SUITE DE LÀ LETTRE
« Elle me disait qu'un coup terrible venaitde la frapper, qu'elle n'y résisterait pas, qu'elle était probablement sur son lit de mort et qu'avant de rendre son dernier soupir elle voulait me voir pour me confier des secrets qui touchaient à l'honneur et au repos de ma vie. Je te l'avoue, j'étais trop alarmée de tout le mystère dont s'entourait cette femme pour ne pas me décider à le percer à tout prix. Je me rendis chez elle , j'entrai dans la petite maison du bout du parc. Tu sais ce que c'est! une chaumière assez propre, voilà tout. C'est ainsi au dehors, et je m'attendais à un intérieur analogue. J'eus à peine franchi le seuil de cette maison, que je restai stupéfaite de l'élégance, du soin, du je ne sais quoi qui avait présidé à l'arrangement de cet intérieur. Je croyais savoir que le luxe n'est pas toujours l'ornement qui donne le plus de grâce à une habitation, mais je ne me serais jamais imaginé qu'avec les étoffes les plus simples, les bois les plus communs, on pût arriver à une si gracieuse élégance. Partout des mousselines croisées, les unes peintes, les autres blanches, des murs cachés par des serges unies, des planchers couverts de tapis communs, des jardinières en bois rustique, des statuettes de plâtre, des cadres de bois, des sièges de toile de Perse ; point d'or, point de . point de soies, rien que de très-modeste et presque de commun. Mais une main habile, une main de fée avait disposé tout cela. L'air de celte petite maison était embaumé, frais : à la fois, la lumière douce, discrète, tendre j partout où l'œil
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se posait, celait sur quelque chose de gracieux, d'exquis, de parfait dans sa simplicité. Je ne sais comment t'expliquer tout cela, mais, en entrant chez madame Cantel, je compris que je me trouvais chez une femme qui savait toutes les ressources de cet art de plaire que la plupart des femmes ne mettent qu'en elles-mêmes, et qui, pour être tout-puissant, doit être également dans tout ce (lui les entoure. On ne peut pas attendre une femme dans un petit salon pareil à celui où je me trouvais sans y rêver. Tout y est sourd, discret, mystérieux, et en même temps tout y est modeste et chaste. Il y a dans ce réduit une volupté jeune et innocente qui enivre. Que te dirai-je ? je me pris à me demander comment je vivais dans les vastes salons de mon hôtel, lorsqu'on peut avoir de si gracieux réduits. Il me semblait que là on devait aimer mieux, plus intimement, que dans nos riches appartements. Car il y a plus ou moins d'intimité jusque dans l'intimité la plus complète... Je parle à mon ami aussi bien qu'à mon frère... Eh bien, te le dirai-je? il me semble que la femme qui se donne dans un lieu pareil se donne plus absolument et plus chastement à la fois.
» Mais que t'importe tout cela? tu ne me comprends peut-être pas, tu ne comprends pas que l'aspect de cette maison m'imposa et que, sans me rendre compte de l'impression qu'elle produisit sur moi, j'entrai chez madame Cantel avec la persuasion que j'avais affaire à une femme parfaitement supérieure, dont chaque parole, chaque geste avait une signification. Une grosse servante en deuil alla avertir madame Cantel que je m'étais rendue à son invitation. On me fit attendre quelque temps, et je pus faire alors toutes les observations que je viens de te communiquer. Je vis dans le salon l'admirable portrait d'un militaire. Je pensai que c'était celui de M. Cantel. J'étais à l'examiner, lorsque madame Cantel, enveloppée d'un long peignoir blanc, entra dans le salon. Je ne l'avais encore vue que sous son chapeau et ses voiles noirs ; tu ne peux te faire l'idée de laravissante tête de femme tout embéguinée de dentelles blanches d'où s'échappaient des Ilots de cheveux dont le désordre montrait la magnificence beaucoup mieux que n'eût pu le faire la coiffure la mieux apprêtée ! Elle était légèrement pâle, et le bleu de ses yeux ardents rayonnait d'un éclat fiévreux. Je n'avais que mal vu la souplesse de cette taille sous le châle qui l'enveloppait ; je ne puis te dire tout ce qu'elle avait de séduisant, d'enivrant, dans ce délicieux déshabillé. Moi, femme, je fus forcée de reconnaître qu'il était impossible qu'un homme fût
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soumis à un charme si complet sans en subir l'empire, sans se mettre aux genoux de cette femme, sans lui dire : « Pour toi, pour » un de tus regards, pour un de tes sourires, je te donnerai mon » âme, mon honneur, ma vie. » Il en est un cependant qui a eu ce courage.
» Écoute bien, Melchior, lis avec attention chacune des choses que je vais te révéler. Mets- loi dans ma position, et comprends comment il se fait que moi, la fille du marquis de Lesly, la duchesse de Fosenzac, je mu laissai dire en face par une femme de rien tout ce que madame Cantel osa dire. Au moment où elle entra, je lui dis, je ne sais trop pourquoi :
» — J:admirais ce portrait, madame; c'est celui de M. Canlel sans doute ?
» — Non, me répondit-elle froidement, c'est le portrait de mon père.
» Je m'inclinai, elle continua avec un accent plein d'amertume :
» — 11 y a des comédies que je ne jouerai jamais; je n'aimais point M. Cantel, je l'ai offensé, je ne veux pas que son image me soit toujours présente comme un remords de ce que j'ai fait, je ne veux pas non plus faire croire que je porte dans mon cœur une douleur qui n'y est pas.
» — Je vous demande pardon de ma supposition, lui dis-je, et le soin que vous aviez mis à rechercher M. Yalvins pour payer une dette de M. Cantel me semblait une preuve de bon souvenir.
» — Je m'appelle madame Cantel, reprit-elle doucement, c'est mon nom que je respecte. Mais, ajouta-t-elle, il est inutile de vous faire entrer dans les idées fort bizarres que je puis avoir au sujet de l'honneur. Nous avons à nous occuper de choses beaucoup plus graves. Il y va pour moi de tout mon avenir, pour vous de toute votre existence.
» Bien que la voix avec laquelle tout cela m'était dit lut d'une parfaite douceur, bien quelesfaçons qui accompagnaientcesparoles fussent modestes et caressantes, je me sentais cependant enveloppée dans un intérêt commun avec madame Cantel. Nous étions à parler de nous, j'étais de moitié dans ce nous, j'y étais plus que de moitié; car, au dire de madame Cantel, il y allait pour elle de son avenir seulement, pour moi de toute mon existence. Ce n'était point sans dessein que cette femme m'avait fait venir chez elle, elle comprenait tout l'avantage qu'elle avait sur moi dans
rtte position. Ce qu'elle n'aurait pas o3é me dire dans ma maison,
ce que je n'aurais peut-être pas souffert, elle me forçait de l'entendre, à moins que je ne me retirasse et que je ne rompisse une explication où il s'agissait (on avait eu soin de me le dire) de toute mon existence. Madame Cantel me fit asseoir près d'elle, et, avec une familiarité dont sa bonne grâce fit une séduction, elle me prit les mains, se mit à me regarder avec un charmant sourire, et me dit d'une voix pleine de caresses :
„ — vous êtes jeune, vous êtes belle, vous êtes riche, vous avez un grand nom, et certes les hommages les plus empressés et les plus séduisants n'ont pas dû vous manquer. Cependant il y a d.iii l'éclat humide de vos yeux, dans la douce âpreté de votre sourire, dans l'élévation de votre cœur, il y a dans tout cela le rayonnement d'un cœur qui croit à la passion, il y a la révélation d'une intelligence qui ne s'arrête point aux préjugés vulgaires du monde. Si vous avez jamais aimé, ce n'a point éLé parce que l'homme qui vous a touchée était ou noble, ou riche, ou puissant; vous avez dû l'aimer pour la noblesse de son caractère, pour la pin sancede ses sentiments.
„ — En vérité, madame, dis-je à madame Cantel, je ne sais de quel droit vous prétendez pénétrer ici dans mes sentiments.
» — Écoutez! me dit-elle avec une brusquerie charmante, nous sommes deux femmes on face l'une de l'autre, nous pouvons donc tout nous dire.
» l'étais confondue de tant d'assurance; mais, si l'audace des paroles m'irritait, le charme singulier avec lequel elles étaient dites arrêtait soudainement ma colore.
„ — Parlez, madame, lui dis-je, je vous écoute.
M — Eh bien, rne dit madamo Cantel en se plaçant on face de moi, comprenez-moi bien. Peut-être metrompé-je sur ce que je pense de vous, je ne veux pas que vous vous trompiez sur ce quG vous «love/ penser de moi. Je suis née pauvre, obscure, et ambiii. ne : ce sont i;i troi i< es, Mais je suis née patiente, ci
c'e t là une grande vertu. Cependant, < >mme toutes les femim
j'ai i îs heures d'illusion, j'ai cru que beaucoup d'amour el
I) aucoup '!•' dévouement valaient du dévouement et do l'amour,
Bien jeune i n< on >ntrai dans le monde deux hom s qui
lient pu faire de moi la femme honnête el sincère qui as loyalement sa vie à celle de son mari. L'un de ces hommes M. Eugène de Frémery, un de ces riches fils de famille, ayant a la foi i as ez de noblesse ez de talenl et assez do fortune pour
arriver à tout, s'il avait été mené par une main habile. Au bout de quelques jours je reconnus que la vanité de ce monsieur ne voyait en moi que l'occasion d'une aventure amusante; je lui ai fait payer plus tard sa présomption.
» — Je vous crois capable, dis-je à madame Cantel, de faire d'un homme tout ce qu'on peut en faire, mais je ne vois pas encore quel intérêt je puis avoir à votre confidence.
» — Cela viendra à son temps, me dit madame Cantel en souriant, la journée entière nous appartient, je vous la demande, et peut-être ne regretterez-vous pas de me l'avoir consacrée.
» — Continuez., madame, lui dis-je.
» Elle reprit :
» — Le second de ces hommes sur lequel j'avais jeté les yeux était un nommé Lucien Deville. Quoiqu'il eût quelque fortune, ce n'était point sur cela que je comptais pour le voir arriver à une grande position. Deville estime des tètes les mieux organisées que je connaisse. 11 se croit un poète, parce qu'il fait passablement les vers : il se trompe sur son propre compte. La poésie est une issue par laquelle s'échappe volontiers dans la jeunesse l'activité esprits éminents. Cherchez, et vous trouverez bien peu d'hommes arrivés aux premiers rangs de la société qui n'aient perdu leurs premières années à rimer. Je me trompai encore : un fol amour, qui l'a conduit au malheur, l'a empêché de comprendre ce que je rêvais pour lui.
» J'écoutais madame Cantel avec un étonnement qui tenait de l'admiration. En vérité, mon frère, ne nous abusons-nous point sur le pouvoir de ces êtres que nous croyons servis par des hasards heureux? Dans la position où nous sommes, servis par la fortune, par la naissance, nous sommes trop enclins à croire que chacun vif au courant îles événements qui laissent le plus grand nombre "U fait arriver quelques-uns. Pour ma part, je ut- me faisais point d'idée d'une femme qui, au départ de la jeunes-- mbut à son existence el tend à ce but de toute la
i madame Cantel. Mais j'aime mieux la laisser parler que le l'expliquer; tu comprendras mtinua ainsi :
» — Je fis une grande faute : le dépit me fit épouser M. Cantel.
bien triste me mit alors dans les mains de M. Deville...
- supprimons ici la partie de la lettre de madame de Fosen-
iù pIIp répétait le récil que lui fa : mie Cantel de ses
amours avec M. de Graverend. Mais nous enlèverions les traits les plus extraordinaires du portrait de cette femme si nous supprimions aussi ce qui suivit cet audacieux aveu. Voici donc la suite de cette lettre :
« Après ce que venait de m'avouer madame Cantel, je restai dans une étrange confusion. Je pressentais qu'une femme n'ose ainsi dévoiler à une autre la faute qui la déshonore qu'autant qu'elle se sent assez forte contre sa confidente pour la forcer au silence. Cependant je m'écriai avec plus d'embarras que d'indignation :
» — Mais, madame, je n'ai que faire de tous ces secrets.
» Au lieu de s'irriter, madame Cantel me sourit de la façon la plus gracieuse :
» — Allez donc! me dit-elle, grande enfant que vous êtes, y a-t-il là de quoi s'épouvanter? Hé ! mon Dieu, les hommes méritent-ils qu'on leur garde plus de foi qu'ils n'en ont pour nous? Ces messieurs ont établi un gros principe : c'est qu'une femme qui a un amant est déshonorée. Puis, cela dit. ils se tiennent eu repos. Ils nous ont fait de ce précepte un lien, selon eux, toutpuissant. Si vous aimez et si vous cédez à votre amour, vous êtes déshonorée : voilà donc la grande maxime qu'ils opposent à l'ennui, aux désirs de la jeunesse, au charme d'être adorée ! Nous plaire, ils ne s'en occupent plus ; nous occuper le cœur et l'esprit, ils n'en prennent souci... Allons, ne me regardez pas d'un air si étonné, et dites-moi sérieusement si vous connaissez quelque femme qui n'ait puni son mari de son oubli, de son dédain, et surtout de cette insolente quiétude avec laquelle les hommes disent aux femmes : « Vous avez été honorée de mon amour, c'est assez pour toute votre existence. »
» — Mais, madame, lui dis-je, je puis vous affirmer que parmi les femmes que je connais...
» — Chut... chut, reprit madame Cantel avec son éternel et implacable sourire, nous sommes seules, toutes seules, nulle oreille ne nous entend, il faut tout nous dire... Mais, reprit-elle, n'êtes-vous pas belle à faire mourir d'amour les plus galanLs gentilshommes de France? et tout cela eût été pour un mari, un vieux mari grondeur et ennuyeux?... non... non...
» Je voulus l'interrompre, elle continua :
» — Je ne veux pas vous écouter; vous me répondrez lorsque j'aurai fini, alors nous pourrons nous entendre.
» Tu vois qu'à chaque parole je m'enfonçais de plus en plus dans la complicité de cette femme. D'où me venait cette faiblesse ? Hélas !... Elle n'était pas seulement dans le charme inouï de cette femme qui souriait si légèrement au vice, elle était dans le trouble de ma conscience qui me livrait tout entière à sa volonté.
» — Enfin, me dit-elle, voici où nous en sommes. Ce De ville est venu me voir, il y a quelques jours, et voici ce qu'il m'a dit : (( — Vous êtes sur le point de réussir dans un plan fort habilement formé. Après avoir été madame Cantel, vous voulez devenir la comtesse de Varneuil. » — « Et j'y arriverai. » « — Si je ne m'y oppose pas ?» « — Quel intérêt avez-vous à me traverser dans ce dessein ?» « — Aucun, mais j'attends du général Varneuil un service : ce service, il faut que vous le décidiez à me le rendre, ou je lui apprends toute votre histoire avec Eugène de Frémery et M. de Graverend. » Je demandai à Deville quel était ce service, et il me dévoila le mystère qui entourait sa naissance.
» 0 Melchior, mon frère, que cette femme a raison, et qu'on découvre d'abominables choses lorsqu'on veut pénétrer dans la vie de chacun ! Le croirais-tu ? madame de Chastenex, oubliant tous ses devoirs pendant que son mari était émigré, accepta l'amour d'un certain vicomte d'Assimbret qui la trompait pour une misérable meunière. Il résulta un double malheur de cette double intrigue. Madame de Chastenex et la meunière accouchèrent à peu près à la même époque, et lorsque leurs maris étaient absents depuis plus de deux ans. Madame de Chastenex ignorait que la meunière fût sa rivale, et, comme la famille de cette femme appartenait depuis bien des siècles aux Chastenex, ce fut précisément à la pauvre femme dont elle ignorait l'état qu'elle confia le soin de faire disparaître sun enfant. Ce fut alors que toutes deux apprirent qu'elles avaient été dupes du même misérable. La meunière (on l'appelait Louise Firon) , qui croyait à l'amour du vicomte, désespérée, folle, éperdue, emporta les deux enfants et se jeta dan-5 l'étang du moulin. Elle fut arrachée à la mort, ainsi que les deux faibles créatures, par un nommé Pierre Varneuil. Ce Pierre Varneuil était présent lorsque Louise déclara à quelle mère appartenait chacun des deux enfants. Cette révélation ne fut faite que devant lui et devant le beau-père de Louise, qui se chargea du soin de placer les enfants loin du pays où cela se passait. Or, ce Deviile sait qu'il est un de ces deux enfants, mais jamais il n'a pu ]- •' ouvrir à quelle mère il appartenait. Un seul homme vivant
sait de qui était née la fille, et par conséquent de qui était né le garçon : cet homme, c'était Pierre Varneuil qui avait solennellement juré au vieux Firon de ne pas révéler ce secret. Or, sais-tu ce que c'est que ce Pierre Varneuil ? c'est tout simplement le lieutenant-général comte de Varneuil qui, après cette aventure, était parti comme soldat en compagnie de ce même vicomte d'Assimbret qui, à ce qu'il me semble, a continué ses peccadilles à Toulon ; mais ceci est de peu d'importance... Oui, mon cher Melchior, voilà l'étrange concours de circonstances qui met en présence des gens qui paraissent si éloignés les uns des autres. Mais ce qui passe toute croyance, ce qui est une fatalité à laquelle il semble impossible de croire, c'est ce qui est arrivé de cette étrange situation. Ce Lucien De ville si lestement joué par la marquise de Favières et si profondément humilié, grâce aux conseils de madame de Chastenex, a juré de se venger ; il a voulu savoir à tout prix laquelle des deux femmes coupables était sa mère, si c'était Louise Firon ou la comtesse de Chastenex. Pour cela il fallait obtenir une déclaration du comte de Varneuil. Il est venu le chercher à Fontainebleau. Il ne s'agissait de rien moins que de le faire manquer (M. de Varneuil) à un serment, et le général a sur ce point des principes contre lesquels M. Deville n'eût pas tenté de lutter, s'il n'avait eu entre les mains un pouvoir qu'il suppose capable d'ébranler la conscience la plus robuste, de dissoudre les scrupules les plus tenaces : ce pouvoir, tu le devines, c'est celui de madame Cantel. « — Servez-moi dans ma vengeance, lui a-t-il dit, et je garde le plus absolu silence sur vos aventures de Poitiers ; sinon. . . je dis tout. Et alors plus de mariage, plus de comtesse de Varneuil, plus de grand monde, plus d'ambition, plus de mari, et quel mari ! un homme déjà pair de France, en passe d'être maréchal, de devenir ministre de la guerre, etc., etc.
a — Me comprenez-vous maintenant? me dit madame Cantel. Comprenez-vous que, pour le plaisir de ménager madame de Chastenex, je ne me soucie pas de perdre tout cet avenir?
» — Je le comprends, dis-je à madame Cantel ; mais ce M. Lucien a donc dans les mains le moyen de vous perdre?
» — S'il ne Fa pas, il le trouvera. D'ailleurs, reprit-elle, il sullirait d'un soupçon jeté dans l'oreille du général pour le faire hésiter. Il est veuf comme moi, et l'histoire de sa première femme est si bizarre, si inouïe, que c'est à ne pas croire.
» J'attendais toujours la suprême raison qui me faisait le but
CONFESSION GENERALE. ni
des confidences de madame Cantel. Elle s'aperçut de mon impatience, s'approcha tout à fait de moi et me dit :
» — Et maintenant, ma chère, arrivons au but de tout ceci. Ce n'est pas seulement madame de Chastenex qui est menacée, c'est vous, c'estmadame de Kadicoff, c'est le marquis votre frère.
» J'écoutai de toute mon attention.
— Il faut vous dire que, par un hasard inouï, deux ou trois jeunes gens se sont rencontrés dans cette position commune d'avoir été abandonnés par leurs parents ; ils ont fait entre eux une société appelée : La bande des enfants perdus. Là se trouvent réunis M. Deville et le commandant Valvins : celui-ci à un double titre, comme enfant abandonné d'une part, comme père d'un enfant qu'on a fait disparaître d'une autre part. Ils se sont juré entre eux de se prêter secours en toute occasion. A l'heure qu'il est on veut perdre madame de Chastenex, puis viendra le tour de la princesse de Kadicoff. On hésite à mettre votre père dans la. liste, relativement à un certain Fabien qui habite Rennes ; c'est le fils d'une certaine madame Poyer qui, toute coupable qu'elle a été, ira pas oublié ses devoirs de mère. Mais il paraîtrait que le marquis de Lesly s'est conduit à son égard de la façon la plus honteuse. Enfin, et comme dernière victime de ces messieurs, il s'agirait pour M. Valvins de savoir ce qu'est devenu un enfant qui a dû naître il y a un an à peu près. Vous connaissez M. Valvins, vous connaissez peut-être la mère de cet enfant? S'il en est ainsi, je vous deman le de l'avertir du danger qu'elle court.
» Madame Cantel s'arrêta après ces paroles... Toi qui sais maintenant mon secret, mon cher Melchior, tu dois juger de l'épouvante que je ressentis ! J'avais la tête perdue, je me sentais complètement à la merci de cette femme; je fus prise d'une terreur folle, et, sans calculer la portée de mes paroles, je m'écriai :
» — Ah! sauvez-moi, sauvez-moi, madame!
» Elle en était venue à ses lins, je le vis au sourire triomphant qui lui échappa. C'est alors qu'elle osa me dire :
» — Eh bien! écoutez-moi. Un seul homme peut vous sauver. .. c'est votre frère. Dans quelques jours Deville sera à Rennes. J'ai le secret de sa naissance : le général m'a tout dit. Il n'est point le fils de madame de Chastenex : l'enfant de la comtesse est une fille qui a dû être confiée, sous le nom de Carmélite, à un cultivateur des environs de Rennes nommé Leroëx. Il est, quant à lui, le fils de Louise Firon. Je lui ai dit la vérité, mais je me suis bien gardée
do lui en fournir la preuve. Cette preuve, je la lui ai promise, et en attendant, armé de ce renseignement, il retourne à Rennes pour s'assurer de la vérité de ce que je lui ai appris.
» J'écoutais sans prévoir où voulait en arriver cette femme au génie infernal. Elle continua :
» Nos ennemis communs sont tous à Rennes; ou je suis mal informée, ou j'ai mal compris Lucien, ou bien il craint que quelque collision sanglante n'éclate entre les étudiants de Rennes et les officiers du régiment de cavalerie auquel appartient votre frère. 11 faut que dans cette collision ces trois hommes disparaissent, ou deux seulement Val vins et Deville, le jeune Fabien est inoffensif. Allez chercher votre frère, ou écrivez-lui... Inventez quelque chose, dites-lui ce que vous voudrez... Mais on ne fait pas taire de pareils hommes, on les tue!...
» Que te dirai-je , Melchior? Je ne soi-» par quels arguments impitoyables, sanglants, odieux, cette femme m'entraîna; mais je promis de l'écrire ou plutôt d'aller sur-le-champ près de toi. Une heure après que je fus rentrée au château, j'étais en proie au délire d'une fièvre mortelle... Après trois jours où j'ai appelé la mort de tout mon pouvoir, je me lève pour récrire... Je l'ai fait : c'est fini... Je n'ose pas relire ma lettre... Je ne te l'enverrais pas... Que feras-tu? que décideras-tu ? Songe qu'il y va de l'honneur de notre père, du mien... Mais que vais-jete dire là!... Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! que je voudrais être morte ! »
XXY1U