LE DOCTEUR
Le médecin n'eut pas le temps de se récrier, que déjà Melchior avait quitté le salon... Le docteur se trouva donc tout seul dans cette maison près d'une malade qui ne le connaissait pas. On vint l'avertir que madame de Frémery interrogeait les domestiques et qu'ils étaient fort embarrassés de lui répondre. On priait le médecin de vouloir bien lui parler pour la calmer. Le médecin se gratta l'oreille et se décida à entrer. Il s'approcha du lit de madame de Frémery, qui l'examina et lui dit d'une voix encore agitée:
— Pardon, monsieur, mais comment se fait-il?...
— Ne parlez point, madame, fit le docteur. Voici ce qui est arrivé...
Le docteur commença le récit de la rencontre fortuite qu'il avait faite de la voiture et du cocher de madame de Frémery, et il dit qu'ayant appris qu'il y avait dans une maison peu éloignée une jeune dame malade, il était accouru. A la façon dont on l'écoutait, le docteur comprit que son récit n'obtenait pas grande créance.
— Comment se fait-il alors que vous soyez arrivé avec M. de Lesly ?
Le docteur essaya de mentir, mais madame de Frémery répondait avec un accent si animé qu'il épouvanta le médecin.
— Vous me trompez, monsieur, lui dit-elle... Pourquoi mon mari n'est-il pas ici?... pourquoi son médecin n'est-il pas venu?...
— Je vous expliquerai tout cela plus tard.
— Je veux tout savoir, monsieur... fit Amélie; ou bien... je pars à l'instant...
CONFESSION lîÉNÈKALEi 257
— Voilà qui est impossible, voilà ce que j'empêcherai bien, tout étranger que je sois, dit le docteur.
— Alors, dit madame de Frémery, priez M. de Lesly de vouloir bien venir me dire...
— M. de Lesly est parti, madame, et...
Madame de Frémery recula avec épouvante, jeta autour d'elle un regard égaré et s'écria :
— Mais où suis-je donc? Ne suis-je pas ici chez moi? Est-ce que je suis folle? Etm'a-t-on livrée aux soins d'un étranger parce que...
Le docteur courut aune sonnette; les domestiques arrivèrent.
— Mes enfants, leur dit le docteur, vous aimez votre maîtresse?...
— Assurément!...
— Eh bien! dites-lui que je suis ici pour la soigner... la guérir...
— Sans doute... firent les domestiques.
— Et maintenant, dit le docteur en s'adressant au cocher, restez, Julien... et racontez à madame où vous m'avez trouvé et comment vous m'avez trouvé...
Le cocher ouvrit de grands yeux.
— Je ne puis pas dire ça...
— Eh bien! alors je vous le dirai moi-même, madame.
— Parlez donc, monsieur...
— Avant tout, comprenez bien ce que je vousaifirme sur l'honneur.. . c'est que vous n'avez aucune alarme sérieuse à concevoir pour votre mari...
— Il est malade?...
— Oui, madame, et c'est pour cela qu'il n'est pas ici.., c'est pour cela que le docteur B***, votre médecin, m'a prié de venir à sa place...
— Ah ! je vais le rejoindre, le soigner...
— Laissez-nous , Julien , dit le docteur en faisant signe à Amélie de se calmer.
Il s'assit près d'elle, lui prit la main et dit :
— Maintenant vous savez tout le secret... Votre mari n'a pu venir parce qu'il est blessé.. .
— Blessé!...
— Et vous ne pouvez aller le rejoindre parce que vous êtes malade...
258 CONFESSlOiN GENERALE.
— Vous avez dit... blessé?...
— Oui, madame... et, comme vous, il voudrait partir malgré sa blessure s'il savait que vous êtes souffrante, et il ne serait pas plus raisonnable que vous ne l'êtes...
— Mais quelle est cette blessure?...
— Une blessure légère...
— Mais comment a-t-il été blessé ?
— En duel.
— En duel?... et par qui?... et pourquoi?...
— Par qui?... par le baron de Gabarrou... Pourquoi?... je l'ignore !...
— Oh ! vous le savez... j'en suis sûre...
— Eh bien I madame, c'est pour une querelle de jeu.
Cette dernière découverte humilia Amélie. Elle eût peut-être souffert davantage d'apprendre que son mari avait été blessé pour une querelle à propos de madame de Favières; mais elle n'eût pas trouvé le motif de la querelle dégradant. Elle ne répondit pas d'abord. Le médecin, qui l'avait attentivement observée pendant qu'il lui faisait ce récit, parut satisfait du résultat qu'il avait obtenu. Amélie gardait le silence, mais bientôt elle reprit :
— M. deFrémery sait que vous êtes ici?...
— Je croyais vous avoir dit qu'il ignorait que vous fussiez malade.
— Mais comment alors avez-vous été informé ?
— Je vais vous le raconter de point en point, et croyez bien à tout ce que je vais vous dire, madame. Vous voilà capable dé m'entendre, mais vous m'avez fait une affreuse peur tout à l'heure; on ne voulait rien vous apprendre, madame, et moi-même, ignorant ce que vous aviez de courage, je pensais qu'il était imprudent de vous causer de trop vives émotions. Maintenant que vous savez ce qui pouvait vous agiter trop violemment, je vais vous dire pourquoi et comment je suis venu. Ce matin votre cocher est arrivé chez M. de Frémery au moment où celui-ci venait de sortir pour se rendre chez M. de Lesly, afin de le prier de lui servir de témoin. Le cocher le suivit sans savoir quel était le motif de cette visite matinale. Arrivé chez M. de Lesly, il apprit que ces messieurs étaient allés chez votre médecin. Le cocher s'imagina que votre mari savait que vous étiez indisposée, et le suivit chez M. B*** pour se mettre encore à ses ordres. Ce fut là seulement qu'il
Mit que son maître s'était rendu à Vincennes. Alors il comprit
la cause de cette absence matinale; il le suivit ut arriva au moment où M. de Frémery venait d'être frappé d'une balle. Amélie poussa un cri d'elïroi :
— Ah ! monsieur ! mon mari est mort !
— Je vous ai dit qu'il était blessé... et que vous pouviez être sans inquiétude. Toutefois, votre médecin, ayant appris la cause de l'arrivée du cocher, ne crut pas prudent de devoir en faire part à votre mari; il ne voulut pas non plus le quitter, non-seulement pour pouvoir lui donner ses soins , mais encore pour que son absence ne fût pas un sujet de questions pour M. de Frémery : questions qui pouvaient l'amener à la découverte de la vérité.
Amélie, au lieu de se récrier, comme le médecin s'y attendait, resta silencieuse.
Le docteur continua :
— Ce fut alors que M. de Lesly me pria de remplacer M. B***. 11 m'entraîna, monta avec moi dans votre voiture et m'accompagna jusqu'ici.
Amélie garda encore le silence. Elle était absorbée par une pensée, injuste peut-être, mais qui ne lui serait pas venue trois ^nois avant ce jour. Elle se disait que l'on avait eu pour son mari des précautions bien tendres et que, si M. de Lesly n'avait pas eu la bonté de s'occuper d'elle, il est probable qu'on l'aurait complètement abandonnée et oubliée. Tout à coup, et comme si elle eût voulu mettre un terme à son incertitude, elle dit vivement au médecin :
— M. de Lesly est sans doute encore ici?
— M. de Lesly, madame, vient de quitter votre maison, je voué l'ai déjà dit.
— Et... dit Amélie amèrement, il ne doit pas revenir sans doute?
— 11 m'a prié de l'attendre ici...
— C'est bien, dit Amélie. Quand il sera de retour, vous lui direz que je désire lui parler.
Ceci parut au docteur une chose fort simple ; mais il s'en fallait h aueoup que cette résolution et la manière dont Amélie avait reçu la coniidence du docteur ne fussent pao de^ faits très-graves dans la position d'esprit de madame de Frémery. Appeler l'entretien d'un homme dont elle savait l'amour, d'un homme qui avait été le sujet de propos dont elle avait été si vivement blessée, c'était de la part d'Amélie nnp grande faute ou un grand acte de vei
Quoi qu'il en fût du motif qui l'avait poussée à rechercher cette entrevue, elle parut se calmer, et assez profondément pour que le médecin crût pouvoir la quitter. Dans le désœuvrement que lui laissaient le sommeil de sa malade et l'absence de Melchior, il alla se promener dans le parc et arriva à ce pavillon dont nous avons parlé et qui dominait la route de Paris. En le traversant, il fit rouler sous ses pieds une pierre, il la ramassa, car à cette pierre était attaché un papier. Le docteur jugea tout simplement que ceci était un moyen de correspondance à l'usage de quelque personne de la maison et d'une autre qui sans doute n'y pouvait pas pénétrer. Il examina plus attentivement le papier, il ne portait en suscription que ces mots : « Pour Amélie. » Amélie, c'était madame de Frémery. Melchior avait assez souvent prononcé ce nom durant la route pour que le docteur fût assuré de la personne à qui était adressé ce billet. Il le tenait dans ses mains et le retournait en tous sens en se disant qu'il faut que les amoureux soient bien imprudents pour jeter ainsi des lettres au hasard de les voir tomber en mains sûres : car le docteur n'avait pas un doute. Qui diable écrit à une femme en l'appelant par son nom de baptême? qui diable écrit par des fenêtres de pavillon avec des pierres pour messagers, si ce n'est un amoureux? Le médecin était un homme discret; mais il avait grande envie de savoir ce que contenait cette lettre, et peut-être eût-il cédé à ce désir, si Melchior ne fût survenu.
— Docteur, lui dit-il, il faut que vous demeuriez ici deux ou trois jours...
— Ma clientèle... mes malades...
— Il le faut pour une affaire d'une extrême importance...
Le docteur n'était pas un de ces praticiens accablés de besogne auxquels un jour perdu enlève une somme de visites hautement chiffrées; il calcula que deux jours passés chez madame de Frémery, et à la prière du marquis de Lesly, seraient pour lui d'un bon résultat, et, après quelques simagrées usuraires, il consentit à rester. Il donna aussi pour prétexte à sa bonne volonté la santé de madame de Frémery, et finit par dire d'un ton confidentiel qu'il était fort heureux pour tout le monde qu'il ne fût pas reparti. 11 raconta alors comment, entrant dans le pavillon, il avait trouvé le billet qu'il tenait à la main. Melchior le regarda et parut confondu.
— Vous avez fait une imprudence bien grave 1 lui dit le docteur.
C 0 N F BSSION G !•: N E K ÂLE. 2*3 1
— Moi, monsieur! fit Melchior avec hauteur.
— Si ce n'est pas vous, c'est donc celui qui a écrit? car, lorsqu'on a le droit de mettre sur une lettre : « Pour Amélie, » c'est que cette lettre est de quelqu'un de bien intime; et, lorsque cet intime ne peut pas remettre sa lettre directement et qu'il est obligé de l'envoyer par les fenêtres, c'est que cet intime est un amant.
Le raisonnement du docteur ne manquait pas de justesse; cependant, si Melchior n'avait pas été amoureux, il l'aurait repoussé avec indignation. L'estime qu'il avait pour madame de Frémery n'eût pas suffi à lui faire repousser la supposition du docteur, que les faits eussent parlé assez ouvertement. La vie d'Amélie était tellement claire, tellement à jour, qu'il ne pouvait pas y avoir place pour une intrigue; il était le seul homme qui fût admis dans la maison et pût avoir des relations suivies avec Amélie. Malheureusement, ce que pense un amoureux est juste le contraire de ce que pense un homme impartial. Melchior ne crut pas que madame de Frémery avait un amant; mais il se demanda tant et si bien de ' qui pouvait venir un pareil message qu'il finit par se répondre selon l'opinion du docteur. Au trouble que montra Melchior, le docteur eut pour certain que le billet n'était pas de lui, mais il se crut également assuré que Melchior avait le droit de trouver à redire à cette correspondance, et il accorda sa première opinion avec la seconde en se déclarant à lui-même qu'au lieu d'un il y avait deux amants. Notre bon docteur crut être parfaitement spirituel en disant à Melchior :
— Vous connaissez madame de Frémery beaucoup plus particulièrement que moi... Chargez-vous de lui remettre ce billet...
— Mais je n'ai point à voir madame de Frémery. ..
— Je ne sais, mais il paraît qu'elle a besoin, elle, de vous voir; car elle m'a prié de vous dire, aussitôt après votre retour, qu'elle désirait vous entretenir.
Nouvelle surprise de Melchior, qui hésita un moment et qui se décida à se rendre près d'Amélie, après avoir dit au médecin qu'il comptait sur lui pour le soir et une partie de la nuit, et après l'avoir prié de prendre ses précautions pour que madame de Frémery pût se passer de lui.