‹ Confession générale (volume 2)Chapitre 39 sur 49 · DÉCOURAGEMENT · texte numérisé non relu

DÉCOURAGEMENT

Cette visite de Melchior aurait suffi pour troubler madame de Frémery, mais le hasard ne voulut lui épargner aucun des coups d'épingle qu'elle pouvait recevoir. En effet, à peine Melchior avaitil mis le pied dans le salon, que le domestique lui dit d'une de ces voix niaises qui étalent si lourdement une bêtise à l'oreille :

— Madame, Cécile m'a dit de vous dire de ne pas oublier le mouchoir.

Amélie eût donné tout au inonde pour ne pas regarder Melchior; mais, lorsqu'elle y pensa, elle l'avait déjà vu rougir et se troubler. Si Melchior eût été un de ces timides adolescents que les femmes expérimentées estiment tant, ce trouble, cette rougeur, eussent paru ridicules à madame de Frémery; mais, quelque innocente qu'elle fût, Amélie savait que Melchior, sans passer pour un conquérant impitoyable, avait cependant appelé l'attention du monde sur quelques aventures où il n'avait manqué ni de hardiesse ni de succès. Elle lui sut bon gré de la peur qu'il montrait, mais tout

aussitôt elle lui en voulut de la bonne opinion qu'elle avait eue de lui. Cependant Melchior salua Amélie, en lui disant :

— Je viens, madame, vous apporter les excuses de ma sœur.

— Des excuses! fit Amélie fort surprise, et pourquoi?

— C'est que ma sœur a compris que vous n'aviez pu quitter ainsi le château au risque de votre santé que parce que vous avez manqué des soins qui vous étaient nécessaires.

Madame de Frémery ne comprit point ce que lui disait Melchior dans le sens, assez bizarre du reste, que ces paroles semblaient avoir; elle crut y voir un reproche, ou, pour mieux dire, elle chercha à l'y voir et elle reprit aussitôt :

— Je vous comprends, monsieur, et, si je n'avais été plus indisposée que je ne le pensais, j'aurais déjà fait présenter mes excuses à M. de Lesly et à madame votre sœur sur la manière dont j'ai déserté leur hospitalité.

Melchior la regarda d'un air fort surpris.

— Que vous ai-je donc dit, madame ?

— Mais, si je ne me trompe, reprit madame de Frémery, en m'apportant des excuses de madame de Fosenzac qui a été parfaite pour moi, vous me faites apercevoir que j'ai fort mal répondu à tant de bienveillance.

Melchior eut l'air d'un enfant qui a fait une gaucherie et qui ne sait absolument comment la réparer. Il essaya de parler sans le pouvoir, puis il dit après un moment d'impatience :

— Ma sœur avait raison.

Il n'avait pas dit ces paroles que madame de Fosenzac parut, accompagnée de M. Balbi. Elle remarqua l'air piqué de madame de Frémery et l'embarras de Melchior, elle s'approcha d'Amélie.

— Eh bien, lui dit-elle, comment vous trouvez-vous ?

— Beaucoup mieux, reprit madame de Frémery d'un ton sec.

— J'en étais sûre, dit la duchesse à M. Balbi.

— Impossible ! reprit celui-ci.

— Mais qu'est-ce donc, madame? fit Amélie.

— Le voici : Il y a deux heures que Melchior me fait une affreuse querelle sur votre départ précipité. Il prétend que nous avons tous manqué de soins et d'égards envers vous, que sans cela vous n'auriez pas quitté le château comme vous l'avez fait...

— Il est vrai que j'aurais dû... fit Amélie.

— 11 est vrai que je lui ai dit que je ne pensais pas que c'était cela qui vous a fait nous quitter; il est vrai que j'ai ajouté que,

pour mille raisons dont nous n'avons pas à nous informer, il pouvait vous convenir d'être ce matin chez vous. Melchior n'a voulu rien entendre et m'a quittée fort courroucé, en nr annonçant qu'il venait vous faire des excuses en mon nom.

— Assurément M. de Lesly a eu tort envers...

— Il a eu tort envers vous, dit la duchesse... car ce que j'ai prévu est arrivé. Je l'en ai prévenu ; vous avez pris mes prétendues excuses pour une épigramme.

Madame de Frémery hésita ; et, quoiqu'elle fût très-mal à l'aise dans cette conversation, elle ne voulut pas mentir et répliqua :

— C'est un peu vrai.

— Mais alors pourquoi madame a-t-elle quitté le château? dit Melchior à sa sœur.

— Voilà qui est prodigieusement indiscret, dit la duchesse. Je nu sais pas ce qu'il a aujourd'hui, ce pauvre Melchior, mais il ne sort pas de ce raisonnement. Vous n"avez pu quitter le château que parce que vous y étiez mal, attendu qu'il ne voit pas quelle au tre raison vous auriez de le quitter.

Melchior fronça le sourcil.

— Laissons cela, reprit madame de Frémery, et gardons nos excuses pour des torts plus graves si nous en avons jamais. Vous vous préparez sans doute à faire une longue promenade ?

— Non, je ne songe point à une longue promenade ; mais je pars, et je n'ai pas voulu quitter le château sans vous dire adieu, lit la duchesse d'un ton triste.

— Adieu jusqu'à demain, sans doute?

— Adieu pour Ion-temps, si ce n'est pour toujours! reprit m a dame de Fosenzac.

— Comment, pour toujours? dit Amélie.

— Les médecins me font aller en Italie ; vous savez que c'est là qu'on envoie ceux dont on désespère.

— Ah! que dites-vous là?...

— Si Dieu veut que je vive... je vivrai.. Mais c'est décidé... je pars !...

— Mais hier il n'en était pas question.

— Bien des choses se sont décidées depuis hier. Mon frère, qui voulait quitter le service pour m'accompagncr, reste en France, et mon père vient me rejoindre dans un ou dejK mois.

Elle se retourna vers Melchior et lui dit :

— Le plus tard possible, n'est-ce pas?

Melchior regardait sa sœur d'un air éperdu.

— Madame ! s'écria-t-il tout à coup en s'adressant à Amélie, elle veut aller mourir loin de nous. Ah ! par pitié, obtenez d'elle qu'elle demeure!...

M. Balbi, qui jusque-là avait gardé le silence, s'écria tout à coup :

— A mon tour de vous faire la leçon. Je vous le disais, il fallait partir sans revoir votre frère, et, puisque vous avez voulu absolument le revoir, il ne fallait pas lui dire de pareilles choses.

— J'ai agi comme je le devais, dit la duchesse. Je désire que Melchior m'accompagne jusqu'à Paris... il le faut... je le veux!...

Madame de Frémery restait fort étonnée de cette scène de famille dont on la faisait témoin. La duchesse se tourna vers elle en lui disant :

— Vous me pardonnerez, n'est-ce pas? Mon père croit que je ne vais faire qu'un voyage de quelques jours; il croit mon départ pour l'Italie ajourné pour longtemps ; j'ai eu la force de le quitter sans rien lui dire ; mais, quand je suis passée devant votre porte, je ne me suis pas senti le courage de ne pas revoir mon frère, et je suis entrée.

— Ah ! véritablement vous partez ?.. . dit Amélie.

— Oui... reprit la duchesse... Adieu, ajouta-t-elle après un assez long silence... Donnez-moi votre bras, M. Balbi... Vous m'accompagnerez jusqu'à Paris... n'est-ce pas, Melchior?...

Amélie voulut embrasser madame de Fosenzac, mais celle-ci se détourna, Amélie laissa échapper un léger cri de surprise. Léome se retourna; des larmes abondantes coulaient de ses yeux. Elle prit la tête d'Amélie dans ses mains, la baisa sur le front, et lui dit tout bas :

— Enfant, soyez forte contre votre cœur !

Et tout aussitôt elle quitta le salon. Madame de Frémery était à peine revenue de l'étrangeté de cette scène, qu'elle entendit rouler au loin le bruit d'une voiture. Elle courut à une fenêtre. Madame de Fosenzac était couchée dans le fond d'une calèche découverte ; M. Balbi et Melchior étaient sur le devant. Il fallait être accoutumé à voir souvent madame de Fosenzac pour ne pas la croire morte en la voyant ainsi. Ils passèrent sans l'apercevoir. Amélie, demeurée seule, chercha à s'expliquer tout ce qui venait de se passer devant elle ; elle n'y put parvenir. Cependant un sentiment secret lui disait qu'elle n'était pas étrangère à ce départ.

Enfin sa pensée se lassa à poursuivre une chose qui lui échappait sans cesse, et bientôt elle en revint à se souvenir qu'elle avait des soucis plus importants. Elle se rappela tout ce qui avait été dit devant elle de 1 amour d'Eugène pour madame de Kavières, elle se rappela la singulière indifférence qu'il lui avait laissé voir une fois qu'il avait obtenu la signature qu'il était venu chercher. Ces pensées eurent un singulier résultat. Elles rendirent madame de Frémery plus impatiente que colère, plus ennuyée que triste. Elle ne se plaignit pas tant en elle-même de la trahison de son mari que de la solitude où il la laissait, et cette solitude qu'elle eût invoquée elle-même quelques heures auparavant contre le trouble que lui causait la présence de Melchior, cette solitude lui parut insupportable ; elle ne sut que faire, que devenir, à quoi s'occuper. Assurément, si madame de Fosenzac était restée au château, elle n'y serait pas allée, mais elle se serait défendue du désir d'y aller : pour une femme, résister, c'est une occupation. Jamais sa maison ne lui avait paru si vide, si inoccupée. Cette journée fut affreuse, mais enfin l'heure où son mari pouvait revenir de Paris arriva. Elle compta sur son retour. Il lui sembla que quelque chose devait le prévenir qu'il perdait le cœur de sa femme et qu'il viendrait se justifier ou se repentir. Amélie retourna dans ce même pavillon où nous l'avons vue au commencement de ce récit; elle attendit d'abord avec patience, ensuite avec colère, enfin avec désespoir. « Il m'abandonne, » se dit-elle. Mais ce mot, « il m'abandonne, » n'avait pas trait à la trahison de son mari ; ce mot voulait dire : « Il me laisse sans force, sans courage contre les mauvaises pensées qui me poursuivent. » Et pourquoi disait- elle cela? parce que sur cette route, où elle était venue attendre son mari, elle se rappelait souvent avoir vu arriver Melchior, et qu'au fond de l'âme elle était aussi triste de penser qu'elle ne le verrait pas que de reconnaître que son mari l'oubliait tout à fait.

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