IL ÉTAIT TEMPS, OU A QUELQUE CHOSE MALHEUR EST BON
Un soir, dans un pavillon qui se rattachait à une assez belle habitation par une longue allée de tilleuls, était assise une jeune femme qui paraissait à peine avoir vingt ans et qui, arrivée déjà à tout le développement de sa beauté, avait cependant conservé dans ses traits la candide ingénuité d'une enfant de seize ans. Le pavillon où elle se trouvait faisait face à une grande route qui se divisait au pied de la terrasse sur laquelle il était assis, de façon que de cet endroit on pouvait apercevoir de très-loin la voiture et les voyageurs qui venaient de Paris. Ce pavillon ainsi placé exislait encore il y a quelques années à une petite distance de la Cour de France. Dans le mur même de la terrasse qui dominait la grande route était pratiquée une porte qui donnait entier à la
CONFESSION GENERALE. iO'à
propriété : cette porte ouvrait sur un petit escalier qui lui-même aboutissait à ce petit pavillon. La jeune femme qui l'occupait était assise près d'une table ; sur cette table se trouvaient quelques légers ouvrages de broderie qu'elle paraissait avoir abandonnés. Son coude s'appuyait sur le marbre et sa tête reposait sur l'une de ses mains. Son regard attaché au plus lointain de la longue route qui se déroulait devant elle semblait y chercher quelqu'un. De l'autre main, elle tenait une clef qui devait sans doute être destinée à ouvrir la porte de la terrasse. Cette femme attendait quelqu'un, et celui qu'elle attendait avait probablement le droit, à quelque titre que ce fût, d'arriver immédiatement jusqu'à elle. Plus d'une fois un léger tressaillement avait semblé dire que la longue attente de la jeune femme allait être satisfaite. Un point imperceptible se montrait à peine au bout lointain de cette route déserte, que l'œil constamment fixé dans cette direction s'ouvrait plus animé et plus inquiet. Mais ce point n'avait pas encore pris une forme, que le regard avait déjà perdu ce rayonnement d'espérance; il se resserrait pour ainsi dire dans son immobilité et dans son attente ; ce n'était pas là celui ou celle que la belle jeune femme attendait. Mais, pour deviner si bien et si vite que son espoir était une errreur, il fallait que le regard de cette femme lui bien perçant, car tout autre à sa place eût eu peine à distinguer si c'était un homme ou une voiture qui pointait à l'extrémité de la route. Hélas! ce n'était point parce que ses yeux étaient armés d'un regard plus pénétrant que cette femme voyait si bien; c'est que depuis trois mois assise, chaque soir, à la même place, attendant chaque soir le même cavalier, elle avait appris à reconnaître à des signes imperceptibles l'apparition de celui qu'elle attendait encore ce soir-là. Et puis le cœur a sa clairvoyance comme les yeux, son ouïe comme l'oreille, sens cachés que n'émeuvenl qu'un seul aspect et une seule voix. A la même distance où une autre n'oserait allirmer qu'elle aperçoit une voiture, une mère reconnaîtra son enfant trop penché à la portière et entendra les cris r.laintifs ou joyeux.de sa voix, lorsque le bruit de la roue sur le pavé ne lui arrive pas encore. Pour voir si bien, il fallait donc que ce'te- femme aimât beaucoup. Déjà son attente avait été plusieurs fois trompée; cependant, patiente et résignée, elle n'avait témoi-
par aucun geste qu'elle fût douloureusement affectée de ces espérances à chaque instant déçues. Le regard brillait un moment
teignait aussitôt.
ni, CONFESSION GENERALE.
Voilà tout ce qui montrait que cette femme n'était pas une blanche statue. Toute sa vie et toute son âme étaient dans son regard et couraient sur ce rayon lumineux jusqu'au bout de l'horizon, comme pour y donner le baiser de bienvenue à celui qu'elle attendait; mais elles revenaient aussi rapides et plus tristes à chaque désillusion. La lumière était encore resplendissante au ciel, mais déjà un rayon oblique, glissant sur la terre, s'y réfléchissait avec moins d'éclat, lorsqu'un nouveau point presque imperceptible parut au loin. L'œil se dilata, le regard avait déjà atteint le but et il y resta attaché. Cependant la douce espérance qui l'avait éclairé au départ s'effaça rapidement et fit place à une sorte d'inquiétude mécontente. Le sourcil se fronça légèrement. Ce n'était pas encore celui qu'on attendait. Toutefois on devait connaître aussi celui qui arrivait; car, avant que personne eût pu distinguer si c'était un homme ou une femme, un piéton ou un cavalier, la jeune femme se leva, ramassa rapidement les bandes de mousseline déposées près d'elle et s'apprêta à s'éloigner. Presque aussitôt, elle parut avoir honte du sentiment de colère ou de terreur qui. l'avait poussée à se retirer. Elle reprit sa place à la vaste fenêtre qui ouvrait en face de la route et attendit avec une apparente tranquillité l'importun ou l'ennemi qui arrivait.
Quelque longue que fût la distance qu'avait à parcourir le nou- \eau venu, elle fut bientôt franchie. Du bout de l'horizon il semblait aussi avoir reconnu la femme assise dans le pavillon, et il avait lancé à toute vitesse l'ardent coursier qui le portait. Quoiqu'elle eût paru vivement contrariée de l'arrivée de cet bomme, la jeune femme ne le perdit pas de vue ; la crainte et le déplaisir qui s'étaient d'abord montrés dans son regard firent place un moment à un triste et doux embarras, et, bien que cet homme fût encore trop loin pour lire dans son regard le sentiment qui venait de s'y peindre, elle baissa subitement les yeux plutôt devant sa propre pensée que devant l'œil de cet homme. A ce moment encore un imperceptible mouvement lui échappa, et il est probable qu'elle se fût éloignée si elle ne s'était pas sentie aperçue, reconnue, et si elle n'avait pas craint de donner à sa retraite un sens trop significatif. Laisser voir à un homme qu'on le craint est presque aussi dangereux que de lui laisser voir qu'on l'aime. Cela pouvait aussi dire qu'il déplaisait, mais elle ne le pensa pas. Eût-il pu croire qu'il déplaisait, lui si jeune, si beau, si bon et si indulgent; lui qui, à l'âge où les hommes sont tout
flamme, toul bruit, tout mouvement, se pliait, si doucement aux sévères exigences d'un vieux père, ou bien aux lents amusements d'une sœur malade; lui qui, à l'âge où l'on implore avec tant d'ardeur, où l'on demande avec tant de larmes, semblait ne plus rien désirer; lui que l'on connaissait pour commander avec tant d'autorité à ses soldats et qui n'avait plus auprès d'une femme qu'une voix douce et un sourire mélancolique pour lui donner de doux et tristes conseils ; lui jusque-là renommé par l'éclat turbulent de ses amours, et qui maintenant semblait protéger d'un regard de frère la femme prête à cbanceler dans ses devoirs? Non, Melchior de Lesly ne pouvait s'imaginer qu'il déplaisait. D'ailleurs, qu'avait-il fait? N'était-ce pas un voisin, bon, précieux, aimable, obligeant, sans prétention à rien? Pourquoi paraître lui montrer qu'il déplaisait, pourquoi lui mentir? D'un autre côté, fallait-il qu'il pût comprendre que sa vue n'était pas indifférente, que... Pourquoi lui dire la vérité?... c'est alors qu'elle avait baissé les yeux.
Amélie de Frémery demeura donc pour laisser passer le jeune marquis Melchior de Lesly comme elle fût restée pour le paysan rentrant au village, pour le voyageur qui se hâtait, attendant toujours derrière eux celui auquel elle gardait sa joie et son sourire, celui qui ne venait pas. Cependant le cavalier s'approchait, et déjà Amélie s'apprêtait... à grand'peine à lui adresser le salut le plus naturel et le plus indifférent, lorsque Melchior de Lesly arrêta son cheval blanc d'écume, palpitant à la fois d'ardeur et de fatigue, au pied de la fenêtre près de laquelle madame de Frémery était assise. Melchior la salua, et ses longs et beaux cheveux noirs soulevés par un léger vent découvrirent ce noble front si candi le et firent mieux ressortir la pâleur de son fier et gracieux visage. flagellé de quelques teintes pourpres que la rapidité de la course avait imprimées à ses joues légèrement amaigries. Madame df Frémery s'avança sur le balcon, s'y appuya gracieusement, s'inclina avec le sourire froid d'une exacte politesse.
— Vous arrivez bien tard aujourd'hui, monsieur de Lesly ? lui dit-elle. Monsieur votre père vous grondera, et madame la du-
ese plaindra de ce que vous l'abandonnez.
— Algibeck, repartit le marquis en montrant son cheval, a donc profité de ma distraction habituelle pour vpnir au pas; car
mis parti de Paris de très-bonne heure, et j'étais plus pressé d'arriver qu'à l'ordinaire.
— S'esl-il passé* quelque chose de fâcheux au château ? dit madame de Frémery, qui tenait à prouver à Melchior qu'elle ne se mettait pour rien dans le reproche qu'elle venait de lui faire, reproche d'autant plus maladroit que l'on était encore loin de l'heure à laquelle il avait coutume de passer... Madame votre sœur, continua-t-elle, serait-elle plus gravement indisposée?
— .l'espère qu'il n'en sera rien, dit Melchior. Ce qui me pressait, madame, c'est un message dont je suis chargé.
— Pour M. votre père? fit madame de Frémery en s'inclinani comme pour dire à Melchior : Allez, continuez votre route.
— Non, madame, lui dit Lesly, ce message est pour vous.
— Pour moi ! s'écria-t-elle en se penchant vivement au balcon. De la part de M. de Frémery, n'est-ce pas ?
— De sa part, dit Melchior en tirant une lettre de la poche de son habit.
— Ah ! mon Dieu! fit Amélie, que lui est-il donc arrivé?
— Rien, madame, qu'un surcroît de travail dans l'instruction de l'affaire des conspirateurs bonapartistes, affaire dont il a été chargé de diriger l'instruction.
Une légère teinte de mécontentement se peignit sur le visage l'Amélie, et il parut à Melchior qu'il s'y mêlait un peu de tristesse.
— Du reste, ajouta-t-il en se levant sur ses étriers et en tendant la lettre à madame de Frémery, il vous explique dans ce billet les causes qui le retiennent à Paris.
Ainsi, le message était d'abord une lettre, la lettre n'était plus qu'un billet. Amélie ne put contenir un triste soupir. Melchior devina sa pensée, car il ajouta :
— Je l'ai rencontré dans sa -voiture, tellement encombré de papiers d'interrogatoires qu'en vérité je ne sais comment il peut suffire à tous les travaux qu'il s'impose. Je crois, en vérité, qu'il iravaille dans sa calèche pendant qu'il fait ses visites.
— Il a donc le temps de faire des visites! pensa Amélie. Cependant, madame de Frémery se penchait vainement sur le
balcon, Melchior se haussait vainement sur ses étriers ; ils ne pouvaient se rapprocher assez pour qu'Amélie pût saisir la lettre que lui tendait M. de Lesly.
— Pardou, lui dit-il tout à coup, je vais courir jusqu'à la grille, je remettrai ce billet à l'un de vos gens , qui vous le portera.
— C'est moi qui suis une étourdie, repril vivement madame de
FTémery, je tiens la clef de celle porte et j'oublie que je puis descendre pour prendre sur-le-champ cette lettre.
Elle avait à peine disparu du balcon pour gagner l'escalier qui conduisait à la porte extérieure, que Melchior était descendu de son cheval. Ce n'était chez lui qu'un simple sentiment de convenance qui lui interdisait de tendre une lettre à une femme du haut de son cheval. 11 s'approcha tout à fait de la porte, de façon que, lorsque madame de Frémery l'ouvrit, elle se trouva face à face avec lui. Elle ne put s'empêcher de rougir et prit d'une main tremblante le billet que lui présentait Melchior ; et telle était son anxiété qu'elle l'ouvrit avant d'avoir remercié M. de Lesly. Si la lecture de ce message eût été longue, Melchior aurait eu le temps de se retirer avant qu'Amélie se fût aperçue de la maladresse presque impolie de son empressement. Mais ce billet, qui devait être si explicatif, ne renfermait que ces quelques mots :
a Ma chère Amélie, ne m'attendez pas ce soir, de nombreuses » affaires me retiennent. »
A peine eut-elle lu ces mots qu'elle reporta ses yeux sur Melchior, comme pour demander s'il n'avait rien à ajouter à ce billet si laconique et si sec. Melchior baissa les yeux.
— Merci, M. de Lesly, lui dit-elle alors d'une voix dont elle ne put dissimuler l'altération... merci.
Melchior la salua silencieusement, et il était déjà monté sur son cheval et il s'éloignait lentement, qu'Amélie était encore sur la porte delà terrasse, debout, immobile et les yeux fixés sur ce papier. De grosses larmes coulaient sur ses joues; ce léger tremblement qui précède les sanglots agitait ses lèvres devenues blanches ; elle porta ses mains à son visage, essuya avec douleur les larmes qui obscurcissaient sa vue, relut encore une fois cette ligne glacée que son mari lui envoyait et rentra précipitamment en s' écriant :
— Ah ! mon Dieu ! il ne m'aime plus !