UN JEU DU HASARD
La soirée se passait au milieu d'une de ces conversations que tout le monde suit, mais à laquelle personne n'est présent, chacun répondant au bruit des paroles qu'il entend avec une préoccupation secrète dans l'esprit. Quand deux puissances de celte espèce luttent ensemble, l'usage du monde et la pensée personnelle, une des deux finit par remporter l'avantage. La conversation fait taire la pensée, ou la pensée fait taire la conversation. Dans cette circonstance, ce fut la pensée qui eut la victoire, ot ce fut dans un moment de profond silence qu'on annonça l'arrivée de M. Balbi, le notaire de la famille. Comme une circonstance fort explicable, personne n'avait songé à faire éclairer le salon, de façon qu'il y régnait une sorte d'obscurité lorsque le notaire entra. M. de Lesly et Melchior allèrent au-devant de lui avec un empressement qui témoignait ou de l'extrême considération qu'ils avaient pour cet homme ou du vif intérêt qu'ils attachaient à son arrivée. Les premières paroles de M. Balbi fuient dites d'un ton brusque, et, cependant elles étaient pleines de cette amitié bienveillante qui ne garde l'extrême politesse que pour les indifférents.
— Tenez, dit-il à Melchior qu'il entraîna rapidement dans un coin du salon où se trouvait précisément Amélie, voilà votre démission. J'ai vu tout le monde, c'est une affaire arrangée. Je vous ai dit que j'avais dans ma manche quelqu'un qui pouvait amener tous ces messieurs à se montrer moins sévères, et je pense que tout est fini. Tout le monde, ajouta-t-il d'un ton plus bas, a sa petite pâti des faiblesses humaines. C'est en alarmant chacun sur
ses propres secrets qu'on lui impose silence sur les secrets des autres. Heureusement pour nous que M. de Frémery serait trèsfâclié que je divulgasse tout ce que je sais sur son compte, et c'est à lui que je dois, sinon la promesse d'un silence absolu, du moins la restitution de pièces qui prouvaient des faits qu'on peut maintenant traiter de calomnie.
Amélie n'avait rien compris et ne pouvait rien comprendre à la phrase de M. Balbi par rapport à ce qu'elle apprenait à Melchior de Lesly ; mais elle avait un sens qui la concernait personnellement, elle venait d'apprendre que son mari avait des secrets en vertu desquels on le faisait agir peut-être malgré lui. Elle ne s'aperçut pas que Melchior eût interrompu le notaire, quoiqu'en lui serrant vivement le bras, il eût fini par lui imposer silence. Presque aussitôt, ils s'éloignèrent et disparurent dans le jardin avec le vieux marquis ; madame de Fosenzac et Amélie demeurèrent encore une fois seules ensemble. Madame de Frémery éprouvait la plus vive curiosité; si elle l'eût osé, elle aurait interrogé Léonie-, mais, indépendamment de la timidité naturelle à son caractère, Amélie éprouvait la crainte instinctive de découvrir quelque chose qui lui causerait un vif chagrin. Il est donc probable qu'elle eût gardé pour elle l'anxiété qu'elle éprouvait, si la duchesse ne l'avait interrogée.
— Savez vous, lui dit-elle d'une voix brève et pleine d'émotion, ce que M. Balbi vient d'annoncer à mon frère?
Amélie, ainsi sollicitée sur des paroles qui la tourmentaient vivement, les répéta à la duchesse.
— 0 bon et excellent homme! s'écria madame de Fosenzac, je savais bien qu'il nous sauverait, lui...
Amélie, qui s'attendait à ce que le nom de son mari appelât l'attention de madame de Fosenzac, repartit d'Uti ton un peu froid :
— Je suis charmée, madame, que M. de Frémery ait pu être pour quelque chose dans un service pour lequel vous montrez tant de reconnaissance.
La duchesse, qui, à vrai dire, n'avait compris de la phrase de M. Balbi que ce qui probablement la concernait personnellement, c'est-à-dire que la démission de Melchior était retirée, que l'affaire était arrangée, repartit aassitôt, et comme quelqu'un qui cherche ses souvenirs :
— Oui, oui, je comprends comment M. de Frémery S pu obtenir la remise de cette lettre.
Puis, comme si une nouvelle idée se montrait tout à coup à sou esprit, elle ajouta vivement :
— Et je comprends comment M. Balbi a pu forcer M. de Frémery à agir comme il l'a fait.
— A pu forcer ? dit Amélie d'un ton fier.
La duchesse comprit qu'elle venait de blesser l'orgueil de sou amie, et elle lui dit aussitôt :
— Pardon ! M. de Frémery aura cédé aux prières de M. Balbi. En parlant ainsi, la duchesse prit la main d'Amélie. Cette main
était glacée et tremblante.
— Mais qu'avez-vous donc ? dit vivement madame de Fosenzac.
— Rien, repartit Amélie... Pardon, ajouta-t-elle aussitôt en se levant, pardon si je me retire, c'est que je souffre horriblement!
Madame de Frémery traversa vivement le salon pour prendre son chapeau et son écharpe, et entendit madame de Fosenzac qui murmura d'une voix triste :
— Pauvre femme !
Ce mot dé pitié la fit arrêter soudainement. Elle était donc à plaindre? Dans sa position, de quoi pouvait-on la plaindre? Le doute ne fut pas d'un instant. La pensée, rapide comme la foudre, parcourut en une seconde tous les éléments du bonheur vulgaire : jeunesse, fortune, beauté, considération, rien ne lui manquait, excepté une seule chose peut-être, l'amour de son mari. Elle n'en douta plus : elle était trahie. C'est ainsi que, le plus souvent, le malheur arrive au cœur des femmes : ce sont des murmures lointains, un mot qui passe dans l'air, un nuage qui assombrit le front d'un ami, un rien, qui lui disent : « Voilà le malheur qui vient, » aussi sûrement que le tremblement de la feuille dit à l'oiseau : « Voici l'orage qui arrive. » Si bientôt après elle apprit d'une façon certaine l'infidélité de son époux, c'est que l'alarme était dans son cœur, c'est que la douleur qu'elle éprouvait déjà lui fit faire une action dont elle n'eût jamais été capable si elle était restée dans une parfaite sécurité. Ainsi, celui qui n'éprouve aucune crainte sur sa santé voit causer avec indifférence le médecin qui parle mystérieusement à l'un de ses amis; mais si un mot est venu l'avertir que sa vie peut être mise en danger par un mal caché, il n'a plus qu'une pensée, celle d'épier et de surprendre les moindres paroles qui se disent autour de lui. Madame de Frémery avait dit à Léonie qu'elle désirait se retirer. Comme elle avait demandé sa voiture pour une heure beaucoup plus avancée
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de la soirée, elle prit le parti de traverser tout le parc de M. de Lesly pour regagner celui de sa propre maison , qui n'en était séparé que par un étroit sentier. Léonie ne retint pas sa voisine, elle-même avait trop de hâte d'avoir une explication avec son frère et M. Balbi pour ne pas désirer être seule. Amélie s'éloigna donc et gagna rapidement une sombre allée de marronniers bordée de hautes charmilles, par laquelle elle devait arriver plus piomptement à sa maison. A peine arrivée au milieu de cette allée, elle entendit parler avec chaleur, à quelques pas d'elle. Ce bruit de voix, qui en toute autre circonstance l'eût éloignée de sa route, l'appela comme le vertige appelle du fond de l'abîme le malheureux suspendu sur ses bords. Elle s'arrêta subitement, puis s'approcha avec précaution et entendit les paroles suivantes :
— Non, mon cher Balbi (c'était Melchior qui parlait,) je ne retirerai point ma démission : c'est précisément parce que vous avez mis l'honneur de la duchesse à l'abri d'une affreuse révélation, que je veux m'éloigner avec elle de la France. Si une accusation s'était élevée, je serais resté pour la combattre; aujourd'hui que j'espère le silence de tous ceux qui savent ces horribles secrets, je ne veux pas qu'une rencontre fortuite puisse les exciter à dire un mot qui amènerait probablement un cruel scandale. La disparition de la duchesse et la mienne laisseront à tous ces ressentiments le temps de se calmer ; et, quand nous reviendrons en France dans quelques années,, quand d'autres intérêts, quand d'autres événements auront occupé et occuperont l'attention du monde, on ne pensera plus à nous.
Ce que venait d'entendre madame de Frémery lui était si parfaitement étranger, qu'elle éprouva une honte soudaine de l'action qu'elle venait, de faire, et probablement elle se fûtéloignée à l'instant même si les paroles suivantes n'avaient réveillé sa curiosité et son inquiétude :
— Mais comment ferez-vous comprendre votre départ à votre père? avait dit M. Balbi.
— Je prendrai tout sur moi, dit Melchior, il ne soupçonnera pas que j'agis pour ma sœur autant que pour moi-même. Je ne lui dirai pas les raisons qui ordonnent à Léonie de quitter la France, mais je lui dirai celles qui me forcent à fuir ce pays.
— Mais, reprit le notaire, il les traitera de folies.
— Je le sais, dit Melchior, il ne comprendra pas que je ne
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puisse me guérir de mon amour, et, s'il finit par me comprendre, il ne comprendra pas que je renonce à l'espoir de le faire triompher.
— Ah ça, dit le notaire, vous êtes donc bien amoureux de madame de Frémery?
A ces mots, Amélie tressaillit et sentit le rouge lui monter au visage comme si l'aveu de cet amour lui avait été fait en face. Elle fut sur le point de s'échapper, mais la curiosité de la femme l'emporta sur la pudeur, et elle resta pour écouter la réponse de Melchior.
— Oui, dit celui-ci, je l'aime ! comme quelque chose de saint, de noble, de naïf, et je considérerais comme un crime d'altérer la pureté de celte âme, en lui apprenant qu'elle peut inspirer un désir et une passion qui ne sont pas avouables devant Dieu !
— C'est bien, ce que vous faites la! dit vivement le notaire; c'est d'autant mieux que vous auriez dans ce moment de puissants auxiliaires auprès de cette pauvre enfant : le chagrin qui perd les aines les plus pures, la vengeance qui égare les esprits les plus distingués.
Si quelqu'un eût été près de madame de Frémery, il eût entendu son cœur battre dans sa poitrine. Elle avait soupçonné cet amour, elle l'avait compris timide et respectueux, et c'est précisément pour cela qu'elle l'avait redouté. Et voilà que tout à coup elle acquiert l'assurance de cette passion, et cette passion se montre à elle, bien plus comme un culte à sa vertu que comme un hommage à sa beauté. Amélie en éprouva une joie charmante, et à l'instant même elle eut peur de sa joie. Puis sa pensée fut immédiatement détournée de ces vives émotions par les dernières paroles de M. Balbi. Elle avait donc le chagrin à craindre, elle pouvait donc être en droit de se venger? Les nouvelles douloureuses donnent à l'âme la même soif ardente que donnent à la bouche les liqueurs alcooliques; elle voulut savoir jusqu'au bout ce dont elle allait avoir à souffrir, ce dont elle pouvait se venger. Cependant Melchior avait repris :
— C'est donc vrai que monsieur de Frémery est tout à fait tombé sous l'empire de madame de Favières? L'exemple de son ami Lucien Deville eût dû cependant lui apprendre qu'il n'y a ni cœur ni honneur chez cette femme; c'est l'esprit le plus froid, la vanité la plus excessive, le calcul le plus odieux qui la dirigent.
— Ta ta ta, fit vivement le notaire, ce n'est pas madame de
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Favières qui est le plus à blâmer dans cette circonstance; vous savez mieux que personne que, si elle écoute les paroles d'amour de tous les bruyants jeunes gens qui sont autour d'elle, c'est parce que son mari l'a fort sevrée de pareille nourriture. Quand madame de Favières s'est mariée, elle aimait son mari, elle l'aimait à sa manière, c'est vrai, mais elle l'aimait. Lui, au contraire, il ne l'aimait pas.
— Mais il me semble, fit Melcbior...
— Je sais ce que vous allez me dire, reprit le notaire. Il s'est parfaitement conduit avec sa femme ; jamais galant homme n'a couvert de soins plus empressés , d'une plus gracieuse galanterie, le peu de sympathie qu'il éprouvait pour sa femme. Mais le cœur ne se trompe jamais à ces faux semblants. Voilà pourquoi il arrive si souvent que la femme qui sent l'amour sous les mauvais traitements de son mari, lui reste fidèle; tandis que celle qui sent son indifférence au milieu de procédés irréprochables, le trompe quelquefois. Madame de Favières a rencontré un homme qui l'aime comme un fou, avec l'exagération d'un esprit sans jugement; elle se laisse aller au charme d'une pareille passion, et à toute force cela se conçoit. Mais je ne vois aucune excuse à la passion de M. de Frémery. Sa femme a mille fois plus de charmes, plus de beauté que madame de Favières ; sa femme a été pour lui un ange de vertu et de dévouement; il est coupable, et il le sent ; il est véritablement coupable.
Nous n'avons pas besoin de dire la douleur cruelle que chacune de ces paroles portait dans l'âme de madame de Frémery; mais il faut expliquer le sentiment qui entra dans son âme en même temps que la souffrance, ce sentiment qu'elle n'eût jamais éprouvé m elle avait appris la trahison de son mari d'une autre façon. C'était l'odieuse indignité de M. de Frémery. La vertu modeste d'Amélie eût cherché une excuse à son mari, elle se fût cherché des torts avant de le condamner complètement. Mais, en l'en tondant juger aussi sévèrement par un homme dont elle avait entendu souvent louer le sens droit et l'indulgence, elle ne put se dissimuler qu'elle était lâchement et indignement abandonnée. Il en résulta qu'elle éprouva peut- être autant de colère que de souffrance, et que l'idée de vengeance, qu'elle n'aurait pu concevoir en toute autre circonstance, lui passa dans l'esprit, non comme une chose possible pour elle, mais comme une chose qui pouvait Servir à expliquer les faiblesses de beaucoup de femmes.
— Oui, reprit Melchior, il est coupable, et plus que vous be le pensez, et, ajouta-t-il à voix basse, il ajoute à sa faute l'impudence d'une sévérité hypocrite. Entre nous, et je puis vous dire cela tout bas, je suis convaincu que, s'il n'a rien dit de précis à sa femme sur les malheurs de ma pauvre sœur, il lui a fait entendre que ce n'était point une femme dont elle pût faire son amie.
— Drôle!... murmura sourdement le notaire.
— C'est le même homme qui veut séduire madame de Favières, qui se montre si rigide envers d'autres !
— Laissons cela, dit vivement M. Balbi. Décidément, vous voulez partir?
— Quel conseil me donnez-vous ?
— Votre père sera au désespoir. . .
— Quel conseil me donnez-vous ?
— Je comprends que la santé de votre sœur puisse expliquer cette disparition, mais....
— Quel conseil me donnez-vous?
— Eh! bien! de partir... oui, reprit vivement le notaire...
partez vous aimez madame de Frémery et elle vous
aimerait
— Jamais ! dit Melchior... sa vertu...
— Elle vous aimerait et ajouterait le désespoir de vous aimer et de vous refuser à celui d'être abandonnée. Ce serait trop de douleur pour une âme pareille... Sauvez-la-lui.
— Je partirai donc, dit tristement Mechior... Je partirai pour m'arracher au charme enivrant d'une passion qui me tue; mais^ croyez-moi... ce n'est que moi que je protège... Jamais madame de Frémery ne m'aimerait.
— Mon ami, reprit sentencieusement le notaire, la vérité arrive au cœur des femmes par des voies inconnues. Eh bien, s'il arrivait que madame de Frémery devinât, je ne sais comment, de quel amour respectueux et religieux vous l'aimez... s'il arrivait... Tenez, ajouta-t-il, je suppose que quelqu'un lui redît notre conversation, je suppose qu'elle l'eût entendue, elle vous aimerait... ou, si elle ne vous aimait pas, c'est qu'elle n'aurait ni cœur ni dignité, et elle en a.
Qu'on juge de l'effet de ces paroles sur madame de Frémery ! Jamais clarté plus vive ne pénétra pi us soudainement dans le cœur d'une femme pour lui montrer le véritable sens de ses douleurs,
de ses doutes, de ses incertitudes. Elle ne put supportée la révélation qui lui venait si brusquement, la force lui manqua, et elle tomba évanouie à la place où elle se tenait cachée.
1/AMOl'R MÉDECIN.
Lorsqu'elle revint à elle, Amélie se trouva couchée dans une chambre étrangère ; elle reconnut celle de la duchesse et se vit entourée de femmes, parmi lesquelles se trouvait Léonie. Le lit était taché de sang... on venait de la saigner, et c'était celte opération qui l'avait fait revenir de son évanouissement. Elle ne reconnut pas d'abord le médecin qui lui avait donné ses soins, quoiqu'elle vît un homme qui essuyait une lancette et qui examinait le sang qui avait coulé. Cet homme se retourna, c'était Melchior.
— La voilà qui revient ! murmura Léonie.
Melchior s'éloigna aussitôt, et M. Balbi le suivit. Tout cela n'expliquait point à madame de Frémery pourquoi elle se trouvai l dans cette chambre. Elle lit une question à madame de Fosenzac, qui, craignant devant ses gens l'explosion d'une douleur qu'elle avait devinée, se hâta de lui dire :
— Une heure après que vous avez été partie, votre voiture est arrivée. J'ai fait dire au cocher que vous étiez rentrée et qu'on avait sans doute oublié de l'en prévenir. Il est reparti ; mais presque aussitôt votre femme de chambre est revenue tout alarmée, en disant que vous n'aviez pas reparu. Cela nous a mis tous en émoi, on a parcouru tout le parc, enlin Melchior vous a trouvée évanouie au pied d'une charmille, et c'est lui qui vous a rapportée dans ses bras au moment où nous désespérions de retrouver votre trace.
Ce récit rappela à madame de Frémery comment elle avait écouté, comment elle avait entendu, ce qu'elle avait entendu, el de profonds sanglots s'échappèrent de sa poiîrine. La duchesse fil ^loiçner toutes les femmes qui se trouvaient dans la chambre, et
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resta seule avec Amélie. Celle-ci était clans un véritable désespoir: elle prévoyait les questions qu'on allait lui faire sur la cause de son évanouissement. Mais elle fut immédiatement rassurée.
— Il faisait une chaleur horrible dans le salon, lui dit la duchesse , vous avez été saisie par le froid du soir. . . c'est cela qui vous a causé cet évanouissement.
— Merci ! répondit Amélie en lui tendant la main.
Ce mot remerciait la duchesse, non pas des stoins qu'elle lui avait donnés, mais de sa délicatesse à l'avertir qu'elle ne voulait rien savoir des causes de cet évanouissement. Ces deux femmes s'étaient parfaitement comprises.
— Mais, reprit Amélie, ne puis-je pas rentrer chez moi maintenant ?
— Oh! dit Léonie, mon frère l'a bien défendu.
— Votre frère? dit madame de Frémery.
La duchesse parut embarrassée et reprit aussitôt :
— Oh ! vous ne connaissez pas Melchior, un officier de cavalerie, un beau danseur de salon, un élégant gentilhomme qui a étudié la médecine et qui sait assez bien manier les instruments de chirurgie pour faire au besoin une saignée.. . c'est chose rare. . . c'est en qualité de docteur que mon frère a défendu qu'on vous transportât chez vous avant qu'il ne fui rassuré sur votre état.
Amélie ne s'était donc pas trompée, c'élait Melchior qui l'avait saignée et transportée dans ses bras jusqu'au château; elle avait donc été dans les bras de cet homme qui l'aimait et dont elle redoutait tant l'amour ; il lui avait donc donné ses soins, dans cette chambre, sur ce lit où on l'avait déposée après l'avoir déshabillée. Madame de Frémery poussa une sourde exclamation. Un vif sentiment de pudeur fit remonter le sang à son visage et elle éprouva une nouvelle faiblesse ; sa tête se pencha sur l'oreiller, pendant qu'elle murmurait :
— Ah ! c'est affreux... c'est affreux!
La duchesse se pendit à la sonnette du lit. Melchior et les femmes de service reparurent. Quelques aspersions d'eau glacée firent cesser cette pâmoison, et, lorsque Amélie rouvrit les yeux, elle vit Melchior penché sur elle et suivant d'un œil inquiet le. mouvement de la vie qui se ranimait; il lui tenait la main en lui tâlant le pouls. Elle vit Melchior comme tout le monde le voyait; mais ce qu'elle vit seule, ce furent de grosses larmes s'échappant des yeux de Melchior. Une de ses larmes se détacha du visage de
Melchior penché sur celui d'Amélie et tomba sur les lèvres de la naïade. Tout le corps d'Amélie frissonna, la larme glissa entre ses lèvres... Sa raison sembla la quitter, et elle murmura sourdement :
— Oh ! c'est amer.
Cependant la vie revint doucement ; mais Amélie, qui avait détourné la tête, n'osa plus regarder du côlé de la chambre. Quelqu'un présenta à Melchior une potion qu'il avait fait préparer, mais il répondit tout bas :
— Si elle pouvait s'endormir, ce serait ce qu'il y aurait de mieux pour elle.
Amélie resta immobile, elle voulait faire croire à son sommeil pour éviter et les paroles de madame de Fosenzac et la présence de Melchior. En effet, au bout de quelques instants, elle entendit s'éloigner légèrement les pas de plusieurs personnes, et elle resta dans un silence qui lui fit croire qu'elle était seule. Cependant, elle ne changea point de place, elle voulut faire croire à son sommeil, et Dieu sait si elle dormait!... Les dents serrées pour réprimer les sanglots qui l'étouffaient, elle repassait en elle-même tout ce qu'elle avait appris, tout ce qu'elle avait entendu, et l'infidélité de son mari, et l'amour de Melchior, et surtout ces paroles si funestement vraies de M. Balbi, qui avait dit : « Mais si elle savait votre amour, elle vous aimerait, » et elle le savait, et elle n'osait pas se dire que M. Balbi eût menti. Car maintenant qu'elle était seule, qu'aucun regard ne la troublait dans sa pensée, elle comprenait bien pourquoi elle avait été si profondément émue en apprenant qu'elle avait été dans les bras de Melchior. Elle comprenait que nul autre, fût-il plus beau, plus charmant qu'il ne l'était, ne lui eût fait éprouver celle honte; c'est qu'elle sentait que ce hasard était comme une image de ce que l'amour peut accorder. Et puis, n'avait-elle pas senti couler sur ses lèvres une larme de lui, larme qui l'avait brûlée comme un baiser, larme dont elle cherchait la trace amère sur ses lèvres? Quel tumulte dans cetle âme! quelles pensées diverses ! Elle eût payé cher en ce moment la liberté de pouvoir se lever, marcher, courir, crier, que sais-je? On s - nvent dans le monde de ces brusques mouvements
de corps ou d'esprit, par lesquels on se lève soudainement pour fuir, ou bien par lesquels on jette tout à coup la conversation à mille lieues du sujet qu'elle traite. On dit assez volontiers de ces -ques sorties que celui qui les éprouve est fou. Jamais on ne
fut plus sage. Il arrive une heure où l'on ne peut plus combattre sa pensée qu'en la fuyant. Ainsi était madame de Frémery. Elle se sentait emportée à se faire des aveux qu'elle-même ne voulait pas entendre : comme si son cœur eût tenu à ses lèvres par des fibres puissantes, elle se sentait prête à murmurer les mots qui parlaient en elle-même. Je ne puis, je ne saurais comment expliquer cet inconcevable bonheur qu'éprouve un cœur déchiré à se dire ce qu'il ne dira jamais à personne. Mais la femme qui a aimé comprendra Amélie, lorsque, forcée de rester en face d'elle-même, la tête perdue, le cœur gonflé, elle se laissa aller à murmurer, mais si bas, si bas, qu'elle-même ne pouvait l'entendre :
— Eh! bien, oui, je l'aime... je l'aime...
Nul son ne s'échappait de ses lèvres, mais ses lèvres disaient sans voix ce mot qu'elle ne devait jamais dire; elles s'agitaient, comme si elle eût parlé, et elles dessinaient pour ainsi dire à l'œil ce mot qui lui remplissait le cœur :
— Je l'aime... je l'aime... je l'aime!...
Et tout aussitôt, comme si l'aveu qu'elle venait de se faire à elle-même eût été entendu par celui à qui il s'adressait, elle repoussa cette folle exaltation, et, oubliant qu'elle n'était pas aussi seule qu'elle le pensait, elle s'écria :
— Oh ! malheureuse que je suis !
Et elle se retourna vivement. Alors elle s'aperçut que deux personnes étaient restées près d'elle : madame de Fozenzac et Melchior. Elle ferma soudainement les yeux comme si ce cri était échappé durant quelque rêve cruel, et feignit encore de dormir. Mais elle avait le visage tourné du côté de Melchior, et bientôt elle comprit que le regard de ce jeune homme était fixé sur son visage, qu'il en suivait les émotions, qu'il devait se complaire dans cette vue, s'abandonner à sa muette contemplation; elle trouva qu'elle aurait tort de s'y prêter ainsi, et un nouveau combat s'éleva dans l'âme d'Amélie. Il lui sembla qu'elle était en faute, et elle prit la résolution de s'arracher le plus tôt possible à la position détestable où elle se trouvait.
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