LES EAUX
<( Je ne sais si jamais vous avez été aux eaux, et si vous trouvez raisonnable d'aller vous guérir de l'ennui de n'être pas assez malade pour qu'on s'intéresse à vous; mais, quelle que soit votre opinion à ce sujet, je trouve que les eaux sont une merveilleuse invention. Toutefois entendons-nous bien. Quand je dis les eaux, je ne prétends point parler du liquide plus ou moins ferrugineux ou sulfureux qu'on boit ou dans lequel on se plonge. Pour moi, les eaux sont un endroit où l'on va pour aller quelque part ; c'est un terrain neutre qui a des privilèges charmants. D'abord, à l'argent près , tout le monde y est à peu près de même race ; vous n'avez pas besoin d'être de famille princière pour y danser avec dea duchesses et faire la partie de whist d'un secrétaire d'ambassade allemand. La tolérance sur la convenance des relations est même poussée à un point excessif : on accepte très-aisément les gens pour ce qu'ils disent être, même lorsqu'on sait qu'ils ne sont pas ce qu'ils disent. Les contrats de mariage n'y semblent pas de première nécessité pour qu'un homme et une femme y soient reçus comme de légitimes époux. Personne n'étant chez soi, on ne songe pas à y défendre la dignité de sa maison, et ce sont souvent les plus huppés qui recherchent la société des plus petits, heureux qu'ils sont d'échapper à l'étiquette, comme une jeune Andalouse à une vieille duègne. D'ailleurs on est aux eaux pour se distraire , quand ce n'est pas pour s'amuser ; on y met du soin , on s'en occupe, on s'y acharne et on y arrive quelquefois, tant la volonté de l'homme est puissante. Du reste, ce petit préambule a deux buts : le premier est d'expliquer comment les personnages de cette histoire ont pu se rencontrer dans une sorte de familiarité journalière; le second, de ne pas expliquer pourquoi tous ceux
qui y jouent un rôle se portaient à merveille. Je puis donc commencer et dire que ceci se passait à Boulogne. Ne me faites pas observer qu'il n'y a point d'eaux à Boulogne et qu'on y prend des bains de mer. Je me suis mis en garde contre cette objection. Interne ou externe, le médicament supposé n'est qu'un prétexte à une vie différente de celle qu'on mène d'ordinaire, et l'on ne voit plus croire aux eaux que les incurables et les bourgeois qui cultivent des pots de fleurs avec le Parfait Jardinier.
« Donc c'était à Boulogne-sur-Mer. Dans le salon où le Soir se réunissaient tous les baigneurs, se trouvait vers sept beures de l'après-midi une femme seule. Elle était vêtue d'une robe de mousseline blanche qui dessinait une taille plus que svelte ; de tins brodequins emboîtaient un pied d'une ténuité remarquable ; elle était coiffée de riches cheveux blonds tombant en longues anglaises le long de ses joues amaigries et d'un cou blanc comme neige dont un velours noir attaché par un petit nœud de rubis dissimulait la longueur. Une pâleur à peine rosée, une pose abandonnée lui donnaient un air mélancolique que démentaient des yeux d'une vivacité perçante, un nez retroussé avec la plus gracieuse impertinence, et des lèvres si minces que le sourire en devait être plus sardonique que gracieux ; elle tenait à la main un billet sur lequel elle paraissait méditer, mais cette main blanche jusqu'à être diaphane n'avait pas ce doux potelé qu'adorent les hommes qui ont des mollets et qui regrettent les culottes courtes ; elle était maigre, longue, et semblait forte et nerveuse; cette femme pouvait avoir vingt-cinq ans, et son air ne mentait pas à la vérité.
» Cependant tous les détails de sa personne, quoique assez ordinaires, se fondaient dans un ensemble d'élégance particulière. Bien qu'elle fût immobile, on comprenait que l'allure de cette femme devait être légère, rapide, décidée, et que la souplesse de son corps devait avoir une élasticité résistante plutôt qu'une mollesse abandonnée. Comme elle s'apprêtait à lire une seconde fois le billet qu'elle avait déjà lu, on entra dans le salon, et elle cacha vivement le papier satiné, comme quelqu'un qui a peur d'être surpris.
» C'était un homme qui venait d'entrer. Une chevelure rousse, un habit- veste en velours bleu à boutons d'argent, une casquette en maroquin, un pantalon gris plus que collant, des bottes maintenant avec force un pied de boucher, un portefeuille et une cravate rouge, formaient sa parure. Lorsqu'il entra dans le salon en
criant à tue-tête à un garçon de l'auberge de porter ses caisses dans sa chambre, la solitaire se retourna et regarda l'arrivant avec un petit mouvement de tête assez railleur. Le monsieur, apercevant une femme, ôta sa casquette; mais, après le premier coup d'œil, il la remit, et s'avança en s'écriant :
— Tiens! c'est vous, Minot? Je suis ravi de vous rencontrer encore ici. Comment ça va?
Ils se serrèrent la main, sinon comme des amis, du moins comme d'anciennes connaissances, et la femme nommée Minot répondit :
— Que venez-vous donc faire à Boulogne , Létrillet ?
— Mon pauvre état , ma chère , mon pauvre état ! répondit Létrillet en prenant une intonation à la Brunet.
— Ah ! le portrait bourgeois ne va donc plus à Paris ?
— Au contraire, répliqua M. Létrillet, qui, à ce qu'on voit, n'était rien moins qu'un peintre, le portrait donne très-bien, mais c'est le bourgeois qui ne donne pas assez.
Létrillet accompagna ce mot d'un geste du pouce et de l'index qui expliqua ce que voulait dire donner.
— Et vous venez chercher de la pratique à Boulogne ? reprit la femme d'un ton dédaigneux.
— Oui, ma belle Sophie, lui dit l'artiste en la cajolant du regard ; je veux faire comme vous, je veux me lancer dans le grand monde. C'est là que les vrais artistes comme nous trouvent de l'argent et des protecteurs. J'ai déjà commencé.
— Ah!
— Oui, à Paris l'année a été bonne, je me suis mis aux che< aux et aux fleurs, et maintenant, ma chère, j'enfonce Vernet pour les Arabes et Redouté pour les roses. C'est une frénésie dont vous n'avez pas d'idée ; mais ça n'a qu'un temps. Lord Faltaff m'a bien commandé une chasse que je compte mettre à la première exposition et dans laquelle j'aurai les plus beaux noms de chevaux de toute l'Europe ; et si , avec cela , je pouvais attraper celui de quelque femme un peu duchesse, je serais sûr de mon affaire.
— Et vous venez à Boulogne dans cet espoir ? dit l'artiste femelle, car, d'après ce qu'avait dit Létrillet, on ne pouvait douter que son interlocutrice ne fût vouée comme lui au culte spéculateur des arts.
— Vous me dites cela d'un ton bien triste, Minot, reprit le peintre, est-ce qu'il n'y n rien à gratter ici?
— C'est selon, il y a des chiens et des chevaux, mais des figures !...
— Bon ! dit Létrillet en pirouettant sur son talon, vous n'avez pas fait d'argent à vos trois concerts, et vous êtes furieuse contre Boulogne; mais, en tous cas, je ne demande pas de belles figures, je me charge de la beauté ; je veux des noms, et il y en a ici. Je ne suis pas venu sans informations ni recommandations.
— Soit, dit la musicienne, essayez.
— Ah ça, est-ce que la reine du piano a été détrônée à Boulogne? reprit Létrillet d'un air goguenard ; vous avez l'air d'une bénéficiaire qui n'a pas fait ses frais.
— Pensez-vous donc que l'argent soit tout pour le cœur d'une... artiste ?
Le mot « artiste» n'était venu qu'après un moment d'hésitation et avait été accompagné d'un profond soupir. Létrillet n'était pas d'une nature à comprendre qu'il n'avait été prononcé qu'à la place d'un autre qui eût peut-être dit la cause de la morosité de la pianiste; il l'accepta donc pour vrai et répliqua d'un air d'étonnement :
— Je ne suis pas si l'argent est tout pour le cœur d'un artiste, mais le bruit court qu'il est quelque chose pour vous.
— Vous croyez? dit Sophie d'un ton froid et railleur.
— Mais on ne vous a pas pour rien, et il n'y a pas un salon du faubourg Saint-Germain ou de la Chaussée-d'Antin qui n'ait payé en bons louis sonnants le bonheur de vous entendre.
— Eh bien ! qu'y a-t-il d'étonnant à cela ? Ils veulent de moi par vanité, je les amuse, ils me payent, c'est un marché bien naturel.
Ici le peintre se posa d'une façon doctorale et répliqua en donnant à sa voix des intonations d'orateur :
— Ce n'est pas bien, ce que vous dites là, Sophie; il faut voir l'art de plus haut, et il ne faut pas faire de son talent une marchandise.
— Qu'est-ce que vous faites de votre peinture ? lui dit sèchement Sophie.
— Je la vends le mieux que je peux, mais je la donne quelquefois.
— Pour amorcer le chaland?
— Non, ma chère, non. Ainsi, si ce que l'on m'a dit est vrai, je trouverai ici Lucien Deville.
— Vous le connaissez?
— Non. Mais, s'il le veut, je lui fais son portrait pour rien.
— Je le crois, dit Sophie, ce seraii une bonne enseigne. Létrillet devint rouge de colère.
— Qu'appelez-vous une enseigne, est-ce que je suis un peintre d'enseignes?
— Je dis qu'un jeune homma de vingt-cinq ans dont les premières poésies ont fait éclat dans les salons, dans les journaux, partout, est une bonne enseigne pour le premier qui fera connaître sa figure au public ; ajoutez à cela qu'il est joli homme et que vous êtes capable de le faire passable, et vous êtes sûr qu'au prochain salon la foule se pressera autour du portrait. « C'est Lucien Deville, se di a-t-on, c'est le poëte du siècle. Qu'il est charmant! quel air rêveur! comme on devine son génie sur son visage!... de qui est donc ce portrait? voyons le numéro du livret. — Ah, bien ! portraitde Lucien Deville, Létrillet, rue deMadame, 50. Je suis bien aise de connaître ce peintre... c'est que c'est trèsbien... Si je me fais peindre, j'irai chez lui, etc.»
— Si c'est comme ça, dit Létrillet en riant, je ne dis pas.
— Mettez-y donc un peu de franchise, dit brusquement Sophie , et, si vous vouliez y mettre un peu de probité, vous devriez donner cinquante louis à Lucien pour qu'il vous prêtât sa figure.
— Il me semble, repartit aigrement le peintre, que ce n'est pas vous qui devriez me reprocher de tâcher de faire ma fortune, vous avez assez bien poussé la vôtre, et, aujourd'hui que vous êtes posée, vous écorchez assez bien ceux qui ont la prétention de vous avoir chez eux. Eh bien! je vous dirai franchement, ajouta Létrillet en reprenant l'air sentencieux qu'il avait déjà affecté, que c'est manquer à sa renommée que d'exploiter son talent comme un usurier ses écus, dans un siècle où les artistes entrent dans tous les salons de plain-pied avec les plus nobles et les plus riches.
— Oui, dit dédaigneusement la pianiste, comme les petits chiens que vous peignez si bien et dont vous n'avez pas parlé.
— Sophie ! s'écria vertement le peintre.
— Tenez, dit la pianiste, laissons ce chapitre , nous ne nous entendrions jamais.
— C'est qu'en vérité, fit Létrillet, vous êtes aujourd'hui d'une humeur...
— C'est vrai, Létrillet, reprit Sophie d'un ton plus amical, mais je n'ai pas seulement de l'humeur, j'ai des chagrins.
— Des chagrins ! dit Létrillet avec un intérêt véritable ; qu'est-ce qui vous fait donc des chagrins?
— C'est ce petit Lucien Deville, qui joue ici un rôle de dupe.
— Est-ce qu'il joue? repartit Lélrillet, pour qui dupé et volé étaient synonymes, tant il avait réduit le but de la vie à l'art de faire fortune. Qu'il y prenne garde! ajouta-t-il, c'est surtout aux eaux qu'on trouve des aigrefins qui font sauter les espèces.
— Oh ! ce n'est pas cela, dit la pianiste en soupirant.
— Ali çà, mais, dit Létrillet, est-ce que par hasard...? Hein... il est gentil !
Sophie haussa les épaules et répondit :
— Il a une femme qu'il adore et qui est plus jeune et plus jolie que moi.
— Eh bien ! alors, en quoi est-il dupe?
— Vous ne me comprendriez pas plus que tout à l'heure ; n'en parlons pas davantage, répliqua Sophie Minot d'un ton triste.
— Vous êtes furieusement mystérieuse, dit Létrillet. Ne parlons donc plus de rien, à moins que vous ne consentiez à me dire quels sont les personnages un peu importants que je trouverai ici.
La pianiste ne répondit pas et reprit sa place, tandis que Létrillet continuait en consultant un carnet :
— D'abord le comte de Marvis... connu; et puis... le marquis... Il s'arrêta comme stupéfié, regarda la pianiste du coin de l'œil,
et se frappa le front d'un air inspiré en s'écriant :
— Ah! mon Dieu, que je suis bête !
— Plaît-il? fit la pianiste que la violence et la vérité de cette exclamation arrachèrent à sa rêverie.
— Mais c'est vrai, on n'est pas bête comme ça, continua Létrillet en tournant sur lui-même et en frappant du pied, ma parole d'honneur ! je suis bête comme un pot.
— C'est possible, dit la pianiste.
— Me voyez-vous depuis un quart d'heure, vous demandant ce que vous avez à être triste et de mauvaise humeur, et oubliant que le marquis de Favières est ici ?
— Eh bien ! dit Sophie en se relevant et en regardant le peintre en face.
— Allons donc I dit Létrillet en détournant la tête, incapable qu'il était do supporter la fixité de ce regard perçant, allons donc I ne faites pas de manières avec moi, vous l'avez aimé?
— C'est vrai.
— Vous avez voulu l'épouser?
— Je ne l'ai pas voulu, j'y ai consenti.
— Et cependant....
— Cependant?...
— 11 en a épousé une autre.
— C'est toujours vrai, qu'en concluez-vous?
— Dam, dam, fit Létrillet, que le marquis n'a pas voulu...
— C'est moi, Létrillet, qui n'ai pas voulu.
— Vous? lit Létrillet épouvanté. M. de Favières, un marquis, cent mille livres de rente ! Vous l'avez refusé, et pourquoi?
— Tenez, dit Sophie en lui montrant plusieurs groupes qui se dirigeaient vers le salon.
— Je comprends, dit Létrillet ; cette femme si jolie qui donne le bras au marquis, c'est sa femme?
— Oui.
— Et vous vous êtes retirée devant cette beauté appuyée d'un million de dot.
— Non, ce n'est pas pour cela, et vous ne regardez pas du côté qu'il faut ; voilà là-bas la femme qui m'a empêchée d'épouser le marquis de Favières.
— Tiens, fit Létrillet, c'est Virginie Lopin, notre belle chanteuse de l'Opéra.
— Maintenant comtesse de Marvis.
— Je le sais, mais en quoi Virginie, qui était de vos amies, a-t-elle pu s'opposer à votre mariage avec M. de Favières?
— Regardez et lâchez de comprendre, repartit Sophie.