‹ Confession générale (volume 2)Chapitre 27 sur 49 · SOLITUDE · texte numérisé non relu

SOLITUDE

Comme on se le rappelle, Carmélite avait quitté l'appartement de Lesly, emportant avec elle la lettre de madame de Fosenzac, dont elle avait fait une copie qu'elle avait emportée aussi. Melchior était, depuis qu'il avait reçu la lettre de sa sœur, en proie

aux plus affreuses perplexités. A la première lecture de la lettre de la duchesse, il avait dix fois tourné la page, consulté la signature, examiné l'écriture. Ce qu'il lisait lui paraissait un de ces contes absurdes, impossibles, abominables, inventés par le cerveau malade d'un romancier frénétique; c'avait été pour lui une lettre anonyme à laquelle on avait ajouté une adroite imitation de l'écriture de la duchesse et de sa signature. Rien ne pouvait justifier à ses yeux aucune des imputations dont cette lettre était pleine. Melchior, jeune, ardent, plein d'honneur et de loyauté, avait vécu jusqu'à ce moment sur les apparences de la vie de chacun. Jamais il n'avait cherché à pénétrer le secret de certains actes, du certaines paroles qui ne lui paraissaient point d'accord avec les sentiments de ceux qui faisaient ces actes ou qui disaient ces paroles. 11 savait bien que madame de Chastenex s'était séparée de son mari à propos d'une intrigue d'assez bas étage où s'étaient trouvés mêlés son fils et son mari ; il savait qu'à cette intrigue s'était trouvée mêlée Carmélite, mais il était à mille lieues de penser que celte déplorable rencontre eût touché de si près à l'inceste , et d'ailleurs il se demandait comment il eût] pu se faire que madame de Chastenex, qui, à vrai dire, était la plus coupable dans cette circonstance, aurait pu se montrer assez rigoureuse pour exiger une séparation. Indépendamment de tous ces raisonnements qui n'étaient pas dîme logique exacte selon les règles du vice, quelque chose de plus pressant avait conduit Melchior à considérer cette lettre comme une odieuse supercherie pour l'écriture et la signature, comme une infâme calomnie quant aux faits qu'elle rapportait. Ce quelque chose qui fit rejeter à Melchior la possibilité de tout ce qu'il venait de lire, c'était cette innocence du cœur, cette loyauté de la première jeunesse, cette pureté qui se révolte aux premières atteintes du vice et qui le nie, à moins de le surprendre et de le voir en ilagrant délit d'exécution. Melchior n'eût point cru le récit qu'il venait de lire s'il avait concerné des ^ens de la plus basse extraction et qui lui auraient été étrangers ; comment pouvait-il y ajouter foi lorsque c'était la condamnation de femmes qu'il voyait entourées des hommages et du respect du monde, lorsque surtout ils flétrissaient sa sœur qu'il aimait avec une vraie passion fraternelle?

Cette lettre avait été remise fort tard dans la soirée à Melchior de Lesly. Appelé de très-grand malin au Champ de Mars, il s'était dispensé de relire celte lettre, pour qu'elle ne vînt pas détruire

L'opinion qu'il s'était faite à son sujet. Puis on se l'appelle les événements du Champ de Mars, puis le rapport de Philopœmen, puis les arrêts imposés au jeune officier. Ce fut lorsqu'il fut seul que Lesly se remit en mémoire cette lettre extraordinaire. 11 ne pouvait ni ne voulait admettre que ce pût être là un récit véridique d'événements possibles, et toute la force de ses réflexions ne tendit qu'à lui prouver qu'il était la dupe de quelque infâme invention; il finit par se dire que cette lettre n'était peut-être pas étrangère à la collision sanglante qui avait failli éclater entre les étudiants et les officiers de cavalerie. «Qui sait, se disait-il, si des hommes intéressés à voir éclater une sorte de guerre cnile n'ont pas employé tous les moyens pour exciter les uns contre les autres les jeunes gens du pays et les officiers de ce régiment ? Qui sait si tous mes camarades n'ont point reçu quelque lettre qui leur montre un ou plusieurs ennemis parmi les étudiants de celte ville ? » Certes, c'était là une étrange façon de voir; mais l'esprit humain est ainsi fait, qu'il invente des impossibilités absurdes pour ne point admettre la vérité qui le blesse. Puis revint Philopœmen, et Lesly s'occupa d'autre chose. Mais, quoi qu'il en eût, la révélation que renfermait cette lettre qu'il accusait de fausseté était trop extraordinaire pour ne pas lui revenir sans cesse en mémoire, et l'incertitude à laquelle il ne pouvait échapper malgré tous ses efforts lui donna une humeur qui se manifesta plus qu'il ne l'eût voulu dans la manière dont I parla à Carmélite, car il se laissa aller à ces impressions fâcheuses qui montrent les femmes sous un aspect général de duplicité, et il ne trouva plus en lui vis-à-vis de Carmélite ces paroles caressantes, ces promesses amoureuses, ces tendres reproches avec lesquels il endormait à sa guise les exigences de la jeune fille. Aussi, dès qu'elle fut partie, il se reprocha sa froideur ef sa dureté. Puis peu à peu sa pensée revint à la fatale lettre qui lui avait inspiré ces fâcheuses dispositions, il la chercha, mais il ne la trouva point où il l'avait laissée. Un frisson glacé le saisit : on s'était emparé de cette lettre! Qui avait pu s'en emparer? Carmélite sans doute? Carmélite, une fille qu'il venait de traiter comme il l'avait fait, une fille qui n'avait sans doute puisé la fierté qu'elle lui avait montrée que dans la possession de cette lettre ! Un affreux désespoir s'empara de Melchior. Une pareille lettre, lut-elle une invention; fût-elle une calomnie, portait un coup terrible à l'honneur de sa famille. S'il plaisait à Carmélite de

la faire lire, cette histoire serait bientôt la fable de toute la ville; cette fable serait accueillie et répétée tout haut par les étudiants, accueillie et répétée tout bas par les officiers mêmes de son régiment, dont un grand nombre étaient jaloux du luxe affiché par le lieutenant Lesly. Au milieu du désordre où l'avait jeté la disparition de cette lettre, il appela Philopœmen pour l'interroger. Il apprit de lui que Carmélite était demeurée seule dans l'appartement, il apprit de lui qu'elle avait écrit. Pour comble de malheur, Philopœmen dit de ces mots qui assassinent le cœur d'un homme :

— Est-ce que la petite a volé monsieur le marquis ?...

— Oui...

— Monsieur a-t-il bien compté son argent?... Car il n'y a . qu'elle et moi qui ayons pu commettre le vol, et je prie monsieur

de croire que je suis incapable, etc., etc.

— Mais je ne dis pas cela.

— Ah ! on a donc volé autre chose à monsieur ? Melchior, sans répondre, retournait tous les papiers.

— Mais il me semble qu'il ne manque rien à monsieur.. . Enfin Melchior exaspéré s'écria qu'il fallait rattraper Carmélite.

à tout prix et la ramener dans la maison de gré ou de force. Mais le temps perdu à la recherche de la lettre, à l'explication donnée à Philopœmen, avait dû donner de l'avance à Carmélite. A côté de l'horrible inquiétude qu'éprouvait Melchior, il y avait encore un ennui qui le tourmentait : il était aux arrêts. S'il n'était pas rentré chez lui' avant le jour, il manquait gravement à son devoir. Certes, s'il eût pu dire la vérité, il aurait eu une excuse trop légitime; mais on ne fait à personne l'aveu qu'il lui aurait fallu faire pour s'excuser. Après de longues et inutiles recherchas, il se décida a rester chez lui, espérant que Carmélite y reviendrait ou que, si elle voulait se servir de la lettre qu'elle possédait, elle enverrait quelque émissaire pour faire ses conditions. Il faisait à peine jour lorsque Philopœmen, qui était parti à tout hasard, rentra dans la maison ; il n'avait découvert aucune trace de Carmélite.

A peine Lesiy était-il seul, tout disposé à croire à la vérité des fail rapportés dans la lettre de madame de Fosenzac, au momentoù il se disposait à écrire au général pour demander comme une grâce exceptionnelle que ses arrêts fussent levés, on lui annonça l'arrivée de trois personnes parmi lesquelles, au dire de Philopœmen, se trouvait le brutal étudiant qui avait enlevé Carmélite. Lesh n'eut

pas le temps de réfléchir au motif qui pouvait les amener chez lui ; il ne vit là qu'une chance de retrouver la trace de Carmélite, et par conséquent la lettre fatale dont elle s'était emparée. MAchior ordonna qu'on introduisît immédiatement ces trois hommes, et il ne fut pas peu surpris de reconnaître, dans ceux qui accompagnaient Poyer, d'abord Valvins', celui qui lui était signalé comme l'amant heureux de sa sœur, puis ce Lucien Deville qui s'était fait, selon la lettre, le chef du complot qui devait mettre au jour les fautes et les crimes de madame de Chastenex et de la princesse de Kadicoff. Lesly crut voir dans cette réunion la confirmation du soupçon qui lui était déjà venu à l'esprit, et il se dit qu'il devait y avoir une main ennemie qui, après l'avoir poussé contre ces trois hommes, les excitait contre lui. Il résolut donc, par une rapide réflexion, d'écouter froidement les explications qu'ils venaient lui demander et de n'accepter une rencontre qu'autant qu'il leur en aurait fait déduire catégoriquement les motifs. Valvins avait l'air profondément attristé, et Lucien Deville semblait amené plutôt par un sentiment de condescendance au dessein de son ami Poyer que par la conviction qu'il lui prêtait une assistance convenable dans une affaire digne et juste. Quant à Poyer, il avait dans ses traits et dans sa tenue une impassibilité glacée. On eût dit qu'il était sous le pouvoir d'une fatalité qui le poussait invinciblement à sa perte. Ce n'était plus la fier et joyeux étudiant pour qui le danger était un bonheur, pour qui le combat était une fête; c'était un fantôme qui vivait la mort dans le cœur.

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