‹ Confession générale (volume 2)Chapitre 28 sur 49 · PROVOCATIONS · texte numérisé non relu

PROVOCATIONS

11 y eut un moment de silence pendant lequel les trois amis refusèrent d'un geste froid les sièges que leur avait avancés le marquis de Lesly. Celui-ci, malgré sa résolution d'être calme, prit un air de hauteur et dit d'un ton sec :

— J'attends, messieurs.

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— Monsieur de Lesly, dit Valvins avec un effort qui montrait combien il regrettait d'êlre forcé à remplir la mission dont il était chargé... M. Poyer a pénétré hier de vive force dans votre maison, il en a fait sortir par la menace une femme qui vous intéresse vivement; c'est une injure qu'il vous a faite, il vient vous en offrir la réparation.

Melchior, qui dans toute autre circonstance aurait trouvé une pareille démarche assez impertinente pour mériter une correction immédiate, se contint et répondit assez froidement :

— Mais si je ne me trouve point offensé de la conduite de monsieur, si je ne lui en demande pas réparation, dois-je accepter un combat qu'on m'offre si bénévolement?

Valvins et ses amis étaient loin de s'attendre à une réponse aussi calme de la part de Melchior, et Poyer, prenant aussitôt la parole, dit avec un léger accent de colère :

— Si M. le marquis de Lesly ne se trouve point offensé de ce que j'ai forcé sa maison, de ce que j'en ai chassé sa maîtresse, moi je me trouve offensé de ce qu'il m'a pris une femme qui m'appartenait, et je lui demande raison de sa conduite.

— Je comprends de cette façon, repartit Lesly, mais je pourrais dire à M. Poyer que j'ignorais complètement ses relations avec cette fille et que, si je les avais connues, rien n'aurait pu me déterminer à lui faire gratuitement l'affront qu'il me reproche.

A cette réponse, Poyer regarda Valvins d'un air stupéfait et lui dit :

— C'est là le jeune homme impétueux dont tu m'avais parlé ?

— Monsieur Poyer, dit Melchior d'une voix grave, nous n'avons pas entre nous l'habitude de douter du courage de nos adversaires.

Melchior, visiblement embarrassé, s'arrêta un moment, puis il reprit :

— Je serai prêt, quand il en sera temps, à vous rendre raison des torts que j'ai pu avoir envers vous ; mais je vous le demande comme à un homme d'honneur, ma conduite envers cette misérable fille est-elle la seule cau^e de la rencontre où vous venez m'appeler?

— Ne la trouvez-vous pas suffisante?

— Sans doute... Mais pour l'honneur de ma famille, dit Melchior d'une voix tremblante, j'ai besoin de savoir si vous ne cédez ; quelque suggestion tout à fait élrai i llite.

s paroles de Melchior, la ligure de Poyer de ; une

m CONFESSION GENERALE.

haine implacable se peignit un moment sur son noble visage et lui donna une expression de férocité.

— L'honneur de votre famille ! murmura Poyer d'une voix sourde... l'honneur de votre famille! répéta-t-il avec un violent mouvement de rage.

Il jeta un regard interrogateur sur Lucien et Valvins, puis reprit avec une expression d'ironie cruelle :

— Le marquis de Lesly parle de l'honneur de sa famille! Mais ne savez-vous pas, reprit Poyer en attachant sur Melchior ses yeux ardents... ne savez-vous pas que votre père a touché à l'honneur de la mienne?

Melchior baissa les yeux.

— Ne savez-vous pas, reprit Poyer, dont la colère s'exaltait, qu'à défaut du père j'ai soif de tuer le fils?... Il me parle de l'honneur de sa famille, lui, le fils du marquis de Lesly qui a déshonore: la maison où on lui donnait asile... lui, le frère de cette femme perdue !

— Silence, Poyer! s'écria Valvins. Melchior écoutait la pâleur sur le front.

— Laissez-le parler, commandant, s'écria -t- il d'une voix sombre... laissez-le parler... Il faut que je sache la vérité tout entière, il le faut!

Melchior resta un moment silencieux, puis il reprit d'une voix entrecoupée par l'effort violent qu'il faisait sur lui-même pour aborder un pareil sujet :

— N'avez-vous pas appelé ma sœur une femme perdue, et l'un de vous ne pourrait-il pas au besoin attester que c'est la vérité?

En parlant ainsi, Melchior regarda Valvins, qui rougit et baissa les yeux. Melchior continua en s'adressant à Deville :

— Et vous, monsieur, n'êtes-vous point d'avis qu'il est temps de mettre en pleine lumière les crimes de ces mères qui jettent leurs enfants à l'abandon et à la misère?

— Que dites-vous? s'écria Valvins, et d'où savez-vous?...

— Ah ! fit Melchior, d'où je sais vos projets...

Il s'arrêta, et, tirant de sa poitrine un soupir profond et désespéré, il s'écria :

— Oh ! tout ce que m'annonçait cette lettre était donc vrai!...

— Quelle lettre?

— Quelle lettre? reprit .Melchior, une lettre qui n'est plus en mon pouvoir...

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11 s'arrêta encore et reprit :

— Oh! c'est épouvantable...

Puis, avec un désordre extrême :

— Merci, messieurs, merci de votre présence ! Eh bien, à vous d'abord, monsieur Poyer, et, si le sort vous favorise, tant mieux !. .. je ne vivrai point pour voir éclater sur mon nom cet orage de délations et d'infamies... Si c'est moi qui suis le vainqueur, ce sera à nous deux ensuite, monsieur Valvins... et à vous après, monsieur Deville ; car il faut que je meure ou que tout homme qui possède l'horrible secret de tous ces crimes meure aussi.

Valvins et Deville se regardèrent.

— Je ne vous comprends pas, dit Valvins.

— Je vous dis que je sais tout, reprit Melchior. Une femme a qui vous avez dit vos projets les a confiés à ma sœur, qui nie les a écrits. . .

Lucien el Valvins restèrent confondus.

— C'est madame Cantel, murmura Deville.

— Oui, oui. . . reprit Melchior, c'est bien le nom de cette femme. Puis il reprit avec rage :

— Et cette lettre est dans les mains de Carmélite ! Les trois amis reculèrent avec étonnement.

— Écoutez! leur dit Melchior avec désespoir; voulez-vous m'aider à retrouver cette fille, à lui arracher une arme avec laquelle elle peut perdre et ma sœur et votre mère aussi, monsieur Poyer? car le crime de mon père s'y trouve expliqué aussi bien que les fautes de ma sœur. Voulez-vous m'aider à retrouver cette lettre? et après je serai à vos ordres... le voulez-vous?

— Oui, dit Poyer... je le veux... mais après cela vous m'appartenez...

— A l'heure que vous voudrez et comme il vous plaira.

Cette conversation était à peine faite que Melchior écrivit au lieutenant-général le billet suivant :

« Mon général,

» Je me fie à votre honneur de soldat, et je viens vous dire : Sur l'honneur de mes épaule tt es, une affaire complètement étrangère » aux événements qui se sont passés hier au Champ de Mars, une » affaire où il y va de l'honneur, de la vie de toute une famille, » cette affaire m'oblige à quitter les arrêts que vous avez prononcés » contre moi. Je vous le demande comme une grâce, si l'on me

» rencontre déguisé par la ville ou dans la campagne, faites qu'on » ne me cherche point... Il faut tout vous dire. J'ai besoin de ma » liberté pour sauver l'honneur de... Mais à quoi bon vous dire » des noms qui me feraient rougir un jour devant vous? »

Ce billet écrit, Melchior s'habilla en bourgeois et s'apprêta à sortir avec ses trois ennemis.

— De quel côté pouvons nous trouver Carmélite? dit Valvins.

— Du côté de la ferme de Leroëx on de la maison où je l'ai trouvée, dit Poyer.

— Mon domestique y est allé, répondit Melchior.

— Et n'a rien trouvé ? ajouta Poyer. Oh ! il faut connaître le pays mieux qu'il ne le connaît pour trouver quelqu'un qui se cache parmi les haies, les buissons et les chemins creux de nos campagnes. Venez avec moi.

Ils sortirent tous les quatre de la ville sous la direction de Poyer.

Notre héros, avec cet instinct de chasseur qui lui avait appris quel attrait invincible ramène toute créature aux environs de l'endroit où est son nid, Poyer les conduisit du côté de la ferme de Leroëx. C'était le bruit des pas précipités de ces quatre hommes qu'avaient entendu Carmélite et Fabien.

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