SUITE
Ceci se passait quelques années avant la révolution. Le comte de Chastenex, satisfait du mal qu'il croyait avoir fait, était retourné à Paris, où il courait après une espèce de princesse russe dont il espérait attraper les roubles.
A ce moment du récit de Lucien, Valvins tressaillit, car il prévoyait qu'il pouvait y avoir plus qu'une ressemblance entre son histoire et celle de Deville, et que peut-être elles se rattachaient l'une à l'autre par quelque fait non encore aperçu. Lucien continua :
— Le départ du comte avait laissé la lutte s'établir entre le meunier Firon et le meunier Varneuil. Il est probable que, si celui-ci eût été le méchant homme que s'était imaginé M. de Chastenex, il aurait vite été ruiné ; mais au boutd'un an Firon s'aperçut que son concurrent était un brave et honnête homme que M. de Chastenex avait trompé, et qui luttait avec courage et probité contre la charge qu'il s'était malheureusement imposée. Il en arriva que Firon ne fit point de démarches pour empêcher quelques pratiques d'aller chez Varneuil, de façon que tous deux vécurent sinon en amis, du moins sans se faire la guerre acharnée sur laquelle avait compté le comte de Chastenex. 11 faut vous dire aussi, pour que vous compreniez bien le doute où je suis, reprit Lucien, que le comte de Chastenex, qui n'avait obtenu de la princesse de Kadicoff que ce qu'elle donnait volontiers à tout le monde, s'était lassé d'être le rival d'un si nombreux personnel et avait épousé une demoiselle de Nantesfort riche et d'une très-bonne famille.
Quelque horreur que Valvins éprouvât pour ce qu'il avait appris
de sa mère , il ne put s'empêcher d'être cruellement blessé du mépris avec lequel il en entendait parler, et cette émotion parut sur son visage.
— Ce nom, le connaissez-vous donc aussi? lui dit Lucien.
— 11 est naturel, répondit Valvins, que, connaissant celui de M. de Chastenex, je n'ignore pas celui de la princesse de Kadicoff.
— C'est juste , repartit Deville. Je continue donc. Cette existence paisible, mais peu amicale, des deux rivaux meuniers, éclata cependant avec une animosité implacable , par suite d'un événement imprévu et tout à fait en dehors de leurs relations. Jacques Yarneuil avait un fils nommé Pierre.
Ce nom , c'était celui de son père, et Noël ne douta plus qu'il ne trouvât dans la lecture qu'il faisait des renseignements sur sa famille, et dès ce moment il poursuivit sa lecture avec une vive anxiété. Du reste, nous croyons devoir prévenir nos lecteurs que nous supprimerons désormais les surprises que Noël dut souvent éprouver en continuant le manuscrit de Valvins, et celle que Valvins avait dû ressentir autrefois en écoutant le récit qui continuait ainsi :
» En 1790, Pierre Varneuil avait dix-huit ans et beaucoup d'amour pour la fille d'un fermier voisin. Louise Leroëx avait aussi dix-huit ans et un commencement d'amour pour la personne de Pierre Varneuil. Mais elle n'était pas non plus sans quelques moments d'attention pour Martial Firon, le fils du vieux Antoine. Louise aimait dans Pierre un bon et gai garçon, leste, déterminé, travailleur, et qui pour elle eût sauté dans le feu; mais elle estimait dans Martial un bon lot de terre en plein rapport et une facilité de caractère qui devait en faire un mari comme en rêvent les filles un peu entendues à devenir femmes. Pierre Varneuil n'était ni assez poétique ni assez vaniteux pour s'imaginer que Louise ne savait pas compter et pour supposer que lui, Pierre, valait un bon pré à deux coupes. Pierre détestait donc Martial de toute son âme, et Martial méprisait Pierre de toute sa sottise. Cependant cette haine n'arriva jamais jusqu'à des querelles trop violentes; la prudence de Martial les évitait encore plus lestement que la vivacité de Pierre ne les commençait. Toutefois les choses restaient en suspens lorsque les parents s'en mêlèrent, et dès ce moment tout fut dil. Les hésitations de Louise furent aisément levées par la volonté de son père, et Martial fut proclamé le fiancé de la fille du meunier Firon. Pierre Varneuil se tint pour
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battu quant au mariage, et, en vrai et bon paysan qu'il était, il se crut battu pour l'amour. Un autre moins sincère ne s'y fût point trompé et eût reconnu que Louise, satisfaite d'avoir le mari et les prés, était d'humeur à compléter son mariage en y ajoutant un joli garçon pour amant.
A cet endroit du récit de Lucien, Poyer laissa échapper un geste de mécontentement et interrompit son ami en lui criant brusquement :
— Lucien!... Lucien!...
— Eh bien ! repartit celui-ci, qu'est-ce donc qui te prend?
— Ce n'est pas bien ce que tu dis là, fit Poyer. Cette femme, à l'heure où tu parles d'elle, est couchée sur son lit de mort, et cette femme est peut-être...
— Tu as raison, reprit Lucien, peut-être!... et il ne faut médire de personne.
Deville comprima un sentiment de rage intérieure , et reprit ensuite son récit :
« Ce mariage était accompli depuis un an, lorsque arrivèrent à la fois dans le pays le comte de Chastenex avec sa nouvelle épouse et l'un de leurs intimes amis, le comte d'Assimbret. M. de Chastenex, décidé à suivre les princes dans leur émigration, était venu pour régler ses affaires et se munir d'autant d'argent qu'il pourrait en tirer de ses fermiers. Il réussit auprès de tous, et surtout auprès d'Antoine Firon, qui, dans celte circonstance, ne vit plus en lui le maître avide qui avait voulu le ruiner, mais le gentilhomme qui se dévouait à une cause qui a été toujours populaire dans ce pays. 11 y eut un véritable retour vers le comte, si bien que Martial, tenté par des offres brillantes, le suivit, afin de servir d'intermédiaire entre lui et le vieux Firon, auquel M. de Chastenex remit la gestion de toutes ses propriétés. Ils partirent donc avec le comte d'Assimbret. Mais, quelques jours après, celui-ci reparut dans le pays. Probablement ce retour avait des motifs dans lesquels on ne voulait laisser pénétrer personne, car il s'empressa de l'expliquer à des gens qui ne lui en demandaient pas compte. Ces motifs tenaient, disait-il, à de graves intérêts politiques qui lui avaient été confiés et qui l'avaient forcé de se séparer du comte de Chastenex. Il se disait caché dans le pays, et cependant tout le monde savait qu'il était logé chez Varneuil, le meunier rival de Firon. Ce choix n'avait rien que de très-simple, car le vicomte d'Assimbret avait été nourri par la femme Varneuil. et,
quoiqu'il fût de dix ans plus âgé que Pierre, il le regardait comme son frère de lait. Ce fut de Pierre que le vicomte apprit sa passion pour Louise et toute l'histoire de cet amour malheureux. Le naïf jeune homme était tombé en de bonnes mains, s'il eût voulu profiter des leçons qu'on lui donnait; mais le vicomte eut beau lui prêcher la vengeance, le paysan ne comprenait pas qu'en poursuivant Louise, qu'en la faisant manquer à ses devoirs de femme et en la déshonorant, il se vengeait de son mari. Pour que Pierre eût eu cette intelligence, il aurait fallu qu'il détestât également Louise et Martial ; mais Pierre aimait encore Louise, et c'est pour cela qu'il ne profita pas de la préférence qu'elle avait pour lui. Le vicomte le trouva l'homme le plus sot de la terre, et, ne pouvant le déterminer à agir, il se décida à le faire lui-même : cela était d'autant plus facile que Martial était toujours à l'étranger avec le comte de Chastenex. En qualité d'ami du comte de Chastenex, il lui était facile de pénétrer chez Firon. Il y entra, et, sans qu'on ait su jamais les détails des entrevues qu'il avait eues avec Louise, il est certain qu'au bout de quelques semaines il était son amant. 11 fallut que le vicomte fût bien adroit pour mener de front son intrigue avec Louise et ses liaisons avec madame de Chastenex, car Séraphine (c'était le nom de la comtesse) était fort jalouse. La position très-équivoque du vicomte le servit probablement; elle justifiait auprès de chacune de ces femmes l'emploi des jours et surtout des nuits qu'il ne passait pas près d'elle. Il travaillait le pays, disait-il, et, pour donner quelque poids à ses assertions, il compromettait le vieux Firon, à qui il faisait faire les démarches les plus dangereuses. Le vieillard allait la nuit chez les fermiers des environs, tandis que le vicomte restait au moulin. Quand le vieux Antoine était de retour, c'était le beau temps 'de la comtesse, h qui il venait raconter toutes les belles choses qu'il était censé avoir faites, et qui s'imaginait follement s'être donnée à un brave ennemi de la révolution. Un an se passa ainsi, lorsque arriva l'événement que je vais vous racpnter.
« Le père Antoine était absent depuis plusieurs jours lorsqu'un soir Pierre Varneuil, qui se promenait tristement sur le bord de l'étang, crut voir de l'autre côté et sortant d'une petite cabane située à une portée de fusil de la maison où nous sommes une ombre blanche qui se mit à descendre le versant de la colline avec une effrayante rapidité. Pierre s'arrêta pour voir ce qu'était cette étrange apparition. Bientôt il crut reconnaître une femme. Il
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ne pouvait comprendre quelle pensée la poussait ainsi, lorsqu'il la vit enfin arriver au bord de l'étang et s'y précipiter, comme si elle avait été emportée malgré elle par la rapidité de sa course. Aussitôt Pierre Varneuil se jeta à l'eau, et, voyant quelque chose qui surnageait, il se dirigea de ce côté et demeura fort surpris en trouvant un berceau où reposaient deux enfants; il le ramena d'abord et le déposa au rivage. Il chercha alors la femme qui avait dû apporter ce berceau, et, après avoir plongé deux fois, il la sauva, la porta près du berceau et reconnut Louise Firon. Tout cela ne s'était point passé sans que Pierre eût appelé au secours, de façon qu'au moment où Pierre amenait Louise sur le rivage, déjà M. d'Assimbret, le vieux meunier et quelques domestiques s'y trouvaient. On porta Louise chez Varneuil ; elle était encore évanouie, et on livra les deux enfants à une servante pour les débarrasser de leurs langes. Louise revint à elle , et la première personne qu'elle vit fut M. d'Assimbret. Elle jeta tout autour d'elle un regard égaré et s'écria avec désespoir :
« — Eh bien ! c'est bon. Je les ai tués tous les deux.
» — Tous les deux! s'écria Pierre, mais moi je les ai sauvés.
» — Je te dis, Pierre, reprit Louise, que je les ai noyés ensemble, le mien et celui de la comtesse... et tout aussitôt elle se reprit à crier : « Ils sont morts tous deux, tant mieux ! tant mieux ! »
« La servante de qui je tiens ces détails n'en put entendre davantage ; Louise fut surprise d'une attaque de nerfs qui dura une partie de la nuit et pendant laquelle elle ne laissa échapper que des mots entrecoupés qui ne pouvaient rien expliquer. Lorsqu'elle revint à elle, M. d'Assimbret resta seul dans sa chambre avec les Varneuil et le vieux Firon, arrivé durant cette nuit. Le lendemain il partit, emmenant les deux enfants dans sa carriole, et l'un d'eux fut déposé à cinq lieues d'ici , au petit village de Deville. C'était moi. On n'a jamais su ce qu'était devenu l'autre enfant.
Lucien s'arrêta, et Valvins, qui l'avait écouté avec intérêt, lui dit:
— Mais, lorsque Louise descendait de la colline, d'où venaitelle?
— Voici ce que le bruit public put apprendre à mon père, dit alors Poyer qui prit la parole en place de Deville. 11 paraît que
Louise Firon avait été accouchée secrètement dans la petite maison d'où Varneuil l'avait vue sortir. Il s'était à peine écoulé huit jours depuis cet accouchement lorsqu'un domestique du château vint dire à Louise Firon de se rendre chez la comtesse. Louise, qui devait croire que cette entrevue n'avait d'autre hut que de lui transmettre des nouvelles de son mari, se rendit aux ordres de madame de Chastenex. C'était le soir. Le médecin de madame de Chastenex était au château, car la comtesse, enfermée depuis deux jours dans son appartement, était, disait-on, gravement malade. On n'introduisit donc pas Louise près de la comtesse, mais elle fut reçue par le médecin. On ignore ce qui se passa entre eux, mais le concierge du château raconta avoir vu sortir Louise avec un paquet caché sous son hras. Ce devait être l'autre enfant retrouvé dans le berceau, et ce fut probablement alors qu'égarée par la nouvelle qu'elle venait d'apprendre, elle alla chercher son propre enfant, et que, les plaçant tous deux dans le même berceau, elle courut se précipiter dans l'étang. Tout cela, vous devez le comprendre, n'est qu'un rapprochement de petites circonstances détachées et ramassées de côté et d'autre par mon père, qui alors ne mettait aucun intérêt à être bien informé.
— Mais, reprit Valvins, la femme chez qui Louise a été accouchée devait savoir quel était son enfant ?
— Sans doute, dit Poyer, elle le savait, mais elle partit le lendemain avec le vieux Firon.
— Ce fut celui-ci qui me porta chez les paysans qui m'ont nourri tant qu'il a vécu et payé ma pension, dit Lucien en reprenant la parole. Mais cette pension cessa quelques années après, à l'époque de la mort du vieux Firon. Ce fut alors que M. Deville, à qui appartenait la ferme sur laquelle j'ai été déposé, me voyant sur le point d'être abandonné, me prit en pitié d'abord, puis en amitié, m'éleva, m'adopta pour son fils et me légua toute sa fortune, sans m'apprendre autre chose du secret de ma naissance que ce qu'il en savait lui-même, c'est-à-dire que c'était un vieux meunier de ce pays qui m'avait placé chez le fermier où j'étais. Dès que j'eus appris cette circonstance, je vins dans ce pays, où j'étais sûr de trouver un ami qui m'aiderait dans mes recherches; cet ami était Poyer, avec qui j'avais été élevé au lycée de Brest. Après vingt-trois ans passés, je n'ai trouvé d'autres traces de ma naissance que ce que je viens de vous raconter. Depuis longtemps le père Varneuil était mort, et, quelques jours après la catastrophe
que je vous ai racontée, Pierre s'était engagé comme soldat et avait quitté le pays avec le vicomte d'Assimbret.
— Il ne reste donc plus personne qui sache ce secret? dit Valvins.
— Je ne sais, dit Lucien, si Martial Firon le savait, mais il est mort peu de temps après son retour en France. Il reste la comtesse de Chastenex et Louise Firon.
— Louise Firon ? dit Valvins.
— Oui, repartit Lucien; mais, Louise Firon arrivée à un état d'idiotisme qui fait que, lorsque j'ai voulu l'interroger il y a un an, je n'ai pu réveiller en elle aucun souvenir du passé. Je retournai à Paris, car je venais de lire dans les journaux que M. le vicomte d'Assimbret, rentré avec les Bourbons, venait d'être promu au grade de maréchal de camp. Le crime, à ce qu'il paraît, est un mauvais compagnon de vie; car, de même que j'avais trouvé Louise privée de l'usage de la raison, de même je rencontrai dans M. d'Assimbret un vieillard que le remords ou peut-être la débauche avait encore plus dégradé que sa victime. Je m'étais à peu près résigné à ne plus m'occuper du secret de ma naissance, lorsqu'il y a huit jours cette lettre que vous m'avez vu montrer à Legrigois est venue me chercher. Elle m'apprend que madame de Chastenex est ici et que Louise, frappée d'une maladie mortelle, semble reprendre sa raison à mesure qu'elle approche de la mort. On dirait que le corps s'est emparé des souffrances de l'esprit pour lui laisser le pouvoir de se souvenir, et je veux profiter de la dernière lueur qu'il jettera.
A ces dernières paroles de Lucien, Valvins fronça le sourcil.
— Je vous comprends, dit Deville, vous me trouvez cruel pour une pauvre femme dont je vais torturer l'heure suprême. Mais, pour comprendre ce qui me pousse avec tant d'acharnement à cette découverte, il faut que vous sachiez une circonstance très-particulière de ma vie. Cette circonstance, vous la trouverez dans cet écrit. Il vous expliquera peut-être aussi ce qui vous semble étrange dans mon caractère et vous montrera si je puis avoir encore de la pitié pour ceux qui m'ont tant fait souffrir. Ce n'est pas pour Louise Firon que je serai implacable, croyez-moi, quand je saurai ce que je suis, et, s'il est vrai que vous ayez eu à subir les tortures qu'on m'a infligées, vous comprendrez sans doute dans quel but je veux tout savoir.
— Mais madame de Chûstenex? lui dit Valvins.
— Lisez, repartit Deville, que ce nom fit tressaillir. Lucien remit un petit cahier à Valvins, et, s'éloignant avec Poyer, il le laissa seul. Voici ce que lut Valvins.