres les intérêts des divers personnages de cette histoire. Sophie Minot apprit le danger de Deville une heure après qu'il eut été rapporté chez lui; et, oubliant alors et les torts de Lucien à son

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égard et ses propres résolutions, elle alla s'établir au chevet de sou lit. Favières, dès le lendemain de ce jour, envoya savoir des nouvelles de Deville, et ce fut Melchior de Lesly qu'il choisit pour cette mission. Melchior trouva Sophie chez Deville. Il la connaissait de réputation pour l'avoir vue , mais sans y faire beaucoup d'attention. Cependant, soit que les confidences de Favières eussent prêté un nouveau piquant à Sophie, soit que Lesly, très-inoccupé en ce moment, s'éprit aisément de la première femme qu'il rencontrait , toujours est-il qu'il trouva Sophie délicieuse et qu'il s'établit le courrier habituel de Favières pour venir demander des nouvelles du pauvre blessé. Sophie, à la troisième visite, savait les desseins de Melchior; et, comme il était fort bavard et fort étourdi, elle l'interrogeait sans qu'il s'en aperçût sur le compte de Favières , taudis que le jeune homme s'imaginait qu'elle l'écoutait pour le plaisir de l'entendre. Ce fut dans une de ces conversations que furent prononcées les paroles suivantes, écoutées par des oreilles qui les recueillirent dans un sens tout à fait différent. Melchior et Sophie étaient assis près du lit de Lucien, qui semblait endormi d'un profond sommeil et qui écoutait d'abord fort indifféremment une conversation fort indifférente, lorsqu'un nom prononcé appela son attention, et lui fît suivre avec anxiété un entrelien auquel il paraissait parfaitement étranger.

— Ainsi, dit Sophie, le marquis est en adoration devant sa femme ?

— Elle le mènera où elle voudra, repartit Melchior. La comtesse de Chastenex s'est mêlée de l'affaire, et elle est femme à rendre Favières idiot d'amour.

— Quelle est donc cette habile personne? dit Sophie en ricanant.

— Une maîtresse femme , qui a fait passer par un trou d'aiguille un mari qui passait pour un des plus habiles libertins de France.

— Vrai ? et maintenant elle s'adonne à la morale ? c'est juste.

— Vous vous trompez, reprit Melchior, en supposant que madame de Chastenex soit une coquette retirée. Je ne sais même si on a la moindre galanterie à lui reprocher, et, à l'exception d'une grosse histoire que j'ai entendu raconter par mon père, qui l'a apprise, je crois, en Bretagne, on n'a rien à dire sur son compte.

— Vraiment ! fit Sophie. Et quelle est cette grosse histoire ?

— C'est fort embrouillé. Il s'agit d'un M. d'Assimbret qui se cachait alors chez un meunier nommé Varneuil, et qui fit si bien

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que, pendant que le comte et un autre de ses meuniers, nommé Firon, étaient à l'étranger, il devint l'amant de la comtesse et de la meunière ; il en résulta, àce qu'il paraît, deux enfants qu'on dit, ma foi! très-vivants.

Si l'on veut bien se rappeler ce que Lucien savait de cet événement, on doit comprendre qu'il écoutât de toutes ses oreilles. Tant que M. Deville , son père adoptif, avait vécu, Lucien aurait cru manquer à la reconnaissance qu'il lui devait en cherchant à découvrir sa mère et son véritable père. De même, tant qu'il avait été heureux avec Denise, il aurait craint de jeter un trouble quelconque dans sa vie en l'exposant à des inimitiés puissantes. Mais, à l'heure où il était malheureux, à l'heure où il entendait mêler à ce nom l'aventure qui lui avait coûté la vie de sa pauvre femme, il se sentit pris d'un vague désir de savoir si par hasard la femme qui avait aidé à son humiliation ne serait pas précisément sa mère. Il prêta donc une oreille plus attentive, pendant que Melchior de Lesly continuait ainsi :

— Toutefois, jamais personne n'a été assuré de la vérité de cette histoire, car le comte d'Assimbret émigra à son tour après la naissance des deux enfants. Mais il est revenu avec les Bourbons, et c'a été, à ce qu'il paraît, l'occasion d'un grand émoi pour ni: dame de Chastenex, qui ven ni de se séparer de son mari à propos de je ne sais plus quelle aventure. Elle a quitté Nantes, où eile s'était retirée dans sa famille, elle est venue à Paris, et elle a voulu voir ce M. d'Assimbret; ce fut alors...

UEClï

Valvins en élait là du manuscrit que lui avait remis Lucien Deville, lorsqu'd fut arrêté dans :-a lecture par un domestique qui lui apprit que le diner était servi.

Comme on a pu en juger, indépendamment de l'intérêt particulier que celte histoire pouvait emporter avec elle, elle avait dû

9i CONFESSION GENERALE.

appeler l'attention de Valvins par plusieurs des noms qu'elle lui rappelait : c'était non-seulement M. de Ghastenex, mais encore Melchior de Lesly. Il se rendit dans la salle à manger, et, malgré sa déûance naturelle, il se montra plus amical vis-à-vis de Deville, dont le caractère sec et tranchant lui déplaisait naturellement, tandis qu'il se sentait plus naturellement attiré vers Poyer (1), ce beau jeune homme à la figure franche, ouverte, où se lisait la fière bonté de son âme. Valvins pensa qu'il n'était pas convenable de parler devant madame Poyer d'une histoire qu'elle ignorait sans doute, mais il crut pouvoir prononcer un nom qui le préoccupait vivement, et il dit à Deville :

— Savez-vous ce qu'est devenu le jeune Lesly?

A ce nom, Deville parut embarrassé, Poyer rougit, et sa mère se troubla vivement. Cependant ce fut elle qui répondit à Deville :

— Vous connaissez donc ce jeune homme?

— Il a servi sous mes ordres, dit Valvins.

— Est-ce un galant homme ?

— Oui, madame, un cœur loyal ; trop d'étourderie peut-être, mais de l'honneur.

— Ah ! fit madame Poyer en jetant un regard à la dérobée sur Fabien, je le vois, les fils ne ressemblent pas toujours à leur père.

Ces paroles n'étaient pas prononcées que Poyer s'écria brusquement :

— Chassez-vous, commandant?

— C'est un plaisir que je n'ai pas eu le temps de prendre pendant la guerre et auquel je n'ai pas pensé depuis la paix.

— Eh bien ! nous vous le donnerons ici. Oh ! la chasse est une admirable chose. Elle tue les fâcheux souvenirs, elle fatigue assez le corps pour que l'âme s'endorme avec lui. Nous chasserons beaucoup.

(1) Les premiers volumes de cette histoire étaient publiés lorsque l'on m'annonça M. Poyer. Je retrouvai après vingt ans de séparation ce noble breton que je croyais mort. Il était à quarante ans ce que promettait le jeune homme de vingt ans : le cœur le plus généreux, le plus excellent. Mais la vie s'était usée vite dans cette formidable nature, il était mourant. Le dernier souvenir que j'aie reçu de lui fut l'envoi d'une branche de cerisier chargée de ses fruits et emballée dans une bourriche pleine de feuilles de roses. Ce cerisier, nous l'avions quelquefois dépouillé ensemble; ces roses, il les avait cultivées luimême. Pauvre Poyer!

(Frédéric Soulié.)

Le reste de la conversation porta sur des choses indifférentes. Cependant Valvins put remarquer le soin plus que maternel avec lequel madame Foyer épiait les moindres désirs de Fabien pour les satisfaire. Poyer n'avait pas l'air jaloux de cette attention accordée à un étranger ; quelquefois seulement il paraissait s'irriter du peu de reconnaissance que Fabien témoignait pour une protection si empressée. Cependant il était difficile de se défendre de la séduction qu'exerçait cet enfant qui semblait porter dans sa frêle constitution toutes les qualités de courage, de force et de résolution de Poyer. Mais la franchise manquait à ce regard caressant et inquisiteur, et la douceur de cette voix avait quelque chose d'apprêté qui eût pu faire croire à de la fausseté, si elle eût été compatible avec tant de jeunesse. Cependant le dîner s'acheva, et madame Poyer emmena Fabien, de façon à ce que les trois jeunes gens demeurèrent seuls.

— Vous m'avez demandé, dit Deville, ce qu'est devenu Melchior de Lesly? 11 paraît alors que vous n'avez pas lu mon histoire jusqu'au bout. Sans cela vous sauriez ce qu'il a fait, et vous sauriez surtout pourquoi je vous ai pris pour confident. Car il y a longtemps que je vous connais, commandant, et, d'après ce que je sais de vous, j'ai pensé que pour un service que je vous rendrais vous ne m'en refuseriez pas un autre.

— Parlez, lui dit Valvins.

— J'en étais aux confidences de Lesly à Sophie Minot. Aussitôt Deville continua de vive voix le récit dont la lecture

avait été interrompue par le dîner :

a Sans me lier avec Melchior de Lesly, je causai avec lui dès que ma santé put me le permettre. Mais je ne pus apprendre que fort peu de chose de ce jeune homme : d'abord parce qu'il ne savait que ce que son père avait laissé échapper d'une aventure qui ne lui était point personnelle; d'un autre côté, parce que ses visites furent beaucoup moins assidues lorsque Sophie ne vint plus passer la meilleure partie de ses journées au pied de mon lit. J'appris cependant durant nos entretiens que M. de Lesly tenait tous ses renseignements de M. Poyer le père. Or, comme je vous l'ai dit, Poyer était un de mes camarades de collège, et, sitôt que je fus réiabli, je vins en Bretagne. C'est ici que j'appris d'une façon certaine que j'étais le fils de la pauvre meunière Louise Firon ou de madame de Chastenex. Or, c'était aux bons conseils de celle-ci que je devais l'insolence de madame de Favières qui

'.iti CONFESSION GENERALE.

m'avait coûté la vie de Denise, lorsqu'elle m'avait failli coûter la mienne. Je demandai une entrevue à madame de Chastenex, elle me lit répondre qu'elle n'avait rien de commun à traiter avec un homme de mon espèce. Je ne me tins pas pour battu, et je lui envoyai le petit historique des événements arrivés au moulin Firon. Toutefois, par un reste de ce respect que l'on doit à celle qui peut être notre mère, je déguisai l'aventure sous des noms supposés, mais qu'elle ne pouvait méconnaître. Savez-vous ce qu'elle me répondit? Quelques jours après je reçus un billet ainsi conçu : « Monsieur, lorsque vous aurez fait imprimer le roman dont vous m'avez envoyé le manuscrit, je souscrirai à quelques exemplaires ; je regrette beaucoup de ne pouvoir venir à votre aide d'une manière plus elïicace. »

Ce billet, ajouta Deville, je le possède... Je ne sais quel instinct secret m'avait fait croire jusque-là que madame de Chastenex élait ma mère. Ce billet détruisit tout mon espoir. Cependant je trouvai Melchior de Lesly, je le pressai de questions, je l'entourai de tant de petites prévenances que je pus arriver à savoir quelle avait été la vie tout entière de madame de Chastenex. Ce fut alors que j'appris comment elle s'était séparée de son mari. Parmi les femmes de ce pays, se trouvait une jeune fille nommée Carmélite, d'une beauté rare, et qui travaillait en qualité de repasseuse chez la comtesse de Chastenex. Cette jeune fille appartenait à la famille des Leroëx, fermiers qui, disait-on, étaient devenus fort riches à la naissance de cette enfant. Cette date se rapportait exactement à celle de la disparition des deux enfants repêchés par Varneuil. Il arriva que le vieux comte de Chastenex et son fils trouvèrent la fille chacun de son goût. Fût-ce un hasard, fût-ce un tour de la jeune fille ? toujours est-il que le père et le fils se rencontrèrent la nuit, juste à la même heure, au moment où l'un ouvrait la porte de Carmélite et où l'autre forçait la fenêtre. L'obscurité était profonde. Ces deux hommes, en se rencontrant ainsi, se prirent pour des voleurs, ou plutôt chacun d'eux supposa qu'il avait affaire à quelque valet de chambre préféré, et, en vertu de sa vanité qui ne lui permettait pas de supporter la présence d'un pareil rival, chacun se mit en mesure de rosser d'importance le prétendu laquais qui disputait la place. 11 en résulta une lutte violente à laquelle se mêlèrent les cris de la jeune fille. Carmélite élait logée assez près de la comtesse, qui tenait à surveiller une si remarquable beauté ; elle accourut dans la chambre et se trouva

dans l'obscurité entre deux hommes qui se flanquaient des coups de poing dans le silence le plus discret. Aucun d'eux ne voulait être reconnu. Il résulta de cette circonstance burlesque un horrible malheur, il se trouva que la comtesse fut assez grièvement blessée. Le père et le fils, qui avaient reconnu sa voix, allaient se retirer, lorsque accoururent d'assez nombreux domestiques, apportant de la lumière. Jugez de l'effet de cette apparition ! La comtesse frappée à la figure et dont le sang coulait, le père et le fils les habits déchirés, les cheveux épars, les yeux en fureur, le visage noirci de coups, et Carmélite blottie dans son lit poussant des cris affreux. Le scandale de cetle scène donna à madame de Chastenex le droit de se séparer de son mari, droit dont elle usa avec la plus extrême rigueur. Toutefois, vous devez comprendre que ce n'était pas là précisément ce qui m'intéressait ; dans le désordre de cette scène, il arriva que la comtesse jeta à la tête de Carmélite le mot de misérable, de fille de manant, il paraît que Carmélite s'écria :

» — Mon nom est peut-être plus noble que le vôtre. Et si le père Firon, celui qui m'a remise aux mains de Leroëx, vivait encore, peut-être vous trouveriez-vous honorée de faire votre bru de celle dont votre mari et votre fils ont voulu faire leur maîtresse. »

» A cette apostrophe, la comtesse s'évanouit. La scène qui venait de se passer avait été beaucoup trop violente pour qu'on ne mît pas sur le compte de l'émotion qu'elle avait dû lui causer l'évanouissement de la comtesse. Melchior de Lesly, en me racontant tout cela, n'y voyait pas autre chose que ce qu'on lui avait dit, c'est-à-dire une scène burlesque et honteuse à laquelle s'était mêlé un incident romanesque. Il y avait là, me disait-il, le sujet d'un roman. Moi j'y vis autre chose : l'évanouissement de la comtesse eut pour moi une signification puissante. Peut-être avaitelle reconnu dans Carmélite l'enfant confiée à Louise Firon : donc elle n'était pas ma mère. J'hésitais à poursuivre la découverte de ce mystère terrible lorsqu'une lettre de Poyer vintm'apprendre que la raison de lapauvre Louise Firon semblait lui revenir, qu'on l'avait entendue parler de la fille qu'elle avait perdue. C'était un nouveau doute. En effet, je pouvais supposer que le nom seul du vieux meunier, qui avait fait disparaître les deux enfants, avait suffi pour provoquer l'évanouissement de madame de Chastenex. Je nie suis décidé à partir, d'après la lettré de Poyer, pour savoir "îilin qui je suis et à laquelle de ces deux femmes je dois donner

le nom de mère. Le hasard m'a fait vous rencontrer dans la voiture qui me conduisait, j'ai entendu prononcer votre nom par le conducteur ; j'avais trop souvent causé avec Melchior de Lesly pour qu'il ne me parlât pas de mille choses qui ne m'intéressaient nullement, mais qu'il me fallait écouter pour arriver à celles que je voulais découvrir. Parmi toutes ces choses indifférentes, votre nom revint assez souvent pour me frapper. Je m'intéressai à votre histoire que Lesly me raconta en partie, c'est-à-dire dans tout ce qui a rapport à votre enfance. Entre l'enfant déposé chez le pauvre Grégorio et l'enfant déposé chez de pauvres paysans, j'ai trouvé qu'il existait une telle similitude de malheurs que j'ai supposé qu'il pourrait exister une vive sympathie entre nous, si jamais nous nous rencontrions. Or, le hasard m'a mis à même d'éprouver si mes pressentiments étaient justes. En vous voyant, j'ai cru deviner que vous sortiez d'un nouveau malheur, peut-être venant, comme le mien, de la main même qui eût dû vous protéger. Voilà pourquoi je me suis senti porté à être votre ami, voilà pourquoi je vous ai demandé d'être le mien. »

Valvins tendit la mainàDeville, et, sans protestation d'un côté ni de l'autre, il y eut entre ces deux hommes un lien formé d'une manière sacrée et indissoluble. Nous pensons qu'il est inutile de dire comment la confiance de Valvins suivit celle de Deville. 11 faut que nous racontions les événements qui doivent nous ramener à la suite de cette histoire. Nous pensons que nos lecteurs n'oublient pas que Noël Varneuil lisait le manuscrit qui lui avait été remis par les nouveaux amis, et, ceci rappelé, nous allons continuer de leur donner les dernières pages de ce manuscrit.

Valvins, Poyer et Deville avaient atteint, en causant ains1.,

la misérable cabane où vivait la pauvre Louise Firon. Au grand étonnement de Valvins, Poyer s'arrêta à quelque distance et se retira après quelques mots échangés à voix basse avec Deville.

— Votre ami ne vous accompagne pas? dit Valvins à Deville.

— Non, reprit Deville, et le service important que j'avais à vous demander, c'est de le remplacer.

Valvins parut surpris de ce qu'on le mêlait à une affaire d'où se retirait le camarade de collège, l'ami dévoué de celui qu'elle intéressait.

— Je vous dois compte de cette circonstance, lui dit Deville, et vous comprendrez parfaitement la cainte qui retient Poyer. S'il ne s'agissait que de risquer sa vie, il n'eût pas hésité un moment ;

mais il s'agit d'un chagrin qui pourrait en résulter pour sa mère, el je suis heureux de pouvoir lui épargner jusqu'à l'appréhension de ce chagrin. Comme je l'ai dit, madame de Chastenex est dans le pays; il est impossible qu'elle n'apprenne pas mon arrivée et l'entrevue que je vais avoir. Je n'en prévois point le résultat ; mais, s'il était tel que je le crains et que je l'espère à la fois, madame de Chastenex ne pardonnerait pas à Poyer de m'avoir prêté la main dans cette circonstance, et, comme elle ne pourrait se venger sur son fds, elle s'adresserait à la mère.

— A la mère? répéta Valvins.

— Le secret que je vais te confier, Poyer te l'aurait dit luimême, fit Deville, en établissant par ce tutoiement l'intimité qui devait exister entre lui et Valvins; il te l'aurait dit, si ce n'était une chose triste d'avoir à révéler une faute de sa mère.

— Ah ! fit Valvins, je crois comprendre. Ce jeune Fabien est le fils de madame Poyer?

— Oui.

— Et madame de Chaslenex le sait?

— De même que Melchior de Lesly savait les secrets de madame de Chastenex, de même que la comtesse savait les secrets du marquis de Lesly.

— Quoi! ce jeune homme serait le fils du marquis de Lesly?

— Le frère de Melchior, qui, à ce qu'il paraît, connaît son existence. D'après ce qu'il m'a dit de toi, Poyer a jugé prudent de t'informer de la vérité. Tu connais le marquis de Lesly, tu connais Melchior ; ces noms auraient pu souvent t'échapper devant madame Po\ er, et tu as pu remarquer quel effet cruel ils font sur elle.

— Tu as raison, dit Valvins, devenu tout à coup pensif; mais ces rencontres sont inouïes.

— Sans doute, dit Deville, et peut-être deviendront-elles plus étranges, car je sais que ce Pierre Varneuil, parti comme soldat, est devenu comte, lieutenant-général.

— Quoi ! fit Valvins, serait-ce le mari de cette comtesse de Varneuil, que j'ai connue à Poitiers, et qui a un fils charmant?...

— Lui-même, fit Deville... Écoute, Valvins, il y a dans ma vie, dans la tienne, dans celle de ce jeune homme, dans la vie de Fabien aussi, une prédestination qui doit amener quelque terrible catastrophe. J'en ai le pressentiment; il me semble voir tout cela arriver à un abominable dénoùment. Ce sera sans doute un mal-

heur ; niais le malheur est comme toutes les sensations qui ne tuent pas et qui altèrent. Je suis entré dans la voie où je souffre sans le vouloir; maintenant j'irai jusqu'au bout, dussé-je y périr. Ma» nous avons à nous occuper d'autre chose pour le moment.

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