L'AMOUR A L'HORIZON
Voilà un eu était Amélie au commencement de ce récit, et voilà pourquoi nous avons dit que le fait d'avoir accepté l'invitation de la duchesse était pour elle un grand événement et presque une révolution. Ce n'est pas qu'après avoir fait à la femme de chambre, qui l'avait interrompue dans ses réflexions, la réponse irréfléchie par laquelle elle avait accepté l'invitation de la duchesse , ce n'est pas. dis-je, qu'Amélie ne la regrettât et qu'elle n'eût voulu la reprendre, mais le mal était fait et il était irréparable. Amélie avait à ses ordres, comme tout le monde, une indisposition à prétexter; mais elle avait déjà usé de ce moyen jusqu'à l'abus, et elle se décida à se rendre chez le marquis de Lesly. Lorsqu'elle arriva dans le salon, elle interrompit une discussion assez vive, si vive même que le vieux marquis se donna à peine le temps de faire à la nouvelle arrivée les politesses d'usage pour reprendre immédiatement cette discussion.
— Pardieu! dit-il, avec vivacité, je veux en faire juge madame de Frémery ; elle est bonne, charmante, modeste, et, quoiqu'elle soit assurément faite pour réussir mieux que personne dans le monde, elle préfère, nous le savons mieux que personne, la retraite et le calme de sa maison au bruit et à l'éclat des salons de Paris. Mais madame de Frémery a un mari plein d'ardeur, de lalent et d'avenir, et elle sacrifie de la meilleure grâce du monde ses goûts personnels aux exigences de la carrière de son mari.
— Mon père ! dit Melchior avec une douceur impatiente, ce dont nous parlons est une affaire de famille qui intéresse fort peu madame de Frémery.
— C'est une affaire de raison, reprit vivement le marquis, et je veux que quelqu'un décide entre nous Voyons, madame, reprit M. de Lesly en se tournant vers Amélie, supposons que votre mari vienne vous dire : m J'ai vingt-trois ans, j'ai une immense
fortune, j'ai un grand nom, j'ai du courage, de la loyauté, de l'esprit....»
Melchior frappa du pied avec impatience.
— Vous avez tout cela, dit vivement le marquis; ne faisons pas ici de fausse modestie. Eh bien ! reprit-il en se tournant vers madame de Frémery, supposez que votre mari vous dise tout cela et qu'il ajoute : c< Malgré tous ces avantages, je viens vous annoncer que je donne ma démission, que j'entends vivre dans la plus parfaite obscurilé, enfermé dans un vieux château, et complètement étranger à tout intérêt de fortune et de politique. » Que répondriez-vous à votre mari s'il vous disait de pareilles choses ?
— Si je pensais que mon mari fît cela pour abriter notre bonheur dans la retraite, j'avoue, reprit madame de Frémery en souriant, que je serais peut-être assez égoïste pour accepter le sacrifice...
— Vous voyez, mon père? dit Melchior.
— Un moment! reprit le marquis. Supposez qu'au lieu d'être votre mari, ce soit un jeune homme libre, sans engagement d'aucune espèce, dont la famille, tout au contraire, désire le voir arriver le plus haut possible, que diriez-vous d'une pareille résolution?
— Mais, reprit madame de Frémery, qui devina enfin qu'il s'agissait de Melchior et à qui cette découverte donna un embarras inexplicable, non pas tant pour avoir à dire son opinion devant celui qu'elle concernait que parce qu'elle sentit instinctivement qu'elle n'était pas étrangère à cette résolution, mais, reprit-ellë, je penserais que quelque malheur caché, quelque déception fâcheuse a pu inspirer à ce jeune homme un profond dégoût dû monde et qu'il en redoute le contact.
Pendant qu'Amélie parlait ainsi, la duchesse avait fixé sur elle des yeux inquiets et ardents, et à peine avait-elle fini de parler que Melchior s'écria avec vivacité :
— Madame a parfaitement compris la raison qui me détermine.
A ces paroles, la duchesse, qui écoutait avec une extrême attention, baissa les yeux et sembla s'affaisser au fond du fauteuil dans lequel elle était à moitié couchée. Cependant, le vieux marquis de Lesly, sans prendre garde à ce mouvement de la duchesse, reprit avec une extrême vivacité :
— Eh bien ! monsieur, nous direz-vous d'où vous vient ce dégoût profond des choses et des hommes?. .. Il s'agit probablement de quelque amour trompé !...
— Sur mon honneur, repartit Melchior avec empressement, je vous jure qu'il n'en est rien...
— En ce cas, s'écria son père en haussant les épaules, il s'agit de quelque amour sans espoir, de quelque passion platonique et rêveuse qui ira pas le sens commun.
— Mon pèrel fit Melchior avec un embarras visible, peut-être ma détermination tient-elle à des raisons qu'il ne m'est pas possible de vous dire. Ne mettez donc pas des suppositions à la place delà vérité, et...
— Mais quelles sont ces raisons? s'écria le marquis exaspéré. Melchior jeta un regard triste et désespéré sur sa sœur, et répondit avec uneémolion douloureuse :
— Mon père, je vous en supplie, mettons un terme à cette discussion, du moins pour le moment; nous la reprendrons plus tard, lorsque nous serons seuls.
Ce mot qui, dans la pensée de Melchior, excluait sa sœur aussi bien que madame de Frémery, parut à celle ci ne s'adresser qu'à elle seule ; elle éprouva le plus vif embarras de se croire en quoi que ce soit mêlée à une discussion où il s'agissait d'un amour quelconque, et peut-être se serait elle retirée immédiatement si le vieux marquis ne se fût écrié :
— Eh bien, puisque vous craignez de me dire vos raisons devant ces dames, faites-moi le plaisir de me suivre jusque chez moi; car* demain au maùn je serai chez le ministre, et, en vérité, je ne puis pas laisser signer l'ordonnance qui vous confère un nouveau grade, si vous devez le refuser.
— Votre présence est inutile chez le ministre, mon père, repartit Melchior avec la timidité d'un homme qui prévoit la violence de l'éclat que vont faire naître ses paroles , votre présence est inutile ch z le ministre, vous trouveriez ma démission entre ses mains.
— Votre démission ! s'écria M. de Leslyavec un transport furieux.
— Venez, mon père, venez, repiit Melchior en l'entraînant hors du salon, il faut que je vous parle, à vous seul.
Amélie, furt embarrassée d'avoir été le témoin inopportun de celte explication, se tourna vers la duchesse, qui n'avait pas prononcé une seule parole. C'était toujours la même pâleur, la même immobilité, la. même absence dévie sur le visage do Léonie ; seu-
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lenieuL quelques larmes s'échappaient de ses yeux fermés et roulaient comme des gouttes de rosée sur le marbre de sa joue.
— Oh ! mon Dieu! qu'y a-t-il ? fit vivement Amélie en lui prenant la main, tant elle fut épouvantée de celte douleur muette qui, pour la première fois qu'elle parlait devant elle, parlait par des larmes.
— Pauvre frère! murmura madame de Fozenzac.
Puis elle se prit à regarder madame de Frémery; son œil, longtemps attaché sur la jeune femme; semblait chercher un chemin par où elle pût arriver à son cœur ou à son esprit. Enfin elle lui dit tout à coup :
— Amélie, voulez-vous faire une bonne action? voulez-vous me rendre un bon service ?
— Assurément, répondit madame de Frémery avec l'hésitation d'une femme qui a peur de l'engagement qu'elle va prendre.
— Eh bien ! reprit Léonie, sans tenir compte de la crainte que paraissait éprouver son amie, dites à mon frère de retirer sa démission, de céder aux sollicitations de mon pèré; il le fera pour vous, j'en suis sûre.
— Comment pensez-vous', reprit Amélie avec un extrême embarras, que monsieur Melchior de Lesly puisse faire pour moi ce qu'il refuse à son père , ce qu'il vous a peut-être refusé à vousmême? car je pense que vous lui avez demandé ce sacrifice.
A mesure qu'Amélie parlait, la confiance que madame de Fozenzac semblait avoir eue dans l'intervention de madame de Frémery paraissait l'abandonner. Elle la regarda encore en silence ; une expression de douce pitié se montra dans ses yeux, et elle finit par dire :
— Vous avez raison, je ne puis pas vous demander un pareil service.
Puis elle retomba dans l'abattement profond d'où elle etail sortie un moment. Amélie, qui s'attendait à une discussion, fut surprise de la facilité avec laquelle madame de Fozenzac avait abandonné son espérance, lorsqu'elle venait de lui déclarer qu'elle seule avait le pouvoir d'obtenir de Melchior ce qu'on exigeait de lui. L'esprit d'une femme qui cherche manque rarement de trouver la trace lorsqu'il y a une question d'amour, si cachée qu'elle soit. A peine Amélie s'étail-elle demandé pourquoi madame de Fozenzac lui avait dit d'abord : « Il le fera pour vous; » et pourquoi elle avail ajouté presque aussitôt : « Je ne puis pas vous
Bander un pareil service : » que ce rapide instinct du cœur des femmes pour qui l'amour est une émanation qu'il sent à des distances incroyables. l'amena à cette conclusion : n II le fera pour nous, parc: qu'il vous aime ; je ne puis pas vous demander ce service, parce que ce serait vous engager à user d'un pouvoir que vous ne devez pas connaître, i Elle était donc aimée de Melchior, et madame de Fozenzac la respectait cepeudant assez pour ne pas oser l'engager à se servir d'un amour qu'elle ne voulait pas - - doute récompenser ! L'amour qui se présente à une honnête femme, tout armé de ses désirs et de ses exigences, la flatte presque toujours dans sa vanité, mais l'épouvante assez souvent dans - rtu pour qu'elle le repousse avec indignation : mais celui qui vient ou plutôt qui ne vient pas. celui qu'on vous montre ou plutôt qu'on vous laisse apercevoir, celui qu'on dévoile un moment d'une main imprudente et qu'on cache presque aussitôt, en ayant l'air de vous dire : a Vous ne devez pas voir cela, vous ne devez pas le connaître, personne ici ne veut alarmer vos regards... » cet amour on ne peut ni l'accuser ni le repousser: il devient à la un hommage à la beauté et à la vertu : son existence et son silence sont une double flatterie pour la vanité et pour l'orgueil. Il est impossible à unefemme de ne pas en être touchée : et, pourpeu qu'un pareil amour pousse celui qui le ressent à un grand sacrifice, il est presque impossible de ne pas en être reconnaissante.
- ir-Ià, pendant une heure, rien ne se passa qui eût la moindre importance pour Amélie, du moins le crut-elle ainsi. En effet, madame de Fozenzac ne revint pas sur le sujet si rapidement abandonné par elle, et, lorsque Me'tchior rentra dans le salon, il semblait être à mille lieues de la discussion dont Amélie avait été témoin. Cependant, peut-être examina-t-elle avec plus d'attention celui dont on lui avait, pour ainsi dire, déclaré l'amour; et ce fut pour elle un grand sujet d'admiration, et, qui pis est. de comparaison avec son mari, que ces soins persévérants, ces attentions que Melchior avait pour sa sœur malade, que cette charmante bonhommie d'un très-jeune homme qui a la paternelle affection d'un vieillard. Et puis, il y avait tant de reconnaissance dans le - rd de madame de Fozenzac. chacun de ses moindres gestes disait si bien à Melchior: «Oh! tu es bon, tues noble, tues généreux ! » que madame de lïémen ne pouvait s'empêcher d'entendre dans sou cœur cet éloge muet de l'homme qui l'aimait sans doute. Monsieur de Leslv était revenu quelques instants après
son fils ; il n'avait pas non plus ramené la conversation sur le sujet qui s'agitait entre lui et son fils ; mais, malgré la bonne volonté qu'il mettait à vouloir cacher son dépit à des gens étrangers, il était facile de deviner qu'il n'avait rien obtenu de Melchior.