COMPLICITÉ
Elle était déjà hors des murs. La nuit était brillante d'étoiles, et le silence profond de la campagne n'était troublé que par ces légers frémissements qui courent au front des arbres comme le vol léger des Sylphes et des Lutins. Tout à coup Carmélite entendit derrière elle la course rapide d'un homme; elle se crut poursuivie, se jeta derrière un des buissons qui bordaient la route et attendit que celui qu'elle entendait fût passé. Mais bientôt elle écouta plus attentivement ces pas précipités, elle crut les reconnaître et glissa sa tête à travers le feuillage. Celui qui marchait avec cette rapidité passait en ce moment. A la fine élégance de sa taille, à cette allure leste et souple, Carmélite reconnut Fabien.
— Fabien? ciïa-t-elle doucement.
Fabien s'arrêta et répondit en appelant :
— Carniélilc !
Aussitôt ils s'élancèrent dans les bras l'un de l'autre, et tous deux en pleurant. C'était là un des mystères de ces deux âmes égoïstes et passionnées qui se défiaient l'une de l'autre et qui ne pouvaient se passer l'une de l'autre. Chacun d'eux en présence de son complice pleurait sur ses fautes, et tous deux étaient prêts à les recommencer. Ces deux êtres pervers s'aimaient de la passion la plus étrange et la plus complète. Cela est inexplicable, mais cela est ainsi. Un jour pouvait venir où ils se fussent séparés en se détestant ; deux jours après ils se seraient mutuellement, recherchés avec ardeur, retrouvés et pardonnes. Les passions féroces des filles perdues pour les derniers misérables dont elles savent les crimes, les passions également féroces de ces misérables pour ces filles dont ils savent le honteux métier, sont l'expression la plus brutale de ces natures étranges et cependant plus communes qu'on ne pense. Comment Carmélite était-elle là? voilà ce que demanda Fabien. Elle lui dit tout, et, lorsqu'elle osa expliquer à Fabien qu'elle avait espéré devenir marquise de Lesly, son jeune amant sembla trouver dans sa folle espérance une excuse à sa trahison. D'ailleurs, Carmélite lui avait laissé entrevoir quelque chose des découvertes qu'elle avait faites chez Melchior, et Fabien ne pensa pas qu'elle eût payé trop cher des armes qu'elle offrait départager avec lui. Comment Fabien était-il venu là? voilà ce que demanda à son tour Carmélite. Fabien avait reconduit sa mère clans la maison où elle demeurait seule. Lorsqu'elle s'était retirée pour se reposer, il s'était échappé de la maison pour aller voir Carmélite, qu'il croyait chez son père et qu'un signal convenu amenait près de lui lorsqu'il voulait la voir.
Au milieu du désespoir de Poyer, du désespoir de sa mère, l'image de Carmélite était toujours restée présente à l'esprit de Fabien. Cette femme lui était nécessaire comme l'air, comme la lumière, comme la vie. N'était-ce pas elle qui avait créé en lui ces premiers enivrements de l'amour dont le désir était sans cesse renaissant dans le cœur de Fabien ? Il dit tout à Carmélite, et tous deux se firent le serment de rester unis et éternellement fidèles l'un à l'autre. Mais, chose étrange! dans tous ces serments qu'ils échangèrent, Fabien n'eut pas un moment l'idée d'offrir à Carmélite son nom et sa main, et elle ne pensa pas à tes lui demander. D'ailleurs, s'il lui avait offert ce mariage, elle l'aurait refusé. Ils s'aimaienl d'un i nm pi \\r ne pas vouloir se
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séparer et se priver l'un et l'autre de la passion qu'ils s'inspiraient, mais tous deux ne s'estimaient pas assez pour penser à une union légitime. La corruption naturelle de leur cœur pouvait se plaire à cette complicité de désordre où ils vivaient, mais l'ambition de chacun rêvait un avenir appuyé sur des garanties plus solides qu'ils ne pouvaient s'en offrir. Carmélite n'eût point voulu d'un mari qui lui aurait échappé du jour où elle lui eût légitimement appartenu. Fabien n'eût pas voulu d'une femme dont il connaissait les fautes. Quoi qu'il en soit de leurs dispositions intérieures, voici ce qu'ils résolurent tous deux :
Fabien devait écrire à sa mère et lui dire qu'il pensait qu'il n'était plus digne d'habiter dans sa maison; il lui devait demander une somme d'argent, et avec cette somme d'argent tous deux, Fabien et Carmélite, devaient aller à Paris. Voilà quels étaient les projets que formaient les deux coupables. Il s'agissait de mettre ces beaux projets à exécution, chose qui semblait la plus facile du monde et qui, cependant, les embarrassait fort. Comment écrire, par qui faire parvenir la lettre, comment obtenir la réponse et jusque-là où se cacher?... Toute l'astuce, toute la résolution de ces deux esprits si habiles à combiner de faux sentiments s'arrêtaient devant cet obstacle matériel. Le reste de la nuit se passa en incertitudes. Déjà le juur commençait à se lever; ils restaient dans ce misérable, embarras, lorsqu'ils entendirent un bruit lointain de pas précipités ; ils se retirèrent brusquement dans un petit taillis qui bordait la route.
Mais, avant de dire quels étaient les personnages qui arrivaient dans ce moment, il faut reprendre notre récit de plus haut.