ENTRE VOISINS
Une demi-heure après, Amélie était retirée dans sa chambre. Elle avait déjà commencé et déchiré vingt lettres : les unes pleines de reproches amers, les autres affectant une indifférence mal jouée, quand elle reçut le billet suivant :
« Chère madame,
» Mon frère qui nous arrive à l'instant m'apprend que vous restez » seule ce soir chez vous. Je sais que vous avez en vous-même » toutes les charmantes ressources qui ne permettent pas de » redouter l'ennui, mais je sais aussi que la solitude change sou- » vent l'ennui en chagrin. N'avez-vous point peur de cela, et ne » voulez-vous pas lâcher d'éviter ce danger en venant passer » votre soirée avecnous?Sivous nele voulez pas pourvous, faites-le » pour nous. Vous ne trouverez que mon père, mon frère et nid.
» Peut-être dans la soirée, M. Balbi, notre notaire, arriveru-l-il » de Paris. C'est le plus aimable et le plus excellent homme du » monde; il a de l'esprit et du cœur, chose rare toujours, chose » encore plus rare chez un notaire, chose inappréciable avec des » cheveux blancs. Je serais charmée que vous fissiez connais- » sance avec lui et qu'il vous prît en affection ; c'est un homme » qu'on peut consulter comme un père. Mais de quoi vais-je vous » parler là? Venez, nous ne vous aimerons pas plus, mais nous » pourrons vous le dire.
» Tout à vous,
» LÉONIE DE FOSENZAC. »
Cette invitation contraria madame de Fréinery ; il fallait refuser et se montrer désobligeante, et on en veut toujours aux gens dont
CONFESSION GÉNÉRAIS. ?ll
la bonne amitié vous force à ne pas être aussi aimable qu'ils le sont. Quant à accepter, Amélie n'y avait point pensé. Cependant, pour répondre au billet de la duchesse de Fosenzac, madame de Frémery dut relire son billet, et celte fois elle s'étonna de sa forme, de ses expressions. Que voulaient dire ces idées : « N'avez-vous pas peur que voire ennui ne devienne du chagrin ? » On savait donc, ou du moins on supposait qu'elle avait du chagrin? L'avaitelle laissé voir à Melchior de Lesly? D'une autre part, à quel propos cet éloge de son notaire fait par la duchesse ? Qu'importait à madame de Frémery que M. Balbi fût aimable et bon? Pourquoi cette phrase : « C'est un homme qu'on peut consulter comme un père? h On ne donne guère l'adresse du médecin qu'aux gens malades. Madame de Fosenzac pensait-elle donc que madame de Fjémery fût en position d'avoir besoin de consulter un homme du caractère et de laposition de M. Balbi? Ces pensées une fois entrées dans l'esprit d'Amélie, elle oublia complètement le billet qui les avait fait naître. Les doutes vagues prirent une forme, les regrets devinrent des accusations. Elle arriva à ne plus douter de l'abandon de son mari. Elle en était à pleurer de cette crainte supposée comme d'une réalité, lorsque sa femme de chambre vint lui dire soudainement que le domestique qui avait apporté le billet de madame de Fosenzac demandait s'il y avait une réponse. Cette question arriva juste au moment où madame de Frémery so posait celte question banale qui se présente dans toutes les douleurs conjugales : « Faut-il que je meure dans la solitude et l'ennui, pendant qu'il passe sa vie dans les plaisirs? » Voilà ce que madame de Frémery se demandait, lorsqu'on vint s'enquérir de la réponse à faire au billet apporté,
— Dites que je me rendrai à l'invitation de madame de Kozenzac, repartit vivement Amélie.
Une minute plus tôt, une minute plus tard, cette réponse eût ('•té toute différente ; tant il est vrai que les grandes résolutions de la vie tiennent à des fils plus légers, plus imperceptibles qu>- :e la plus fine, dévidée par la plus habile Arachné! Mais un quoi la résolution d'aller voir madame de Fozenzac était-elle un i événement et presque une révolution dans la vie de madame de Frémery? N'eus ailons le dire.
Lorsque Eugène de Frémery avait quitté Poitiers pour devenir avocat général à Paris, il avait appris avec un vif plaisir que le marquis de Lesly avait acheté une habitation près de la sienne.
Eugène, trompé dans la première passion sérieuse qu'il eût éprouvée, s'était juré de fermer son cœur à l'amour ; il avait épousé Amélie sans presque la connaître, sous l'empire de l'enthousiasme que lui avait causé son dévouement, lorsqu'elle s'était offerte à lui , qui se trouvait l'avoir compromise à son insu , et qu'elle avait ainsi prévenu un horrible duel entre Eugène et son père. Aucun homme ne devient le mari d'une femme jeune et belle, douce, aimante, spirituelle, sans éprouver pour elle un sentiment assez vif pour qu'il croie à l'amour; mais cette passion bizarre ne naît point en raison des choses qui semblent devoir être l'essence même de son existence. Le plus souvent ce sont les circonstances qui semblent devoir tuer l'amour, qui le font vivre. Et de même, il arrive souvent que ce qui semble devoir le rendre éternel, l'éteint rapidement. Ainsi Eugène, esprit mobile, enthousiaste, ardent, amoureux de la discussion et du mouvement, ne put être satisfait par la douceur constante, le calme sérieux de l'âme d'Amélie. La modestie qui interdisait à sa femme d'avoir des opinions qu'elle osât opposer à celles de ?on mari, le mettait incessamment dans la position d'un homme qui joue à la balle sans adversaire devant lui. Elle ne lui renvoyait pas la pensée, elle laissait tout passer comme bon, comme excellent, comme bien dit. Ce triomphe sur le vide fatiguait Eugène sans l'amuser. D'un autre côté, s'il arrivait, bien rarement, que madame de Frémery émit son opinion sur quoi que ce fût, c'était d'une façon si simple, si lucide, si exactement pleine de bon sens, qu'Eugène n'avait guère à faire triompher que des opinions fausses et exagérées ; il les enveloppait souvent des théories les plus spirituelles; il parlait, il s'animait, il s'exaltait, il voyait la lutte s'engager... il espérait une discussion, mais point : Amélie se rendait au premier mot, et Eugène la sentait obéissante, mais non pas convaincue. Sans se rendre un compte exact de sa désillusion , Eugène avait compris qu'il n'aimait point sa femme. Il en était fier devant le monde, parce qu'elle était belle, distinguée, et que la pureté de son âme rayonnait si bien autour d'elle que personne n'aurait jamais songé à suspecter la pureté de sa conduite. Aussi, pour le monde, Eugène n'eût préféré aucune autre femme à la sienne ; mais, pour lui seul, pour cette vie intime à laquelle il faut des émotions, des craintes, des espérances, des douleurs et des joies qui remuent le cœur, Amélie n'était, en aucune façon, la femme de ses rêves. Ce fut lorsque Eugène eut reconnu cette triste vérité
qu'il prit la grande résolution de ne plus aimer et de se vouer tout à fait à l'ambition. Cette décision était un hommage aux vertus de madame de Frémery. 11 fallait une occupation ardente à l'esprit du jeune avocat général ; il ne voulut point donner une rivale dans son cœur à celle qui n'en avait pas dans son opinion d'honnête homme, il se fit donc ambitieux. Ce fut ce parti résolument pris avec lui-même qui avait fait considérer, sinon comme un bonheur, du moins comme un hasard favorable à ses projets, le voisinage du vieux marquis de Lesly. C'était un homme trèsactif, très-haut placé, fort bien en cour, exerçant à la Chambre des Pairs une influence qui faisait compter avec lui les ministres les plus puissants. Ce qui n'eût pas été supposable à Paris, c'està-dire une liaison entre M. de Frémery, petit avocat général, et le marquis de Lesly, devenait possible à la campagne. Dès son arrivée, Eugène avait donc été faire sa visite au château. 11 s'y trouvait précédé d'une excellente recommandation : il avait porté la parole dans une affaire politique avec cette passion cruelle qui, née de l'irritabilité de l'esprit, n'a ni mesure ni pitié. Le marquis de Lesly ( on était en 1816) était fort imbu de cette politique qui a pour épigraphe : « 11 n'y a que les morts qui ne reviennent pas. » 11 savait donc très-bon gré à M. de Frémery d'avoir obtenu la condamnation des coupables ; il lui en fit ses compliments. Madame de Frémery était présente à la visite. Madame de Frémery était la fille d'un vieux militaire de l'Empire ; ce fut donc avec un sentiment pénible qu'elle assista à une conversation où furent traités avec le dernier mépris des hommes qui avaient rêvé le rétablissement d'un ordre de choses qui avait fait la fortune et la gloire de son père. A cette visite assistait aussi Melchior de Lesly, jeune ollicier de la Restauration, qui écoutait sans rien dire les déblatérations de son père et de l'avocat général ; les deux orateurs renchérissaient d'injures, lorsque Eugène se laissa aller jusqu'à dire que tout ce qui avait tenu de loin ou de près à l'armée de l'usurpateur était un ramassis de gens sans honneur et peut-être sans courage. Amélie avait eu peine à contenir sa douleur à ce mot cruel, et elle allait peut-être essayer une observation, lorsque Melchior de Lesly dit, avec le ton de la politesse la plus parfaite « l . en même temps, de la conviction la plus profonde :
— Je crois que les misérables auxquels vous avez eu affaire
vous ont donné une fausse opinion des anciens officiers de l'Ein-
. Nos régiments en sont encore peuplés, monsieur, et, si nous
avions à faire une guerre nouvelle, il n'est pas un de nous, qui, détestant leur opinion, ne fût heureux de marcher avec eux et ne comptât sur leur honneur comme sur leur courage.
— N'est-ce pas, monsieur? avait dit vivement Amélie, qui couvrait Melchior dé Lesly d'un regard reconnaissant.
Melchior s'inclina devant madame de Frémery. Ce cri échappé à Amélie, le regard avec lequel elle l'avait remercié, lui avaient dit qu'elle n'était pas de moitié dans les sottes accusations de son mari. C'est un énorme avantage pour un jeune homme beau de savoir qu'une femme est en contradiction quelconque avec son mari. Cependant celui-ci, averti par l'exclamation de sa femme, avait repris :
— Ce n'est pas que je veuille dire qu'il n'en est pas quelques-uns dignes de l'estime de tous les partis : tel était votre père, Amélie.
La visite n'eut pas d'autre portée. Les relations entre les voisins furent rares. M. de Lesly était d'un âge et d'un rang à faire peu de visites. Melchior de Lesly venait quelquefois chez madame de Frémery; mais, à rencontre de ce qu'on eut pu attendre d'un beau jeune homme inoccupé, il ne profitait jamais de l'absence du mari pour venir chez la femme. Quelque temps après, madame de Fosenzac, fille du marquis, et dont on avait à peine prononcé le nom jusque-là, vint s'établir chez son père. Elle arrivait des eaux de Carlsbad , et, lorsque madame de Frémery la vit , elle jugea que cette femme avait dû être admirablement belle ; et elle l'était encore véritablement. Des traits d'une parfaite correction, une taille d'une grâce achevée avaient survécu à la vie; car, h vrai dire, madame de Fosenzac était morte, ou, pour parler plus catégoriquement, elle était l'exacte image de la mort. Une blancheur d'ivoire couvrait son visage et ses mains. Supposez la plus belle personne de vingt-cinq ans, morte de la perte de tout son sang; voyez-la une minute après sa mort, et vous aurez une idée de madame de Fosenzac. Rien n'était flétri ni altéré dans ses traits. Une légère maigreur, qui n'avait point de rides, eût pu seule prouver que la souffrance avait passé parla. Du reste, on ne pouvait se rendre compte de l'effet mystérieux que faisait éprouver à ceux qui la connaissaient celle statue blanche et belle, allant, venant, parlant, sans que jamais une teinte rosée vînt animer ce visage. Avec la blancheur de la mort, ses traits en avaient pris l'immobilité. Jamais le sourire ne glissait sur ses lèvres pâles, jamais l'expression de la joie ni de la douleur ne s'y peignait.
CONFESSION GENERALE. 2iS
Rien enfui n'annonçait la vie dans ce fantôme, si ce n'était l'éclat éblouissant des yeux.
A partir de ce moment, les rapports de madame de Frémery devinrentplus Fré [uenls avec la famille de Lesly. Il est bon toutefois de dire qu'Eugène de Frémery était absent lors de l'arrivée de madame de Fosenzac : de façon qu'un commencement de liaison était établi entre ces deux dames, lorsque celui-ci, revenu d'un voyage à Rennes, apprit l'arrivée de la duchesse. Eugène de Frémery respectait trop sa femme pour lui dire de certaines choses ; mais il lui lit comprendre qu'il désirait que sa liaison avec madame de Fosenzac ne fût pas poussée jusqu'à l'intimité. Il est inutile de dire, pour l'intelligence de ce récit, comment et par quels moyens Eugène avait été instruit de quelques aventures relatives à madame de Fosenzac. Ces aventures, où le crime avait été jusqu'au meurtre, lui faisaient considérer cette femme comme un monstre. Sa haute position et le silence de ses complices et de ses victimes avaient laissé ces aventures dans la plus profonde obscurité : mais, à \ • ir cette femme qui avait fait l'amour et l'admiration des plus riches salons de Paris, on devinait cependant que le châliment n'avait pas manqué à la faute. Ce fut à cette époque que commença pour Amélie une de ces fausses positions où les hommes expérimentés savent quelquefois se conduire, mais où les femmes de la jeunesse et du caractère d'Amélie doivent souvent faire fausse route. Eugène de Frémery, sous la double influence de son ambition et de son respect pour sa femme, lui commandait en même temps les attentions les plus empressées pour le vieux marquis de Lesly, et, au besoin, pour Melchior, et une excessive retenue vis-à-vis la duchesse de Fosenzac. Si Eugène eût eu le courage de dire à sa femme les raisons qui le faisaient parler ainsi, peut-être n'eût-elle pas approuvé ces raisons, mais du moins elle les eût comprises ; peut-être se fût-elle refusée nettement à entrer dans les vues de son mari, mais peut-être eût-elle pris en amour l'ambition qu'il éprouvait. En effet, il est si facile à un homme de reporter à la femme qui l'aime tous les efforts qu'il ne fait que pour lui-même! Cet hommage de l'ambition qui dit : ta C'est pour toi que je veux être riche! pour toi que je veux être puissant! pour toi que je veux être célèbre ! » cet hommage, dis-je, n'est pas de ceux qui touchent le moins le cœur dos femmes.
Amélie était un esprit d'un ordre trop élevé pour ne pas s'associer à de pareils désirs, s'ilsl ni avaient été franchement exprimés.
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Mais la vanité de l'homme ne se soumet guère à mettre ainsi a uu ses projets, surtout quand la voie qu'il veut suivre n'est pas exactement la droite voie, surtout quand il faut avouer àla femme qu'on respecte des moyens qui ne sont pas d'une loyauté irréprochable. Ainsi, Eugène de Frémery ne disait point à Amélie : « Flattez messieurs de Lesly, parce que ce sont des hommes puissants; évitez madame de Fosenzac, parce que c'est une femme perdue.» Il se contentait de lui dire: « Flattez messieurs de Lesly, évitez madame de Fosenzac.» Sa vanité d'homme lui faisait regarder comme inutile d'initier sa femme aux mystères de sa pensée, et l'idée qu'il avait de ses droits de mari le persuadait qu'un conseil ou un ordre émané de lui devenait pour sa femme un devoir dont elle n'avait pas à discuter le but et la portée.
Voilà donc Amélie de Frémery dans cette nécessité d'avoir à ménager le vieux marquis, d'avoir à agréer les visites de Melehior, et d'avoir à éviter la familiarité de madame de Fosenzac, et cela sans qu'elle en connût la raison. Il était résulté de cette fausse position qu'Amélie, qui n'avait point discuté les prescriptions de son mari vis-à-vis de lui, les avait discutées vis-à-vis d'elle-même. 11 en était résulté que, n'ayant pas découvert la raison de cette conduite, elle avait accusé son mari d'inconséquence. Quoi qu'elle eût pu faire, elle n'avait pu se défendre de l'empire que madame de Fosenzac avait exercé sur elle. Cette résignation calme et triste à un malheur inconnu, ce détachement de tous les intérêts présents, cette facilité de caractère, cette triste appréciation des choses du monde, ce charme enfin de la douleur qui ne se plaint pas, tout cela avait agi puissamment sur l'imagination de madame de Frémery; et, comme elle ne voulait ni ne savait cacher ses pensées, elle avait souvent laissé voir à son mari l'affection que lui inspirait la duchesse. A ce sujet, celui-ci avait renouvelé ses remontrances; et Amélie, toujours obéissante parce qu'elle aimait, avait, pour ainsi dire, cessé toutes ses relations avec sa nouvelle amie. Peut-être n'était-ce pas son obéissance seule qui l'avait fait agir ainsi ; peut-être avait-elle compris qu'elle se plaisait trop à ces entreliens auxquels Melchior assistait le plus souvent; peut-être s'était-elle aperçue que ces entretiens ne l'intéressaient jamais plus vivement que les jours où Léonie lui parlait de son frère dans les termes les plus exaltés. Jamais homme ne fut plus brave, ni plus dévoué, ni plus généreux ; jamais femme ne serait mieux partagée du ciel que celle qui inspirerait à Melchior le véritable et sincère amour qui devait disposer de sa vie.
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