‹ Confession générale (volume 2)Chapitre 17 sur 49 · FATAL PRESSENTIMENT · texte numérisé non relu

FATAL PRESSENTIMENT

Un n'a pas oublié que Noël avait connu Valvins à Poitiers. C'était quelque temps après les diverses rencontres que l'on vient de voir, que Valvins arriva dans cette ville. Voici comment ;

Lucien, comme on doit se le rappeler, avait un procès à Poitiers. On se rappelle aussi l'histoire de Frémery, celle de madame Cantel, le mariage d'Amélie avec Eugène, et la conclusion de cette misérable histoire ; mais cette conclusion n'avait point terminé le procès entre Lucien Deville et M. de Graverend. On doit comprendre, après ce qui s'était passé, qu'il fût difficile à ces deux hommes de plaider l'un contre l'autre ; on doit comprendre encore mieux qu'il leur fût impossible de traiter face à face d'un arrangement amiable. Ce fut donc Valvins qui fut chargé par Deville du soin de ses intérêts, et ce fut à cette époque qu'il rencontra ou plutôt qu'il chercha à connaître Noël, qu'il supposa, comme de raison, devoir être le fils de ce Pierre Varneuil, devenu comte de Varneuil, lequel, d'après les paroles de Louise Firon, était le seul témoin vivant qui pût affirmer lequel des deux enfants emportés par Firon appartenait à madame de Chastenex.

Maintenant que nous avons donné cette explication à nos lecteurs, nous leur ferons continuer le manuscrit renfermant l'histoire de Poyer. Nous reviendrons au moment où Valvins venait de révéler à Fabien qu'il était le fils de madame Poyer et du marquis de Lesly, en lui disant aussi que Poyer ae savait que la moitié de re secret et ignorait ou avait fait semblant d'ignorer le nom du

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séducteur de sa mère. D'après les conseils de valvins, ou plutôt d'après ses ordres, Fabien devait partir à quatre heures du matin pour aller rejoindre sa mère. Charles, averti par Valvins, garderait le secret sur la proposition qui lui avait été faite par Fabien d'aller chercher querelle au lieutenant Lesly. Mais, nous l'avons dit aussi, toutes ces précautions ne devaient aboutir à rien, et un hasard misérable les fit toutes échouer. Ce jour-là même et à l'heure où Fabien devait quitter Rennes, de grandes manœuvres de cavalerie devaient s'exécuter au Champ de Mars. Poyer et quelques-uns des plus intrépides parmi les étudiants avaient fait la partie d'aller voir ces manœuvres, moins par curiosité que dans l'espoir d'y rencontrer l'occasion de quelques querelles. Ce n'était pas, ii vrai dire, un parti pris; seulement il ne fallait pas que les jeunes officiers du nouveau régiment de cavalerie pussent dire qu'aucun étudiant n'avait osé paraître à l'endroit où ils étaient. Poyer, qui connaissait l'antipathie de Valvins pour ces querelles, et qui, malgré son amitié pour lui, ne pouvait oublier qu'il avait été aussi un traineur de sabre, ne l'avait point averti de cette résolution ; il n'en avait pas non plus prévenu Fabien, ne voulant pas l'engager dans une démarche qui pouvait se terminer par une rencontre dangereuse. Il arriva donc qu'à l'heure où Fabien et Valvins se levaient doucement pour pouvoir échapper à la surveillance de Poyer, celui-ci s'habillait aussi de son côté, de façon que tous les trois sortirent presque au même instant de leur chambre et se rencontrèrent.

— Bien! dit Poyer, je parie que vous avez fait, de votre côté, la même partie que moi ?

— Ce n'est pas probable, reprit Valvins.

— Où allez-vous donc de si bon matin tous deux en

cachette avec cet air embarrassé?

— Mais, dit Fabien, j'ai bien le droit de sortir à quatre heures du matin, comme toi.

— Ah ! dit Poyer, vous le prenez sur ce ton-là! Voyons, répondsmoi, toi Valvins, où allez-vous?

Valvins, craignant avant toute chose une explication qui eût amené la découverte des relations de Carmélite et de Fabien, répondit à tout hasard :

— Eh bien ! nous allons où tu vas probablement.

— Au Champ de Mars? repartit Poyer.

— Oui, dit Valvins.

— Et qu'y allez-vous faire?

— Mais... voir les manœuvres.

— Rien que ça? dit Poyer d'un air soupçonneux.

— Kien que ça.

— En ce cas, vous êtes de trop, car il y aura probablement du grabuge.

— C'est parce qu'il y aura probablement du grabuge que nous devons y être, puisque tu y seras.

Poyer hésita un moment; puis, tendant tout à coup la main à Valvins et à Fabien :

— Merci, dit-il au premier, nous allons partir ensemble. Merci, petit, ajouta-t-il en s'adressant à Fabien; mais toi, tu vas rester. C'est trop gras pour toi, il y aura peut-être des sabres de tirés... et cœtera. Reste !

— Non. dit Fabien avec une exclamation attendrie, j'en veux être.

Puis il ajouta avec colère :

— Et pourvu que j'en tue un dans la bagarre, tant mieux si je suis tué !

Valvins pensa que Fabien avait peut-être raison, et, obéissant à cette facilité avec laquelle les jeunes tètes de ce temps-là jouaient leur vie et celle des autres, il s'écria :

— 11 a raison, il est temps d'en faire un homme.

— Peste ! fit Poyerétonné, comme tu y vas aujourd'hui ! Du reste, tu es le sage de la troupe, ce qui est dit est dit; allons... mais je veillerai sur le petit.

Ils partirent et trouvèrent sur la route des groupes d'étudiants par trois ou quatre, se dirigeant, comme eux, kvers le Champ de Mars.

— Hé ! se disait-on d'un groupe à l'autre, vous êtes curieux '.

— Je veux voir la couleur de leurs sabres au soleil.

— Les épauleltes vont faire la parade, et il n'y a pas de gaies parades sans quelques soufflets ou coups de pied au cul.

— Et nous fournirons l'esprit.

L'un d'eux, sortant d'une orgie, paraissait ivre. Un de ses camarades lui cria :

— Va te coucher.

— le ne me coucherai que dans ma bière ou sur le cadavre d'un monsieur galonné, répondil l'étudiant.

Le malheureux avait prédit sa double destinée... Quelques jours

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après, dans deux rencontres successives, il avait tué un des meilleurs officiers du régiment et il avait été tué par un enfant qui avait à peina l'âge requis pour porter l'uniforme... Mais il ne faut point anticiper sur les événements de cette triste journée. Le Champ de Mars était beaucoup plus peuplé qu'on n'eût dû s'y attendre, vu l'heure matinale; il y avait un grand nombre de curieux, outre les étudiants qui se promenaient en ricanant; les plus jolies filles de Rennes, les petites ouvrières, les grisettes, etc., se trouvaient là. Beaucoup de femmes du monde, jalouses de voir le nouveau régiment, s'étaient mêlées à la foule en charmant négligé. La curiosité était énorme. En effets c'était pour le régiment comme un jour de début. Dans les villes de garnison on se pique d'être connaisseur, et c'est chose fort usuelle que d'entendre juger la tenue et l'habileté d'un régiment par des personnes qui devraient n'y rien comprendre. Les officiers qui ont tenu garnison en province savent si bien que la bonne renommée d'un régiment tient au jugement qu'en portent les bourgeois, que, tout en méprisant les pékins, ils se donnent beaucoup de peine pour qu'ils ne trouvent rien à blâmer. Le colonel du régiment dont nous parlons était fort convaincu de cette vérité, et il avait été jusqu'à dire à ses officiers qu'il y allait de l'honneur du corps. Toute la population était dans l'attente, lorsque enfin arriva le régiment. Il défila en bon ordre et se rangea en bataille. 11 y eut un singulier moment de silence à son apparition. Puis, à mesure que les escadrons passaient devant le talus sur lequel étaient pêle-mêle les étudiants, les femmes et les grisettes, les chuchotements commencèrent. Par une sorte de déférence pour la force et le courage redoutable de Poyer, on lui avait fait place tout à fait au bord du talus, de façon qu'il était en avant d'un groupe nombreux d'étudiants qui le cachaient à tous ceux qui se trouvaient un peu en arrière. Le défilé avait lieu dans le plus grand ordre, les étudiants dévorant de l'œil les officiers, ceux-ci regardant les étudiants par dessus l'épaule; les observations commençaient à se croiser et à se jeter d'un groupe à l'autre, lorsque parut Melchior de Lesly. C'était un beau et brave jeune homme, fièrement campé sur un magnifique cheval anglais qu'il tenait serré, tandis que le noble animal, piaffant sous la main qui le conduisait, jetait son ardeur et sa vie par ses naseaux ouverts et transparents. Un murmure d'admiration parmi les femmes éclata ii la vue du beau jeune homme, et les étudiants répondirent à ce

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murmure par un ricanement bruyant au milieu duquel quelques voix firent entendre le cri :

— Silence ! silence !

Puis on se dit tout bas à l'oreille :

— C'est le recommandé de Valvins.

Cependant, au milieu de ce mouvement général, il se passa une petite scène particulière, rapide comme l'éclair. Au moment où Melchior de Lesly arriva devant le groupe où se trouvaient ensemble et sur le premier plan Poyer, Valvins et Fabien, Lesly envoya un léger salut de la tête. Valvins le prit pour lui et le lui rendit.

— Oh ! ce n'est pas toi qu'on salue, dit Poyer.

Au même instant, Melchior de Lesly s'aperçut du mouvement de Valvins, il le reconnut et le salua avec une sorte de déférence affectueuse, qui montrait que ce n'était pas à lui que s'était adressé le premier petit signe familier. En ce moment, Poyer, emporté par la haine qu'il éprouvait pour Lesly, se retourna assez vivement en disant :

— Qui diable est-ce donc qu'a salué ce marquis galonné? Aussitôt il aperçut une tête de femme se glissant entre les

épaules de quelques étudiants et suivant d'un œil ardent et amoureux la marche du bel officier. Cette femme, c'était Carmélite. Y eut-il en Poyer un premier mouvement d'aveugle fureur, ou plutôt le mystère de cette tristesse, qui le tourmentait depuis quelques jours, se révéla-t-il à lui?... La raison de l'homme a cela d'admirable et de misérable à la fois, qu'en cherchant à tout expliquer elle a pénétré si avant dans les secrets de la nature, qu'il a le droit de croire qu'il participe à l'intelligence éternelle qui gouverne l'univers; et, à mon sens, le plus magnifique témoignage de la grandeur de l'homme, c'est d'avoir compris sa petitesse devant Dieu. Mais ce don inappréciable a son fâcheux revers. L'homme, parce qu'il a trouvé la raison de beaucoup de choses, nie volontiers toutes celles dont la raison lui échappe. Ainsi il n'admet pas ces vagues instincts qui, au milieu de la sécurité la plus profonde, vous montrent le fantôme d'un malheur passant à l'horizon de l'âme, image indéfinissable qui épouvante les plus intrépides. Pas plus que ces étranges avertissements, les raisonneurs n'admettent ces vives illuminations qui d'un éclair rapide montrent à un homme tous les dangers, tous les écueils, toutes les trahisons où il marche en aveugle. Ainsi Poyer, en reconnaissant Carmélite,

en voyant la direction de son regard qui suivait ardemment la marche du beau Melchior de Lesly, de ce jeune officier dont le premier aspect avait épouvanté sa farouche intrépidité, Poyer, dis-je, se sentit comme frappé au cœur, il chancela, et dit en s'appuyant sur Valvins :

— Carmélite est une gueuse, et demain tu iras dire à ma mère que je suis mort.

Ces paroles avaient l'air d'une folie, mais elles firent pâlir Fabien. La violence de la nature de Poyer domina cependant et presque aussitôt ce mouvement de terreur ; il écarta violemment tous ceux qui pouvaient lui faire obstacle et s'élança vers Carmélite. A sa vue, la jeune fille poussa un cri et voulut s'échapper comme si elle eût lu son arrêt de mort dans le regard de Poyer. Mais il l'atteignit à son premier pas et l'arrêta. Carmélite, hors d'elle, perdant toute raison, et oubliant qu'un mot pouvait la justifier, s'écria :

— Que me voulez-vous? je ne vous connais pas !

— Tu ne me connais pas? reprit Poyer, dont la colère semblait chercher un ennemi qu'il pût anéantir.

— Poyer... Poyer, dit Fabien en s'élançant entre lui et la jeune fille... toucher une femme, frapper une femme, c'est une lâcheté.

Poyer leva le poing sur Fabien, qui resta impassible, tandis que Carmélite, se prenant à la protection qui s'offrait à elle, s'écria en se plaçant derrière le jeune homme :

— Ah! Fabien, sauve-moi!

La menace de Poyer, lorsqu'il avait levé le poing, ne s'était adressée qu'à l'homme, quel qu'il fût, qui l'accusait d'une lâcheté.. . .Mais lorsqu'il eut entendu le cri de Carmélite, ce cri qui lui apprenait que d'un côté Fabien la connaissait, et qui lui révélait d'un autre l'intimité de leurs relations, Poyer resta immobile, il jetisur Valvins un regard éperdu. Sa main se baissa lentement, et il dit d'une voix sourde :

— Emmène-le, emmène-le.

— Viens, Fabien, dit Valvins en l'entraînant.

Fabien hésita, mais Carmélite avait disparu, et il suis if Valvins.

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