‹ Confession générale (volume 2)Chapitre 3 sur 49 · ENCORE UN · texte numérisé non relu

ENCORE UN

Longtemps avant la révolution, le moulin qui est au pied de cette colline, sur le côté gauche de la chaussée, et qu'on nomme encore le moulin des Colombiers, appartenait à ia famille de Chastenex. Le meunier qui le tenait à ferme des comtes de ce nom y était établi depuis longues années, et, grâce au prix peu élevé de son fermage et à une cunduite régulière, il y avait gagné une sorte d'aisance qui eu faisait un homme assez considérable ; il se nommait Antoine Firon. Ni Firon ni les autres fermiers du comte ne connaissaient l'héritier de M. de Chaslenex, qui avait été élevé à Paris et qui ne venait presque jamais chez son père. Mais il avait appris par les confidences des serviteurs du château que le vieux comte ne recevait guère de son fils que des sujets de mécontentement. Aussi reçurent-ils du comte comme un bienfait providentiel le renouvellement du bail que leur maître fit à tous ses fermiers quelques semaines avant sa mort. Le vieux comte ne leur cacha point que les dispositions de son fils l'épouvantaient sur les exigences qu'il pourrait exercer contre eux, et il voulut assurer leur avenir pour de longues années.

— Je vous demande pardon, dit Lucien en s'interrompant, de reprendre mon histoire de si loin, mais sans cela vous ne pourriez guère la comprendre.

— Et peut-être sans cela, repartit Valvins, n'y prendrais-je pas

déjà l'intérêt que j'éprouve, car vous avez prononcé un nom qui ne m'est pas tout à fait étranger.

— Lequel ?

— Je vous le dirai, mais continuez.

— M. de Chastenex le père était mort depuis trois mois, lorsque son fils arriva dans le pays. C'était un fort mauvais sujet, qui, après avoir dévoré sa fortune, avait épousé une juive hollandaise contre le gré de son père ; il l'avait également ruinée, et personne n'avait jamais bien expliqué la mort rapide et prématurée de cette malheureuse. Du reste, ceci n'est point de notre histoire, et il ne s'agit que des rapports du jeune comte avec ses fermiers. Le père avait bien jugé le fils. A peine fut-il établi dans son château, qu'il fit venirtous ses fermiers. Alors, par des menaces auxquelles son crédit et sa méchanceté bien reconnus donnaient une grande portée, il les amena presque tous à faire ce que son père avait voulu empêcher. La plupart des baux furent résiliés ou augmentés de manière à être une charge presque impossible à supporter pour ceux qui les avaient acceptés. Un seul des tenants du comte de Chastenex résista aux volontés et aux menaces de son maître : ce fut le vieux Antoine Firon, le meunier dont je vous ai parlé. Le jeune comte essaya d'abord toutes les manières possibles de le troubler dans son exploitation ; malheureusement pour lui, il ne put employer les moyens violents, qu'il croyait souverains contre les fermiers, qu'en blessant des intérêts très-puissants aussi. Plus d'une fois, le comte de Chastenex fit passer sa chasse à meute à travers les champs et les moissons d'Antoine Firon et les ravagea de fond en comble. Dans sa colère, il ne fit point attention que, pour pénétrer jusqu'aux propriétés de Firon, il lui fallait traverser celles du vicomte Poyer. Il s'imagina qu'en prévenant celui-ci de ses mauvais desseins, il le mettrait de son parti et qu'il suffirait, pour le faire taire, de l'indemniser delà perte matérielle que pourrait lui causer le passage de la chasse. Le comte de Chastenex s'était trompé. M. Poyer était avant tout un homme juste et un homme d'honneur, qui ne voulut point se rendre complice d'une pareille persécution... D'ailleurs, fit Lucien en désignant Poyer, je puis le dire devant son fils, M. Poyer, indépendamment des sentiments généreux qui l'eussent empêché de se prêter aux violences du comte de Chastenex , avait épousé la fille d'un autre fermier, et ses inclinations n'étaient pas pour les petites tyrannies de la noblesse. Il porta donc devant les tribunaux

des plaintes qui, de la part de Firon, fussent peut-être restées sans etï'et, et le comte de Chastenex se dégoûta bientôt d'une guerre dont il payait les frais beaucoup plus cher qu'elle n'eût jamais pu lui rapporter. M. Poyer n'était pas un homme à intimider d'aucune façon, et M. de Chastenex comprit, dans une entrevue qu'ils eurent ensemble, qu'une provocation eût compromis plus que sa fortune ; sa personne aurait pu à son tour répondre de son impertinence.

— Mon père l'eût éventré comme un poulet, dit à ce moment le jeune Poyer d'une voix si rude, que Val vins pensa que, s'il fallait juger du père par le fils, l'expression était parfaitement juste. Cependant Lucien continua ainsi :

— A ce moment, ce qui n'avait été chez le comte de Chastenex qu'une persécution avide devint une vengeance de vanité blessée. 11 était furieux de ce qu'un manant lui échappait, et il chercha un nouveau moyen de lui nuire. Il fut long et difficile à trouver ; mais un certain procureur, qui n'est rien moins que député aujourd'hui, finit, à force détourner et de retourner le bail de Firon, par y découvrir une manière possible de ruiner cet honnête homme. Il vous est probablement fort indifférent de savoir textuellement l'article du bail sur lequel le comte de Chastenex établit ses nouvelles prétentions; mais, un beau matin, des maçons et un charpentier s'établirent à l'autre extrémité de la chaussée qui barre la petite rivière que Firon croyait lui appartenir, et ils se mirent en devoir de construire un nouveau moulin. Cela fit un procès, mais, dans ce procès, Firon dut plaider seul contre son maître, et, bien quq M. Poyer lui eût prêté l'appui de sa recommandation, Firon perdit sa cause, et le comte fut autorisé à construire un nouveau moulin en divisant la force des eaux d'une manière égale entre les deux établissements. Le comte n'avait fait cela que pour forcer Firon à abandonner son moulin, espérant que le meunier n'oserait ou ne pourrait soutenir une pareille concurrence. Mais Firon ne se tint pas pour battu, et, sûr de conserver à peu près toutes ses pratiques, il garda son exploitation et laissa s'installer dans le moulin nouveau un meunier que le comte avait été chercher assez loin, car personne n'avait voulu dans le pays se charger de ce nouveau bail. Cet homme s'appellait Jacques Varneuil.

Nous avons vu tout à l'heure Valvins s'étonner en entendant dans le récit de Lucien le nom du marquis de Chastenex ; ce fut le tour de Noël d'être surpris en trouvant dans le manuscrit de Val-

vins le nom de son père. Quoique ce nom pût appartenir à une autre famille que la sienne, il prêta cependant un intérêt plus vif à la lecture qu'il faisait, et il reprit avec ardeur.

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