ILLUSION PERDUE
On accuse souvent les faiseurs de romans d'inventer des circonstances pour aider au développement et à la marche des passions. En général on se trompe complètement, on ne voit que le résultat de ces circonstances, et, parce qu'elles profitent à la passion qu'ils veulent peindre, on les accuse d'invraisemblance. Dans la marche ordinaire du monde, l'amour... et nous ne parlons que de cette passion, parce que celle-là seule est enjeu, l'amour n'a pas besoin d'événements extraordinaires pour naître dans le cœur, il n'a pas besoin de circonstances habilement arrangées pour y grandir et s'en emparer complètement ; seulement, lorsque la passion est éclose, tout lui profite, tout lui vient en aide, les choses les plus indifférentes deviennent des énormités, elles acquièrent un sens particulier, une portée dangereuse. Qu'est-ce, je vous prie , qu'une femme évanouie , qu'un jeune homme relève, emporte et dépose sur le lit de sa sœur, qu'il soigne et regarde dormir? est-il rien de plus vulgaire? et combien de fois cela n'estil pas arrivé sans que personne ait songé qu'un pareil événement pût avoir la moindre importance? Et cependant, toutes ces petites circonstances étaient presque un malheur pour madame de Frémery. Enchaînée sous le regard de Melchior qu'elle sentait brûler sur son visage, elle souffrait horriblement et de se sentir ainsi regardée et de la contrainte qu'elle éprouvait; elle eût pu passer quelques moments à feindre encore le sommeil, mais elle en était incapable; elle se détermina donc à faire tout au monde pour quitter la maison. Elle parut s'éveiller et appela. A sa voix, la duchesse, qui était restée immobile dans un grand fauteuil, s'approcha du lit, et Melchior disparut. ,
— En vérité, dit Amélie, je suis honteuse de tout l'embarras que je vous cause; permettez-moi de rentrer chez moi.
— Vous n'y pensez pas! dit la duchesse, et avez-vous besoin
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avec moi d'excuses qui en vérité sont des enfantillages? Comment pouvez-vous parler de l'embarras que vous me causez ?
— Mais, reprit Amélie, n'occupé-je pas votre chambre? La duchesse sourit tristement.
— Ma chambre, dit-elle, oui... et vous ne vous y trouvez pas bien?
— Ne vous ai-je pas forcée à rester levée?
— Ah! fit madame de Fosenzac, vous savez qu'il ne manque pas de chambres au château... Ce n'est pas parce que vous occupez la mienne que je suis restée levée, ajouta-t-elle avec un gros soupir, c'est... (elle hésita) c'était pour vous donner des soins.
— Vous voyez bien, dit Amélie.
La duchesse secoua tristement la tête et reprit :
— Hélas ! il y avait peut-êlre plus d'égoïsme que vous ne pensez dans ce devoir... Si vous saviez ce que sont mes nuits, vous ne m'envieriez pas celle que je peux passer au chevet de votre lit. Être près de vous pour veiller sur vous, était un prétexte à mon insomnie; depuis une heure que je suis là, je m'ingénie à me prouver queje ne dors pas parce que vous êtes là ; si j'étais seule, au contraire, comme hier, comme toujours, il faudrait bien reconnaître que c'est le désespoir qui a chassé le sommeil de mes longues nuits.
Amélie regarda cette figure de marbre, debout au pied de son lit. Ce n'était pas là une de ces douleurs dont on doute. La mort vivait dans cette femme. Elle ne sut que lui répondre. La question, telle qu'elle l'avait posée d'abord, n'était plus discutable; elle le devint encore moins quand la duchesse ajouta :
— Vous voyez bien, Amélie, que ce n'est pas vous, mais moi, qui suis peut-être importune en demeurant à vos côtés, et je vais me retirer.
Amélie prit les mains de Léonie et la retint. La duchesse s'assit machinalement sur le lit de la malade. Amélie l'examina. Madame de Fosenzac n'était plus présente, pour ainsi dire, à ce qui se passait autour d'elle. Elle rêvait... à quoi? Madame de Frémery n'était point curieuse de l'apprendre, mais elle ne pouvait s'empêcher d'être troublée. Tout à coup la duchesse se laissa aller à pencher la tête, comme si elle eût regardé quelqu'un assis ou à genoux en face d'elle; puis, après avoir contemplé doucement cette vision, après lui avoir souri plus doucement encore, elle se laissa aller à dire avec un gros soupir :
CONFESSION GENERALE. Jl,
— Pauvre frère!
Amélie tressaillit. Ce léger mouvement tira Léonie de sa eonlemplation. Elle regarda Amélie, qui baissa les yeux avec confusion.
— Vous avez raison, dit la duchesse, j'ai tort, je ne vous parlerai pas de lui,
Quelles sont donc les intelligences de l'àme qui font qu'on se comprend si bien avec des paroles qui n'emportent avec elles aucun sens précis? Je les raconte, sans prétendre les expliquer. Rien ne s'était dit entre ces deux femmes, et cependant madame de Frémery sentit redoubler son embarras. Il lui sembla qu'elle avait une conhlente. En effet, d'où la duchesse savait elle qu'il était dangereux pour Amélie qu'on lui parlât de Melchior? Madame de Frémery eut peur de répondre. Nouvelle faute! c'était comprendre et approuver la retenue de la duchesse. Oh! c'est que le jour où l'on ne peut plus dire tout haut ce que l'on a au fond du cœur, chaque effort qu'on fait pour le cacher sert le plus souvent à dévoiler le sentiment qu'on n'ose avouer. Un silence profond s'établit entre la duchesse et madame de Frémery, chacune poursuivant sa pensée... Et peut-être rien ne serait venu de longtemps interrompre ce silence, si un bruit extraordinaire n'eût retenti tout à coup à la grille du château. On sonnait avec vivacité. La grille fut ouverte, et bientôt après on entendit des pas précipités s'approcher de la chambre où était Amélie. Elle reconnut le pas de son mari, elle reconnut sa voix qui disait dans la chambre voisine :
— Mais elle est donc bien malade, que vous restiez ainsi à veiller?
La voix de Melchior répondit :
— C'a été un long évanouissement, et je désirais, avant de me retirer, que ma sœur me vînt dire si madame de Frémery dormait. Le sommeil lui ferait grand bien.
A la voix de son mari, Amélie s'était soulevée sur son lit. Le premier mouvement de son cœur avait été pour le souvenir des torts que lui avait révélés l'entretien de M. Balby et de Melchior; le second fut pour se dire qu'on s'était trompé ou qu'elle avait mal entendu, et que l'empressement de son mari était une preuve de son amour. Ceci était immense; Tordre dans lequel ces idées s'étaient présentées à madame de Frémery était toute une révélation. Dans le cœur de celui qui aime, le premier mouvement est pour celui qui est aimé lorsqu'il reparaît : on ne pense â ses Loris
que lorsque \ient la réflexion. Chez Amélie la colère avail parlé la première ; c'étaient la réflexion et la raison qui avaient cherché dans ce retour une preuve d'affection. Comprenait-elle ce sentiment? non sans doute, mais elle fit comme tous ceux qui ont besoin de se maintenir dans une bonne pensée qui ne les commande pas assez impérieusement; elle voulut que son mari lui vînt en aide, elle lui ouvrit la voie à une justification, et, pour qu'elle ne se fît pas attendre, elle dit assez haut :
— Je ne dors pas, Eugène, je ne dors pas.
M. de Frémery entra, et tout autre qu'un cœur blessé eût pu se tromper à l'empressement de ses questions, de ses caresses, à l'expression de son inquiétude et de son chagrin. Ce n'est pas que tout cela ne fût vrai, ne fût sincèrement senti. Mais le cœur est comme un antre mystérieux et profond : les mêmes paroles, dites du bord de cet antre ou de sa profondeur la plus éloignée, ont un son différent. Ainsi les mêmes paroles changent de sens, d'expression et de portée, selon qu'elles partent de ces affections qui sont à la superficie de l'âme ou de celles qui viennent de ces profondeurs intimes où l'amour seul réside. Ainsi rien ne manqua aux tendresses de M. de Frémery, rien , si ce n'est ce qui est tout, c'est-à-dire la conviction qui enfante la persuasion. Amélie ne fut pas contente. J'ai dit quelle était sa résolution de quitter le château; mais cette résolution, elle l'avait abandonnée du moment que son mari était arrivé. Toute peur s'était enfuie à son app oche. On les avait laissés seuls. Amélie attendait une parole de son mari qui la rassurât. Elle crut rémarquer qu'il avait l'air inquiet et préoccupé. Tout ce charmant empressement si vivement étalé en présence de la duchesse s'était enfui avec elle. Eugène, rassuré, trop rassuré sur la santé de sa femme, se promenait activement dans la chambre. Amélie le suivait d'un regard triste et curieux. Des mouvements d'impatience échappèrent à M. de Frémery. Amélie fut encore plus alarmée qu'irritée.
— Qu'avez-vous donc ? lui dit-elle.
— J'ai, repartit Eugène, qu'il faut absolument que vous quittiez ce château.
Les femmes, et les meilleures sont ainsi faites, les femmes, dis-je, n'acceptent pas aisément qu'on leur impose sans raison ce qu'elles avaient résolu de faire par raison. Amélie avait au fond du cœur d'excellents motifs pour vouloir quitter le château, mais elle ne comprit pas que son mari pût en avoir, à moins que ce ne
fût par un soupçon contre sa femme. A celte supposition , toute la dignité d'Amélie se révolta. Elle se reprochait sévèrement ce qu'elle éprouvait, mais elle n'en était comptable qu'à elle-même. En effet, si sévère que soit une femme, ce n'est que par ses actions qu'elle manque à ses devoirs; et c'est même parce que l'honnêteté de ses actions est souvent le résultat de la victoire qu'elle remporte sur des sentiments involontaires, qu'elle est parfaitement vertueuse. Amélie fut donc indignée de se sentir soupçonnée et elle demanda assez vivement à son mari quelle nécessité si pressante le poussait à la faire transporter immédiatement chez elle. Eugène, très-préoccupé, ne remarqua point la manière dont cette question lui fut faite, il répondit :
— C'est que nous avons à causer d'affaires sérieuses.
— Mais de quelles affaires ?
— Mon Dieu, ma chère Amélie, dit Eugène, j'ai une signature a vous demander. Vous savez que je vous ai parlé de la nécessité qu'il y a pour votre intérêt de vous défaire de la ferme que vous a laissée votre père pour en placer le capital d'une manière avantageuse. Eh bien, j'ai trouvé aujourd'hui même un acheteur excellent, un placement de premier ordre, et pour cela...
— Pour cela?... dit Amélie.
— Pour cela, il me faudrait votre signature.
— Cette nuit?
— Cette nuit... Car j'ai promis une réponse pour demain au matin... Je suis venu en toute hâte... La voiture qui m'a amené m'attend, et je comptais repartir sur-le-champ, mais...
Amélie regardait son mari, qui lui parlait sans oser, pour ainsi dire, lui adresser directement la parole. La douleur qu'éprouvait Amélie était affreuse. Ce n'est pas qu'elle doutât en rien de ce que M. de Frémery lui disait; c'était parce qu'elle le croyait qu'elle était malheureuse. Ce soin de sa fortune lui paraissait si misérable, lorsqu'elle était en danger ! Cette humeur de ne pouvoir pas conclure une affaire, lorsqu'il n'eût dû souffrir que de voir sa femme malade, la désolait. Amélie sentit qu'elle n'était plus aimée. La pensée de tout ce qu'avait dit M. Balbi lui revint soudainement. Elle fut sur le point d'éclater. Mais presque aussitôt elle prit une de ces résolutions soudaines par lesquelles les femmes avancent si vite dans le malheur. Elle sonna. Une femme de chambre parut.
— Je voudrais avoir de quoi écrire.
CONFESSlOxN t.E.NERALE.
— Ali! que Lu es bonne el charmante! s'écria M. de Frémery, je n'attendais pas moins de ton cœur.
Que venait faire là ce mot sacré? Madame de Frémery ne répondit pas.
— Vous avei sans doule apporté l'acte qu'il faut que je signe? dit-elle d'une voix altérée.
— Le voilà, dit Eugène en le lui présentant avec une plume. Elle signa.
— Oh! merci... merci, mon Amélie! s'écria-t-il avec le plus lendre épanchement.
— Et maintenant, reprit madame de Frémery en se soulevant, il est convenable, comme vous me l'avez fait observer, que je quitte ce château.
— Mais point du tout !... dit Eugène. l'exposer... au milieu de la nuit... Non, non, reste... je retourne à Paris... et demain, demain, de très-bonne heure, je serai ici avec le médecin... Je veux être là quand tu rentreras chez toi... Je pars... je pars vite, pour être plus tôt de retour... Adieu... à demain, à demain.
Et, sans que madame de Frémery eût répondu par une parole ou par un geste à cet épanchement soudain, Eugène quitta le château où était sa femme. A peine la porte fut-elle fermée, qu'Amélie retomba sur le lit en fondant en larmes. Son mari ne l'avait pas soupçonnée, son mari n'avait pas trouvé que sa présence au château fût inconvenante ou dangereuse, son mari n'avait pensé qu'à une affaire d'argent. Jamais douleur plus vive et plus humiliante à la fois ne fut infligée à un pauvre cœur désespéré. Et les maris s'étonnent et se récrient lorsqu'ils voient s'enfuir loin d'eux cet amour qui les protège contre les séductions dont les femmes sont entourées, et cela parce qu'ils ont sur la fragilité, l'inconstance, le caprice des femmes, des phrases toutes faites, horriblement sottes et plates, et qui cependant ont cours dans le monde ! M. de Frémery venait de faire une faute énorme, bien plus énorme qu'une infidélité. Demandez-le à une femme, et elle vous dira que la révélation de l'amour de II. de Frémery pour madame de Favières avait peut-être été une douleur plus poignante pour madame de Frémery que la scène qui venait de se passer ; mais elle n'avait pas autant ruiné Eugène dans le cœur d'Amélie que ce qu'il venait de dire et faire. L'amour vit de luttes, et madame de Frémery désolée eût peut-être aimé son mari avec d'autant plus d'ardeur qu'il eût été sur le point de lui échapper. D'ailleurs, il y a
COiNFESSlO.N GÉNÉRALE. - -i'»
des rivalités qui désespèrent, mais qui n'humilient pas. L'amour de madame de Favièrespour Eugène le rehaussai taux yeux de sa femme, en le lui enlevant. Lui-même ne perdait rien comme valeur en amour. C'était toujours le héros qu'elle avait adoré, marchant à d'autres conquêtes. Mais celui qui oublie la pure passion de l'amour pour une passion de calcul, celui dont la tendresse est étouffée sous un sac d'argent, celui qui enfin abandonne sa femme, non pas pour courir auprès de sa maîtresse, mais pour aller chez un notaire gagner quelques milliers d'écus, celui-là est perdu, dépoétisé, anéanti comme amour. On ne hait plus la rivale qui vous l'enlève, on le lui abandonne volontiers et l'on cherche sa vengeance dans cette pensée : « Elle apprendra un jour que celui qu'elle aime ne valait » ras la peine que je lui disputasse son cœur. » Assurément la logique de la passion est loin d'être aussi rapide et aussi précise ; mais ajoutez à ces phrases de longs silences, de longues méditations, de soudains retours par lesquels une femme cherche à se rattacher de tout son pouvoir à cet amour qui s'en va; tenez compte de ces moments oit elle cherche à se refuser de tout son pouvoir à la vérité qui l'accable pour se persuader qu'elle voit mal, qu'elle sent mal, et pensez ce qui reste dans lame après cela ! C'est le sentiment que j'ai dit plus haut : une funeste désillusion, un dédain pénible de l'amour qu'on a éprouvé, un dédain qui frappe surtout celui qui tue ainsi les douces extases du cœur. Toujours est-il que, le matin de cette nuit que nous venons de raconter, madame de Frémery en élait arrivée à un profond découragement. 11 faut le dire : l'amour de Melchior avait eu peu de place dans ce long débat; Amélie n'avait guère pensé qu'à son malheur, et, lorsque le souvenir de M. deLesly s'était présenté, elle l'avait écarté sans teneur. Et cependant cet amour avait pris un immense avantage, sans avoir fait un progrès. C'est l'ennemi qui veut pénétrer dans un fort : il n'attaque point, mais, pendant qu'il repose, une division intestine décime la garnison qui déserte ; l'ennemi n'a pas fait un pas, et cependant il a gagné la moitié de la victoire pour l'heure à laquelle il se présentera.