‹ Confession générale (volume 2)Chapitre 29 sur 49 · UN MEURTRE · texte numérisé non relu

UN MEURTRE

A travers le feuillage derrière lequel ils s'étaient abrités, Fabien et Carmélite aperçurent de loin ceux qui étaient à leur poursuite et se retirèrent au plus profond du taillis où ils s'étaient cachés. Bientôt les quatre jeunes gens arrivèrent ; leur marche était rapide, et ils paraissaient aller à un but déterminé, sans chercher aucun indice qui dût les arrêter sur le chemin qu'ils parcouraient ; aussi passèrent-ils rapidement devant le taillis où se tenaient blottis Fabien et Carmélite. Mais, au moment où ils allaient s'éloigner dans la direction de la ferme de Leroëx, Poyer s'arrêta tout à coup. Il parut prêter l'oreille à un biuii qui avait traversé l'air, il jeta autour de lui un regard rapide et investigateur. On eût dit

qu'il était doué de l'instinct prodigieux du chien de chasse qui sent au loin la présence de la victime qu'il poursuit. Soit que ce fût une inspiration soudaine qui montrait à Poyer cet endroit comme plus propre qu'un autre à cacher les coupables, soit qu'un indice inaperçu de tous ses compagnons lui eût révélé leur présence, il tourna vers le taillis un regard qui semblait pénétrer dans son ombre. Puis tout à coup, bondissant comme un lévrier qui a aperçu sa proie, il franchit en quelques bonds les haies, les fossés et les buissons qui le séparaient de l'endroit où se trouvaient Carmélite et Fabien, et, avant que ceux-ci eussent pu faire un mouvement pour échapper à cette poursuite soudaine, il était près d'eux et appelait à lui ses compagnons qui l'avaient si soudainement vu disparaître à leurs yeux. Lorsqu'ils arrivèrent, Carmélite et Fabien étaient l'un près de l'autre, la main dans la main, tremblants et épouvantés tous deux, mais tous deux cependant bravant du regard les ennemis qu'on leur annonçait. Quant à Poyer, il était debout, immobile en face d'eux, promenant son regard désespéré sur ces deux êtres qu'il avait tant aimés et qui l'avaient si indignement trahi. Ce fut alors que Poyer, montrant Carmélite à Melchior qui arrivait, lui dit d'une voix sourde:

— Tenez, voilà la femme que vous cherchez, dépèchez-vous, j'attends.

En parlant ainsi, Poyer s'assit sur une pierre et cacha sa tête dans ses mains comme pour rester étranger à tout ce qui allait se passer. Melchior s'avança vivement vers Carmélite et lui dit d'une voix menaçante :

— Vous avez pris chez moi une lettre qu'il faut me rendre à l'instant même.

Avant que Carmélite eût eu le temps de répondre, Fabien s'avança vers Melchior et lui dit avec la colère d'un cœur qui ne sait d'autre excuse à ses fautes que de les pousser jusqu'au bout :

— Prenez garde ! il y a quelqu'un ici qui ne vous laissera pas insulter et menacer celte jeune fille.

— Et qui cela? dit le marquis de Lesly avec hauteur.

— Moi, répliqua Fabien.

Melchior, que le ton de son nouvel ennemi avait exaspéré, fut sur le point do répondre à cette bravade par l'insulte la plus violente; mais, en voyant la tournure frêle de cet enfant, il s'arrêta et demanda à ceux qui l'entourai'

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— Mais quel est donc ce jeune homme qui vient se mêler de choses qui ne doivent ni ne peuvent le regarder ?

— 11 vous importe peu de savoir qui je suis, reprit Fabien en pâlissant; laissez là cette jeune fille, ajouta-l-il d'un ton moins impérieux, c'est tout ce que je demande.

— Et moi, reprit Melchior en se détournant de Fabien comme d'un ennemi indigne de lui, pour s'adresser à Carmélite, je demande, j'exige, je veux cette lettre que vous m'avez volée.

— Vous ne l'aurez pas! repartit Carmélite résolument.

— \ ous le voyez, messieurs ! vous voyez à quoi l'on me réduit : vous témoignerez que, si j'ai porté la main sur cette femme, c'est qu'elle l'a voulu.

— Oh ! s'écria Carmélite en reculant de quelques pas, n'en appelez à personne ici, monsieur le marquis de Lesly ; car vous me protégerez, vous, monsieur Deville, et vous aussi, monsieur Valvins, reprit-elle en élevant encore la voix, c'est votre vengeance qu'on veut m'arracher, c'est la preuve des crimes de la sœur de cet homme, c'est la preuve de votre naissance, monsieur Deville, c'est la preuve que nous sommes nés du même père, car vous êtes mon frère, j'en ai la preuve maintenant!

— Misérable ! s'écria Lesly en s'élançant vers Carmélite, qui recula encore pendant que Fabien se jeta à la rencontre de Lesly, et tous deux se prirent à lutter ensemble.

\ al vins et Deville étaient demeurés immobiles, stupéfaits de ce qu'ils venaient d'entendre; mais Poyer s'était levé tout à coup, et, à l'aspect de Fabien et de Melchior qui, après avoir lutté un moment ensemble, s'étaient séparés pour se saisir chacun d'une épée et s'attaquer avec plus de fureur, Poyer avait poussé comme un cri de joie sauvage, puis tout à coup, en les voyant s'avancer l'un sur l'autre, les yeux enflammés de colère, les lèvres frémissantes de rage, il se précipita entre eux au moment où ils se lançaient en aveugles l'un contre l'autre, et les deux épées poussées par ces mains furieuses frappèrent à la fois le brave Poyer et se croisèrent pour ainsi dire dans sa poitrine. Un cri d'épouvante et de douleur s'échappa de toutes les bouches; mais Poyer resta debout, les deux mains appuyées sur ses blessures, et, regardant tour à tour Melchior et Fabien, il leur dit d'une voix haletante :

— Oh ! vous êtes bien tous les deux les fils de l'homme qui a déshonoré ma mère ! Votre père a tué le mien par la honte, vous m'avez tous deux assassiné avec l'épée! c'était juste.

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V peine avait-il prononcé ces paroles que l'infortuné Poyer

détacha ses mains de sa poitrine, les tendit à Valvins el à Deville qui s'étaient approchés, et tomba en murmurant ces derniers mots :

— Ne dites rien à ma mère, et ne me vengez pas!

Rien ne peut rendre le désespoir de Melchior en voyant ainsi i uoaber devant lui ce brave jeune homme qui n'avait pas eu un mot pour maudire ceux qui, après avoir porté le désespoir dans son cœur, venaient d'y plonger le fer. Quant à Fabien, il était tombé à genoux, et pas un cri, pas un murmure ne s'étaient échappés de sa bouche, pas une larme de ses yeux. Il regardait fixement le visage de Poyer, il semblait absent de tout ce qui se passait autour de lui, lorsque Carmélite, voulant profiter de la stupeur universelle, fit un mouvement pour s'enfuir. Tout à coup, • •I avant qu'elle eût pu faire un pas, Fabien l'atteignit, et, la traînant jusque auprès du corps de Poyer avec une force invincible, il la jeta à genoux près de ce corps inanimé en lui criant :

— Regarde celui que tu as tué !

A son tour Carmélite se mit à contempler Poyer, el, comme si l'aspect de ce corps insensible lui rendait le souvenir de tout ce qu'il y avait de grand et noble dans ce cœur qui ne battait plus, elle s'écria après un moment de silence :

— Il n'y avait que lui de bon!

Puis elle se pencha sur le cadavre, déposa un baiser sur ses lèvres glacées, se releva, et, jetant à terre la lettre de madame de Fosenzac et la copie qu'elle en avait faite, elle s'écria :

— Tenez! videz entre vous toutes vos honteuses querelles! Je ne vous connais plus.

Lesly ramassa les papiers, et, ayant reconnu récriture de sa sœur, il garda la lettre et rejeta la copie qui en avait été faite comme un papier qu'il ne lui importait pas de connaître. Fabien s'en empara sans autre motif que de ne pas laisser à l'abandon une lettre dont il avait reconnu l'écriture pour être celle de Carmélite, et celle-ci s'éloigna rapidement. Pendant ce temps, Valvins et Deville s'étaient approchés de Poyer et s'étaient agenouillés près de lui. Quelque énergie qu'il y eût dans le cœur de ces deux hommes elle paraissait avoir complètement succombé sous le coup douloureux qu'ils venaient de recevoir l'un el l'autre. Ce fui Melchior qui leur adressa la parole :

— Eh bien ! messieurs, leur dit-il, que décidez-vous?

— Oh! dit Valvins, c'est effroyable; et comment pourronsnous annoncer à madame Poyer que son fils est mort frappé de la main de Fabien, de la main de son autre enfant?

— Écoutez, dit alors Melchior d'une voix entrecoupée, un duel n'a-t-il pas pu avoir lieu entre moi et M. Poyer, duel qui peut s'expliquer par trop déraisons fatales pour qu'on n'y croie pas?

Deville montra du doigt les deux blessures ouvertes à chaque côté de la poitrine.

— Un duel, dit-il, n'admet pas deux épées qui frappent et qui tuent à la fois. Il faut dire la vérité.

Valvins se leva alors et reprit avec une vivacité désespérée :

— La vérité, oui, il la faut aux magistrats, il la faut à nos camarades, mais nous ne pouvons pas assassiner la mère, après avoir tué le fils, en disant la vérité. Pour elle ce sera dans un duel que le brave Poyer sera mort. Tu m'entends, Fabien, et, pour que ta mère ne sache jamais que ta main est une de celles qui ont fait couler le sang de ton frère, tu rempliras jusqu'au bout tous les devoirs que tu dois au fils de celle qui t'a nourri et élevé.

— Je le ferai, repartit Fabien.

Alors Valvins, tendant la main à Deville, lui dit d'une voix sourde :

— Voilà donc le sort que Dieu a réservé à la mère qui n'avait pas abandonné son enfant ! n'y aura-t-il pas un châtiment pour celles qui ont jeté les leurs à la misère et à l'abandon ?

Ces paroles ramenèrent Lesly au souvenir du motif qui l'avait conduit à la poursuite de Carmélite, et, croyant que c'était à lui que s'adressait la menace de Valvins, il dit d'une voix calme et résolue :

— Et maintenant, messieurs, quand vous voudrez, je serai à vos ordres.

— Pas encore, monsieur le marquis, lui répondit Valvins ; Poyer nous a défendu de le venger.

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