LE CHAMP DE MARS
Les étudiants qui avaient été témoins de cette scène connaissaient pour la plupart la position apparente de Poyer et de Fabien. Tous savaient que celui ci était un enfant élevé par madame Poyer, et, sans chercher au delà d'un sentiment de bienfaisance l'affection profonde que Poyer portait à Fabien, ils comprirent ce qui les avait arrêtés tous deux dans une querelle qui eût été mortelle si elle avait eu d'autres acteurs. Poyer resta seul et se mita remonter rapidement le Champ de Mars. 11 est impossible de dire ce qui se passait dans son âme, mais il semblait qu'il eût voulu se heurter à quelque obstacle puissant pour pouvoir lutter avec lui. Son regard effaré cherchait une issue à cette sourde colère, lorsqu'il se sentit tirer par le pan de son habit. 11 se retourna et se retrouva, lui, le colosse terrible, en face du petit Charles Joulu, le roquet hargneux qui l'importunait d'ordinaire de ses criailleries. Il prit fantaisie à Poyer de le prendre par la peau du ventre et de le jeter au travers du Champ de Mars, parmi les escadrons de ca\ alerie qui commençaient leurs évolutions. Le hasard des premières paroles de Joulu arrêta la colère de Poyer.
— Valvins m'a dit de te dire qu'à six heures il t'attendrait à la baraque.
— Tuas donc rencontré Valvins?
— J'étais à côté de toi quand tu lui as dit d'emmener Fabien.
— Connais-tu Carmélite? lui demanda Poyer.
— C'est la première fois que je l'entends nommer, mais je l'ai \ue souvent.
— Où ça '!
— Ma foi ! partout, à la messe, a la promenade.
— Ah! la misérable! dit Poyer d'une voix brisée.
Charles Joulu était vivemenl ému, car il avait deviné la cause du désespoir de Poyéret il s'écria avec colère :
— Ah ! sacrebleu ! Valvins aurait bien mieux fait de laisser Fabien se couper la gorge avec ce grand dadais de lieutenant.
— Que veux-tu dire? dit Poyer en entraînant Charles hors des groupes.
— Eh bien ! au risque de ce qui peut en arriver, et fallût-il me couper la gorge avec Valvins, je te dirai tout.
— 11 y a donc quelque chose que sait Valvins et qu'il me cache ? dit Poyer, qui frémit à la pensée de se voir trahi aussi par Valvins.
— Après tout, reprit Charles Joulu, ce n'est pas un enfant du pays, et, sans vouloir l'accuser de te tromper, il me semble qu'on ne fait pas une chose loyale lorsqu'on n'ose pas dire la vérité en face à celui qu'elle intéresse.
— Va donc ! reprit Poyer, qui bouillait d'impatience.
— Eh bien ! repartit Charles Joulu, hier, une demi-heure après que j'étais rentré chez moi, j'ai vu arriver Valvins; il m'a demandé s'il n'était pas vrai que Fabien voulût aller chercher querelle ce matin à un officier du régiment de cavalerie. C'était vrai, et, comme je ne trouvais pas que Fabien eût raison de chercher un duel sans que tu en fusses averti, j'avouai la vérité à Valvins.
— Et quel est cet officier? reprit Poyer.
— Je ne puis te le dire, car je n'en suis pas sûr; cependant je soupçonne beaucoup que c'est celui qui a été recommandé par Valvins.
— Te l'a-t-il dit ?
— Non, mais Valvins connaît ce monsieur de Lesly, puisqu'ils se saluent, et je ne vois pas qu'il puisse y en avoir d'autre sur lequel il en sache autant qu'il a l'air d'en savoir sur celui-là.
— Ah ! fit Poyer en examinant Charles avec attention.
— Et que t'a t— il dit sur cet officier?
— Rien de bien précis, mais des choses dont on peut aisément tirer la conséquence, quand on sait que Fabien n'a ni père ni mère et qu'il a été élevé par la charité de ta famille.
Quoique aucune des paroles de Charles Joulu n'apportât une lumière certaine au milieu des doutes qui se croisaient dans l'esprit de Poyer, elles l'épouvantaient cependant comme les vagues pronostics d'un orage qui allait éclater sur lui. Ce souvenir de la naissance de Fabien et la découverte qu'il venait de faire de ses relations avec Carmélite lui serra tellement le cœur qu'il s'écria :
— Parle donc! malheureux, tu me fais mourir!
— Eh bien, reprit Charles Joulu, il m'a dit d'un air mystérieux qu'un duel était aussi impossible entre Fabien et M. de Lesly qu'entre toi et Fabien. Pour toi, dit Charles Joulu, qui ne remarquait pas le tressaillement qui agita Poyerà cette révélation, pour toi ça se comprend, on le chasserait de l'école si jamais il osait lever la main contre celui qui l'a nourri. Mais pour M. de Lesly, il doit y avoir d'autres raisons.
— Et Val vins te les a-t-il dites? reprit Poyer d'une voix altérée.
— Il ne lui est échappé qu'un mot qui me les a fait deviner. « Laisserais-tu se battre, m'a dit Valvins, un père et un fils qui ne se connaissent pas? » Puis il a changé tout de suite de conversation ; mais, comme le lieutenant Lesly et Fabien sont à peu près du même âge, je me suis dit : Si ce n'est pas un combat entre un père et un fils que Valvins veut prévenir, c'est peut-être un combat entre deux frères.
Pendant que Charles parlait ainsi, Poyer l'écoutait, l'œil fixé devant lui. Pénétrant enfin dans ce mystère qui l'enveloppait depuis quelque temps, il devinait tout, rattachait les unes aux autres toutes les circonstances, .toutes les paroles qui jusqu'à ce moment étaient demeurées pour lui sans signification. Charles le considérait, et telle était la profonde expression de désespoir de Poyer qu'elle arrêta le babil du jeune étudiant. Enfin il sembla que la poursuite acharnée que faisait Poyer se heurtât tout à coup à un obstacle qu'il ne pouvait franchir; il s'arrêta dans le silence, où tant de voix lui parlaient ensemble, et il dit tout à coup à Charles Joulu :
— Mais te doutes-tu de la raison qui poussait Fabien à se battre avec M. de Lesly ?
Charles Joulu baissa la tête et parut embarrassé.
— Ne parlons pas décela, reprit-il; si je ne me trompe, Fabien n'est pas le seul qui ait été trahi dans toute cette affaire. ..
— Que veux-tu dire? dit violemment Poyer en l'interrompant.
— Tiens, reprit Joulu, les femmes sont d'atroces gueuses, et personne, pas même la belle Carmélite, ne vaut la peine que deux hommes se battent pour elle.
— Qui t'a dit que je voulais me battre pour Carmélite ?
— Pas toi, dit Joulu, mais Fabien...
— Avec qui ?
— Eh bien, avec M. de Lesly, qui la lui a enlevée, à ce qu'il paraîl ; car j'ai entendu Fabien qui, en s'en allant, a dit a Valvins:
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« Elle l'aime, as-La vu comme elle le suivait des yeux? » — « Eh mon Dieu ! lui a répondu Valvins, madame Proserpine m'a dit toute l'histoire. »
Enfin toute la vérité avait apparu à Poyer, il resta un moment silencieux, puis il dit du ton le plus doux à Charles Joulu :
— Va dire, je t'en prie, à Valvins que je serai à la Baraque à six heures; viens-y aussi, Charles, je t'en prie, et, si tu trouves quelques-uns de nos camarades, amène-les. C'est moi qui les invite.
— Poyer... lui dit Charles... lu neveux pas faire un malheur?
— Non , mon ami , reprit Poyer, qui n'avait jamais parlé à Charles avec cette douceur, non... Tu es un bon et brave garçon, toi... lu n'es pas beau et gracieux comme d'autres, tu ne parles pas d'une voix douce et hypocrite, mais tu as le cœur franc , et ouvert, et brave. Va, Charles, soyez tous à six heures à la Baraque, et, si j'étais un peu en retard, attendez-moi.
Aussitôt il laissa Charles Joulu stupéfait de cette tristesse poignante qui respirait dans l'accent de sa voix plus encore que dans ses paroles. Tandis que Poyer s'éloignait, il fut rappelé du côté du Champ de Mars par un immense hourra qui s'éleva au loin. Voici quel était le sujet de ce hourra :
Pendant quelque temps l'incident, inexplicable pour la plupart des étudiants, qui avait fait s'éloigner à la fois Valvins, Fabien, puis Poyer et Charles, avait détourné leur attention des manœuvres de cavalerie. Cependant on en revint à examiner le régiment, et il arriva un moment où les escadrons défilèrent au grand trot le long des talus. Le premier peloton passa ; mais au second il se trouva qu'un jeune officier se mit à trotter à l'anglaise. A peine fut-il aperçu par les étudiants, que des sifflets et des huées partirent de tous côtés. L'officier qui les avait excités était déjà loin de l'endroit où avait eu lieu le tumulte, que le vacarme continuait encore ; de façon que cette manifestation injurieuse parut s'adresser aux pelotons suivants et aux officiers qui les commandaient. Quelques-uns des derniers, entendant de loin ces cris et ces rires, montrèrent le sabre en passant devant les étudiants, qui alors se mirent à les applaudir railleusement. Le régiment avait été se ranger en bataille en face du talus, de sorte que les habitants de Rennes et le régiment se trouvaient face à face. On pouvait voir sur le talus un mouvement rapide d'hommes courant de l'un à l'autre, des femmes inquiètes se retirant avec effroi, tandis que deux ou trois
CoMLSSlU.N GENERALE. II.
officiers couraient au galop sur la ligne du régiment, s'arrêtant en
tête de chaque escadron et portant sans doute des ordres qui étaient répétés aussitôt aux officiers inférieurs. Cependant, malgré l'immobilité de tous ces cavaliers, on voyait aussi l'agitation rider, pour ainsi dire, cette longue ligne d'hommes. Les soldats se parlaient les uns aux autres, quelques-uns se penchaient en avant comme pour épier la contenance des officiers. La cause de ces divers mouvements était claire pour chacun. Les étudiants se donnaient rendez-vous pour se rencontrer avec les officiers, qui, de leur côté, bridaient de voir les manœuvres s'achever pour pouvoir aller souffleter ceux qui les avaient siffles. Mais le colonel venait d'ordonner que, sous aucun prétexte, aucun officier ne se dispensât de reconduire le régiment jusqu'à la caserne. Il était difficile, après ce qui s'était passé, de prévenir des collisions particulières ; mais, si un certain nombre d'officiers eussent pu immédiatement monter sur le talus, il n'était pas douteux qu'il n'en fût résulté immédiatement une lutte sanglante entre des militaires exaspérés et des jeunes gens qui ne demandaient pas autre chose qu'une bataille, de quelque façon qu'elle se présentât. Toutefois on murmurait dans les rangs, on accusait le colonel de faire fuir ses officiers devant un rassemblement de pékins. Mais la discipline l'emportait sur la colère des insultés, et le bon droit eût été de leur côté sans un incident qui faillit devenir un malheur public. Le colonel, comprenant le mécontentement qui allait grossissant, voulut occuper les esprits à des manœuvres qui pussent les détourner un moment de la pensée qui les agitait. Il se mit au centre de son régiment et commanda une charge sur toute la ligne.
Alors on vit s'avancer en face de la population ce régiment entier, le sabre au poing, le colonel en avant. Celui-ci, en commandant cette manœuvre, n'avait pas sans doute réfléchi à l'effet qu'elle pouvait produire; d'ailleurs c'était une manœvre tellement h tée qu'il est concevable qu'il n'y eût point pensé. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les étudiants crurent y voir une menace et qu'au moment où le régiment s'approchait ils renouvelèrent leurs huées : les officiers menacèrent de leurs sabres, tandis qu'on les sifflait avec acharnement. Le colonel arrêta la charge à peine à quelques pas du talus, tandis que la plupart des femmes s'enfuyaient avec épouvante, croyant qu'on allait sabrer les curieux. Malheureusement l'exaspération de quelques jeunes têtes I'"- empêcha d'obéir
à l'ordre du colonel; quelques-uns des officiers vinrent jusqu'au pied du talus et crièrent aux étudiants :
— Nous vous corrigerons tout à l'heure, canaille.
Et enfin l'un d'eux, emporté par la fureur que lui avait causée l'action d'un étudiant qui avait craché devant lui sans cependant l'atteindre, poussa son cheval sur le lalus, le gravit et se jeta dans la foule le sabre levé. Ce fut un tumulte horrible parmi les étudiants: l'officier, entouré, se débattait au milieu de la foule, faisant une large place autour de lui, tandis que le colonel et les chefs d'escadrons parcouraient la ligne du régiment pour contenir la fureur des soldats, qui à leur tour prenaient parti pour leurs officiers. La situation devenait terrible; les étudiants, armés de cannes, cherchaient à atteindre l'officier , auquel le colonel criait d'une voix tonnante :
— A votre rang, monsieur !
Tout à coup un cri se fait entendre ; un jeune homme, atteint par l'officier, venait de tomber à terre. On s'élance sur le cheval, on le serre de près, et l'officier désarçonné disparaît dans la foule. Ses camarades, bouillant d'impatience sous le frein d'obéissance militaire qui les retenait à leur place, criaient cependant de tous côtés : « On assassine un de nos camarades ! » lorsque tout à coup on voit les rangs des étudiants s'ouvrir, et l'officier, se débattant au milieu d'eux, désarmé et sans épaulettes, repoussé au pied du talus, où il roula sans pouvoir faire face à ses ennemis. A ce moment quelques étudiants s'arrêtèrent sur le bord du talus, montrant, l'un le sabre, l'autre les épaulettes de l'officier, et criant : «Qui veut venir les chercher? » C'en était fait de toute subordination devant une pareille provocation, et le régiment tout entier eût peut-être gravi le talus malgré les ordres des officiers supérieurs, lorsque tout à coup on vit arriver devant le front du régiment le lieutenant-général, commandant la division, suivi de son état-major. Sa seule présence maintint toute la colère qui courait d'un bout à l'autre de cette longue ligne d'hommes armés et la faisait vibrer comme une corde tendue sous le souffle d'un vent impétueux. Le général D'.... était un homme jeune encore, à la figure sévère, têtue. Il était borgne, mais l'œil qui lui restait luisait comme une escarboucle. Quoiqu'il eût beaucoup de cet esprit militaire de l'Empire qui faisait état de mépriser les pékins, le général était assez aimé à Rennes. D'abord, c'était un vieux soldat de l'Empire; on ne le croyait pas très-amoureux de tous les jeunes
officiers que lui envoyait le nouveau gouvernement ; on savait parfaitement sa vie militaire toute pleine de ces actes héroïques qui fourmillent dans l'histoire de nos campagnes impériales, comme font les magnifiques détails en relief du sublime monument de la place Vendôme, perdus dans la grandeur de l'œuvre quand on la regarde dans son ensemble, splendidement admirables quand on la regarde ligne à ligne. L'arrivée du général produisit donc sur les étudiants, par l'estime qu'ils avaient de lui, le même effet qu'il produisit sur les officiers, par le respect et la subordination qu'ils lui devaient. Un silence profond succéda au tumulte qui régnait dans le Champ de Mars ; le général. , après avoir passé devant le régiment, s'arrêta au centre et se tourna vers la population. Il était pâle, et Dieu sait quelle force il fallut à cet homme en qui l'honneur de l'uniforme était une religion, pour qu'il ne se laissât pas aller à punir ceux qui venaient de l'insulter! Heureusement, les étudiants voulurent lui prouver qu'ils ne le confondaient point avec les officiers de chasseurs; la plupart le saluèrent en agitant leurs chapeaux et en criant : Vive le général ! Il est probable que cette marque de considération personnelle ne lui fut point désagréable et qu'elle lui rendit moins pénible le parti pris d'avance qu'il venait mettre à exécution; aux ordres donnés par lui, le régiment se reforma par escadrons; on fit encore quelques évolutions; puis le régiment rentra dans ses quartiers, sans qu'il y eût de nouvelles manifestations ni d'un côté ni de l'autre. Aussitôt les étudiants se répandirent dans la ville ; les uns gagnèrent la promenade du .Mail, d'autres montèrent au Thabor; on s'établit dans certains cafés, dans tous les endroits où il y avait chance de rencontrer des officiers ; mais aucun ne parut dans les rues. Le régiment tout entier avait été consigné dans ses quartiers.
Avant de raconter les suites de celte affaire, nous devons revenir à l'instant où nous avons laissé Poyer se séparant de Charles Joulu.