DÉCEPTION
Voilà la lettre étrange, inouïe, qui tomba dans les mains de Carmélite. Lorsqu'elle l'eut lue, ou plutôt pendant qu'elle la lisait, son œil se dilata, ses narines se gonflèrent d'aise, il semblait qu'elle se trouvait enfin dans l'atmosphère qui convenait, à sa nature. Elle rêvait à madame Cantel, cette femme lui faisait envie, elle l'admirait, elle trouvait qu'elle seule parmi toutes ces coupables fût, digne du nom de femme, elle se sentait pétrie de la même
pâle, elles étaient sœurs d'esprit et d'àoie. Geqae Carmélite avait
lant cherché, elle le tenait enfui. Sans plus de réflexion, sans savoir comment elle tirerait parti de ces renseignements extraordinaires que le hasard lui avait donnés, elle écrivit à Melchior de Lesly : « Vous m'avez perdue... Je suis chez vous... Je vous » attends... Aurez-vous le courage de me sauver? » Le hillet fut remis à Philopcemen, qui alla le porter à son maître qui l'attendait impatiemment à la caserne.
Carmélite, demeurée seule, eut le temps de réfléchir sur ce qu'elle avait à faire. A tout hasard elle se mit à copier la lettre de la duchesse de Fosenzac; s'il fallait qu'elle restituât l'original, elle ne voulait pas perdre une des circonstances nombreuses relatées dans cette lettre. Philopcemen, revenu de la caserne, la trouva occupée ù écrire, mais il ne devina point qu'elle copiait une lettre. \u premier bruit, Carmélite l'avait soigneusement cachée. Le soir venu, Melchior arriva.
Nous l'avons vu au Champ de Mars saluant \ alvins avec une déférence pleine d'amitié ; nous l'avons vu plus tard assez peu animé de cet esprit de corps qui poussait les officiers de son régiment contre les étudiants. Ce ne fut que l'histoire de Carmélite qui le jeta hors des bornes. Ignorait-il donc le contenu de la lettre de sa sœur? s"il l'avait lue, cette lettre le laissait-elle donc si parfaitement indifférent? c'étaient là de graves questions, que doivent se faire ceux qui lisent ce récit. La suite des événements en amènera probablement la solution. Lorsque Melchior revint chez lui à minuit, il y trouva Carmélite : elle était plongée dans un admirable abattement factice. Melchior l'examina, fronça le sourcil et parut mécontent.
— Eh bien! lui dit-il, raconte-moi donc, mon enfant, ce qui s'est passé.
— Il s'est passé, dit sèchement Carmélite, ce qui devait arriver : M. le marquis, celui à qui j'avais promis ma main, a fini par déc -iivrir ma faute et a voulu m'en punir.
— Ce grand butor d'étudiant! fit Melchior avec un dédain affecté.
— Ce grand butor d'étudiant, répondit Carmélite avec hauteur, appartient à une famille que la vôtre n'a pas le droit de mé-
Melchior jeta un regard perçant sur Carmélite.
— Écoute ! lui dit-il : pour des raisons que je ne puis le dire, il
est probable que je quitterai mon régiment d'ici à peu de jours. Tu me suivras à Paris, et je te mettrai à l'abri de la colère de ce Poyer.
— Est-ce là tout ce que vous pouvez pour la pauvre fille que vous avez perdue? lui dit Carmélite en se levant soudainement.
— Mais que diable, mon enfant, veux-tuqueje fasse de plus?... Ah! je comprends, tu veux parler de la fortune? Ne crains rien, ma fille, je te placerai à Paris de façon à ce que ton avenir soit assuré.
La femme qui avait rêvé qu'elle serait la vicomtese Poyer de Caradec, qui venait de remplacer cette espérance perdue par le projet bien arrêté de devenir marquise de Lesly, ne pouvait pas être plus brutalement renversée du faîte des illusions où elle s'était placée. Quelque résolue que fût Carmélite, elle ne résista point à la douleur d'une pareille chute et demeura un moment muette et immobile. Elle avait raison d'admirer madame Cantel; son instinct ambitieux lui faisait comprendre la valeur de cette femme, mais elle était à mille lieues d'avoir cette supérieure habileté qu'elle admirait si sincèrement. Avec un esprit rapide, une intelligence vive, une grâce, une allure, une séduction personnelles qui ne le cédaient en rien aux avantages de madame Cantel, Carmélite devait périr victime où Victorine eût réussi. D'abord Carmélite avait de la passion pour aimer et pour haïr. Elle avait aimé Poyer, elle avait aimé Fabien et elle l'aimait encore. Le premieu l'avait prise par ses ardents désirs de jeune fille et ses projets ambitieux. Le second l'avait enivrée de cette douce volupté qui plaît aux natures puissantes : celle de jeler du bonheur à pleines mains à un être chétif et soumis. La vanité seule l'avait livrée à Lesly. Mais enfin, si misérable que fût Carmélite, il y avait quelque chose qui battait dans sa poitrine, quelque chose qui était resté assez fier, assez susceptible, pour s'indigner devant une humiliation : elle était emportée. Chez madame Cantel il n'y avait de sensible que l'ambition : dans une position pareille à celle de Carméliie, elle eût gardé le silence, elle eût attendu, elle eût peut-être demandé à l'habileté de ses refus, à l'enivrement de ses caresses, un serment dont elle aurait plus tard tiré parti, surtout si elle avait possédé les secrets que le hasard venait de livrer à Carmélite. Mais celle-ci ne put résister à l'ardeur de ce sang orgueilleux qu'elle tenait de sa mère. Elle se leva soudainement et dit à Lesly :
— Voilà donc tout ce que vous pouvez faire pour la pauvre fille que vous avez perdue, me mettre à l'abri de la colère de Poyer! j'y ai été exposée ce matin sans protection et j'ai su lui échapper. Me donner à Paris une position qui me mette au-des>u> du besoin ! je n'ai pas besoin de vous pour cela, M. le marquis; le jour où il me plaira de travailler pour devenir riche, je le deviendrai. Adieu donc, et que Dieu vous protège, vous et tous ceux que vous aimez, si toutefois vous aimez quelqu'un !
Après ces paroles, Carmélite se dirigea du côté de la porte et voulut sortir. Melchior l'arrêta.
— Vous m'avez mal compris, lui dit-il, si vous croyez que ce que je veux faire pour vous soit si peu.
— Je vous ai parfaitement compris. .. Si libéral que vous soyez, M. le marquis, il y a une chose que vous ne pouvez pas payer : c'est mon honneur que je vous ai donné. Quelque prix que vous m'en offriez, je me serais vendue si je l'acceptais. J'aime mieux m'ètre donnée...
Melchior devint tout pensif, il leva les yeux au ciel et s'écria avec un sérieux mouvement de colère : Oh! les femmes, les femmes! et, comme pour compléter sa pensée, son regard se tourna du côté du secrétaire où il avait renfermé la lettre de sa sœur.
— Adieu, monsieur, dit Carmélite, adieu!
— Mais je ne puis vous laisser sortir ainsi au milieu de la nuit. Où irez-vous? Où prétendez -vous aller?
— Oh ! ne vous inquiétez pas pour moi, dit Carmélite; ce n'est pas une nuit passée à la belle étoile qui peut m'épouvanter. Adieu , M. le marquis de Lesly ! Souvenez-vous du jour où vous avez si insolemment repoussé du pied la pauvre paysanne que vous aviez si habilement attirée dans vos pièges.
— liais, lui dit Melchior, qui voulait avoir vis-à-vis d'elle le moins de torts qu'il pourrait, que voulez-vous que je fasse? qw
endez-vous? qu'exigez-vousî
— Puisque vous ne l'avez pas compris, je n'ai pas besoin de vous le dire. Adieu !
— Mais vous ne pouvez me quitter ainsi, dit Melchior en l'arr • tant encore.
— Ah! fit Carmélite en reculant, prétendez-vous me retenir par la violence? Prenez garde!... J'appelle, on entendra mes cris : ee sera un grand honneur pour vous de montrer à tout le quartier
que c'est à coups de poing que vous payez vos maîtresses. Le brutal Poyer n'est pas de votre force en ce genre, monsieur le marquis !
— Allez donc, dit Melchior en haussant les épaules. De par tous les diables! j'ai assez de soucis pour ne pas ajouter celui-ci à d'autres.
— Adieu donc, marquis ! lui dit Carmélite.
Et elle sortit. Rien ne peut dire quelle était la tempête qui bouillonnait dans le cœur de Carmélite. Elle se prit à courir devant elle comme une folle, mais elle emportait avec elle sa vengeance, elle avait la lettre de madame de Fosenzac. Carmélite n'hésita pas sur le chemin qu'elle voulait prendre. Elle alla droit chez celui qu'elle avait appelé son père jusqu'à ce moment. Une heure avant la découverte inespérée qu'elle venait de faire, Carmélite n'eût osé à aucun prix rentrer dans cette chaumière. Mais, maintenant qu'elle savait n'être pas la fille de Leroëx, la colère du paysan lui importait peu ; elle gagna donc rapidement du côté de la porte de la .ville qui menait à la ferme.