‹ Confession générale (volume 2)Chapitre 16 sur 49 · UNE GRANDE DAME · texte numérisé non relu

UNE GRANDE DAME

La nuit était des plus sombres, et, quoique Deville eût déjà visité le pays, il lui était difficile de se reconnaître dans ces sentiers bordés de haies vives et touffues qui se croiraient à tous pas. Ils errèrent ainsi durant de longues heures, jusqu'à ce que le jour commençât à poindre A ce moment ils se trouvèrent à une assez grande distance du château, et, cependant, Deville reconnut bientôt la route au bord de laquelle aboutissait la grande avenue du parc de Chaslenex. Les deux amis avaient près de deux lieues à faire pour s'y rendre. Mais le courage et la force ne manquaient ni à l'un ni à l'autre, et ils reprirent vivement leur marche de ce côté, en laissant derrière eux un petit village où se trouvait le relais de la poste. Ils avaient à peu près fait la moitié du chemin qui conduisait chez madame de Ghastenex, lorsqu'ils furent croisés sur la roule par une berline de poste courant au grand trot. Ln singulier pressentiment fit que Deville s'arrêta en disant à Yalvins :

— Cette voiture doit appartenir à la comtesse...

11 avait à peine prononcé ces paroles, que la voiture passa devant eux. Le fond en était occupé par une femme voilée et un prêtre.

— C'est elle! dit Deville.

Aussitôt il se mit à courir après la voiture, en criant de toutes ses forces. Mais, soit que le bruit des roues empêchât les postillons d'entendre, soit qu'ils eussent reçu des ordres exprès, la voiture continua de courir avec une singulière rapidité. Elle allait échapper à Deville malgré son agilité, lorsque tout à coup un homme, armé d'un fusil, sortant d'un champ voisin, s'élance après la voiture, la devance d'une course qu'aucun cheval n'eût pu suivre, et, s'élançant à la tête des chevaux, les arrête. Yalvins et

Deville reconnurent Poyer et se hâtèrent de le rejoindre. Au moment où ils arrivèrent, madame de Chastenex se plaignait avec colère de la violence de Poyer, le menaçant de la gendarmerie, menace à laquelle Poyer répondait :

— Vous ne ferez croire à personne que je vous ai arrêtée en plein jour pour vous dévaliser... J'ai cru vous rendre service en vous avertissant que l'on vous appelait, et, à la façon dont on cherche à vous atteindre, il est probable que c'est pour une affaire d'une haute importance...,

— Voyons! dit le curé, de quoi s'agit-il?

— Il s'agit, dit Deville qui arrivait en ce moment, d'une pauvre femme mourante qui vous a envoyé chercher cette nuit; l'enfant qu'elle vous a expédiée ne vous a pas trouvé chez vous, elle est allée au château, mais on l'a empêchée de vous avertir...

— C'est impossible! reprit la comtesse, aucun de mes gens n'aurait osé se permettre un tel oubli de ses devoirs.

— Vous avez raison, reprit Deville avec sévérité, aucun de vos gens n'eût osé se le permettre, mais vous l'avez osé, vous, madame !

— Qui dit cela?

— L'enfant qui avait été chargée de ce message... Mais c'est un fait qui s'éclaircira plus tard.. . 11 faut d'abord que monsieur le curé sache que la malheureuse Louise Firon l'attend sur son lit de mort.

— Ouvrez la portière ! s'écria le curé à cette parole. Il allait descendre, lorsque Poyer l'arrêta en disant :

— Si c'est pour Louise Firon que vous voulez interrompre votre voyage, c'est inutile; je viens de chez elle, où j'avais été vous chercher, vous autres, et, quand je suis arrivé, c'était fini, la pauvre femme est morte !

— En route donc! s'écria madame de Chastenex, sans que cette nouvelle parût l'émouvoir le moins du monde.

Et, comme le curé paraissait hésiter, elle ajouta rapidement :

— Je vous l'ai dit, monsieur le curé, la place de grand vicaire appartiendra à celui qui arrivera le premier à Nantes.

Les trois jeunes gens se regardèrent, comme pour se communiquer leurs pensées au sujet de l'enlèvement du curé, et, avant qu'ils eussent pu faire la moindre observation, la voiture se remit en marche et disparut bientôt à leurs regards.

La suite de ce récit montrera comment Deville essaya de se

servir du vague renseignement qu'il avait obtenu de Louise Firon. Mais il nous faut revenir maintenant (pour que nos lecteurs puissent suivre cette histoire dans ses nombreuses complications) nu manuscrit précédent, dont la lecture avait été interrompue par Valvins lui-même.

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