LE REMORDS
Ils étaient tout à fait arrivés à la porte de la cabane où habitait Louise Firon. Ils frappèrent, une voix mourante leur dit d'entrer. Ils pénétrèrent dans la cabane. Une chandelle à moitié consumée Téclairait. Sur un lit à colonnes à moitié brisé, sur une paillasse béante où la paille s'échappait, reposait une femme plus usée que vieille. C'était, à vrai dire, un squelette animé. Deville s'approcha du lit et contempla la mourante. Ce fut à ce moment que Valvins put comprendre que cette raideur de manières, cette brusquerie de paroles, ce cynisme de dureté, étaient chez Deville un masque dont il couvrait les blessures, toujours prêtes à saigner, d'une âme qui a horriblement souffert. De grosses larmes sortirent des yeux de Lucien ; il prit la main de !a pauvre femme dans les siennes et, après avoir vainement tenté de surmonter son émotion, il tomba à genoux au pied du lit et se laissa aller à éclater en sanglots. La mourante le regarda d'un air fort surpris, et, tournant ses yeux vers Valvins qui demeurait immobile, elle lui dit d'une voix faible :
— Qui êtes-vous, mes bons messieurs, et que voulez-vous? Deville ne put parler. Ce fut Valvins qui répondit:
— Nous sommes des voisins qui, ayant appris le malheureux état où vous vous trouviez, sommes venus pour vous apporter quelque soulagement.
— Ah 1 fit la moribonde, el comment vous nomme-t-on?
— Mon ami se nomme Deville, et moi je me nomme Valvins.
— Valvins, Deville, reprit la pauvre femme, je ne connais personne qui porte ces noms-là ; et vous êtes mes voisins ?
Elle parut chercher dans sa mémoire, et reprit après un moment <lo silence :
— C'est possible ; le pays a tellement changé depuis, que j'ai oublié... Hélas! mon Dieu! il n'y a plus personne de ceux qui vivaient autrefois... autrefois quand je vivais aussi.
A ces mots, De ville se leva; il avait pu se remettre, il regarda attentivement la vieille femme pour mesurer l'effet de ses paroles, et il reprit doucement :
— Vous vous trompez, la bonne mère; il y a encore dans le pays des gens que vous connaissez et qui vous aiment. Ne vous a-t-on pas dit que la comtesse de Chastenex était arrivée?
— La comtesse de Cbastenex! s'écria la pauvre moribonde
fermez les portes ! qu'elle ne vienne pas, qu'elle n'entre pas ! C'est encore un crime qu'elle a à me proposer. Je neveux pas la voir. Laissez-moi mourir en paix.
— Eli bien ! dit Valvins, elle n'entrera pas... mais il est peutêtre d'autres personnes que vous voudriez voir et embrasser avant de mourir.
— Non... non, reprit la pauvre femme, je n'ai personne à voir. Us sont tous morts... tous.
— Peut-être, reprit Deville...
La vieille femme le regarda et lui dit froidement :
— Avez-vous connu le père Firon?
— Non, lui dit Deville.
— Eli bien! reprit la malade... il était là au pied de mon lit comme vous y êtes... Pierre Varneuil y était aussi... ce qu'il me dit fut terrible... Non... non... ils sont morts... A quoi bon parler de tout ça...? Je ne veux pas... Je ne veux pas...
— Mais ceux que vous croyez morts ont été peut-êlre miraculeusement sauvés?
— Non, reprit la mourante en secouant la tête.
Puis, se remettant à considérer Valvins et Deville l'un après l'autre, elle reprit tout à coup :
— Mais qui êles-vous pour venir m'interroger comme ça?... Deville fut sur le point de s'écrier : « Mais je suis un de ceux
que vous croyez morts. » Valvins lui fit un signe. 11 craignaii qu'une si brusque déclaration ne brisât le peu de forces de la pauvre Louise.
— Nous sommes des amis, dit Valvins... et voici pourquoi nous vous interrogeons. A l'époque du malheur dont vous parlez, je sais qu'un pauvre enfant fut confié par un paysan de ce pays u une femme qui en prit soin.
— Bah ! bah ! dit la moribonde, voilà le même conte que madame de Chastenex m'a fait hier, pour savoir lequel des deux lui appartenait... mais elle ne le saura pas, elle le tuerait... Oh ! je la connais.
Cette déclaration plongea Valvins et Deville dans la plus extrême surprise. Comment se faisait-il que la mère ignorât le sexe de l'enfant né d'elle ?
— Comment ! dit Valvins , elle ne sait pas lequel des deux enfants sauvés par Varneuil était le sien ?
— Et elle ne le saura jamais.
— Mais, reprit Valvins, si c'était pour reconnaître son enfant, pour assiier son bonheur, son avenir...
— Pour faire son bonheur ? dit-elle.. .
Louise sourit amèrement à cette supposition comme à une chose impossible; mais, se ravisant tout à coup, elle dit avec colère :
— Eh bien ! s'il était vrai que Dieu lui eût rendu de bons sentiments, elle sera punie... car elle ne saura rien...
— Est-ce donc à l'heure où il va peut-être vous rappeler à lui, reprit Valvins, que vous nourrissez de pareils sentiments de vengeance ? Et, s'il a inspiré le repentir à la comtesse, est-ce au moment où Dieu pardonne que vous devriez vous montrer implacable?
La mourante baissa les yeux et parut se recueillir, puis elle reprit :
— Vous avez raison, c'est en pardonnant aux autres qu'on est pardonné à son tour... Hé bien! jurez-moi que la comtesse veu^ prendre en pitié et en protection l'enfant qu'elle a voulu faire tuer, et je vous dirai la vérité.
Quelque intérêt que Deville eût à faire ce serment, il n'osa pas mentir à la pauvre femme qui s'en remettait si solennellement à sa bonne foi, et à son tour il baissa les yeux. Louise le regarda, ainsi que Valvins, et reprit :
— Vous voyez bien que vous me trompez. Elle s'arrêta et s'écria presque aussitôt :
— Mais je suis folle ! Ne l'ai-je pas vue hier ici, me menaçant, si j'osais dire un seul mot à un autre... et, lorsque je lui déclarai que ni elle ni d'autres ne sauraient jamais ce secret, n'ai-je pas vu qu'elle m'aurait écrasée si quelqu'un n'avait été à la porte, prêt à accourir âmes cris... Non. .. non... ce n'est pas là le désespoir d'une pauvre mère qui redemande son enfant; c'est celui d'une mégère qui eût voulu pouvoir se débarrasser de moi et de lui.
— Mais, reprit Deville, l'un des deux enfants vous appartient. N'avez-vous pas, vous, le désir de le revoir? ne pensez-vous pas qu'il vous serait doux de l'entendre ici, à genoux, vous demandant votre bénédiction et vous promettant ses prières ?
En parlant ainsi, Deville s'était approché du lit, s'était mis à genoux devant la pauvre femme et s'était emparé de sa main. Louise le regarda longtemps, et son visage prit peu à peu une profonde expression d'attendrissement. Deux larmes coulèrent de ses yeux arides; puis, secouant doucement la tête, elle reprit :
— Elle m'a dit aussi, comme vous, que mon enfant vivait. Mais s'il vit, ce n'est pas pour chercher la pauvre paysanne sur son lit de mort qu'il pense à sa mère, c'est qu'il espère que sa mère est une grande dame riche à laquelle il arrachera de l'argent.
— Ah ! s'écria Deville, elle a calomnié votre enfant, et moi je puis vous jurer que, s'il savait qu'il a le droit de vous appeler sa mère, ce serait pour vous bénir.
La vieille retira brusquement sa main et reprit :
— Non... non... ce n'est pas vrai.
— Je vous le jure, dit Valvins... Regardez ce jeune homme; est-ce que rien ne vous parle pour celui qui vous implore ainsi à genoux ?
— Lui, dit la moribonde en le regardant... que peut-il me vouloir?... lui... oh ! non, reprit-elle, mon enfant ne serait pas ainsi à mes genoux...
Les larmes revinrent aux yeux de la pauvre femme, qui s'écria sans comprendre la portée de ses paroles :
— Est-ce qu'elle est ici?
A ce mot, Deville se releva. Elle ne pouvait se rapporter qu'à Carmélite. 11 voulut en avoir une nouvelle assurance et reprit :
— Mais elle ne sait peut-être pas qu'elle est votre fille?
— Ma lille... répéta la vieille. Qui vous a dit?... Ce n'est pas ... ce n'est pas vrai !...
La pauvre Louise se prit alors à trembler et à murmurer :
— Mon Dieu ! le curé n'arrive pas... mourrai-je sans avoir reçu 1 absolution ? Et voilà qu'on vient me tourmenter... et me tordre le cœur... mais j'ai juré de me taire... Je l'ai juré! faut-il que je paraisse devant vous, mon Dieu, après avoir commis un sacrilège?.. Laissez-moi... vous êtes des méchants !... vous venez vous battre sur mon lit de mort... Eh bien! allez... il y a un homme qui peut
tout vous dire : c'est Pierre Yarneuil, il y était... il était là... il m'a dit... il a eu pitié de moi...
Puis, ce furent des mois entrecoupés, jusqu'à ce que le peu de force qui restait à la malheureuse femme s'affaiblît encore et qu'elle tombât dans une atonie presque complète.
— Elle a raison, dit Val vins, nous sommes des bourreaux, sortons d'ici.
Presque aussitôt ils entendirent des pas qui se rapprochaient rapidement de la cabane. Bientôt parut une petite fille d'une douzaine d'années, tout essoufflée. Au bruit de son entrée, la pauvre malade parut revenir à elle. L'enfant, qui avait été effrayée de l'aspect de ces deux étrangers, s'approcha alors du lit :
— Eh bien? lui dit Louise Firon.
— J'ai été chez le curé, répondit-elle. On m'a dit qu'il avait été demandé au château...
La vieille rouvrit les yeux, et une sorte de colère se montra dans ses regards.
— Et puis ? dit-elle.
— Je suis allée au château... J'ai tant sonné à la grille du parc, que l'on a fini parm'ouvrir... J'ai demandé le curé... Le concierge m'a accompagnée à travers le parc, pour que je pusse aller le faire avertir... Mais, au moment où j'arrivais à la porte, il y a quelqu'un qui a ouvert une fenêtre et qui a demandé ce qu'on voulait. Le concierge l'a expliqué. Alors cette dame lui a crié :
— Chassez cette misérable mendiante ! Monsieur le curé est malade, il est inutile de l'éveiller.
— Mais quelle était cette personne ? dit Valvins.
— Le concierge l'a appelée madame la comtesse...
— 0 mon Dieu ! fit la malheureuse Louise Firon en joignant les mains. Elle m'a fait faire le mal, et elle me vole le pardon ! Le bon Dieu n'appartient donc qu'aux riches ?.. .
— Ah ! s'écria Deville, c'est infâme !... Attendez et espérez, bonne femme... Je vous amènerai le curé... moi... Suis-moi, Valvins, suis-moi.
Et tout aussitôt ils sortirent ensemble de la cabane de Ja pauvre mourante.