RÉFLEXIONS
Là s'arrêtaient les manuscrits dont Noël avait entrepris la lecture. Il est difficile de dire quels furent les sentiments que lui inspira la révélation de pareils événements. L'homme a une singulière faculté; est-elle mauvaise, est-elle bonne? je vais tâcher de la faire comprendre à mes lecteurs. Qu'on me permette à ce sujet une assez longue digression dans le champ de la moralité humaine, la question en vaut la peine.
Quel est celui qui, dans sa vie, n'a pas éprouvé un vif étonne-
CONFESSION GÉNÉRALE, lo.s
ment et souvent une profonde indignation en entendant blâmer certains vices, précisément par ceux qui en sont le plus entachés? Ainsi, point de plus grands pourfen leurs de la friponnerie que les escrocs commerciaux; ainsi, point de plus dédaigneux moqueurs de la poltronnerie que les drôles que l'on peut souffleter à main que veux-tu; point de juges plus cruels de la faiblesse des femmes que les câlins bien avérées. Est-ce donc, de la part des vicieux, un vice de plus? Est-ce un calcul par lequel ils espèrent cacher au monde leur propre conduite? Le blâme qu'ils jettent sur les autres est-il un masque derrière lequel ils prétendent se cacher? Bien longtemps je l'ai cru; mais, en observant la nature de l'homme de plus près, en renonçant à donner aux méchants plus d'esprit et de subtilité qu'ils n'en ont véritablement, on arrive à reconnaître qu'il y a une sorte de bonne foi dans cette façon d'être si sévère pour les autres, si indulgente pour soi. Cette bonne foi tient-elle seulement à l'aveuglement qui fait que chacun voit très-clair dans la conduite des autres et ne distingue rien dans la sienne? Est-ce, enfin ce résultat inévitable de la faiblesse humaine qui, selon l'Évangile, nous fait voir la paille dans l'œil du voisin et nous cache la poutre qui est dans le nôtre? Je ne pense pas que cela soit, aussi complètement qu'on le pense dans celte hypothèse, le résultat de notre cécité primitive ; je pense que l'homme n'est pas si aveugle qu'on le dit, qu'il n'est pas absolument privé du droit de se juger lui-même; seulement il se juge en général en connaissance de cause et il condamne les autres sur les apparences. 11 est peu d'êtres humains pour qui le mal soit une nécessité de nature; il n'en existe pas à qui une éducation quelconeme n'ait imposé un frein, quel qu'il soit; cependant ce frein, on le brise. Eh bien ! c'est qu'on a toujours une raison de le briser : raison mauvaise, détestable, insuffisante, je le sais: n'importe, elle existe. On la porte en soi, on en a la conscience, on la subit, et, en vertu de cette raison, on pallie à ses propres yeux ses mauvaises actions. Il n'en est pas de même des mauvaises actions des autres : on en ignore le motif, on n'en voit que le résultat, résultat sans excuse à nos yeux et que nous condamnons ment. Ainsi, à mon sens, l'homme est souvent égoïsic et méchant, mais, plus souvent encore, il est ignorant et léger. Si je fais précéder la lin de ce récit de ces réflexions, c'est que nous sommes arrivés à une époque où il est nécessaire aux hommes ettres de s défendre contre leurs lecteurs. Voyons, entendons
nous bien, s'il vous plaît. Je suppose que ce livre soit dans les mains d'un homme, avocat, juge, médecin ou prêtre : le premier mouvement de son cœur et de son esprit sera de se révolter, de s'écrier que c'est un odieux tissu de suppositions et d'inventions immorales. Eh bien ! je lui dirai : Juge ou avocat, interrogez vos souvenirs, regardez bien dans ces épais dossiers de papiers timbrés qui vous ont passé dans les mains, et dites-moi si vous n'avez pas lu depuis longtemps des romans bien autrement cruels, et terribles, et honteux, que ceux que je vous livre. Si vous êtes médecin, comptez, je vous prie, ce que vous avez rencontré de jeunes filles flétries, de femmes risquant leur vie pour effacer la trace d'une faute ; comptez les hommes dont la débauche vous a pris pour confident; comptez les enfants morts de l'inconduite de leur père ; ayez le courage de votre science, et vous verrez que ceci est de beaucoup au-dessous de la vérité. Si vous êtes prêtre... mais les prêtres ne lisent pas de romans, ou bien ils n'en disent rien... Mais je vais plus loin : ce qui est vrai pour les hommes spéciaux que leur état fait pénétrer plus avant que d'autres dans les secrets des infirmités humaines, est vrai pour les hommes de toute classe, pour les femmes de toute position. 11 n'en est pas un ni une, qui ne sache , des siens, ou de ses voisins, ou de ses amis, ou de ses connaissances, plus d'histoires scandaleuses que nous n'en pouvons raconter ; et cependant tous ces gens, avocats, médecins, prêtres, bourgeois, diront à qui voudra les entendre : « Tout cela est faux, extravagant, » et cela après avoir rencontré des vices inouïs, accusant le livre et le condamnant avec la même légèreté qu'on accuse et qu'on condamne dans les autres ce qu'on se pardonne aisément. Ces considérations me ramènent au point de départ de ce chapitre, et je dis : que si un homme d'un âge expérimenté, d'une éducation faite à l'usage du monde, avait lu les manuscrits qui avaient été remis à Noël, il se fût révolté, il eût crié au mensonge, à l'infamie, à l'invention; et cela, je le répète encore, lorsqu'il aurait vu, dans son expérience, de bien plus tristes événements, de bien plus coupables actions. Tout au contraire, Noël était un enfant qui avait vécu jusqu'au moment de cette lecture dans la plus profonde ignorance du monde. Abrité jusque-là dans le nid maternel, il ne s'en était pas doucement ('■chappé, comme l'oiseau qui s'essaye aux branches voisines et qui rentre tout tremblant et épouvanté à la première douleur qu'il souffre en heurtant à une feuille son aile mal emplumée. L'oiseau
ainsi élevé vael revient, rapportant au nid materne! une douleur de plus et aussi une expérience de plus, protégé par sa faiblesse même qui l'empêche de se blesser trop cruellement ; de façon que, lorsqu'il a toute sa force et qu'il prend l'essor qui lui ouvre le ciel, l'air et la liberté, il a déjà assez souffert pour être prudent, pour éviter certains dangers. 11 n'en est pas de même du passereau qui arriverait à toute sa croissance sans avoir quitté l'abri de mousse où il est né : du moment où il ouvre ses ailes pour l'espace, il est libre et fort, et, s'il lui arrive de s'élancer d'un vol rapide et joyeux, il y mettra tant de force, par cela même qu'il n'aura pas appris à la modérer, qu'au premier obstacle qu'il rencontrera, il se cassera les ailes et se brisera la tête.
Tel était Noël. La tendresse inquiète de sa mère l'avait mis à l'abri de toutes ces cruelles expériences qui donnent à l'homme ses premiers doutes et ses premières prudences. Il était arrivé à l'âge de vingt-deux ans sans savoir rien, ni de la vie habituelle des autres, ni du passé de sa mère, ni de l'existence de sa famille, et, lorsqu'il eût fallu à sa jeunesse une main ferme et prévoyante pour diriger l'élan vigoureux par lequel il entrait dans la vie, sa mère lui manquait, sa mère était morte. Par un hasard non moins bizarre, Noël ne pénétrait pas dans les mystères de la vie sociale par une expérience personnelle, ce n'était point un amour trompé, une amitié trahie, (jui lui apprenaient la souffrance et les misères de notre existence; c'étaient des révélations étranges, étrangement arrivées à sa connaissance, venant d'hommes qui lui étaient pour ainsi dire étrangers et lui apprenant des événements dont il ne voyait point qu'il eût à se préoccuper pour lui-même. Cependant, à ces révélations et à ces événements se mêlaient des noms qui avaient pour lui quelque intérêt, puisque c'était aux hommes qui portaient noms que sa mère mourante l'avait recommandé. N'avait-il pas retrouvé dans tous ces récits le nom de son père, M. de Varneuil, le nom du vicomte d'Assimbret, celui de M. d'Arvilliers? et, lorsqu'il avait essayé de remettre les lettres dont sa mère l'avait chargé, ne s'était-il pas trouvé en contact et même en opposition avec quelques-uns des personnages de ce récit? Carmélite n'était-elle pas une amie intime de ce Gabarrou qui l'avait si singulièrement reçu? Madame Cantel ne tenait-elle pas sous sa domination le général Varneuil qui l'avait si durement repoui D'.in autre côté, n'était-il pas entre les mains des hommes qui avaient étévictimesde toutes les infamies qu'il vouait d'appren<l"\
et ne devait-il pas croire que c'était parmi des hommes cfiii avaient si cruellement souffert de l'abandon de leur famille qu'il trouverait des sympathies, lui, pauvre orphelin? En effet, il comprenait qu'avec la tendresse de sa mère il avait perdu tout ce qui fait qu'un homme n'est pas seul en ce monde. Qu'importe en effet qu'un père vive, lorsqu'il se détourne de son enfant ? c'est un malheur de plus, et Noël en était là.
Si les réflexions que nous faisons en ce moment paraissent incohérentes et mal se rattacher les unes aux autres, c'est que, dans une position pareille à celle de Noël, il n'est pas de puissance qui puisse dire les mille pensées tumultueuses et désespérées qui se pressèrent dans son cœur après cette lecture. Que devait-il faire? où devait-il aller? Certes, s'il eût trouvé parmi ceux à qui sa mère l'avait recommandé un seul cœur qui l'eût accueilli avec indulgence, Noël aurait couru près de lui en iui criant :
— Prenez-moi sous votre protection, je vous apporte mon âme et ma vie ; dirigez l'une et l'autre; enseignez-moi les rudes sentiers de l'existence, et, par pitié, écartez de moi les buissons aigus où on laisse des lambeaux de son cœur ; détournez mes pas des cloaques fangeux où l'on salit la chasteté de sa pensée.
Mais il n'en était point ainsi. 11 n'avait trouvé d'amitié que parmi des hommes qui, tout en lui tendant la main, lui avaient dit :
— Lève la tête, ouvre les yeux et regarde; la vie est un tissu de crimes, de lâchetés et d'hypocrisie. Il n'y a que deux rôles à prendre dans le monde tel qu'il est fait : celui de victime ou celui de sacrificateur. Nous avons été victimes, c'est à notre tour d'immoler les autres à nos ressentiments ; sois à nous, viens avec nous, fais comme nous.
Après ce qu'il avait lu de la vie de ces hommes, Noël ne se sentait pas le courage de les blâmer, mais il ne se sentait pas non plus le droit de crier comme eux : Révolte et vengeance; car, à vrai dire, il n'avait eu personnellement à souffrir aucun des affronts, aucune des cruelles déceptions dont ils avaient été frappés. Ce fut à ce moment qu'il lui prit un de ces dégoûts profonds, un de ces désespoirs sans cuurage, parce qu'ils sont sans irritation, qui mènent rapidement au suicide. Si, au lieu de se p<^ er en 1816, l'histoire que nous racontons était arrivée vingt ans plus tard, si Noël avait vécu dans cette atmosphère funeste qui a moissonné tant de jeunes existences il y a quelques années, il est probable qu'il aurait reculé devant la lutte qui s'offrait à lui: il
aurait succombé à la contagion morale qui détruisait dans le cœur «les jeunes gens, non-seulement l'idée du devoir, non-seulement la puissance dos affections, niais encore le sentiment le plus vivace de l'homme, l'espérance. A une époque postérieure à*celle où il vivait, Noël se lut brûlé la cervelle. Quarante ans plus tôt, il se fût enfermé dans un monastère pour se séparer à jamais des passions et des turpitudes humaines. Heureusement pour lui que, si le désespoir d'exister pénétra jusqu'à son cœur, la pensée de se soustraire à ce désespoir par une mort volontaire ne se présenta pas à lui. D'ailleurs, sa mère ne lui avait-elle pas laissé un devoir à remplir, ne lui avait-elle pas dit :
— Si l'un des quatre hommes auxquels je t'adresse t'accueille avec bonté, t'offre son affection et se l'ait ton guide et ton protecteur, aime-le, respecte-le, et garde à ta mère un souvenir pieux et tendre; mais, s'il arrive qu'aucun de ces hommes ne prenne en pitié ton abandon, s'ils te repoussent tous, rassemble-les, le même jour, à la même heure, dans le même lieu; puis, quand tu les tiendras sous ta main, tu leur liras le manuscrit que je te remets.
Noël avait reçu cette dernière recommandation de sa mère sans en comprendre la portée, et il s'était mis à l'œuvre pour accomplir cette suprême volonté sans savoir ni comment il allait ni où il arriverait. Il avait été repoussé, comme sa mère avait dû le prévoir, et, s'il n'avait rencontré Valvins, Devilleet Fabien, il aurait continué la mission qu'on lui avait donnée, sans crainte comme sans espérance. Mais à l'heure où il était arrivé, après ce qu'il venait d'apprendre , après ces tristes et honteux exemples de la démoralisation sociale, une instinctive terreur le faisait reculer devant l'accomplissement du devoir qui lui avait été imposé. Ce manuscrit légué par sa mère lui faisait peur. Était-ce un aveu, une justification, ou une vengeance? Pauvre femme mêlée à la vie de tous ces hommes dont il avait appris tant d'odieuses menées, avait-elle été la victime de l'un d'eux ? Ou bien, lui-même, Noël, si durement repoussé par celui dont elle portait le nom, était-il un de ces enfants abandonnés, comme Valvins, comme Deville, comme Fabien? allait-il apprendre qu'il devait sa haine et son mépris à quelques-uns de ces bommes, allait-il apprendre qu'il avait aussi à rougir de sa mère? Cette dernière pensée lui était affreuse. Une seule affection avait existé pour lui sur cette terre, une seul cœur lui avait été ouvert, et peut-être la lecture de ce manuscrit allail-elle détruire toute cette affection et lui montrer
l'indignité de ce cœur. Noël en était arrivé à cet affreux désespoir de se défier, non-seulement de tout ce qui vivait autour de lui, niais de douter encore de sa mère morte. Ainsi plongé dans la plus affreuse incertitude, il redoutait les conseils que pouvaient lui donner ses amis, et il redoutait peut-être encore plus d'obéir à l'ordre qu'il avait reçu de sa mère.