‹ Confession générale (volume 2)Chapitre 40 sur 49 · UN RAYON D'ESPOIR · texte numérisé non relu

UN RAYON D'ESPOIR

La nuit la surprit dans cette attente, quoiqu'on fût venu l'avertir plusieurs fois que l'heure du dîner était passée. De toutes les solitudes, celle de la table est peut-être la plus cruelle à supporter. Amélie la redoutait. Elle savait que le couvert de son mari serait mis comme à l'ordinaire en face du sien, et elle craignait l'aspect de cette place vide. On vint une dernière fois la prévenir, L-lie répondit qu'elle ne dînerait pas. La nuit était tout à fait close. Alors elle se mit à pleurer. C'est un état affreux que celui où le cœur ne raisonne plus, ne combat plus, et se livre avec excès à sa douleur. Toutes les suppositions, toutes les pensées y pénètrent. On ne prend pas de résolutions sérieuses dans de pareils moments, mais on s'écoute dire des choses qu'une femme n'aurait jamais osé penser. La pure et innocente Amélie se demanda si la vie qu'on lui faisait était acceptable ; elle chercha dans ses souvenirs et trouva que les égards, le plaisir, le bonheur, étaient le plus souvent pour les femmes qui manquent à leurs devoirs. La nuit s'écoula comme le jour dans une cruelle anxiété. Madame de Frémery quitta le pavillon et resta longtemps dans son parc ; puis elle y retourna encore, car elle ne pouvait se résoudre à la solitude de sa chambre. Enfin le jour trouva madame de Frémery debout. Cependant la fatigue et le froid allaient l'emporter sur sa douleur, lorsque dans les premiers bruits du matin elle reconnut le roulement lointain d'une voiture. Ce pouvait être Eugène! cet espoir lui rendit toute sa force, sa confiance. Ah! s'il était arrivé à ce moment, Amélie se fût jetée dans ses bras comme dans ceux d'un sauveur, d'un ami. Elle attendit. Mais, avec cet œil perçant de la femme qui lutte, elle reconnut que ce n'était point Eugène : c'était la calèche de la duchesse qui revenait, et dans cette calèche était Melchior. Aussitôt, et comme si elle eût été menacée d'un danger

terrible, elle se mit à fuir et rentra chez elle. La porte de sa maison était restée ouverte, mais elle ne trouva aucun domestique qui l'attendît. Elle ne prit pas garde à cette circonstance; mais, lorsqu'elle voulut se mettre au lit, elle sonna, et sa femme de chambre ne descendit pas. Elle sonna encore. Enfin Cécile parut.

— Dam ! fit-elle en entrant, il faut bien le temps de se lever. Le ton de cette fille était de la dernière insolence.

— Pourquoi ne m'avez-vous pas attendue?

— J'ai été chercher madame dans le pavillon, elle n'y était pas, et...

— J'étais dans le parc...

— Je ne dis pas non... mais je ne suis pas de ces domestiques qui, sous prétexte de leur service, espionnent les pas de leurs maîtres... Madame était où elle voulait...

Madame de Frémery se demanda si c'était à elle que parlait sa femme de chambre, mais elle hésita à croire que ces paroles eussent le sens que le ton dont elles étaient dites pouvait faire supposer. Elle ne répondit pas et se laissa déshabiller. Elle était déjà bien loin de Cécile, lorsque la chambrière se prit à dire :

— Il paraît que madame n'a pas pensé au mouchoir?

— Que voulez-vous que je m'occupe de pareilles choses ! fit Amélie avec impatience. D'ailleurs est-il sûr que M. de Lesly ait ce mouchoir?

— Ça, j'en suis sûrp...

— Eh bien ! il l'aura remis à quelqu'un du château...

— Non, madame, non, fit la femme de chambre, car je viens de le voir arriver en calèche découverte au moment où madame m'a sonnéo, et il tenait encore ce mouchoir à la main. Il n'est pas gêné... il s'en servait comme s'il était à lui, et il s'essuyait les yeux comme s'il avait pleuré.

Amélie fut servie par l'excès même de son émotion : elle ne répondit pas un mot. Comme les volets de sa chambre étaient fermés, il y avait des bougies allumées ; elle les éteignit rapidement et dit d'une voix brève :

— Laissez-moi dormir !

La chambrière sortit; mais, avant de quitter la chambre, elle murmura :

— C'est un genre de service qui ne me va pas!..

Lorsque Amélie se retrouva encore seule , un nouvel orage s'éleva dans son cœur. Elle ne pouvait plus en douter, cette fille

la croyait d'intelligence avec M. de Lesly... et quelle intelligence, juste ciel!... Toute une nuit passée hors de la maison!... mais c'était là quelque chose d'affreux, d'abominable, d'impossible!... ce n'était plus de la colère... ce fut de la haine, de la haine contre le mari qui la laissait exposée à de pareils soupçons et dont l'absence faisait qu'ils pouvaient naître , de la haine aussi contre l'homme qui les faisait naître. Amélie comprit qu'elle ne pouvait rester dans une pareille position, elle prit un parti. Melchior était de retour au château, elle ne voulut pas rester. Elle laissa passer quelques heures, puis elle sonna,

— Dites qu'on attèle... je vais à Paris!...

— Ah ! fit la chambrière.

Elle disparut. Madame de Frémery, que l'accent de ce « Ah! » avait indignée , se leva pour savoir comment cet ordre allait être répété.

— M. Joseph, dit la chambrière, dites au cocher d'atteler, on va à Paris...

Puis d'une voix plus basse :

— Hein! qu'est-ce que je vous disais? M. de Lesly vient d'y retourner..... J'étais bien sûre qu'on ne resterait pas longtemps ici!

Et, sur cette parole, la camériste rentra dans l'appartement de sa maîtresse, qu'elle trouva pâle, immobile, l'œil enflammé de colère, debout derrière la porte.

— Ah! mon Dieu! qu'avez-vous, madame? lui dit Cécile d'un ton véritablement alarmé.

— Ce que j'ai? lui dit madame de Frémery avec colère... Ah! vos paroles de tout à l'heure viennent de m'expliquer vos insolences de ce matin... Quoi !.... vous avez supposé, et vous avez dit.... Ah! mais vous êtes une infâme!., une misérable... mais où 6uis-je tombée?... Grand Dieu! où suis-je tombée?

— Mais, fit la femme de chambre avec une naïveté si nrutale qu'Amélie ne put douter de sa bonne foi... mais ce n'est donc pas vrai?...

— Vrai!., quoi... malheureuse? lit madame de Frémery d'un ton si égaré qu'il épouvanta Cécile.

— Ah! s'écria cette fille en tombant à genoux... Joseph avait raison... Pardonnez-moi, madame, pardonnez-moi!...

Amélie regarda Cécile qui pleurait à ses genoux.

— Dam! reprit-elle en sanglotant... madame est si malheu-

reuse!... un mari joueur qui la trompe! et M. de Lesly l'aime tant ! il est si bon, si aimable!...

L'amour de Melchior pourelle revenait à Amélie de tousles côtés, et, avec cet amour, les griefs qu'elle pouvait avoir contre son mari. Cependant le repentir de Cécile ne la touchait point; elle avait été trop indignement outragée.

— Sortez! lui dit-elle... et que dans deux heures je ne vous retrouve pas chez moi!...

La chambrière se retira anéantie ; mais madame de Frémery était trop violemment agitée pour prendre dans cette circonstance toutes les petites précautions par lesquelles on échappe à de nouveaux tourments. Elle avait complètement oublié l'ordre qu'elle avait donné, lorsque le domestique vint la prévenir que la voiture était attelée.

— C'est inutile! repartit madame de Frémery... je ne pars pas!

Quoi qu'en eût Amélie, les paroles de la chambrière agissaient sur elle. Ce n'était point parce qu'elle craignait l'effet des paroles de cette fille qu'Amélie n'allait pas à Paris, c'est parce qu'elle ne voulait pas paraître quitter la maison du moment que la duchesse et Melchior étaient partis. Ce fut encore une grande faute d'Amélie. Elle se condamna à une journée entière de solitude et de réflexions. En apparence elles profitèrent à une foule de bonnes résolutions : la première de ne plus revoir Melchior de Lesly; la seconde de confier à son mari tout ce qui s'était passé ; la troisième de lui montrer tant d'indulgence pour sa faute, si par hasard elle existait, qu'il revînt avec reconnaissance à son devoir. Tout cela était fort bien; mais ce dernier mot gâtait tout... Un mari qui revient à son devoir aime ou fait semblant d'aimer sa femme de par la loi. Ainsi, elle, Amélie, à vingt ans, n'avait plus d'amour à espérer. Le lien qui l'attachait à son époux, ou plutôt qui attachait son mari, était un lien sacré sans doute, mais commandé et subi. C'était affreux à penser... et, soit qu'une femme ait beaucoup de cœur ou un peu de vanité, le résultat d'une telle pensée, c'est qu'elle est horriblement malheureuse, c'est que son avenir est pr-rdu. Et quand cet avenir est si long, quand il pourrait être plein de si charmantes espérances, on ne le condamne pas aisément à la solitude, au désespoir. Le soir revint, et avec lui l'attente de l'arrivée de M. de Frémery. Amélie voulut retourner au pavillon pour l'attendre, mais on avait calomnié cette attente. Car

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enfin, si Melchior revenait, elle le verrait passer... et ne pourraiton pas dire que c'était pour lui qu'elle était là? Encore une fois, ce ne fut pas la crainte de ce qu'on pourrait dire, ce fut la crainte de voir Melchior qui la retint. Mais elle n'y eût peut-être pas pensé, si elle n'eût été sous l'impression des paroles de la chambrière. Madame de Frémery n'avait pas dîné la veille. Elle avait passé une nuit entière sans sommeil. La journée avait été remplie d'agitations pénibles. La soirée se passa dans une attente affreuse, et cela après un coup assez violent pour la jeter évanouie sur la terre. Au milieu de la nuit, une horrible fièvre se déclara... La cuisinière qui remplaçait provisoirement la chambrière près de sa maîtresse, fut épouvantée de son agitation, et, après l'avoir mise dans son lit, elle courut chercher les autres domestiques. Le valet de chambre et le cocher se glissèrent sans bruit jusque auprès de la porte de la chambre ; ils entendirent de profonds gémissements, des plaintes douloureuses, puis de temps en temps des paroles comme celles-ci :

— Oh! ne vaut-il pas mieux mourir?.. Trompée... insultée... Et mon père ! . . . Oh ! les infâmes ! . . .

Et mille de ces mots incohérents qui répondent juste à la pensée qui court dans le cerveau, brûlants, mais qui paraissent des signes de folie à ceux qui les entendent! Le résultat du conciliabule des trois serviteurs fut d'aller chercher M. de Frémery à Paris. Le cocher prit la voiture pour ramener à la fois Eugène et un médecin. Il était minuit, ils pouvaient être de retour à cinq heures du matin au plus tard. Il partit. On veilla près d'Amélie. La nuit fut horriblement agitée, et le sommeil qu'amena la lassitude épouvanta encore plus les domestiques. A leur tour ils attendaient dans la plus vive anxiété. Cinq heures, six heures sonnèrent. Amélie s'arracha tout à coup de son lit et déclara qu'elle voulait partir. Le visage était d'un rouge cuivré, l'œil brûlait, la voix était brève et saccadée. C'était un délire complet. On la retint à grand'peine. Tout à coup un bruit de roues se fit entendre. C'était la voiture de M. de Frémery qui revenait. Deux hommes en descendent. Le premier cYtait Melchior, le second un inconnu. Ils montent rapidement dans la chambre de madame de Frémery. Le mal était grand : elle ne reconnut pas Melchior, elle ne s'étonna pas de la présence de cet inconnu. Cependant le médecin saigna immédiatement madame de Frémery, et le délire tomb i bientôt. Puis, lorsque l'on eut ainsi sauvé le corps de l'envahisse-

ment du mal, le docteur quitta la chambre de la malade et alla rejoindre Melchior dans une pièce séparée.

— La connaissance, dit-il, est presque revenue, et dans quelques instants elle sera complète. J'ai fait ma tâche, c'est à vous de faire la vôtre, c'est à vous d'expliquer à cette jeune dame pourquoi son mari n'est pas venu, pourquoi son propre médecin n'est pas venu; car elle va s'inquiéter horriblement, et l'inquiétude est la première cause de son mal.

— Sans doute, dit Melchior; mais pensez-vous que ce ne soit pas un coup plus dangereux que celui que je lui porterai en disant la vérité ?

— Si elle est telle que je le suppose, il faut la lui cacher à tout prix.

Melchior se leva et dit au médecin, après quelques moments de réflexion :

— Non, je ne puis me charger d'un pareil soin.

— Mais moi qu'elle ne connaît pas ! fit le docteur... 11 s'arrêta et reprit tout à coup : Pardieu ! ce qui m'est arrivé une fois peut bien m'être arrivé deux... Un jour que j'étais parti à quatre heures du matin pour la chasse, je rencontrai une voiture dont le cocher dit à un paysan qui passait qu'il allait chercher un médecin pour sa maîtresse qui se mourait. Il fallait une heure à cet homme pour aller à Paris; une heure, peut-être deux, pour trouver le médecin ; deux heures pour retourner... Cinq heures ! et la femme pouvait être morte !... Je montai dans la voiture et j'arrivai.

Le docteur disait cela d'un ton fort léger, tandis que Melchior Técoutait avec une sorte d'effroi.

— Quand cela vous est-il arrivé?

— Mais voilà quinze mois... à peu près...

— Sur la route de Fontainebleau?

— Précisément, dit le docteur.

— On vous conduisit dans une maison de garde où était une femme voilée?

— D'où savez-vous cela ?

— Et qu'est devenu l'enfant que l'on vous confia?

— 11 est à une lieue d'ici, chez une bonne cousine, à moi, qui l'a fait nourrir et qui l'élève.

— Oh! s'écria Melchior, merci! mon Dieu!... Je la sauverai ! Venez, docteur, venez... repartons pour Paris...

— Je le veux bien !... Mais, madame de Frémery?..

— Eli bien! dit Melchior, restez près d'elle... allendez-moi ici... atLendez-moi...

— Mais expliquez-moi quel intérêt vous prenez à cet enfant...

— Vous le saurez, docteur... attendez-moi...

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