LE MOUCHOIR
Le lendemain, dès que le jour parut, madame de Frémery se décida à rentrer chez elle. En choisissant une heure si matinale, elle voulut s'épargner les excuses à faire, les prétextes à donner. Elle descendit le plus doucement possible, accompagnée d'une femme de son service. Tous les gens du château étaient encore couchés. Madame de Frémery, se sentant plus faible qu'elle ne pensait, envoya sa chambrière afin qu'elle éveillât le concierge et pût aller chez elle faire venir une voiture. En attendant, elle entra dans un petit salon du rez-de-chaussée, dont les persiennes fermées ne laissaient pénétrer qu'un jour douteux. Elle allait s'asseoir, lorsqu'elle vit un homme étendu sur un divan ; elle reconnut Melchior. Il dormait. Elle voulut se retirer, mais un objet étrange frappa ses regards : Melchior tenait dans une de ses mains un mouchoir ensanglanté. Etait-il blessé? Elle le regarda mieux. Ses traits étaient calmes, quoique profondément abattus. Puis, tout à coup, à la dentelle, à la broderie, elle reconnut le mouchoir qu'il serrait entre ses doigts convulsivement fermés. Ce mouchoir lui appartenait. Comment se trouvait-il entre les mains de Melchior? comment était-il ensanglanté?... pourquoi l'avait-il gardé?... Ces questions qui se présentèrent rapidement à son esprit l'arrêtèrent un moment. Elle se sentit malheureuse de ce qu'elle venait de découvrir.
— Pourquoi faut-il, se disait-elle, que j'aie appris que M. de Lesly s'est emparé de ce mouchoir ! j'aurais cru l'avoir perdu, et il n'en eût jamais été question... Mais maintenant que je sais qu'il l'a, je ne puis le laisser, ce serait le lui donner... oui, sans doute, s'il apprenait que je le sais; mais, si je me retire doucement, il ignorera que je l'ai vu, et il pourra le garder. Eh bien ! s'il y Lient... cela lui sera une consolation.
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Uli ! le cœur des femmes ! quel chemin il fait, quand il est sur une certaine pente ! Voilà madame de Frémery qui veut bien laisser des consolations à M. de Lesly, pourvu qu'il n'apprenne pas qu'elle y consent! Ah! le plus grand malheur, c'est d'y consentir, car c'est le premier. Et, si petit qu'il soit, le premier malheur, c'està-dire la plus petite faveur qu'une femme accorde à celui qui l'aime, est le moment précis où elle commence sa perte. Le reste n'est qu'une conséquence plus ou moins grave, plus ou moins rapide. Mais dès ce moment c'en est fait, le cœur est entamé, l'amour y a prise, et il est rare qu'il lâche sa proie quand il a pu y mettre la dent. Madame de Frémery se retira après cette amiable composition entre sa vertu et sa pitié pour Melchior. Mais elle emporta avec elle toutes les questions qu'elle s'était faites d'abord. Comment a-t-il eu ce mouchoir? Il a pu le trouver près de moi, quand j'étais évanouie... Pourquoi est-il ensanglanté? est-ce son sang?... est-ce le mien?... En effet, n'était-ce pas Melchior qui avait saigné madame de Frémery ? ce mouchoir ne pouvait-il pas avoir été ensanglanté dans ce moment? et alors, c'était son sang à elle dont il s'était emparé ! Je ne puis dire, je ne puis expliquer l'étrange sentiment d'effroi qui saisit madame de Frémery à celte pensée. L'homme qui prend à une femme la fleur qu'elle a portée, celui qui s'empare furtivement d'un bout de ruban qui a touché ses cheveux, celui même qui volerait une boucle de ses cheveux, ceux-là n'emportent, comme des larrons, que ce qu'on aurait pu leur donner; mais celui qui prend comme souvenir d'amour le sang d'une femme... c'est si étrange... si impossible... que voulez-vous que je vous dise? madame de Frémery eut peur. Cet amour lui apparut comme un fantôme terrible, fatal, ayant du sang sur sa robe. Sans doute on criera que c'est une folie de l'imagination. On aura probablement raison ; mais il n'en est pas moins vrai que par cet incident bizarre l'amour de Melchior prit aux yeux de madame de Frémery l'aspect de quelque chose de grave, de triste, de redoutable. Et c'était là un nouveau danger pour une âme comme celle d'Amélie. Quand on souffre, l'amour qui peut devenir un nouveau désespoir effraye souvent moins que celui qui parle de consolation et de bonheur; il trouve dans l'âme une voix qui lui répond ; et, si plus tard il change de langage, il est bien dillicile de le faire taire, habitué que l'on esta l'écouter. Madame de Frémery, lorsqu'elle se retrouva seule chez elle, se crut plus forte contre l'obsession de ^a pensée. La pauvre femme y trouva de
nouveaux ennemis, et de tous les ennemis, le plus cruel, le plus inplacable contre le cœur d'une femme, c'est la solitude. Personne auprès d'elle pour lui parler d'autre chose, personne pour la distraire, per.-o me pour la blâmer ou l'encuurager! Ce fut encore un de ces moments où l'amant ne gagne rien, mais où le mari perd beaucoup. Où était Eugène? que faisait-il? à quoi pensait-il? Il pensait à ses affaires ou peut-être à madame deFavières. Madame de Frémery était dans sa cbambre, cherchant une occupation physique à défaut d'occupation morale, prenant et jetant avec impatience tous les objets qui se trouvent sous sa main... Tout à coup, elle aperçoit sur un guéridon un petit souvenir qu'elle avait donné à son mari et qui ne devait jamais le quitter. Il l'avait oublié. Quel tort aux yeux d'une femme qui est irritée! Elle prend ce souvenir, l'examine et finit par l'ouvrir. 11 renfermait des cartes de visite et un billet; billet fort innocent à la première lecture, billet terrible commenté par un cœur ulcéré. Le voici :
« Mon cher Eugène,
» Laisse là ta soirée chez ton président, et viens chez la com- » tesse. Malgré ta robe noire ou rouge, tu n'es pas d'un monde à » vivre longtemps parmi tous ces pédants de parquet; tu es des )> nôtres, et il ne faut pas mésallier au moins tes manières et ton » esprit. »
Madame de Frémery lut d'abord ces quelques lignes sans y voir autre chose que les occasions de plaisir qu'on offrait à son mari, lundis qu'elle demeurait seule et abandonnée dans sa maison de campagne. Mais ce billet, elle le relut, et la dernière phrase s'illumina tout à coup d'un sens terrible. « 11 ne faut pas mésafiierau moins tes manières et ton esprit,» disait-on. Eugène avait donc mésallié quelque chose de lui-même?... qu'était-ce donc? son nom peut-être?... En effet, il avait épousé la pauvre Qlle d'un pauvre officier de l'empire. Plus de doute, c'était là ce qu'on voulait dire, et on lui faisait honte de sa femme, et il l'acceptait ; il avait dû l'accepter, car sans cela personne ne se fût permis une pai eille indignité.
— Il rougit de moi ! s'écria madame de Frémery.
Et tout aussitôt l'amour de son mari pour madame de Favières
prend un nouvel aspect aux veux d'Amélie : c'est, la vanité du gentilhomme qui s'adresse à une femme de son rang et de sa caste. 11 dédaigne probablement la femme qui ne lui a apporta qu'un nom obscur. Elle n'est pas digne d'enchaîner le cœur d'un homme de sa naissance. Laissez aller la colère d'une femme dans une pareille voie, et la conclusion inévitable de tous les raisonnements qu'elle pourra faire sera celle-ci « Eh ! mon Dieu, si je le voulais, je lui prouverais que je puis inspirer un amour sincère et profond à des hommes qui valent mieux que lui à mille titres. » Une pareille conclusion est fâcheuse, lors même qu'elle reste dans la généralité de son expression; mais, quand cette conclusion a. pour ainsi dire, un choix fait d'avance, un nom à donner à la preuve qu'elle invoque, le danger est cent mille fois plus grand. Ainsi, pour Amélie, la supposition menaçante qu'elle venait de faire s'appelait Melchior de Lêsly; c'était l'homme qui valait, mieux que M. Eugène de Frémery à mille titres, et qui l'aimait de la passion la plus sincère et la plus respectueuse. Oh ! l'amour est un dédale assez semblable à celui où était caché le Minotaure auquel les Athéniens envoyaient leurs plus belles vierges ; il y ;: mille roules par où on espère en sortir, et toutes ces routes, qu'on les prenne au hasard ou après de longues réflexions, vous conduisent toujours au même point, là où se tient le monstre toujours prêt à dévorer ses victimes. Ainsi était madame de Frémery ; elle essayait de fuir de toutes parts, et toujours elle se trouvait ramenée à la pensée de Melchior de Lesly. Elle y rêvait encore, lorsque le bruit qui se faisait dans la maison l'avertit qu'elle avait laissé depuis longtemps passer l'heure où elle avait coutume d'appeler près d'elle. Elle sonna sa femme de chambre.
Cette fille était en général insupportable à madame de Ere mery, non parce qu'elle manquait des qualités essentielles à une bonne domestique : elle était laborieuse, intelligente, dévouée, fid «le, mais tous ces avantages étaient compensés par un défaut antipathique à la nature vive et réservée de madame de Frémery. Cécile était la bavarde la plus obstinée qu'on pût rencontrer : il en et; it ré ulté qu'Amélie lavait toujours tenue plus -née d'elle qu'elle n'eût fait vis-à-vis de toute autre moins indiscrète. Par un contraste facile à expliquer, Amélie compta ce jour-là sur le bavardage de sa chambrière pouf eue forcée d'entendre autre chose que les mille voix incessantes qui lui parlaient de Melchior. Il en fut ainsi pendant quelques moments. Cécile
obligea sa maîtresse à s'occuper de ce qui se faisait à l'office et au jardin, de ce qui se faisait dans les quelques maisons qui composaient le petit village qu'elle habitait. Amélie suivait les paroles et les mouvements de sa chambrière, lorsque celle-ci s'écria tout, à coup :
— A propos, madame, en rangeant ce matin, je n'ai pas retrouvé le mouchoir que madame avait emporté hier.
C'était comme un parti pris de la destinée de ramener Amélie ii la pensée qu'elle voulait fuir. Elle répondit donc avec humeur :
— Eh bien ! ce mouchoir est perdu, n'en parlons plus.
— Non, non, reprit la chambrière, il n'est pas perdu, et, puisque madame ne l'a pas, je sais qui est-ce qui l'a.
Madame de Frémery le savait aussi, et elle se repentit cruellement d'avoir autorisé le bavardage de cette fille ; mais, en y réfléchissant mieux, elle comprit qu'un moment serait arrivé nécessairement où il eût été question entre elle et sa femme de chambre de ce mouchoir disparu, et elle accepta l'occasion d'en finir.
— Eh bien! répondit-elle, puisque vous savez où il est, vous l'aurez bientôt retrouvé.
— Oui, oui, dit Cécile, j'irai aujourd'hui même le demander à monsieur le marquis de Lesly.
Il y a de ces phrases qui se présentent de telle manière qu'il est impossible de ne pas y répondre quand on les a entendues. Madame de Frémery trouva bon de n'avoir pas entendu laphrasede sa chambrière, pour n'avoir pas à demander à Cécile ce que venait faire là le nom de M. de Lesly. Heureusement pour Amélie, la femme de chambre n'insista pas sur la disparition du mouchoir, etmadame de Frémery ne fut plus obligée d'en entendre parler. Seulement Amélie resta en face de cette question qu'elle dut se faire à elle-même : « Comment Cécile sait-elle que M. de Lesly s'est emparé de ce mouchoir? » De là venaient encore une foule de petits inconvénients. Cette fille ne manquerait pas de redemander le mouchoir; probablement M. de Lesly, pour ne pas le rendre, prétendrait ne pas savoir ce qu'il était devenu. Or Cécile, bavarde et entêtée , ne manquerait pas d'affirmer qu'elle l'avait vu entre les mains du marquis; et comment affirmerait-elle cela? à qui l'affirmerait-elle? aux gens de la maison sans doute, qui commenteraient ce petit événement et toutes les petites circonstances qui l'avaient précédé ; et qui sait si on ne devinerait pourquoi Melchior s'était emparé de ce mouchoir et pourquoi il s'était refusé
aie rendre? Que d'ennuis, que de malheurs, que d'embarras pour une si petite chose ! C'est que nous l'avons dit , les choses n'ont de valeur qu'en raison du milieu où elles se trouvent. L'évanouissement d'Amélie, les soins que lui avait donnés Melchior, le mouchoir volé, tout cela n'était rien entre gens qui n'eussent eu que des rapports de bon voisinage ; mais il y avait de l'amour sous chacun de ces petits incidents, et, sur ce terrain brûlant, le moindre germe grandit et se développe d'une façon démesurée. Au grand chagrin de son cœur, madame de Frémery voyait s'ajouter mille chagrins insupportables. Elle en était même à s'irriter contre la destinée, contre elle-même, contre ses gens, contre Melchior, contre tout le monde, lorsqu'un domestique entra dans le salon où elle s'était retirée, et annonça M. Melchior de Lesly.