SOPHIE MINOT
La nuit qui suivit cette lecture fut la première de ces nuits horribles où l'insomnie ajoute aux douleurs réelles toutes les fantastiques douleurs qu'elle amène à sa suite. C'est durant des nuits pareilles que les vices et les crimes prennent des figures de fantômes inconnus ou s'incarnent dans la personne des gens qui vous entourent. Ainsi, Noël vit tour à tour passer dans ses rêves éveillés madame de Kadicoff, souple, caressante, avec des yeux pleins de langueur, une voix presque enfantine, se jetant tout à coup sur lui, tirant de son gant parfumé sa main blanche armée de griffes d'acier, lui déchirant et lui fouillant les entrailles. Puis, c'était Carmélite avec sa rude beauté, son ardente jeunesse, obéissantaux élancements de ses désirs et de sa passion. D'autres fois, il voyait madame Cantel, fantôme insaisissable, femme frêle et gracieuse, que la volupté jetait dans ses bras et qui bientôt se trouvait le tenir sous le charme d'un regard faux , d'une parole mielleuse . l'insultant le sourire aux lèvres, le dépouillant avec des caresses, comme fait le doucereux usurier qui' arrache tout doucement à un jeune dissipateur les riches lambeaux de sa fortune. Indépendamment de toutes ces femmes dont les images passaient devant ses yeux ouverts, Noël croyait assister tantôt aux violentes orgies des étudiants, tantôt à leurs sanglants duels.
La fatigue finit par l'emporter; il s'endormit et ne s'éveilla que fort tard dans son petit logement solitaire. Il s'informa d'abord si personne ne s'était présenté chez lui-, mais, à son grand étonnenient, il apprit que ni Deville, ni Fabien, ni Valvins n'avaient
pain. Il sembla à Noël qu'après l'avoir initié à de pareils mystères, ses nouveaux amis lui eussent dû l'explication de leurs confidences: il supposa qu'ils allaient venir et les attendit, car il ne savait où les trouver. Le bruit et le mouvement, les émotions et la curiosité deviennent facilement des besoins de notre nature, aussi bien que le calme et la solitude. De même qu'il faut à un homme habitué à la régularité d'une vie paisible une grande force de volonté pour s'arracher à cette inactivité de tous les jours, de même, lorsqu'il a été emporté violemment dans un tourbillon rapide d'événements ou d'idées, il lui faut une force égale pour ne pas céder au besoin d'agitation qui le dévore. Ainsi, après la lecture des divers manuscrits qui lui avaient été remis, Noël avail éprouvé une telle lassitude qu'il en avait conclu en lui-même qu'il n'était point fait pour subir deux fois de pareilles émotions; mais, quelques heures de repos avaient suffi pour faire disparaître cette fatigue inconnue, et, au lieu de se complaire dans le repos qu'il désirait si ardemment la veille, il supportait avec impatience l'attente qui suspendait ce mouvement fébrile auquel il avait été en proie. Comme un enfant qui attend l'heure de sa récréation, il allait et venait dans son appartement, consultant à chaque minute la pendule qui à son gré ne marchait pas assez vite, s'arrêtant au moindre bruit qui lui annonçait l'approche de quelqu'un. Enfin ce fut à ce point que le bruit de la sonnette s'étant fait entendre, il ne laissa point à la femme qui le servait le soin d'ouvrir la porte et qu'il y courut lui-même.
Il s'attendait à rencontrer un de ceux qui s'étaient mêlés si inopinément et si activement à sa vie ; mais sa surprise fut extrême en voyant entrer chez lui une femme qu'il ne connaissait pas. Elle était d'une beauté peut-être contestable pour ceux qui entendent par ce mot une pureté irréprochable dans les lignes, et qui, selon le langage du temps, mettaient comme condition sine qua non d'un beau visage l'heureux mélange de t'incarnât et de la neige, de la rose et du lis. Mais pour ceux qui admettent que la beauté n'atteint son plus beau type que lorsque les traits du visage formulent pour ainsi dire à l'œil les plus nobles qualités de l'âme, pour ceux-là, dis-je,la femme qui venait d'entrer était une des plus belles qu'on pût voir. Le front trop vaste annonçait une intelligence hardie et résolue ; l'œil enfoncé sous l'abri de deux épais sourcils devait peut-être à ce défaut même l'éclat saisissant de ses regards, et, soit qu'il fût enflammé par la colère, soit qu'il fût
allangui j>ar une tendre émotion, l'éclair qui jaillissait des yeux devait sa puissance et son charme à la pénombre du fond de laquelle il s'élançait. La bouche était grande, les lèvres épaisses, les dents étincelantes ; le contour du visage manquait de mollesse, le menton était fortement accusé, et de tout cela ressortait une expression de puissance , d'énergie et de passion qui frappa Noël d'une sorte de crainte.
Par un contraste bizarre, la voix de cette femme était d'une sonorité enfantine, et, lorsqu'elle adressa la parole à Varneuil, il la regarda avec un nouvel étonnement, comme s'il doutait que la femme qui lui parlait fût la même que celle qu'il voyait.
— M. Valvins est-il ici? lui avait-elle dit.
il hésita à répondre et la laissa répéter deux fois sa question.
— Non, madame, lui dit-il enfin.
— Et M. Lucien Devilie ?
' — Je ne l'ai point vu, repartit Noël.
— Vous êtes bien cependant M. de Varneuil ? lui dit cette dame.
— Oui, madame.
— Je viens de chez Valvins et de chez Lucien, lui dit-elle en paraissant réfléchir, et chacun de ces messieurs avait fait dire chez lui qu'on le trouverait dans votre maison.
Elle s'arrêta, entra vivement dans l'appartement et dit à Noël :
— Puisqu'ils ne sont pas venus , permettez-moi de leur écrire un mot ; je n'ai pas le temps de les attendre.
Noël donna à l'inconnue tout ce qu'il fallait pour écrire. Elle traça à la hàle quelques lignes et les remit toutes ouvertes à Varneuil , avec un cahier assez épais et que rien ne défendait contre la curiosité de celui à qui on le confiait. Sans vouloir en faire l'observation formelle à cette inconnue, Noël essaya de l'avertir de sa distraction en lui présentant un cachet et de la cire. Cette dame le regarda un moment avec une vive attention, puis elle jeta un regard rapide autour d'elle et ajouta avec un triste sourire :
— Ils ne m'ont point trompée , dit-elle en désignant du doigt les divers manuscrits qui avaient été remis à Noël et qu'il avait laissés sur son bureau. Ils vous ont fait lire toutes ces hideuses histoires. Quel résultat en espèrent -ils? celui de vous attirer sans doute dans leur funeste association, folie de désespérés, qui réussira peut-être vis-à-vis de vous ; et cependant vous êtes bien jeune , monsieur, pour qu'on tue sans pitié tous les bons senti-
tuentsdans votre âme, pour qu'on y coupe dans leur bouton les espérances et les illusions, destinées sans doute à se flétrir et à s'effeuiller, mais qu'il fallait du moins laisser vivre et s'épanouir, et jeter sur votre existence l'éclat qui passe, et le parfum qui reste quelquefois ! Si je vous avais connu, monsieur, jeune comme vous l'êtes, candide comme votre regard me le prouve, je les aurais empêchés de faire cette mauvaise action. Mais, puisque le mal est arrivé, j'y apporterai, autant que possible, un remède, insuffisant peut-être à le guérir complètement , mais qui du moins jettera quelque baume sur les blessures qu'on vous a faites
Puisque vous êtes en train de lecture , ajouta cette dame en souriant, lisez le manuscrit que je vous remets pour ces messieurs, vous en avez le temps ; car je commence à comprendre comment ils ne sont pas encore chez vous, malgré le rendez-vous qu'ils s'y étaient donné, et, si mes soupçons sont justes, vous ne les verrez guère que demain ; ou, si c'est aujourd'hui, ce sera à une heure fort avancée de la journée.
— Mais, madame , lui dit Noël, puis-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler?
L'inconnue remit à Noël le billet ouvert qu'elle venait d'écrire, et sortit rapidement après lui avoir dit :
— Lisez , monsieur.
Noël pouvait avec raison être fatigué de ces confidences incessantes qui lui avaient été, pour ainsi dire, imposées, et certes, si celle qu'on venait de lui offrir encore eût été présentée par l'un de ses amis de la veille, il l'eût refusée ; mais la femme qui lui avait remis le billet et le manuscrit l'avait frappé au cœur d'un sentiment inexplicable de curiosité et d'admiration. 11 lut rapidement le billet, et la signature qu'il portait lui apprit que cette femme ne lui était pas aussi inconnue qu'il le croyait. Voici ce billet :
« Je pars à l'instant avec Amélie; nous serons aux eaux de » Eagnères dans quelques jours. 11 faut que vous fassiez accepter » par Eugène ce départ précipité, et, comme une jeune femme n ne serait pas suffisamment protégée par ma présence au milieu h du monde qui d'ici à un mois envahira la petite ville où nous » nous rendons, il faut que d'ici là Eugène soit venu rejoindre sa )> femme. Vous êtes deux hommes forts, à ce que vous dites ; je )> vous remets le récit des <'vénements et des raisons qui ont. - rendu ce départ nécessaire. Quand vous aurez fait de ce récit
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» un usage qui, je l'espère, sera convenable, vous m'avertirez » immédiatement du prétexte que vous aurez donné à noire )> départ. Je compte assez sur votre expérience pour espérer qu'il » aura le sens commun ; vous verrez dans ce manuscrit que les » mauvais exemples sont pernicieux. Cela ressort non-seulement » du fond de l'histoire, mais aussi de la forme que je lui ai prêtée, » car j'ai fait comme vous, j'ai fait un petit roman avec les choses » qui se passaient autour de moi et sous mes yeux; il est proba- » blement indigne d'entrer dans votre collection, il n'y a dans » tout cela, ni sang, ni crime, ni enfant abandonné, il y a tout » simplement l'histoire de quelques cœurs désunis, et elle ne peut » servir en rien aux projets de vengeance que vous avez formés » contre la société tout entière. Je charge M. Noël de Varneuil de » remettre ce manuscrit à l'un des deux chefs de l'association des » enfants maudits, soit Valvins, soit Lucien Deville. » Adieu, à bientôt.
» Votre amie toujours.
» Sophie Minot. »