TRISTES HONNEURS
Deux heures après cette rencontre, deux paysans rapportaient sur une civière le corps de l'infortuné Poyer. C'étaient les fils de ce vieux Leroëx qui avaient fait avec Poyer une si rude connaissance. Le père marchait derrière ses enfants, son bonnet à la main, pleurant comme si c'eût été un de ses enfants dont il suivait le cadavre. Derrière lui venaient tous les paysans qui avaient rencontré ce cortège funèbre, de même que ceux qui l'avaient aperçu du champ où ils travaillaient, les uns revenant sur leurs pas, les autres quittant et abandonnant au milieu de leurs champs leurs instruments de labourage, tous la tète basse et le visage morne, aussi étonnés que désespérés de cette mort qui leur semblait un rêve. D'où venait donc à ce jeune homme cet hommage universel? c'est que là. sur cette civière, était couché le beau Poyer, le noble Poyer, le brave Poyer, l'honneur de la jeunesse bretonne, le cœur loyal, sincère, enthousiaste; l'ami du faible et du pauvre, l'ennemi de l'insolent et du persécuteur, le pur et rude enfant de la Bretagne, celui que la voix publique opposait avec fierté à tout ennemi qu'on pouvait citer, pour sa force, pour son adresse ou pour son courage, le jeune héros enl'm de ces luttes intérieures sur lequel la ville de Hennés s'appuyait fièrement en disant : « S'il arrivait que dans une rencontre générale on tuât tous nos braves étudiants, il nous resterait Poyer, Poyer qui suffirait seul à les venger tous. » En tête du cortège marchait Fabien entre Valvins et Deville. Dès qu'ils eurent franchi les portes de la ville, dès que quelques passants eurent rencontré ce triste convoi, la nouvelle de la mort de Poyer se répandit de maison en maison, de rue en rue, avec une effrayante rapidité, et une heure ne s'était pas écoulée depuis que Poyer avait été déposé dans sa modeste chambre d'étudiant, que toute la jeunesse de Rennes el une partie de la population étaient amassées dans la rue, dans les environs de sa demeure.
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Pendant ce temps, Lucien avait été chez madame Poyer, et Valvins s'était rendu chez le général et chez les magistrats pour les avertir de cet événement et leur en apprendre les funestes circonstances. Fabien était resté près du corps de Poyer. Charles Joulu et quelques autres de l'intimité de Poyer avaient reçu de Valvins et de Deville la confidence des dernières paroles de leur ami, et ceux-ci parcouraient la foule des étudiants en calmant les murmures menaçants et les projets de vengeance qui fermentaient dans les esprits exaspérés par cette mort soudaine. Enûn Deville revint de la mission douloureuse qu'il avait acceptée, puis Valvins, qui avait obtenu des magistrats la promesse de laisser aux étudiants le droit de rendre à Poyer l'hommage qu'ils croiraient devoir à sa mémoire. Ce fut alors qu'on annonça à toute cette foule que les funérailles de Poyer auraient lieu le lendemain et que son corps serait transporté à Berbins, dans le château de sa famille. Cette annonce éloigna une grande partie des curieux rassemblés autour de la maison, mais la plupart des étudiants demeurèrent. On demanda en leur nom qu'il leur fût permis de voir une dernière fois le corps de leur ami , et tous montèrent les uns après les autres pour saluer d'un suprême adieu ce noble jeune homme qu'ils avaient tous aimé, dont tous avaient été fiers d'être les compagnons. Puis, quand le soir fut venu, sans qu'aucun ordre de la police empêchât cette calme et sévère démonstration, quelques étudiants se placèrent devant la salle de spectacle pour dire aux rares habitants de Rennes qui se présentaient pour entrer au théâtre, ces seules paroles : « Vous savez sans doute que Poyer a été tué?» Et tout aussitôt chacun s'en retournait, comprenant et respectant ce deuil public, s'il ne le partageait pas. Les officiers du régiment de cavalerie étaient encore consignés, et aucun des officiers des autres régiments ne pensa ce soir-là à se présenter au spectacle.
Le lendemain, le corps de Poyer fut enlevé par les étudiants eux-mêmes : tout s'était organisé dans la nuit. Après les étudiants venaient un certain nombre d'ouvriers qui devaient porter le corps de Poyer, puis les paysans des environs de Rennes. Les relais étaient marqués pour arriver jusqu'à la demeure de madame Poyer. Ce fut ainsi qu'on partit de la maison mortuaire. La foule était immense dans les rues que le cortège devait traverser. La plupart des filles du peuple et toutes ces pauvres filles à la vie joyeuse pour qui Poyer ('lait un héros, suivaient le collège en
habit de deuil. Lès fenêtres étaient encombrées de furieux, et
c'était une chose bizarre que de voir les têtes blanches des vieillards, qui avaient blâmé hautement la vie qu'avait menée ce jeune homme, se courber pieusement et tristement devant ce cercueil qui passait; c'est que la Brelagne est toujours la Bretagne, et que ces vieux Bretons venaient de voir tomber un de ces hommes taillés à la hauteur de ces hommes de fer qui ont illustré leur histoire. Les mères de famille elles-mêmes laissaient tomber sur ce cercueil un regard de pitié, et cette pitié allait, par la pensée, à sa pauvre mère, la noble victime. Enfin les jeunes filles de ce monde dont les portes eussent été fermées à Poyer se demandaient curieusement pourquoi cette douleur universelle, pourquoi ce respect profond en face du cercueil de celui dont elles avaient entendu souvent accuser les folies et les excès. C'est que bien au-dessus de tous ces défauts qui avaient rendu la jeunesse de Poyer si redoutable et si blâmable, planaient trois vertus qui appartiennent plus particulièrement à la Bretagne : il était brave, loyal et bon. Nulle misère ne l'avait trouvé indifférent, nulle parole donnée ne l'avait trouvé infidèle, nul danger ne l'avait fait reculer.
Cependant le cortège funèbre, après avoir parcouru la ville, se dirigea sur la route qui menait à Berbins. C'était plus de six heures d'une marche même rapide. Beaucoup de ceux qui étaient venus pour rendre un dernier hommage à la mémoire de Poyer et se joindre à la douleur publique, quittèrent le convoi aux portes de la ville ; mais aucun de ceux qui se décidèrent à l'accompagner plus loin ne l'abandonna à mesure que la fatigue ou l'ennui les prenait sur la route. On ne vit pas ce cortège funèbre, comme celui de tant d'hommes illustres, s'amoindrir peu à peu et se réduire à quelques fidèles au moment où il atteignait le but. Tous ceux qui étaient partis avec \alvins, Deville et Fabien, étaient encore avec eux au moment où le cortège arriva en vue du château de Berbins. Là aussi était une autre réunion : c'étaient tous les paysans des environs, c'étaient les serviteurs de la maison, en grand deuil, hommes, femmes et enfants, agenouillés et priant, tandis qu'une femme restait debout, immobile, sur la porte de cette maison isolée. C'était madame Poyer, qui regarda s'avancer le cortège qui lui rapportait son fils sans que rien vînt altérer l'immobilité de son visage. Enfin le cortège arriva dans la cour qui précédait la maison. Madame Poyer restait toujours immobile Lucien et Deville s'avancèrenl vers elle, tandis que Fabien.
la tête baissée, attendait un signe, un regard qui lui permît d'aller se jeter aux genoux de sa mère.
— Merci, messieurs! dit madame Poyer aux deux amis qui s'étaient inclinés devant elle, faites ce que je vous ai demandé.
Sur un signe de Valvins et de Deville, les étudiants qui avaient repris le corps de Poyer entrèrent dans la maison, et, la traversant lentement, pénétrèrent, dans un petit jardin, au milieu duquel une fosse avc-ùt été creusée. Tous ceux qui les suivaient entrèrent avec eux, passant devant madame Poyer, qui était toujours immobile à la porte, entre Valvins et Deville, et saluant avec respect ce sublime et courageux désespoir. Ils entrèrent tous, pendant que Fabien, écrasé sous le poids de son remords, restait anéanti à la même place. Puis enfin, lorsqu'il se trouva seul en face de sa mère et de ses amis, il se précipita vers elle avec un mouvement désespéré ; mais la noble femme recula, et, pendant que Deville et Valvins allaient se réunir aux amis assemblés auprès de la tombe de Poyer, pendant qu'ils s.'éloignaient pour laisser à ce remords et à cette douleur la liberté de leurs larmes, pendant que Fabien, tombé à genoux, tendait vers sa mère des mains suppliantes et levait sur elle des yeux tout remplis de pleurs, madame Poyer recula encore, et, prenant des deux mains les deux battants de cette porte ouverte, elle les ferma elle-même sur l'enfant maudit sans lui adresser un regard et sans prononcer une parole.